‹ Aventures d'Arthur Gordon PymChapitre 22 sur 30 · CATACLYSME ARTIFICIEL · texte numérisé non relu

CATACLYSME ARTIFICIEL

Aussitôt que je pus rappeler mes sens éperdus, je me sentis presque suffoqué, pataugeant dans une nuit complète parmi une masse de terre diffuse qui croulait lourdement sur moi de tous les côtés et menaçait de m'ensevelir entièrement. Horriblement alarmé par cette idée, je m'efforçai de reprendre pied, et à la On j'y réussis. Je restai alors immobile pendant quelques instants, m'appliquant à comprendre ce qui m'était arrivé et où je pouvais être. Bientôt j'entendis un profond gémissement tout contre mon oreille et, peu de temps après, la voix étouffée de Peters qui me suppliait au nom de Dieu de venir à son aide. Je m'avançai péniblement d'un ou deux pas et je tombai juste sur la tête et les épaules de mon camarade, que je trouvai enseveli jusqu'à mi-corps dans une masse de terre molle, et qui luttait avec désespoir pour se délivrer de cette oppression. J'arrachai la terre tout autour de lui avec toute l'énergie dont je pouvais disposer, et je réussis à la longue à le tirer d'affaire.

Aussitôt que nous fûmes suffisamment revenus de notre frayeur et de notre surprise et que nous pûmes causer raisonnablement, nous en vînmes tous deux à

cette conclusion, que les murailles de la fissure dans laquelle nous no\is étions aventurés s'étaient, par quelque convulsion do la nature ou probablement par leur propre poids, effondrées parle haut, et que, nous trouvant ainsi ensevelis tout vivants, nous étions perdus à jamais. Pendant longtemps, nous nous abandonnâmes lâchement à la douleur et au désespoir le plus affreux, tels que ceux qui ne se sont pas trouvés dans une situation semblable ne pourront jamais se les figurer. Je crois fermement qu'aucun des accidents dont peut être semée l'existence humaine n'est plus propre à créer le paroxysme de la douleur physique et morale qu'un cas semblable au nôtre : — Être enterrés vivants ! La noirceur des ténèbres qui enveloppent la victime, l'oppression terrible des poumons, les exhalaisons suffocantes de la terre humide se joignent à cette effrayante considération, — que nous sommes exilés au delà des confins les plus lointains de l'espérance et que nous sommes bien dans la condition spéciale des morts, — pour jeter dans le cœur humain un effroi, une horreur glaçante qui sont intolérables, — qu'il est impossible de concevoir!

Ala longue, Peters fut d'avis que nous devions avant tout vérifier jusqu'où s'étendait notre malheur et tâtonner à travers notre prison ; car il n'était pas absolument impossible, ajouta-t-il, que nous pussions découvrir une ouverture pour nous échapper. Je m'accrochai vivement à cet espoir, et, rappelant mon énergie, je m'efforçai de me frayer une voie à travers cet amas de

terre éparse. J'avais à peine avancé d'un pas, qu'un filet de lumière arriva jusqu'à moi, imperceptible, il est vrai, mais suffisant pour me convaincre qu'en tous cas nous ne péririons pas immédiatement par manque d'air. Nous reprîmes alors un peu courage et nous tâchâmes de nous persuader mutuellement que tout irait pour le mieux. Ayant grimpé par-desus un banc de décombres qui obstruait notre passage dans la direction de la lumière, nous eûmes moins de peine à avancer, et nous éprouvâmes aussi quelque soulagement à l'excessive oppression qui torturait nos poumons. Il nous fut bientôt possible de distinguer les objets autour de nous, et nous découvrîmes que nous étions presque à l'extrémité de la partie de la fissure qui s'étendait en ligne droite, c'est-à-dire à l'endroit où elle faisait un coude sur la gauche. Encore quelques efforts, et nous atteignions le coude, où nous aperçûmes, avec une joie inexprimable, une longue cicatrice ou lézarde qui s'étendait à une vaste distance vers la région supérieure, faisant généralement un angle de quarantecinq degrés environ, mais quelquefois beaucoup plus ardue. Notre œil ne pouvait pas parcourir toute l'étendue de cette ouverture; mais la lumière y descendant en quantité suffisante, nous avions presque la certitude (si toutefois nous pouvions grimper jusqu'au sommet) de trouver en haut un passage débouchant en plein air.

