LA COURTE PAILLE
Depuis que'que temps déjà, j'avais réfléchi au cas où nous serions réduits à celte épouvantable extrémité, et j'avais pris la résolution secrète d'endurer n'importe quelle espèce de mort plutôt que d'invoquer une pareille ressource. Et cette résolution n'avait été en aucune façon affaiblie par la violence de la faim qui me travaillait. La proposition n'avait été entendue ni par Auguste ni par Peters. Je pris donc Parker à part, et, priant Dieu mentalement de me donner assez d'élo- •quence pour le dissuader de son abominable projet,
je lui fls de longues remontrances, je le suppliai ardemment, je rimplorai au nom de tout ce qu'il tenait pour sacré, je le pressai, par toutes les espèces d'arguments que me suggéra ce cas suprême, d'abandonner son idée et de n'en faire part à aucun des deux autres.
I II écouta tout ce que je lui dis sans essayer de réfuter mes raisons, et je commençais à espérer que je parviendrais à le dominer; mais, quand j'eus cessé de parler, il répondit qu'il savait que tout ce que je venais de dire était vrai, et que recourir à un pareil moyen était la plus horrible alternative qui pût se présenter à l'esprit hur main, mais qu'il avait souffert aussi longtemps que la nature le pouvait endurer; qu'il n'était pas utile que tous mourussent quand il était possible, et même probable, que par la mort d'un seul les autres fussent définitivement sauvés; ajoutant que je pouvais m'épargner la peine de vouloir le détourner de son projet, parce qu'il avait entièrement arrêté sa résolution làdessus, même avant l'apparition du navire, et que c'était cette apparition seule qui l'avait empêché de faire sa proposition plus tôt.
Je le suppliai alors, si je ne pouvais pas obtenir qu'il lâchât son projet, de le différer au moins jusqu'à un autre jour, puisque quelque navire pouvait encore venir à notre secours; je repris tous les arguments qui me vinrent à l'esprit et ceux que je présumai bons pour influencer une rude nature comme la sienne. Il me répondit qu'il avait attendu, pour parler de cela,
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aussi longtemps que possible, — jusqu'à l'instant suprême; qu'il ne lui était pas possible de vivre sans un îiimeni quelconque; et, conséquemment, que sou idée, renvoyée à un autre jour, viendrait trop tard, — du moins en ce qui le concernait.
Voyant que rien ne l'émouvait, et que je ne pouvais pas le prendre par la douceur, j'usai d'un ton différent, et je lui dis qu'il devait savoir que j'avais souffert moins qu'aucun d'eux de toutes nos calamités, que j'étais donc en ce moment bien supérieur en force et en santé, nonseulement à lui, mais même à Peters et à Auguste; bref, que j'étais en mesure d'employer la force si je le jugeais nécessaire, et que, s'il essayait d'une façon quelconque de faire part aux autres de son affreux projet de cannibale, je n'hésiterais pas à le jeter à la mer. Là-dessus, il m'empoigna immédiatement à la gorge, et, tirant un couteau, il fit quelques efforts inutiles pour me frapper à I'estomac, atrocité que son extrême faiblesse l'empêcha seule d'accomplir. Cependant, monté à un haut degré de colère, je le poussai jusqu'au bord du navire, avec la ferme intention de le jeter par-dessus bord. Mais il fut sauvé de sa destinée par l'intervention de Peters, qui s'approcha et nous sépara, demandant le sujet de la querelle. Parker le lui (lit, avant que j'eusse trouvé un moyen de l'en empêcher.
L'effet de ces paroles fut encore plus terrible que je ne m'y étais attendu. Auguste et Peters, qui, depuis longtemps, à ce qu'il paraît, nourrissaient en secret la
terrible pensée que Parker avait simplement émise le premier, s'accordèrent avec lui, et insistèrent pour la mettre immédiatement à exécution. J'avais présumé que l'un des deux au moins aurait encore assez de force d'âme et serait assez maître de lui pour se ranger de mon côté et s'opposer à l'exécution de cet affreux dessein; et, avec l'aide de l'un d'eux, je me croyais parfaitement capable d'en empêcher l'accomplissement. Frustré de celle espérance, il devenait indispensable pour moi de pourvoir à ma propre sûreté; car une plus longue résistance de ma part pouvait être considérée par ces hommes, qu'exaspérait leur situation, comme une excuse suffisante pour me refuser mon franc jeu dans la tragédie qui allait maintenant se jouer vivement.
Je leur dis que j'adhérais volontiers à la proposition, et que je demandais simplement un délai d'une heure à peu près pour laisser au brouillard qui nous enveloppait le temps de s'élever, parce qu'alors le navire que déjà nous avions aperçu serait peut-être encore en vue. Après de longues diflicultés, j'obiins d'eux la promesse d'attendre encore jusque-là; et, comme je l'avais espéré, grâce à une brise qui survint rapidement, la brume s'éleva avant l'expiration de l'heure; mais aucun navire n'apparaissant à l'horizon, nous nous préparâmes à tirer au sort.
C'est avec une excessive répugnance que je m'étends sur la scène épouvantable qui suivit, scène qu'aucun événement postérieur n'a pu effacer de ma mémoire,
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— qui y est restée gravée avec ses plus minutieux détails, et dont le cruel souvenir empoisonnera chaque instant de mon existence à venir. Qu'il me soit permis d'expéd'er cette partie de mon récit aussi promptement que le comporte la nature des incidents à relater. La seule méthode qui fût à notre disposition pour cette terrible loterie, dans laquelle nous avions chacun une chance à courir, était de tirer à la courte paille. De petits éclats de bois pouvaient remplir le but proposé, et il fut convenu que je tiendrais les lots. Je me retirai à un bout du navire, pendant que mes pauvres camarades prirent silencieusement position à l'autre bout, en me tournant le dos. Le moment le plus cruel de ce terrible drame, le plus plein d'angoisse, fut pendant que je m'occupais de l'arrangement des lots. Il est peu de situations décisives pour l'homme où il n'attache pas à la conservation de son existence un profond intérêt, — intérêt qui s'accroît de minute en minute avec la fragilité du lien où cette existence est suspendue. Mais maintenant la nature silencieuse, positive, rigoureuse, de la besogne à laquelle je me livrais (si différente des tumultueux périls de la tempête ou des horreurs graduées et progressives de la famine) me donna à réfléchir sur le peu de chances que j'avais d'échapper à la plus effrayante des morts, — à une mort de la plus effrayante utilité, — et chaque parcelle de cette énergie qui m'avait si longtemps soutenu fuyait maintenant comme les plumes devant le vent, me laissant la proie impuissante de la plus abjecte, de la plus
pitoyable terreur. D'abord, je ne pus même pas trouver la force suffisante pour arracher et pour assembler les petites esquilles de bois ; mes doigts me refusaient absolument leur service, et mes genoux claquaient violemment l'un contre l'autre. Mon esprit parcourut rapidement mille absurdes expédients pour éviter de jouer mon jeu dans cette affreuse spéculation. Je pensai à me jeter aux genoux de mes camarades et à les supplier de me permettre de me soustraire à cette nécessité; à me précipiter sur eux à l'improviste, à en mettre un à mort, et à rendre ainsi superflue la décision par le sort; — bref, je pensai à tout, excepté à exécuter ce que j'avais à faire. A la fin, après avoir perdu beaucoup de temps dans cette conduite imbécile, je fus rappelé à moi-même par la voix de Parker, qui me pressait de les tirer enfin de la terrible inquiétude qu'ils enduraient. Et encore, je ne pus me résigner à arranger sur-le-champ les éclats de bois. Je me pris à réfléchir sur toutes les finasseries à employer pour tricher au jeu et pour induire un de mes pauvres compagnons d'infortune à tirer la courte paille, puisqu'il avait été convenu que celui qui tirerait la plus courte des quatre esquilles mourrait pour la conservation des autres. Que quiconque a envie de me condamner pour cette apparente infamie veuille bien se placer dans une position exactement semblable à la mienne!
