‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 30 sur 71 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Dassoucy va à Orange au mariage de M. le comte Donat, L'admirable rencontre du cousin-prieur de Carpentras ; qui estoit ce prétendu cousin, et comme il en fut filouté.

Estant un peu revenu de ma défaillance , et ayant le gousset encore une fois assez bien garnj, n'estant qu'à quatre lieux d'Orange, je voulus aller voir cette Forteresse, où après y avoir passé quelques jours avec le Comte Donat, et y avoir esté regallé d'une bague de vingt pistoles, je repris encore mon chemin devers les Monts ; mais, helas ! qu'un homme qui veut passer les Monts est éloigné des Monts ! quand, pour y passer par ces étroits chemins de Paradis, il ne trouve point de salut en aucune religion, et que le Christianisme aussi bien que le Judaïsme, pour s'opposer à son passage, s'arment contre ses bonnes intentions. Las ! à peine avois-je fait cent pas hors les portes d'Orange, que je rencontray sur le chemin d'Avignon un homme assez bien monté qui alloit son petit pas : cet homme estoit habillé de noir avec les cheveux fort courts , et estoit suivy d'un Laquais vêtu de violet. De sorte que, hors une emplastre qu'il avoit sur l'œil, laquelle emplastre n'estoit pas tout à fait de l'essence d'un homme d'Eglise, il avoit toute la mine d'un petit Abbé ou d'un Prieur. Si-tost que je l'eus abordé, il dit en Provençal: Ont annas, Moussu *? — Je m'en vais, luy dis-je, en Avi-

1 Ount aimas, moussu? (Où allez-vous, monsieur?)

gnon. — Si vous voulez, dit-il, nous irons de compagnie ? — Volontiers, luy dis-je ; mais où allez-vous? — Je m'en vais, dit-il, passer quelques jours à un petit Prieuré que j'ay dans le Comtat. — A la bon-heure, luy dis-je, je m'en vais un peu plus loin ; mais à vostre langage je suis bien trompé si vous n'estes Gascon. — Pardonnezmoy, Monsieur, j'ay l'honneur d'estre né Provençal ; je suis natif de Carpentras , pour vous servir. — Ma foy, luy dis-je, j'y ay eu autre fois un oncle, qu'on appeloit Coypeau. — Quoy, me repondit-il tout étonné, Monsieur Coypeau estoit vostre oncle; je ne le sçaurois croire, car, à ce compte. Monsieur, nous serions parens ? — Je ne sçay pas si nous sommes parens, luy dis-je; mais je vous puis assurer que feu M. Coypeau de Carpentras estoit mon oncle. — S'il est ainsi, dit-il, comme je croy que vous ne voudriez pas mentir, il est certain que nous sommes Cousins. — Je m'en rejoiiis, luy dis-je; mais, s'il est ainsi, vous avez sans doute oiiy parler d*un frère qu'il avoit à Paris, qui estoit Avocat au Parlement ? — Oiiy, me dit-il, mon Cousin, c'estoit un des plus beaux esprits du Palais ; et j'ay oiiy dire qu'il avoit un fils qui, au lieu de suivre le Barreau, s'étoit amusé à faire des Vers. — Il est vray, Monsieur, luy dis-je, cet Avocat estoitmonpere, et je suis ce fils que vous dites qui s'amuse à faire des Vers. — Voila, dit-il, une étrange rencontre. — Sans doute, luy dis-je, car, selon que vous parlez de ma famille, il faut de nécessité qu'il y ait du parentage entre nous. — Oiiy, dit-il, nous sommes parens, et, quand vous ne voudriez pas, je vous appelleray mon cousin Coypeau. — J'y consens, luy dis-je, ce m'est beaucoup d'honneur; mais je ne m'appelle pas ainsi. — Et pourquoy, mon cousin, avez- vous quitté le nom de feu vostre père ? — Je n'ay pas pour cela quitté le nom de mon père, luy dis-je ; il est vray que mon père s'appelloit Coypeau, mais il s'appelloit encore Dassoucy, et je m'appelle Dassoucy Coypeau, comme mon père. — Vous estes donc Monsieur Dassoucy ? me dit-il. — Pour vous servir, luy dis-je. — Ha, mon cousin Dassoucy

Coypeau, que je me tiens glorieux d'avoir un parent de vostre mérite ! je vous connoissois déjà de réputation, sans sçavoir qu'il y eust aucune affinité entre nous ; mais après le malheur qui vous est arrivé, vous ne devez pas douter que je ne sois ravy d'avoir icy vostre rencontre ; et si en faveur de la consanguinité vous me voulez bien obliger, comme nous ne sçavons que faire par le chemin, et que, pour tuer le temps, il faut s'entretenir de quelque chose, vous me direz quelque circonstance de cette affaire qui vous est arrivée à Montpellier.