Je me souvins alors que nous étions trois qui avions quitté la gorge principale pour entrer dans cette fissure,

et que notre camarade Allen n'était pas encore retrouvé ; nous résolûmes donc de revenir sur nos pas et de le chercher. Après une longue perquisition, qui était d'ailleurs pleine de dangers à cause de la masse de terre supérieure qui s'effondrait sur nous, Peters me cria enfin qu'il venait d'empoigner l'un des pieds de notre camarade, et que tout son corps était si profondément enseveli sous les décombres qu'il était impossible de l'en retirer. Je découvris bientôt que ce que disait Peters n'était que trop vrai, et que la vie devait être éteinte depuis longtemps. Le cœur rempli de tristesse, nous abandonnâmes donc le corps à sa destinée et nous nous acheminâmes de nouveau vers le coude du corridor.

La largeur de la déchirure était à peine suffisante pour notre corps, et, après une ou deux tentatives infructueuses pour remonter, nous recommençâmes à désespérer. J'ai déjà dit que la chaîne de hauteurs à travers lesquelles se faufilait la gorge principale était formée d'une espèce de roches ressemblant à la steatite ou pierre de savon. Les parois de l'ouverture sur lesquelles nous nous efforcions alors de grimper étaient faites de la même substance, et si glissantes et si mouillées que nos pieds pouvaient à peine mordre sur les parties les moins ardues ; en quelques endroits, quand la montée devenait presque perpendiculaire, la difficulté se trouvait naturellement beaucoup plus grave, et pendant quelque temps nous crûmes positivement qu'elle serait insurmontable. Nous tirâmes

toutefois le ùourage du désespoir, et, ayant eu l'heureuse idée de tailler des degrés dans la roche tendre avec nos bowie-knives, nous nous suspendîmes, au risque de nous tuer, à de petites proéminences faites d'une espèce d'argile schisteuse un peu plus dure, qui saillaient çà et là de la masse générale, et nous arrivâmes enfin à une plate-forme naturelle d'où l'on pouvait apercevoir un lambeau de ciel bleu, à l'extrémité d'une ravine solidement boisée. Regardant alors derrière nous et examinant un peu plus à loisir le passage à travers lequel nous avions émergé, nous vîmes clairement, à l'aspect de ses parois, qu'il était de formation récente, et nous en conclûmes que la secousse, de quelque nature qu'elle fût, qui nous avait si inopinément engloutis, nous avait en même tempsouvert cette voie de salut. Presque épuisés par nos efforts et vraiment si faibles que nous pouvions à peine nous tenir sur nos pieds et prononcer une parole, Peters eut l'idée de donner l'alarme à nos compagnons en déchargeant nos pistolets qui étaient restés fixés à notre ceinture ; — car, pour les fusils et les coutelas, nous les avions perdus parmi les dtcombres de terre molle au fond de l'abîme. Les événements subséquents prouvèrent que, si nous avions fait feu, nous nous en serions amèrement repentis; mais, par grand bonheur, un demi-soupçon de l'infâme tour dont nous étions victimes s'était pendant ce temps-là éveillé dans mon esprit, et nous prîmes bien garde de faire connaître aux sauvages en quel lieu nous nous trouvions.

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Après nous être reposés pendant une heure environ, nous poussâmes lentement vers le haut de la ravine, et nous n'étions pas allés bien loin que nous entendîmes une série de hurlements effroyables. Nous atteignîmes enQn ce que nous pouvions décidément appeler la surface du sol ; car notre route jusque-là, depuis que nous avions quitté la plate-forme, avait serpenté sous une voûte de roches élevées et de feuillage, à une grande distance au-dessus de nos têtes. Avec la plus grande prudence, nous nous coulâmes vers une étroite ouverture d'où il nous fut facile d'embrasser du regard toute la contrée environnante, et enûn tout le terrible secret du tremblement de terre nous fut révélé en un moment et au premier coup d'oeil.

Notre point de vue n'était pas loin du sommet du pic le plus élevé parmi cette chaîne de montagne de steatite. La gorge dans laquelle s'était engagé notre détachement de trente-deux hommes courait à cinquante pieds à notre gauche. Mais, dans une étendue de cent yards au moins, le défllé, ou lit de cette gorge, était absolument comblé par les débris chaotiques de plus d'un million de tonnes de terre et pierres, véritable avalanche artificielle qui y avait été adroitement précipitée. La méthode employée pour faire s'écrouler cette vaste masse était aussi simple qu'évidente, car il restait encore des traces positives de l'œuvre meurtrière. En quelques endroits, le long de la crête du côté est de la gorge (nous étions alors à l'ouest), nous pouvions apercevoir des poteaux de bois plantés dans la terre. En