Enfin aucun délai n'était plus possible, et, sentant mon cœur près d'éclater dans ma poitrine, je m'avançai vers le gaillard d'avant, où mes camarades m'at-
tendaient. Je présentai ma main avec les esquilles, et Peters tira immédiatement. 11 était libre! — son esquille, du moins, n'était pas la plus courte; j'avais donc maintenant une chance de plus contre moi. Je rassemblai toute mon énergie, et je tendis les lots à Auguste. Il tira immédiatement le sien et se trouva également libre; et maintenant, que je dusse vivre ou mourir, les chances étaient précisément égales. En ce moment, toute la férocité du tigre s'empara de mon cœur, et je sentis contre Parker, mon semblable, mon pauvre camarade, la haine la plus intense et la plus diabolique. Mais ce sentiment ne dura pas, et, à la longue, avec un frisson convulsif et les yeux fermés, je tendis vers lui les deux esquilles restantes. 11 s'écoula bien cinq bonnes minutes avant qu'il pût se résoudre à tirer la sienne, et, durant ce siècle d'indécision à déchirer le cœur, je n'ouvris pas une seule fois les yeux. Enfin un des lots fut \ivemeot liié de ma main. Le sort était décidé, mais je ne savais pas s'il était pour ou contre moi. Personne ne disait mot, et je n'osais pas éclaircir mon incertitude en regardant le morceau qui me restait. A la fin, Peters me saisit la main, et je m'efforçai de regarder; mais je vis tout de suite, à la physionomie de Parker, que j'étais sauvé et qu'il était la victime condamnée. Je respirai convulsivement et je toml)ai sur le pont sans connaissance.
Je revins à temps de mon évanouissement pour voir le dénoûment de la tragédie et assister à la mort de celui qui, comme auteur de la proposition, était, pour
ainsi dire, son propre meurtrier. Il ne fit aucune résistance, et, frappé dans le dos par Peters, il tomba mort sur le coup. Je n'insisterai pas sur le terrible festin qui s'ensuivit immédiatement : ces choses-là, on peut se les figurer, mais les mots n'ont pas une vertu suffisante pour frapper l'esprit de la parfaite horreur de la réalité. Qu'il me sufiîse de dire qu'après avoir, jusqu'à un certain point, apaisé dans le sang de la victime la soif enragée qui nous dévorait, et détaché d'un commun accord les mains, les pieds et la tête, que nous jetâmes à la mer avec les entrailles, nous dévorâmes le reste du corps, morceau par morceau, durant les quatre jours à jamais mémorables qui suivirent, 17, 18, 19 et 20 juillet.
Le 19, il survint une superbe averse qui dura quinze ou vingt minutes, et qui nous permit de ramasser un peu d'eau au moyen d'un drap que notre drague avait péché dans la cabine juste après la tempête. La quantité que nous recueillîmes ainsi ne montait pas en tout à plus d'un demi-gallon ; mais cette chétive provision suffit pourtant à nous rendre, comparativement, un peu de force et d'espérance.
Le 21, nous fûmes de nouveau réduits à la dernière extrémité. La température se maintenait chaude et agréable, avec quelque brouillard et de petites brises, variant généralement du nord à l'ouest.
Le 22, comme nous étions tous trois assis, serrés Tun contre l'autre, et rêvant mélancoliquement à notre lamentable situation, mon esprit fut traversé d'une
idée soudaine qui brilla comme un vif rayon d'espérance. Je me souvins que, quand le mât de misaine avait été coupé, Peters, se trouvant au vent, dans les porte-haubans, m'avait passé une des haches, en me priant de la mettre, s'il était possible, en lieu de sûreté, et que, quelques minutes avant le dernier coup de mer qui avait attrapé et inondé le brick, j'avais serré cette hache dans le gaillard d'avant et l'avais déposée dans un des cadres de bâbord. Je pensais maintenant que, si nous pouvions mettre la main dessus, il nous serait peut-être possible d'ouvrir le pont au-dessus de la cambuse et de nous procurer ainsi des provisions sans difficulté.
Quand je communiquai ce projet à mes camarades, ils poussèrent un faible cri de joie, et nous allâmes immédiatement vers le gaillard d'avant. Ici, la difficulté de descendre se présentait beaucoup plus grande que pour la cabine, l'ouverture étant beaucoup plus étroite; car on se rappelle que toute la charpente autour du capot d'échelle de la chambre avait été enlevée, tandis que le passage vers le gaillard d'avant, n'étant qu'une simple écoutille de trois pieds carrés environ , était resté intact. Cependant, je n'hésitai pas à tenter l'aventure, et, une corde ayant été assujettie autour de mon corps, comme précédemment, je plongeai hardiment, les pieds les premiers ; je parvins rapidement au cadre, et du premier coup je rapportai la hache. Elle fut saluée avec extase, avec des cris de joie et de triomphe, et la facilité avec laquelle nous l'avions trouvée fut
considérée comme un présage de notre salut définitif.
Non? commençâmes à attaquer le pont avec toute rénergie de l'espérance rallumée, Peters et moi jouant de la hache à tour de rôle; quant à Auguste, son bras blessé Tempêchait de nous rendre aucun service. Gomme nous étions encore tiop faibles pour rester ainsi debout sans nourriture , et que nous ne pouvions pas conséquemment travailler une minute ou deux sans nous reposer, il devint bientôt évident qu'il nous faudrait plusieurs longues heures pour accomplir une pareille tâche, — c'est-à-dire pour pratiquer une ouverture suffisamment large et nous frayer un libre accès vers la cambuse. Cette considération, toutefois, ne nous découragea pas, et, travaillant toute la nuit à la clarté de la lune, le malin du 23, au point du jour, nous en étions venus à nos fins.
Peters s'offrit alors pour descendre , et , ayant fait tous ses préparatifs ordinaires, il plongea et revint bientôt, rapportant avec lui une petite jarre, qui , à notre grande joie, se trouva être pleine d'olives. Nous nous les partageâmes, et nous les dévorâmes avec la plus grande avidité; puis nous descendîmes Peters de nouveau. Il réussit cette fois au delà de toutes nos espérances, car il revint immédiatement avec un gros jambon et une bouteille de madère. Nous ne bûmes du vin qu'un petit coup chacun, sachant maintenant par expérience quels dangers il y avait à s'y livrer immodérément. Le jambon, sauf la valeur de deux livres environ près de l'os, avait été entièrement gâté par l'eau
salée et n'était pas dans un état mangeable, la partie saine fut partagée en trois parts. Peters et Auguste, incapables (Je maîtriser leur appétit, engloutirent la leur immédiatement; pour moi, je fus plus prudent, et, redoutant la soif qui devait en résulter, je ne mangeai qu'un petit morceau de la mienne. Alors, nous nous reposâmes un peu de notre labeur, qui avait été horriblement rude.
Vers midi, nous sentant un peu remis et fortifiés, nous recommençâmes nos attaques sur les provisions» Peters et moi plongeant alteinativement, et toujours avec plus ou moins de succès, jusqu'au coucher du soleil. Pendant cet intervalle, nous eûmes le bonheur de rapporter en tout quatre nouvelles petites jarres d'olives, un autre jambon, une grosse bouteille d'osier contenant presque trois gallons d'excellent madère, et, ce qui nous fit encore plus de plaisir , une petite tortue de l'espèce galapago; le capitaine Barnard, au moment où le Grampus quittait le port, en avait reçu à son bord plusieurs de la goélette Mary-Pills, qui revenait d'un voyage dans le Pacifique à la chasse du veau marin.