— Ma foj, luj dis-je, à propos de tuer le temps, puisque vous voulez que je vous entretienne de mes avantures, j'en suis content, aussi-bien estant plein de mes disgrâces, je ne demande pas mieux que de m'en décharger dans le sein d'un si honneste parent;, mais puisque nous sommes sur le propos de tuer le temps, et que mon avanture de Montpellier est enchaînée avec celle qui m'arriva dans le coche d'Auxerre, j'en commenceray le récit par ce qui m'arriva sur cette route avec un tueur de temps, qui tua ma bourse , et qui fut tué après cela. Et là-dessus je commenoaj à luj conter tout ce qui m'estoit arrivé depuis ma sortie de Paris. Tant que je luy parlay de mon tueur de temps, ce cher cousin ne me dit pas un seul petit mot; mais quand je vins à parler de la filouterie Avignonnoise, il fit une exclamation. — Ha, cousin, dit-il, que ne vous aj-je rencontré plûtost, je vous aurois bien empesché de joiier contre ces filoux marranizez * ; je ne vous sçaurois dire combien de fois ils m'ont mis au blanc, ny combien d'argent ils m'ont attrappé ; mais, graces à Dieu, je m'en suis retiré.

— Vous êtes donc joiieur, mon cousin ? luy dis-je. — Oiij, mon cousin , cette passion m'a gourmande fort long-temps, me dit-il ; mais comme je voy qu'elle est tout à fait opposée à mon plaisir et à mon repos, et que

1 Fils de Juifs. — De Mnrrana, « terme injurieux qu'on dit aux Espagnols, ou à ceux d'entre eux qu'on ne croit pas bons chrétiens, qui sont descendus des mahométans ou des Juifs. » THct. lie Trévoux,

dans le jeu il y a si peu de fidélité, qu'il ne faut pas se fier mesme à ses parens, j'essaye à mon tour de gourmander cette passion autant qu'elle m'a gourmande. — Vous faites fort bien, luy dis-je, mon cousin, mais vous jouerez bien encore une petite pistole au Piquet. — Ma foy, cousin, repliqua-t-il, à moins que de la joiier contre un honneste homme, comme vous, j'aurois de la peine à m'y résoudre. — J'en suis de mesme, dis-je, je cherche à joiier contre les gens de ma sorte ; c'est pourquoy, comme nous nous sommes rencontrez tous deux de mesme humeur, et que je ne sçaurois vivre sans joiier, si vous voulez, le cousinage n'empeschera pas que nous ne nous divertissions au Piquet quand il vous plaira. — J'ensuis content, dit-il; mais je ne voudrois pas vous gagner vostre argent. Cela accordé, nous arrivâmes au déclin du jour à un Bourg qui fait la moitié du chemin d'Orange et d'Avignon ; et ne pouvant passer outre , parce qu'il estoit trop tard, nous mîmes pied à terre dans une assez bonne hostellerie, qui est sur le bord d'une fort agréable petite rivière. La première chose que je fis y estant arrivé, ce fut de demander une chambre, du vin et des cartes ; mais d'autant que mon cousin le Prieur s'estoit déjà saisi de son bréviaire, nous remîmes la partie après souper. Durant tout le repas, qui me duroit bien autant qu'à mon cousin le Prieur, qui n'avoit pas, je croy, moins de désir que moy de voir la nappe levée, je considerois attentivement ce nouveau parent à l'emplâtre sur l'œil, et plus je le regardois, plus il me sembloit, à l'emplâtre prés, avoir veu cet homme en quelque autre endroit du monde. Ayant donc achevé de souper, et le tapis et les cartes étant venus, nous nous mîmes à jouer une pistole en deux parties de cent de Piquet, que je perdis par deux repics contre le cousin à l'emplâtre sur l'œil, aussi viste que s'il n'eust eu sur l'œil aucune emplâtre. De sorte qu'étant piqué, et ce jeu ne s'accordant point au désir que j'avois de luy gagner vistement son argent et luy crever l'alitre œil, je luy demanday à joiier au Brelan. Il s'y accorda. Je