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ces endroits-là la terre n'avait pas fléchi ; mais tout le long de la paroi du précipice d'où la masse s'était détachée, il était évident, d'après certaines traces empreintes dans le sol et ressemblant à celles laissées par la sape, que les pieux semblables à ceux que nous voyions subsistant encore avaient été fixés, à une dislance d'un yard au plus l'un de l'autre, dans une longueur peut-être de trois cents pieds, sur une ligne située à dix pieds environ du bord du précipice. De forts ligaments de vigne adhéraient encore aux poteaux subsistant sur la colline, et il était évident que des cordes de même nature avaient été attachées à chacun des autres poteaux. J'ai déjà parlé de la singulière stratification de ces collines de pierre de savon, et la description que j'ai faite tout à l'heure de l'étroite et profonde crevasse à travers laquelle nous avions échappé à notre terrible sépulture, doit servir à en faire plus complètement comprendre la nature. Elle était telle que la première convulsion naturelle devait, à coup sûr, fendre le sol en couches perpendiculaires ou lignes de partage parallèles les unes aux autres, et qu'un effort très-modéré de l'art pouvait suffire pour obtenir le même résultat. C'était de cette stratification particulière que les sauvages s'étaient servis pour mener à bonne fin leur abominable traîtrise. Il est impossible de mettre en doute qu'une rupture partielle du sol n'ait été opérée, grâce à cette ligne continue de pi/teaux, à une profondeur d'un ou deux pieds peut-être, et qu'un sauvage placé à l'extrémité de chacune des cordes et

tirant à lui (ces cordes étant attachées à la pointe des poteaux et s' étendant depuis la crête de la colline) n'ait obtenu une énorme puissance de levier capable de précipiter, à un signal donné, toute la paroi de la colline dans le fond du gouffre. La destinée de nos pauvres camarades ne pouvait plus être l'objet d'un doute. Seuls nous avions échappé à cet écrasant cataclysme artificiel. Nous étions les seuls hommes blancs restés vivants sur lîle.

TEKELl-LI

Notre situation, telle qu'elle nous apparut alors, était à peine moins terrible que lorsque nous nous étions crus enterrés à tout jamais. Nous n'avions pas d'autre perspective que d'être mis à mort par les sauvages ou de traîner parmi eux une misérable existence de captifs. -Nous pouvions, il est vrai, pendant quelque temps, échapper à leur attention dans les replis des collines, et, à la dernière extrémité, dans l'abîme d'où nous venions de sortir ; mais il nous fallait ou mourir de froid et de faim pendant le long hiver polaire, ou finalement trahir notre existence dans nos efforts pour trouver quelques ressources.

Tout le pays environnant semblait fourmiller de sauvages, et de nouvelles bandes, que nous aperçûmes

alors, étaient arrivées sur des radeaux des îles situées au sud, indubitablement pour aider à prendre et à piller la Jane.. Le navire était toujours tranquillement à l'ancre dans la baie, les hommes à bord ne pouvant pas soupçonner qu'un danger quelconque les menaçât. Combien nous brûlâmes en ce moment d'être avec eux, soit pour les aider à opérer leur fuite, soit pour périr ensemble en essayant de nous défendre ! Nous n'apercevions même aucun moyen de les avertir du péril sans attirer immédiatement la mort sur nos têtes, et encore dans ce cas n'avions-nous que peu d'espoir de leur être utile. Un coup de pistolet aurait suffi pour leur annoncer qu'il était arrivé un malheur; mais cet avis ne pouvait pas leur faire comprendre que leur seule chance de salut consistait à lever l'ancre immédiatement, — qu'aucun principe d'honneur ne les contraignait à rester, puisque leurs compagnons avaient disparu du rôle des vivants. Pour avoir entendu la décharge, ils ne pouvaient pas être mieux préparés qu'ils n'étaient et qu'ils n'avaient été jusqu'alors à recevoir un ennemi prêt à l'attaque. Aucun avantage ne pouvait résulter d'une alarme donnée par un coup de feu, et il en pouvait résulter un mal infini; aussi, après mûre délibération, nous nous en abstînmes.

Nous eûmes ensuite l'idée de nous précipiter vers le navire, de nous emparer d'un des quatre canots amarrés à l'entrée de la baie, et d'essayer de nous frayer un passage jusqu'à la goélette. Mais l'absolue impossibilité de réussir dans cette tentative désespérée devint

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bientôt évidente. Tout le pays, comme je l'ai dit, fourmillait littéralement de sauvages, qui se rasaient derrière les buissons et les replis des collines, de manière à ne pas être aperçus de la goélette. Particulièrement dans notre voisinage immédiat, et bloquant le seul passage par lequel nous pouvions espérer d'atteindre le rivage au bon endroit, était postée toute la bande des guerriers aux peaux noires, ïoo-wit à leur tête, qui semblait n'attendre que quelques renforts pour commencer l'abordage de la Jane. Les canots aussi, à l'entrée de la baie, étaient montés par des sauvages non armés, il est vrai, mais ayant sans aucun doute des armes à leur portée; nous fûmes donc forcés , malgré tout notre bon vouloir, de rester dans notre cachette, simples spectateurs de la bataille qui ne tarda pa. à s'engager.