Dans une partie subséquente de ce récit, j'aurai fréquemment l'occasion de parler de cette espèce de tortue. On la trouve principalement , comme la plupart de mes lecteurs le savent , dans le groupe d'îles appelées les Galapagos, qui , dans le fait, tirent leur nom de l'animal , — le mot espagnol galapago signifiant tortue d'eau douce. Sa forme particulière et son allure lui font donner quelquefois le nom de tortue-éléphant-
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On en trouve souvent qui sont d'une grosseur énorme. J'en ai vu moi-même quelques-unes qui pesaient de douze à quinze cents livres, bien que je n'aie pas souvenir q; l'aucun navigateur ait parlé de tortues de cette espèce pesant plus de huit cents livres. Leur aspect est singu'ier, et même répugnant. Leur démarche est trèslente, mesurée, lourde, le corps s'élevant à peu prèsà un pied du sol. Le cou est long et excessivement grêle; la longueur ordinaire de ce cou est de dix-huit pouces à deux pieds, et j'en ai tué une chez qui la distance de l'épaule à l'extrémité de la tête n'était pas de moins de trois pieds dix pouces. La tête a une ressemblance frappante avec celle d'un serpent. Elles peuvent vivre sans manger pendant un temps si long, que c'est presque incroyable, et l'on cite des cas où des tortues de cette espèce ont été jetées dans la cale d'un navire et y sont restées deux ans sans aucune nourriture, aussi grasses et à tous égards aussi bien portantes à l'expiration de ce terme qu'au moment même où on les y avait mises. Par une particularité de leur organisme, ces singuliers animaux ressemblent au dromadaire ou chameau du désert. Elles portent toujours une provision d'eau dans une poche à la naissance du cou. En les tuant après les avoir privées de toute nourriture pendant une année entière, on a quelquefois trouvé dans la poche de quelques-unes de ces tortues, jusqu'à trois gallons d'eau parfaitement douce et fraîche. Elles mangent principalement du persil sauvage et du céleri, avec du pourpier, de la soude et des raquettes, ce dernier vé-
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gétal, qui leur profite d'une manière étonnante, existant en grande abondance sur le versant des collines près du rivage où l'on trouve l'animal lui-même. Celte tortue, un aliment excellent et des plus substantiels, a servi sans aucun doute à conserver l'existence de milliers de marins employés à la pêche de la baleine et autres spéculations dans le Pacifique.
Celle que nous eûmes la chance de rapporter de la cambuse n'était pas très-grosse et pesait probablement soixante-cinq ou soixante-dix livres. C'était une femelle, dans un état excellent, excessivement grasse, et ayant dans son sac plus d'un quart de gallon d'eau douce et limpide. C'était vraiment un trésor; et, tombant sur nos genoux d'un commun accord, nous rendîmes à Dieu des actions de grâces ferventes pour ce soulagement si opportun.
Nous eûmes beaucoup de peine à faire' passer l'animal par l'ouverture ; car il résistait avec fureur , et sa force était prodigieuse. Il était sur le point d'échapper des mains de Peters et de retomber dans l'eau, quand Auguste , lui jetant autour du cou une corde à nœud coulant, le retint par ce moyen jusqu'à ce que j'eusse sauté dans le trou à côté de Peters pour l'aider à soulever la bête jusqu'au pont.
Nous transvasâmes joyeusement l'eau du sac de l'animal dans la cruche que nous avions, comme on se le rappelle, rapportée précédemment de la cabine. Ensuite nous cassâmes le goulot d'une bouteille, de manière à faire, à l'aide du bouchon, une espèce de verre
à boire qui ne contenait pas tout à fait le quart d'une pinte. Nous bûmes chacun un de ces verres plein, et nous résolûmes de nous restreindre à cette quantité par jour, aussi longtemps que pourrait durer la provision. '
Durant les deux ou trois derniers jours, le temps ayant été sec et doux, les couvertures que nous avions tirées de la cabine se trouvèrent complètement séchées, ainsi que nos vêtements , de sorte que nous passâmes cette nuit (la nuit du 23) dans une espèce de bien-être relatif et que nous jouîmes d'un sommeil paisible, après nous être régalés d'olives et de jambon , ainsi que d'une petite ration de vin. 'Comme nous avions peur de voir quelqu'une de nos provisions filer par-dessus bord pendant la nuit, au cas où la brise se lèverait, nous les assujettîmes de notre mieux avec une corde aux débris du guindeau. Quant à notre tortue , que nous tenions vivement à conserver vivante aussi longtemps que possible, nous la tournâmes sur le dos, et nous l'attachâmes d'ailleurs soigneusement.
enfin!
24 juillet. — Le matin du 2li nous trouva singulièrement restaurés en forces et en courage. Malgré la situation périlleuse où nous étions placés , — ignorant
notre position, à coup sûr loin de toute terre, — sans plus de nourriture que pour une quinzaine , même en la ménageant soigneusement, — entièrement privés d'eau , et flottant çà et là , sur la plus piteuse épave du monde, à la merci de la houle et du vent, — les angoisses et les dangers infiniment plus terribles auxquels nous avions tout récemment et si providentiellement échappé nous faisaient considérer nos souffrances actuelles comme quelque chose d'assez ordinaire, — tant il est vrai que le bonheur et le malheur sont purement relatifs.
Au lever du soleil, nous nous préparions à recommencer nos tentatives pour rapporter quelque chose de la cambuse, quand, une vigoureuse averse étant survenue , nous mîmes tous nos soins à recueillir de l'eau avec le drap qui nous avait déjà servi à en effet. Nous n'avions pas d'autre moyen pour recueillir la pluie que de tenir le drap tendu par le milieu avec une des ferrures des porte-haubans de misaine. L'eau, ainsi ramassée au centre, s'égouttait dans notre cruche. Nous l'avions presque remplie par ce procédé, quand une forte rafale survenant du nord nous contraignit à lâcher prise; car notre bateau commençait à rouler si violemment, que nous ne pouvions plus nous tenir sur nos pieds. Nous allâmes alors à l'avant, et, nous amarrant solidement au guindeau, comme nous avions déjà fait, nous attendîmes les événements avec beaucoup plus de calme que nous ne l'aurions cru possible dans de pareilles circonstances. A midi, le vent avait fraîchi;
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c'était déjà une brise à serrer deux ris, et, à la nuit, une brise carabinée, accompagnée d'une houle effroyablement grosse. Cependant, l'expérience nous ayant appris la meilleure méthode pour arranger nos amarres, nous supportâmes cette triste nuit sans trop d'inquiétude, bien que nous fussions à chaque minute entièrement inondés et en perpétuel danger d'être balayés par la mer. Très-heureusement, le temps extrêmement chaud rendait l'eau presque agréable.
25 juillet. — Ce matin-là, la tempête calmée n'était plus qu'une brise à filer dix nœuds, et la mer était si considérablement tombée, que nous pouvions nous tenir au sec sur le pont; mais, à notre grand chagrin, nous vîmes que deux de nos jarres d'olives, aussi bien que tout le jambon, avaient été balayés par-dessus bord, en dépit de tout le soin que nous avions mis à les attacher. Nous résolûmes de ne pas encore tuer la tortue, et nous nous contentâmes pour le présent de déjeuner de quelques olives et d'une petite ration d'eau à moitié étendue de vin; ce mélange servit beaucoup à nous soulager et à nous ranimer, et nous évitâmes ainsi la douloureuse ivresse qui était résultée du porto. La mer était encore trop grosse pour recommencer nos tentatives sur la cambuse. Pendant la journée, plusieurs articles, sans importance pour nous dans notre situation présente, montèrent à la surface à travers Pouverture et glissèrent immédiatement par-dessus bord. Nous observâmes aussi que notre carcasse donnait de plus en plus de la bande, si bien que nous ne
pouvions plus nous tenir un instant debout sans nous attacher. Aussi nous passâmes une journée méluncolique et des plus pénibles. A midi, le soleil nous apparut presque au-dessus de nos têtes, et nous ne doutâmes pas que cette longue suite de vents de nord ft de nord-ouest ne nous eût entraînés presque à proximité de l'équateur. Vers le soir, nous vîmes quelques requins, et nous fûmes passablement alarmés par l'un d'eux, un énorme, qui s'approcha de nous d'une façon tout à fait audacieuse. Un instant, comme une embardée avait fait plonger le pont très-avant dans l'eau, le monstre nageait positivement au-dessus de nous; il se débattit pendant quelques moments juste au-dessus de l'écoutille, et frappa vivement Peters avec sa queue. Un fort coup de mer le roula par-dessus bord à notre grande satisfactiou. Avec un temps calme, nous nous en serions facilement emparés.
26 juillet. — Ce matin, le vent était bien tombé, eî, la mer n'étant plus très-grosse, nous résolûuies de reprendre notre pêche aux provisions dans la cambuse. Après un rude labeur qui dura toute la journée, nous vîmes qu'il n'y avait plus rien à espérer de ce côté, parce que les cloisons avaient été défoncées pendant la nuit et que les provisions avaient roulé dans la cale. Cette découverte, comme on doit le penser, nous remplit de désespoir.