tiray donc dix pistoles devant moy, et luy qui pour me gagner n'avoit pas besoin de tant d'argent non plus que de tant d'yeux, n'en tira que quatre. Dés le premier coup, ce cousin, qui à cause du parentage ne me vouloit pas ennuyer, me fit de son reste, qu'avec un trente-un dans la main je luy tins fort courageusement, mais qu'encore plus constamment je perdis ; et comme il fermoit déjà l'autre œil, et qu'il avoit envie de s'en aller coucher, comme bon et charitable cousin, il ne me voulut pas faire languir long-temps, car, après trois ou quatre passes, je me trouvay trois beaux As dans les mains. A cet Angélique aspect, je me sentis tout émeu, et comme, pour faire un grand coup, il faut beaucoup d'argent devant soy, croyant avoir tout gagné, je coulay encore subtilement dix pistoles avec les six qui me restoient; je luy dis du jeu, et luy me dit de quatre pistoles après ; et moy croyant tout engloutir avec mes trois As, je luy dis de mon reste; mais comme le mien estoit plus grand que le sien, il me dit, pour me faire donner plus aisément dans le panneau, que je n'y pouvois aller que de l'argent qu'il avoit devant soy, et que si je croyois avoir si beau jeu, il en tireroit autant que moy si je luy voulois permettre. De sorte que, ne pouvant m'imaginer que cet emplâtre cousin Prieur eust meilleur jeu que moy, je luy laissay tirer encore huit pistoles, qui, jointes aux huit qu'il avoit déjà devant soy, avec les seize que j'avois devant moy, faisoient trente-deux ; tout cet argent estant mis dans une masse au milieu de la table, sans attendre qu'il me montrast son jeu, je luy montray le mien ; et comme, sous la foy de mes trois As que je tenois infaillibles, je voulois me saisir de l'argent : — Tout beau, mon cousin Coypeau, me dit-il en me montrant son jeu, vous avez perdu : voilà trois Roys et un retourné, et vous sçavez que le brelan emporte le tricon *. Puis s'estant impatronisé des

1 Tricon signifie trois cartes semblables à celle qui retoiime. On dit aujourd'hui brelan carré.

trente-deux pistoles : — Loiié soit Dieu, dit-il, il y a plus de quatre ans que je n'en avois tant gagné; il y a du plaisir de joiier contre des gens d'honneur. De mon costé j'estois si confus et si étonné, que ne croyant point que cela se pust faire naturellement, quand je regardois cet homme avec son Bréviaire, son habit long, et son emplâtre sur l'œil, il me sembloit que ce cousin Prieur estoit un cousin trés-extravagant, et je doutois que ce ne fust un diable qui s'estoit ainsi habillé en Prieur pour me gagner mon argent. Je luy demanday pourtant s'il vouloit encore joiier : — Non pas pour cette heure, me dit-il, il se fait tard, et je n'ay pas encore achevé de dire mon Bréviaire ; je ne voudrois pas pour six fois autant avoir manqué de m'acquitter de ce pieux devoir ; vous sçavez, mon cousin, qu'au respect des trésors du Ciel, tous les biens du monde ne sont rien. Et ce disant, emportant d'une main mon argent , et de l'autre prenant son Bréviaire, il se retira dans sa chambre après m'avoir souhaitté le bon soir. Toute la nuit je ne fis que rêver à cette rencontre : car il me sembloit avoir veu et mesme pratiqué cet homme auparavant mesme que nous fussions cousins. Enfin le jour m'ayant attrappé dans mon lit, sans y avoir fermé l'œil, je fis lever Pierrotin, pour aller de ma part donner le bon jour à mon cousin le Prieur. Mais je fus fort étonné : car au lieu que je m'attendois à rejoiier avec mon cousin, je vis revenir Pierrotin avec la plus grande joye du monde, qui après m'avoir remis une Lettre dans la main, me dit que le cousin Prieur estoit déjà party, et qu'il avoit payé le souper pour toute la compagnie. — Voilà qui va bien, luy dis-je, j'ay bientost perdu mon argent et mon cousin. Mais voyons un peu cette Lettre. Après donc l'avoir décachetée, je lus ces mots :

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