Au bout d'une demi-heure à peu près, nous vîmes soixante ou soixante-dix radeaux, ou bateaux plats, à balanciers de pirogue, se remplir de sauvages et doubler la pointe sud de la baie. 11 ne paraissait pas qu'ils eussent d'autres armes que de courtes massues et des pierres amassées au fond des bateaux. Aussitôt après, un autre détachement, encore plus considérable, s'approcha par une direction opposée, avec des armes semblables. Les quatre canots se remplirent aussi très-rapidement d'une foule de naturels qui sortaient des fourrés, se dirigeant tous vers l'entrée du port, et qui poussèrent vivement au large pour rejoindre les autres troupes. Ainsi, en moins de temps qu'il ne

m'en a fallu pour le raconter, et comme par magie, la Jane se vit assigée par une multitude immense de forcenés évidemment résolus de s'en emparer à tout prix. Qu'ils dussent réussir dans cette entreprise, nous n'osions pas en douter un seul instant. Les six hommes laissés sur le navire, quelque résolus qu'ils fussent à se bien défendre, étaient bien loin de suflQre au service convenable des pièces, et de toutes façons ils étaient incapables de soutenir un combat aussi inégal. Je pouvais à peine me figurer qu'ils fissent la moindre résistance ; mais en cela je me trompais ; car je les vis bientôt s'embosser et amener le côté de tribord de manière que toute la bordée portât sur les canots qui se trouvaient alors à portée de pistolet, les radeaux restant à peu près à un quart de mille au vent. Par suite de quelque cause inconnue, probablement de l'agitation de nos pauvres amis se voyant dans une position aussi désespérée, la décharge ne fut qu'un four complet. Pas un canot ne fut atteint, pas un sauvage blessé, le tir étant trop court, et la charge faisant ricochet par-dessus leurs têtes. Le seul effet produit sur eux fut un grand étonnement à cette détonation inattendue et à cetie fumée; et cet étonnement fut si grand que je crus pendant quelques instants qu'ils allaient abandonner leur dessein et regagner la côte. Kt à coup sûr il en eût été comme je le crus d'abord, si nos hommes avaient soutenu leur bordée par une décharge de mousqueterie; car pour le coup, les canots étant si près d'eux, ils n'auraient pas manqué de faire quelques ravages qui

eussent au moins suffi à empêcher celte bande-là de s'approcher davantage, et qui leur eussent permis de lâcher une autre bordée sur les radeaux. Mais, au contraire, en courant à bâbord pour recevoir les radeaux, ils laissèrent aux hommes des canots le temps de revenir de leur panique, et, en regardant autour d'eux, de vérifier qu'ils n'avaient subi aucun dommage.

La bordée de bâbord produisit l'effet le plus terrible. La mitraille et les boulets rames des gros canons coupèrent complètement sept ou huit des radeaux, et tuèrent roide trente ou quarante sauvages peut-être, pendant qu'une centaine au moins se trouvaient précipités dans l'eau, dont la plupart cruellement blessés. Ceux qui restaient, perdant complètement la tête, commencèrent tout de suite une retraite précipitée, ne se donnant même pas le temps de repêcher leurs compagnons mutilés, qui nageaient çà et là de tous côtés, criant et hurlant au secours. Ce grand succès néanmoins arriva trop tard pour sauver nos énergiques camarades. La bande des canots était déjà à bord de la goélette au nombre de plus de cent cinquante hommes, la plupart d'entre eux ayant réussi à grimper aux porte-haubans et par-dessus les filets de bastingages, même avant que les mèches fussent appliquées aux canons de bâbord. Rien ne pouvait plus arrêter la rage de ces brutes. Nos hommes furent tout de suite culbutés, écrasés, foulés aux pieds et complètement mis en lambeaux en un instant.