27 juillel. — Mer presque unie , avec une légère brise, et toujours du nord ou de l'ouest. Le soleil dans l'après-midi étant devenu très-chaud, nous nous sommes
occupés à sécher nos vêtements. Trouvé beaucoup de soulagement contre la soif et de bien-être de toute façon en nous baignant dans la mer ; mais il nous fallut user en cela de beaucoup de prudence, car nous avions une grande peur des requins, dont nous avions vu nager quelques-uns autour du brick pendant la journée.
28 juillet. — Toujours beau temps. Le brick commençait alors à se coucher sur le côté d'une manière si alarmante, que nous craignions qu'il ne tournât définitivement, la carène en l'air. Nous nous préparâmes de notre mieux à cet accident. Notre tortue, notre crache d'eau et les deux jarres restantes d'olives, nous attachâmes tout du côté du vent, aussi loin que possible en dehors de la coque, au-dessous des grands portehaubans. Toute la journée, une mer très-unie, avec peu ou point de vent.
29 juillet. — Continuation du même temps. Le bras blessé d'Auguste commençait à donner des symptômes de gangrène. Mon ami se plaignait d'un engourdissement et d'une soif excessive; mais de douleur aiguë, point. Nous ne pouvions rien faire pour le soulager, si ce n'est de frotter ses blessures avec un peu du vinai gre des olives, et il ne semblait pas qu'il en résultât aucun avantage. Nous fîmes pour lui tout ce qui était en notre pouvoir, et nous triplâmes sa ration d'eau.
30 juillet. — Journée excessivement chaude, sans vent. Un énorme requin s'est tenu le long de la coque pendant toute l'après-midi. Nous avons fait quelques tentatives infructueuses pour le prendre au moyen d'un
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nœud coulant. Auguste allait beaucoup plus mal et s'affaiblissait évideminent autant par manque d'une nourriture convenable que par l'effet de ses blessures. Il suppliait sans cesse qu'on le délivrât de ses souffrances, disant qu'il n'aspirait qu'à la mort. Ce soir-là, nous mangeâmes nos dernières olives , et nous trouvâmes l'eau de notre cruche trop putride pour pouvoir l'avaler sans y mêler un peu de vin. 11 fut décidé que nous tuerions notre tortue dans la matinée.
3i juillet. — Après une nuit d'inquiétude et de fatigue excessives, dues à la position du navire, nous nous mîmes à tuer et à dépecer notre tortue. Il se trouva qu'elle était beaucoup moins forte que nous ne l'avions supposé, quoique de bonne qualité; — toute la chair que nous en pûmes tirer ne montait pas à plus de dix livres. Dans le but d'en réserver une portion aussi longtemps que possible, nous la coupâmes en tranches très-minces, nous en remplîmes les trois jarres restantes et la bouteille au madère (que nous avions précieusement conservées), et nous versâmes dessus le vinaigre des olives. De cette façon, nous mîmes de côté trois livres environ de chair de tortue, nous promettant de n'y pas toucher avant d'avoir consommé le reste. Nous résolûmes de nous restreindre à une ration de quatre onces à peu près de viande par jour; le tout devait donc nous durer treize jours. A la brune, pluie intense accompagnée d'éclairs et de violents coups de tonnerre, — mais qui dura si peu de temps, que nous ne pûmes recueillir à peu près qu'une demi-pinte d'eau.
D'un consentement commun, nous donnâmes tout à Auguste, qui semblait maintenant à la dernière extrémité. Il buvait l'eau à même le drap à mesure que nous la recueillions, lui couché sur le pont, et nous, tenant le drap de manière à laisser couler l'eau dans sa bouche; car il ne nous restait rien qui pût servir à contenir l'eau, à moins de vider le vin de la grosse bouteille d'osier ou l'eau croupie de la cruche. Nous aurions eu cependant recours à l'un de ces expédients si l'averse avait duré.
Le malade ne sembla tirer de son breuvage qu'un pauvre soulagement. Son bras était complètement noir depuis le poignet jusqu'à l'épaule, et ses pieds étaient comme de la glace. Nous nous attendions à chaque instant à lui voir rendre le dernier soupir. Il était effroyablement am^aigri, à ce point que, bien qu'il pesât cent vingt sept livres en quittant Nantucket, maintenant il ne pesait pas plus de quarante ou cinquante livres au maximum. Ses yeux étaient profondément enfoncés dans sa tête, visibles à peine, et la peau de ses joues pendait, lâche et traînante, au point de l'empêcher de mâcher aucune nourriture ou d'avaler aucun liquide à moins d'une excessive difficulté.
Z^"" août. — Toujours le même temps : grand calme, avec un soleil étouffant. Horriblement souffert de la soif, l'eau de la cruche étant absolument putride et fourmillant de vermine. Nous réussîmes cependant à en avaler une partie en la mêlant avec du vin; — mais notre soif n'en fut que médiocrement apaisée. Nous
trouvâmes plus de soulagement à nous baigner dans la mer, mais nous ne pûmes recourir à cet expédient qu'à de longs intervalles, à cause de la présence continuelle des requins. Ce fut alors chose démontrée pour nous qu'Auguste était perdu; évidemment, il se mourait. Nous ne pouvioas rien faire pour diminuer ses souffrances, qui semblaient horribles. Vers midi, il expira dans de violentes convulsions, et sans avoir proféré un mot depuis plusieurs heures. Sa mort nous pénétra des plus mélancoliques pressentiments , et eut sur nos esprits un effet si puissant, que nous restâmes couchés auprès du corps tout le reste du jour, sans échanger une parole, si ce n'est à voix basse. Ce ne fut qu'après la tombée de la nuit que nous eûmes le courage de nous lever et de jeter le cadavre par-dessus bord. Il était alors hideux au delà de toute expression, et dans un tel état de décomposition , que Peters ayant essayé de le soulever, une jambe entière lui resta dans la main. Quand cette masse putréfiée glissa dans la mer par-dessus le mur du navire, nous découvrîmes, à la clarté phosphorique dont elle était pour ainsi dire enveloppée, sept ou huit requins, dont les affreuses dents rendirent, pendant qu'ils se partageaient leur proie par lambeaux, un craquement sinistre qui aurait pu être entendu à la distance d'un mille. A ce bruit funèbre, nous fûmes pénétrés d'horreur jusqu'au plus profond de notre être.
2 août. — Même temps, calme terrible, chaleur
excessive. L'aube nous a surpris dans un état d'abat- ....... j(j
tement pitoyable et de complet épuisement physique. L'eau de la cruche n'était vraiment plus potable ; ce n'était qu'une épaisse masse gélatineuse, mélange elTrayant de vers et de vase. Nous la jetâmes, et, après avoir lavé soigneusement la cruche dans la mer, nous y versâmes un peu de vinaigre des bouteilles où nous faisions mariner les débris de la tortue. Notre soif alors était presque intolérable, et nous essayâmes vainement de l'apaiser par le vin, qui semblait del'huile surlefeu et qui nous poussait à une violente ivresse. Nous essayâmes ensuite de soulager nos souffrances par le mélange du vin avec de l'eau de mer ; mais il en résulta immédiatement les plus violentes nausées, de sorte que nous n'y revînmes plus. Pendant tout le jour, nous guettâmes avec anxiété l'occasion de nous baigner, mais vainement; car notre ponton était littéralement assiégé de tous côtés par les requins, — les mêmes monstres, sans aucun doute, qui avaient dévoré notre pauvre camarade dans la soirée précédente, et qui attendaient à chaque instant un nouveau régal de même nature. Cette circonstance nous causa le regret le plus amer et nous remplit des pressentiments les plus mélancoliques et les plus accablants. Le bain nous avait déjà procuré un soulagement inconcevable, et nous ne pouvions endurer l'idée de nous voir frustrés de cette ressource d'une manière si affreuse. D'ailleurs, nous n'étions pas absolument libres de toute crainte ni à l'abri d'un danger immédiat ; car la plus légère glissade ou un faux mouvement pouvait nous jeter à la portée de
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ces poissons voraces, qui venaient en nageant sous le vent et poussaient souvent droit jusqu'à nous. Ni cris ni mouvements de notre part ne semblaient les eiïrayer. L'un des plus gros, ayant été frappé d'un coup de hache par Peters, et rudement blessé, n'en persista pas moins à s'avancer jusqu'à nous. Un nuage s'éleva à la brune, mais, à notre extrême désappointement, il passa sans crever. Il est absolument impossible de concevoir ce que nous souffrions alors par la soif. En raison de ces tortures, et aussi par crainte des requins, nous passâmes une nuit sans sommeil.
3 août. — Aucune perspective de soulagement et le brick se couchant de plus en plus sur le côté, en sorte que nos pieds n'avaient plus du tout prise sur le pont. Nous être occupés à mettre en sûreté notre vin et nos restes de tortue, de manière à ne pas les perdre en cas de culbute. Arraché deux forts clous des portehaubans de misaine, et, au moyen de la hache, les avoir enfoncés dans la coque du côté du vent, à une distance de l'eau de deux pieds environ ; ce qui n'était pas très-loin de la quille, car nous étions presque sur notre côté. A ces clous nous amarrâmes nos provisions, qui nous parurent plus en sûreté qu'à l'endroit où nous les avions placées précédemment. Horribles souffrances par la soif pendant toute la journée; — pas d'occasion de nous baigner, à cause des requins qui ne nous quittèrent pas un instant. Le sommeil, impossible.
4 août. — Un peu de temps avant le point du jour.
172 AVliNTURl£S
nous nous aperçûmes que le navire tournait la quille en l'air, et nous nous ingéniâmes pour éviter d'être lancés par le mouvement. D'abord, la révolution fut lente et graduée, et nous réussîmes très-bien à grimper tout en haut du côté du vent, ayant eu l'heureuse idée de laisser traîner des bouts de corde aux clous qui retenaient nos provisions. Mais nous n'avions pas sufiisamment calculé l'accélération de la force impulsive; car le mouvement devenait maintenant trop violent pour nous permettre de marcher de pair avec lui, et, avant que nous eussions eu le temps de nous reconnaître, nous nous sentîmes impétueusement précipités dans la mer, nous débattant à plusieurs brasses audessous du niveau de l'eau, avec l'énorme coque juste au-dessus de nous.
En plongeant sous l'eau j'avais été obligé de lâcher ma corde; et, sentant que j'étais absolument sous le navire, mes pauvres forces complètement épuisées, je fis à peine un effort pour sauver ma vie, et en quelques secondes je me résignai à mourir. Mais encore en ceci je m'étais trompé, et je n'avais pas réfléchi au rebondissement naturel de la coque du côté du vent. Le tourbillonnement de l'eau qui remontait, causé par cette révolution partielle du navire, me ramena à la surface encore plus vivement que je n'avais été plongé. En revenant au-dessus de l'eau, je me trouvai à peu près à 20 yards de la coque, autant que j'en pus juger. Le navire avait tourné la quille en l'air et se balançait furieusement bord sur bord, et tout alentour, dans tous
les sens, la mer était très -agitée et pleine de violents tourbillons. Plus de Peters, Une barrique d'huile flottait à quelques pieds de moi, et d'autres articles provenant du brick étaient éparpillés çà et là.
Ma principale terreur avait pour objet les requins, que je savais être dans mon voisinage. Pour les éloigner de moi, s'il était possible, je battis violemment l'eau de mes pieds et de mes mains, tout en nageant vers la coque, et faisant ainsi une masse d'écume. Je ne doute pas que ce ne soit à cet expédient, si simple qu'il fût, que je dus mon salut; car, avant que le brick tournât, la mer tout alentour tourmillait tellement de ces monstres, que j'ai dû être et que j'ai été positivement en contact immédiat avec eux durant mon trajet. Par grand hasard et très-heureusement, j'atteignis toutefois le bord du navire sain et sauf; mais j'étais si complètement épuisé par les violents efforts qu'il m'avait fallu déployer, que je n'aurais jamais pu y remonter sans l'assistance opportune de Peters, qui, ayant grimpé sur la quille par l'autre côté de la coque, reparut alors à ma grande joie, et me jeta un bout de corde, — d'une de celles que nous avions attachées aux clous.
A peine avions-nous échappé à ce danger que notre attention fut attirée par une autre imminence non moins terrible : mourir absolument de faim. Toutes nos provisions avaient disparu, avaient été balayées en dépit de tout le soin que nous avions mis à les placer en lieu de sûreté; et, ne voyant plus aucune
possibilité de nous en procurer d'autres, nous nous abandonnâmes tous les deux au désespoir, et nous nous mîmes à sangloter comme des enfants, aucun des deux n'essayant même de donner du courage à l'autre. A peine pourra-t-on comprendre une pareille faiblesse, et ceux qui ne se sont jamais trouvés à pareille fête la jugeront sans doute hors nature; mais on doit se rappeler que notre intelligence était si complètement désorganisée par cette longue série de privations et de terreurs, que nous ne pouvions pas en ce moment être considérés comme jouissant des lumières des êtres raisonnables. Dans des périls subséquents, presque aussi graves, si ce n'est plus, j'ai lutté avec courage contre toutes les douleurs de ma situation, et Peters, comme on le verra, a montré une philosophie stoïque presque aussi inconcevable que son abandon actuel et sa présente imbécillité enfantine; — le tempérament moral a fait toute la différence.
Le renversement du brick, et même la perte du vin et de la tortue qui en était la conséquence, n'avaient pas, en somme, rendu notre situation beaucoup plus misérable qu'auparavant, n'était la disparition des draps et des couvertures, qui nous avaient servi jusqu'ici à recueillir l'eau de pluie, et de la cruche dans laquelle nous la conservions; car nous trouvâmes toute la carène, à partir de deux ou trois pieds de la préceintre jusqu'à la quille, et toute la quille elle-même, recouvertes (Tune couche épaisse de gros cirrhopodes, qui nous fournirent une nourriture excellente et des plus sub-
stantieUes. Ainsi l'accident qui d'abord nous avait causé une si grande frayeur avait tourné à notre profil plutôt qu'à notre dommage, relativement à deux choses des plus importantes; il nous avait découvert une mine de provisions que nous n'aurions pas pu, même en l'attaquant avec modération, épuiser en un mois; et il avait fortement contribué à alléger notre position, car nous nous trouvions maintenant bien plus à notre aise et infiniment moins exposés qu'auparavant.
Cependant, la difficulté de nous procurer de l'eau nous fermait les yeux sur tous les bénéfices résultant de notre changement de position. Pour nous mettre en mesure de profiter, autant que possible, de la première ondée qui pouvait survenir, nous ôtâmes nos chemises afin d'en user comme nous avions fait des draps; mais, naturellement, nous n'espérions pas par ce moyen en recueillir, même dans les circonstances les plus favorables, plus d'un huitième de pinte en une fois. Aucune apparence de nuage ne se manifesta de toute la journée, et les souffrances de la soif devinrent presque intolérables. A la nuit, Peters parvint à attraper une heure à peu près d'un sommeil agité; quant à moi, l'intensité de mes souffrances ne me permit pas de fermer les yeux un seul instant.
5 août. — Ce jour-là, une jolie brise se leva qui nous porta à travers une masse d'algues, parmi lesquelles nous eûmes le bonheur de découvrir onze petits crabes qui nous fournirent plusieurs repas délicieux. Comme Ibs écailles en étaient très-tendres, nous les mangeâmes
no AVENTURES
tout entiers, et nous découvrîmes qu'ils irritaient notre soif beaucoup moins que les cirrhopodes. Ne voyant pas traces de requins parmi les algues, nous nous hasardâmes à nous baigner, et nous restâmes dans l'eau quatre ou cinq heures, pendant lesquelles nous sentîmes une notable diminution dans notre soif. Nous en fûmes singulièrement réconfortés, et, ayant pu tons deux attraper un peu de sommeil, nous passâmes une nuit un peu moins pénible que la précédente.
6 août. — Nous fûmes ce jour-là gratifiés d'une pluie serrée et continue qui dura depuis midi environ jusqu'après la brune. Alors, nous déplorâmes amèrement la perte de notre cruche et de notre bouteille d'osier; car, malgré l'insuffisance de nos moyens actuels pour recueillir l'eau, nous aurions pu remplir l'une d'elles, si ce n'est toutes les deux. En somme, nous réussîmes à apaiser les ardeurs de notre soif en laissant nos chemises se saturer d'eau et en les tordant de manière à exprimer dans notre bouche le liquide béatiflque. La journée entière se passa dans cette occupation.
7 août. — Juste au point du jour, nous découvrîmes tous deux, au même instant, une voile à l'est qui se dirigeait évidemment vers nous! Nous saluâmes cette splendide apparition par un long et faible cri d'extase; et nous nous mîmes immédiatement à faire tous les signaux possibles, à fouetter l'air de nos chemises, à sauter aussi haut que notre faiblesse le permettait, et même à crier de toute la force de nos poumons, bien que le navire fût à uue distance de quinze milles au
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mo'ns. Cep-ndant, il continuait à se rapprocher de noire coque, et nous comprîmes que, s'il gouvernait t)iijours du même côté, il viendrait infailliblement assez près de nous pour nous apercevoir. Une heure environ après que nous l'eûmes découvert, nous pouvions facilement distinguer les hommes sur le pont. C'était une goélette longue et basse, avec une mâture très-inclinée sur l'arrière, et qui semblait posséder un nombreux équipage. Nous éprouvâmes alors une forie angoisse; car nous ne pouvions nous imaginer qu'elle ne nous vît pas-, et nous tremblions qu'elle ne voulût nous abandonner à notre sort et nous laisser périr sur les débris de notre navire; — acte de barbarie vraiment diabolique, maintes fois accompli sur mer, quelque incroyable que cela puisse paraître, par des êtres qui étaient regardés comme appartenant à l'espèce humaine*. Mais nous étions cette fois, grâce à Dieu,
1. Le cas du brick Polly, de Boston, se présente si naturellement ici, et sa destinée ressemble à tous égards si bien à la nôtre, que je ne puis résister au désir de le citer. Ce navire, de la contenance de 130 tonneaux, fit voile de Boston avec une cargaison de munitions et de vivres, pour Sainte-Croix, le 12 décembre 1811, sous le commandement du capitaine Casneau. 11 y avait, sans compter le capitaine, huit personnes à bord : le second, quatre matelots et le coq, plus un M. Hunt, avec une négresse à lui appartenant. Le 15, après avoir passé le banc de George, il fit une voie d'eau dans un coup de vent de sud-est, et enfin il chavira; mais, le grand mât étant parti par-dessus bord, il se releva bientôt. Ils restèrent dans cette situation, sans feu, et avec très-peu de provisions, pendant une période de cent quatre-vingt-onze jours (du 15 décembre au 20 juin). Le capitaine
destinés à nous tromper heureusement; car bientôt nous aperçûmes un mouvement soudain sur le pont du navire étranger, qui hissa immédiatement le pavillon anglais, et, serrant le vent, gouverna droit sur nous. Une demi-heure après, nous étions dans la chambre. Cette goélette était la Jane-Guy, de Liverpool, capitaine Guy, partie pour chasser le veau marin et trafiquer dans les mers du Sud et le Pacifique.
Casneau et Samuel Bodger, les seuls survivants, furent alors recueillis par le Fame, de Hull, capitaine Featlierstone,en retour pour Rio-de-Janeiro. Quand on les trouva, ils étaient à 28° de latitude nord, 13° de longitude ouest; ils avaient ainsi dérivé de deux mille milles ! Le 9 juillet, le Fame rencontrait le brick Dromeo, capitaine Parkins, qui débarqua ces deux infortunés à Kennebec. La relation d'où nous tirons ces détails se termine par les lignes suivantes :
« 11 est tout naturel de demander comment ils ont pu flotter dans un si long espace sur la partie la plus fréquentée de l'Atlantique sans avoir été aperçus par qui que ce soit pendant tout ce temps. Plus de douze navires passèrent près d'eux, dont l'un s'approcha au point qu'ils purent voir distinctement les gens sur le pont et dans le gréement, qui les regardaient ; mats, au grand désappointement de ces malheureux glacés et mourants de faim, ;eux-ci étouffèrent la voix imperative de la charité, hissèrent delà toile, et les abandonnèrent à leur cruelle destinée, a — E. A. P.
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ALBATROS ET PINGOINS
La Jane-Guy était une goëleite de belle apparence, de la contenance de cent quatre-vingts tonneaux. Elle était singulièrement affilée de l'avant, et, au plus près, par un temps maniable, c'était bien le meilleur marcheur que j'aie jamais vu. Toutefois, ses qualités, comme bateau propre à tenir la mer, étaient loin d'être aussi grandes, et son tirant d'eau était beaucoup trop considérable pour l'usage auquel elle était destinée. Pour ce service particulier, on a surtout besoin d'un navire plus gros et d'un tirant d'eau relativement faible, — c'est-à-dire d'un navire de trois à trois cent cinquante tonneaux. Elle aurait dû être gréée en troismâts-barque, et différer à tous égards des constructions usitées pour les mers du Sud. Il eût été indispensable qu'elle fût bien armée. Elle aurait dû avoir dix ou douze caronades de douze, et deux ou trois beaucoup plus longues avec des espingoles de bronze et des caissons imperméables à l'eau pour chaque hune. Ses ancres et ses câbles auraient dû être beaucoup plus forts que ne l'exige tout autre service, et, par-dessus tout, il lui fallait un équipage nombreux et montant au moins à cinquante ou soixante hommes solides, ce qu'il faut à un navire de l'espèce en question. La Jane-Guy possédait
un équipage de trente-cinq hommes, tous bons marias, sans compter le capitaine et le second ; mais elle n'était ni aussi bien armée ni aussi bien équipéo qu'airait pu le désirer un navigateur familiarisé avec les dangers et les difficultés de ce métier.
Le capitaine Guy était un gentleman de manières tout à fait distinguées, possédant une remarquable expérience de tout le négoce du Sud, auquel il avait consacré la plus grande partie de sa vie ; mais il manquait d'énergie et conséquemment de l'esprit indispensable dans une entreprise de ce genre. Il était copropriétaire du navire sur lequel il faisait des voyages, et possédait un pouvoir discrétionnaire pour croiser dans les mers du Sud et embarquer toute cargaison qu'il pourrait se procurer facilement. Il avait à bord, comme cela est d'usage dans ces sortes d'expéditions, des colliers, des miroirs, des briquets, des haches, des cognées, des scies, des erminettes, des rabots, des ciseaux, des gouges, des vrilles, des limes, des planes, des râpes, des marteaux, des clous, des couteaux, des ciseaux à découper, des rasoirs, des aiguilles, du fil, de la faïencerie, du calicot, de la bijouterie commune, et autres articles de même nature.
La goélette était partie de Liverpool le 10 juillet, avait passé le tropique du Cancer le 25 par 20° de lon^tude ouest, et, le 29, ayant atteint Sal, une des îles du csp Vert, elle y avait pris du sel et autres provisions nécessaires pour le voyage. Le 3 août, elle avait quitté le cap Vert et avait gouverné au sud-ouest, en
D'ART HUn GORDON PYM. 181
portant sur la côie du Brésil, de manière à traverser réquateur entre 28° et 30° de longitude ouest. C'est la route habituellement suivie par les navires qui vont d'Europe au cap de Bonne-Espérance, ou qui vont au delà, jusqu'aux Indes orientales. En suivant ce chemin, ils évitent les calmes et les forts courants contraires qui régnent continuellement sur la côte de Guinée, de sorte que, tout compte fait, c'est le chemin le plus court, parce qu'on est toujours sûr de trouver ensuite des vents d'ouest qui vous poussent jusqu'au Cap. Le capitaine Guy avait l'intention de faire sa première relâche à la terre de Kerguelen, — je ne sais trop pour quelle raison. Le jour où nous fûmes recueillis par lui, la goélette était à la hauteur du cap Saint-Roque, par 31" de longitude ouest, de sorte que, quand il nous découvrit, il est probable que nous n'avions pas dérivé de moins de vingt-cinq degrés, du nord au sud!
A bord de la Jane Guy, nous fûmes traités avec toute la bienveillance que réclamait notre déplorable état. En une quinzaine de jours à peu près, pendant lesquels on gouverna continuellement vers le sud-est, avec beau temps et jolies brises, Peters et moi nous fûmes complètement remis de nos dernières privations et de nos terribles souffrances, et bieniôt tout le passé nous apparut plutôt comme un rêve effrayant d'où le réveil nous avait heureusement arrachés, que comme une suite d'événements ayant pris place dans la positive ei pure réalité. J'ai eu depuis lors occasion de remarquei que cette espèce d'oubli partiel est ordinairement amené
par une transition soudaine soit de la joie à la douleur, soit de la douleur à la joie, — la puissance d'oubli étant toujours proportionnée à l'énergie du contraste. Ainsi, dans mon propre cas, il me semblait maintenant impossible de réaliser le total de misères que j'avais endurées pendant les jours passés sur notre ponton. On se rappelle bien les incidents, mais non plus les sensations engendrées par les circonstances successives. Tout ce que je sais, c'est que, au fur et à mesure que ces événements se produisaient, j'étais toujours convaincu que la nature humaine était incapable d'endurer la douleur à un degré au delà.
Pendant quelques semaines, nous continuâmes notre voyage sans incidents autrement importants, si ce n'est que nous rencontrâmes de temps en temps des baleiniers et plus souvent encore des baleines noires ou baleines franches, qu'on nomme ainsi pour les distinguer des cachalots. Le 16 septembre, comme nous étions à proximité du cap de Bonne-Espérance, la goélette attrapa son premier coup de vent un peu sérieux depuis son départ de Liverpool. Dans ces parages, mais plus fréquemment au sud et à l'est du promontoire (nous étions à l'ouest), les navigateurs ont souvent à lutter contre les tempêtes du nord, qui souillent avec une rage effroyable. Elles amènent toujours une grosse houle, et un de leurs caractères les plus dangereux est la saute de vent, la saute de vent subite, accident qui a presque toujours lieu au plus fort de la tempête. Un véritable ouragan soufflera, à un moment donné, du
nord ou du nord-est, et, une minute après, il ne viendra pas un souffle de vent du même côté ; c'est au sud-uuest qu'aura sauté la tempêie, et avec une violence presque inimaginable. Une éclaircie au sud-ouest est le symptôme avant-coureur le plus sûr d'un pareil changement, et les navires ont ainsi le moyen de prendre les précautions nécessaires.
Il était à peu près six heures du matin quand le coup de temps arriva, du nord comme d'habitude, avec une rafale qu'aucun nuage n*avait annoncée. A huit heures, le vent s'était considérablement accru et avait lâché sur nous une des plus effroyables mers que j'aie jamais vues. On avait tout serré, aussi bien que possible, mais la goélette fatiguait horriblement et montrait son impuissance à bien tenir la mer, piquant violemment de l'avant à chaque fois qu'elle descendait sur la lame, et remontant avec la plus grande difficulté en attendant qu'elle fût engloutie par une lame nouvelle. Juste avant le coucher du soleil, l'éclaircie que nous attendions avec inquiétude apparut au sud-ouest, et, une iieure plus tard, notre unique petite voile d'avant ralinguait contre le mât. Deux minutes après, nous étions, en dépit de toutes nos précautions, jetés sur le côté comme par magie, et un effroyable tourbillon d'écume venait briser sur nous par le travers. Par grand bonheur, il se trouva que le coup de vent du sud-ouest n'étoit qu'nne rafale momentanée, et nous eûmes la chance de nous relever sans avoir perdu un espars. Une grosse mer creuse nous causa pendaiit
quelques heures encore beaucoup d'inquiétude ; mais, vers le matin, nous nous trouvâmes à peu près dans d'aussi bonnes conditions qu'avant la tempête. Le capitaine Guy jugea que nous l'avions échappé belle et que notre salut était presque un miracle.
Le 13 octobre, nous arrivâmes en vue de l'île du Prince-Edouard, par kà" 53' de latitude sud et 37° 46' de longitude est. Deux jours après nous nous trouvions près de l'île de la Possession ; nous doublâmes bientôt les îles Crozet par 42° 59' de latitude sud et 48° de longitude est. Le 18, nous atteignîmes l'île de Kerguelen ou de la Désolation, dans l'océan Indien du Sud, et nous jetâmes l'ancre à Christmas-Harbour, sur quatre brasses d'eau.
Cette île ou plutôt ce groupe d'îles est situé au sudest du cap de Bonne-Espérance, à une distance de 800 lieues environ. 11 fut découvert en 1772 par le baron de Kergulen ou Kerguelen, un Français qui, présumant que cette terre n'était qu'une portion d'un vaste continent au sud, tit à son retour un rapport dans ce sens, qui produisit alors une grande curiosité. Le gouvernement, s'emparant de la question, y renvoya le baron l'année suivante, dans le but de vérifier de nouveau sa découverte, et ce fut alors qu'on s'aperçut de la méprise. En 1777, le capitaine Cook aborda au même groupe, et donna à l'île le nom d'île de la Désolation, nom qu'elle mérite bien certainement. En approchant de la terre, le navigateur pourrait toutefois s'y tromper et supposer le contraire, car le versant de presque
toutes les collines, depuis septembre jusqu'à mars, est revêtu de la plus brillante verdure. Cet aspect illusoire est causé par une petite plante qui ressemble aux saxifrages et qui abonde dans les îles, croissant par larges nappes sur une espèce de mousse sans consistance. Sauf cette plante, on y trouve à peine trace de végétation, si nous exceptons toutefois près du port un peu de gazon sauvage et dur, quelques lichens, et un arbuste qui ressemble à un chou arrivé à maturité, et qui a un goût amer et acre.
L'aspect du pays est montagneux, bien qu'aucune de ses collines ne puisse s'appeler une montagne. Leurs sommets sont éternellement couverts de neige. Il y a plusieurs ports, et Christmas-Harbour est le plus commode. C'est le premier qu'on trouve du côté est de l'île, quand on a doublé le cap François, qui marque le côté nord et qui sert, par sa forme particulière, à distinguer le port. Il se projette, par àon extrémité, en un rocher très-élevé, à travers lequel s'ouvre un grand trou, qui forme une arche naturelle. L'entrée est par !iS° 40' de latitude sud et 69" 6' de longitude est. Quand on a passé, on peut trouver un bon mouillage à l'abri de quelques petites îles qui vous protègent suffisamment contre tous les vents d'est. En avançant vers l'est, à partir de ce mouillage, on trouve Wasp-Bay, à l'entrée du port. C'est un petit bassin complètement fermé par la terre, dans lequel vous pouvez entrer sur quatre brasses d'eau et en trouver de dix à trois pour le mouillage, avec un fond d'argile compacte. Un navire
fî'6 AVENTURES
peut rester là toute l'année sur sa seconde ancre sans aucun péril. A l'entrée de Wasp-Bay, à l'ouest, coule un petit ruisseau qui fournit une eau excellente, qu'on peut se procurer aisément.
On trouve dans l'île de Kerguelen quelques veaux marins à soies et à fourrure, €t les phoques à trompe on éléphants de mer y abondent. Les pingouins s'y trouvent en masse, et il y en a de quatre familles différentes. Le pingouin royal, ainsi nommé à cause de sa taille et de la beauté de son plumage, est le plus gros de tous. La partie supérieure de son corps est ordinairement grise, quelquefois teintée de lilas; la partie inférieure est du blanc le plus pur qu'on puisse imaginer. La tête est d'un noir lustré et très-brillant, ainsi que les pieds. Mais la beauté principale du plumage consiste dans deux larges raies couleur d'or qui descendent de la tête à la poitrine. Le bec est long, quelquefois rose, quelquefois d'un rouge vif. Ces oiseaux marchent très-droit, avec une allure pompeuse. Ils portent la tête très-haut, avec leurs ailes pendantes, comme deux bras; et, comme la queue se projette hors du corps sur la même ligne que les cuisses, l'analogie avec la figure humaine est vraiment frappante et pourrait tromper le !-pectateur au premier coup d'œil ou dans le crépuscule du soir. Les pingouins royaux que nous trouvâmes sur la terre de Kerguelen éiaient un p?u plus gros que des oies. Les autres genr 'S sont : le pingouin macaroni, le jack-ass '^i le pingouin rookery. Us sont beaucoup plus petits,
d'un plumage moins beau, et différents à tous égards Outre le pingouin, on trouve encore sur cette île beaucoup d'autres oiseaux, parmi lesquels on peut citer le fou, le pétrel bleu, la sarcelle, le canard, la poule de Port-Egmont, le cormoran vert, le pigeon du Cap, la 7ielly, l'hirondelle de mer, la sterne, la guifette, le pétrel des tempêtes ou Mother Carey's chicken, le grand pétrel ou, dans la langue des marins, Mother Carey's goose, enfin l'albatros.
Le grand pétrel est aussi gros que l'albatros commun et il est carnivore. On le nomme souvent pétrel-brise-os, ou pétiel-balbusard. Ces oiseaux ne sont pas du tout farouches, et, quand ils sont convenablement assaisonnés, ils font une nourriture assez passable. Quelquefois, en volant, ils rasent de très-près la surface des eaux, avec les ailes étendues et sans paraître les remuer ou s'en servir le moins du monde.
L'albatros est un des plus gros et des plus rapides oiseaux des mers du Sud. Il appartient à l'espèce goéland, et saisit sa proie au vol, ne posant jamais à terre que pour s'occuper des jeunes. Cet oiseau et le pingouin sont liés de la plus singulière sympathie. Leurs nids sont construits d'une manière très-uniforme, sur un plan concerté entre les deux espèces, celui de l'albatros étant placé au centre d'un petit carré formé par les nids de quatre pingouins. Les navigateurs se sont accordés à appeler cette sorte d'établissement, ou assemblage de nids, une roolcery. Ces espèces d'^ colonies out été décrites plus d'une fois; mais, comme
tous nos lecteurs n'ont peut-être pas lu ces descriptions, et comme j'aurai plus tard l'occasion de parler du pingouin et de l'albatros, il ne me paraît pas hors de propos de dire ici quelques mots sur leur mode de construction et d'existence.
Quand la saison de l'incubation est arrivée, ces oiseaux se rassemblent par vastes troupes, et, pendant quelques jours, ils semblent délibérer sur la meilleure méthode à suivre. Enfin ils procèdent à l'action. Ils choisissent un emplacement uni, d'une étendue convenable, embrassant trois ou quatre acres ordinairement, et situé aussi près de la mer que possible, quoique toujours au delà de ses atteintes. Ce qui les dirige particulièrement dans le choix du lieu est l'égalité de surface, et l'endroit préféré est celui qui est le moins encombré de pierres. Cette question vidée, les oiseaux se mettent d'un commun accord et comme mus par un seul esprit, à faire, avec une correction mathématique, le tracé d'un carré ou de tout autre parallélogramme, le plus adaptable à la nature du terrain et d'une étendue suffisante pour loger toute la population, mais pas davantage, — semblant ainsi exprimer leur intention de fermer la colonie à tout vagabond qui n'aurait pas participé au travail du campement. L'un des côtés de la place court parallèlement au bord de la mer et reste ouvert pour les oiseaux qui entrent ou qui sortent.
Après avoir tracé les limites de l'habitation, ils commencent à la débarrasser de toute espèce de débris, ramassant tout pierre à pierre, et les portant en dehors,
mais tout près des lignes d'enceinte, de manière à élever une muraille sur les trois côtés qui regardent la terre. Contre ce mur et en dedans, ils ferment une allée parfaitement plane et unie, large de six à huit pieds, qui s'étend tout autour du campement, à cette fin d'établir une sorte de promenoir commun.
L'opération qui suit consiste à partager tout le terrain en petits carrés absolument égaux en dimension. Ils font, pour obtenir cette division, des sentiers étroits, parfaitement aplanis et se croisant à angles droits, à travers toute l'étendue de la rookery. A chaque intersection se trouve un nid d'albatros et au centre de chaque carré un nid de pingouins, de sorte que chaque pingouin est entouré de quatre albatros, et chaque albatros d'un nombre égal de pingouins. Le nid du pingouin consiste en un trou creusé dans la terre, seulement à une profondeur suflSsanto pour empêcher son œuf unique de rouler. L'albatros adopte un arrangement un peu moins simple, et élève un petit monticule, haut d'un pied à peu près et large de deux. 11 le façonne avec de la terre, des aleues et des coquilles. Au sommet, il bâtit son nid.
Les oiseaux prennent un soin spécial pour ne jamais laisser les nids inoccupés pendant toute la durée de l'incubation, et même jusqu'à ce que la progéniture soit suffisamment forte pour se pourvoir elle-même. Pendant l'absence du mâle, qui est allé en mer à la recherche de la nourriture, la femelle reste à ses fonctions, et c'est seulement au retour de son compagnon
qu'elle S3 permet de sortir. Les œufs ne festeDt jnmais sans être couvés; quand un oiseau quitte le nid l'autre niche à son tour. Cette précaution est indispensable à cause du penchant à la filouterie qui règne dans la colonie, les habitants ne se faisant aucun scrupule de se voler réciproquement leurs œufs à chaque bonne occasion. Bien qu'il existe quelques établissements de ce genre, peuplés uniquement de pingouins et d'albatros, cependant on trouve dans la plupart une assez grande variété d'oiseaux océaniques qui jouissent de tons leS droits de cité, éparpillant leurs nids çà et là, partout 011 ils peuvent trouver de la place, mais n'usurpant jamais les postes occupés par les plus grosses espèces. L'aspect de ces colonies, quand on les aperçoit de loin, est excessivement singulier. Tout l'espace atmosphérique au-dessus de l'établissement est obscurci par une multitude d'albatros (mêlés d'espèces plus petites) qui planent continuellement sur la rookery, soit qu'ils partent pour l'Océan, soit qu'ils rentrent chez eux. En même temps, on remarque une foule de pingouins dont les uns vont et viennent à travers les ruelles étroites, et d'autres marchent, avec cette pompeuse allure militaire qui les caractérise, le long du grand promenoir commun qui fait le tour de la cité. Bref, de quelque façon qu'on envisage la chose, rien n'est plus surprenant que le sens de réflexion manifesté par ces êtres emplumés, et rien, à coup sur, n'est mieux fait pour provoquer la méditation dans toute intelligence humaine bien ordonnée.
Le matin même de notre arrivée à Christmas-Harbour, Je second — M. Patterson — fît amener les embarcations pour se mettre à la recherche du veau marin (bien que la saison fût peu avancée), et laissa le capitaine, avec un jeune parent à lui, sur un point du rivage à l'ouest, ces messieurs ayant probablement à faire, à l'intérieur de l'île, quelque chose dont je n'ai p« être instruit. Le capitaine Guy emporta avec lui une bouteille, dans laquelle était une lettre cachetée, et se dirigea de l'endroit où il mit pied à terre vers un des pics les plus élevés du pays, Il est presumable qu'il avait l'intention de déposer la lettre sur cette hauteur pour quelque navire qu'il savait devoir aborder après lui. Aussitôt que nous l'eûmes perdu de vue (car Peters et moi nous étions dans le canot du second), nous commençâmes à explorer la côte, à la recherche du veau marin. Nous employâmes environ trois semaines à cette besogne, examinant avec un soin minutieux tous les coins et recoins, non-seulement à la terre de Kerguelen, mais aussi dans quelques petites îles voisines. Cependant nos travaux ne furent pas couronnés d'un succès bien notable. Nous vîmes beaucoup de phoques à fourrure, mais ils étaient extrêmement soupçonneux, et, en nous donnant un mal infini, nous ne pâmes nous procurer que trois cent cinquante peaux en tout, ^es éléphants de mer ou phoques à trompe, abondent particulièrement sur la côte est de lîle principale, mais nous n'en tuâmes qu'une vingtaine, et encore aveola plus grande dilliculté. Sur les petites
îles, nous découvrîmes une grande quantité de phoques à poil rude, mais nous les laissâmes tranquilles. Le U novembre, nous revînmes à bord de la goélette, où nous trouvâmes le capitaine Guy et son neveu, qui nous firent sur l'intérieur de l'île un détestable rapport, la représentant comme une des contrées les plus tristes et les plus stériles de. l'univers. Ils avaient passé deux nuits à terre, grâce à un malentendu entre eux et le lieutenant, qui ne leur avait pas envoyé, aussitôt qu'il l'aurait fallu, une embarcation pour les ramener à bord.