Voyant cela, les sauvages des radeaux revinrent de

leur frayeur et arrivèrent en foule pour le pillage. En cinq minutes la Jmie fut le théâtre déplorable d'une dévastation et d'un désordre sans pareils. Le pont fut fendu, arraché, entr'ouvert; les cordages, les voiles et toutes les manœuvres, démolis comme par magie; cependant que, poussant à l'arrière, remorquant avec ses canots et hâlant sur les côtés, cette multitude de misérables qui nageait autour du navire parvint facilement à l'échouer à la côte (le câble ayant été filé par le bout), et le remit aux bons soins de Too-wit, qui, durant toute la bataille, comme un général consommé, avait précieusement gardé son poste d'observation au milieu des collines, mais qui maintenant que la victoire était aussi complète qu'il le désirait, consentait à accourir avec son état-major velu et à prendre sa part du butin,

La descente de Too-wit nous permit de quitter notre cachette et de faire une reconnaissance dans la colline aux environs du ravin. A cinquante yards à peu près de l'entrée, nous vîmes une petite source où nous étanchâmes la soif brûlante qui nous consumait. Non loin de cette source nous découvrîmes quelques coudriers de l'espèce dont j'ai déjà parlé. En goûtant aux noisettes, nous les trouvâmes assez passables et ressemblant par leur saveur à la noisette anglaise commune. Nous en remplîmes immédiatement nos chapeaux, nous les déposâmes dans la ravine et nous retournâmes à la cueillette. Pendant que nous nous occupions activement à les ramasser, un frémissement dans les buis-

sons nous causa une vive alarme, et nous étions an moment de nous raser vers notre gîte, quand un gros oiseau noir du genre butor s'éleva lentement et pesamment des arbrisseaux. J'étais si surpris que je ne savais que faire; mais Peters eut assez de présence d'esprit pour courir sus à l'oiseau avant qu'il pût s'écharpper, et pour l'empoigner par le cou. L'animal se débattait furieusement et poussait de si effroyables cris que nous fûmes au moment de le lâcher, craignant que le bruit ne donnât l'alarme à quelques-uns des sauvages qui pouvaient encore être en embuscade aux environs. A la fin cependant, un bon coup de bowie-knife le terrassa, et nous le traînâmes dans la ravine, en nous félicitant d'avoir, en tout cas, mis la main sur une provision d« nourriture qui pouvait nous suffire pour une semaine.

Nous sortîmes de nouveau pour regarder autour de nous, et nous nous aventurâmes à une distance considérable sur la pente sud de la montagne; mais nous ne découvrîmes rien déplus à ajouter à nos provisions. Nous ramassâmes donc une bonne quantité de bois sec, et nous nous en revînmes, voyant une ou deux grandes bandes de naturels qui se dirigeaient vers leur village, tout chargés du butin du navire, et qui pouvaient, nous le craignions fort, nous apercevoir en passant au pied de la colline.

Nous appliquâmes immédiatement nos soins à rendre notre lieu de retraite aussi sûr que possible, et dans ce but nous arrangeânaes quelques broussailles

au-dessus de l'ouverture dont j'ai parlé, celle à travers laquelle nous avions aperçu un morceau de ciel bleu, quand, remontant du gouffre, nous avions atteint la plate-forme. Nous ne laissâmes qu'un très-petit orifice, juste assez large pour nous permettre de surveiller la baie, sans courir le risque d'être aperçus d'en bas. Quand nous eûmes fini, nous nous félicitâmes de la sûreté de notre position; car aussi longtemps qu'il nous plairait de rester dans la ravine et de ne pas nous hasarder sur la colline, nous étions absolument à l'abri de toute observation. Nous n'apercevions aucune trace qui prouvât que les sauvages fussent jamais entrés dans ce trou; mais quand nous en vînmes à réfléchir que la fissure à travers laquelle nous y étions parvenus avait été probablement opérée tout récemment par la chute du versant opposé, et que nous ne pouvions découvrir aucune autre voie pour y arriver, nous ne fûmes pas aussi portés à nous réjouir de la sécurité de notre abri qu'effrayés de l'idée qu'il nous serait absolument impossible de descendre. Nous résolûmes d'explorer entièrementlesommetde la colline, jusqu'àce qu'une bonne occasion vînt s'offrir à nous. Cependant nous surveillions tous les mouvements des sauvages à travers notre lucarne.

Ils avaient déjà complètement dévasté le navire, et ils se préparaient maintenant à y mettre le feu. En peu de temps nous vîmes la fumée monter en lourds tourbillons à travers la grande écoutille, et bientôt une masse épaisse de flammes s'élança du gaillard d'avant.

Le gréement, les mâts et ce qui pouvait rester des voiles prirent feu immédiatement, et l'incendie se propagea rapidement tout le long du pont. Cependant une foule de sauvages restaient toujours à leur poste sur le navire, attaquant avec de grosses pierres, des haches et des boulets de canon tous les boulons, toutes les ferrures et tous les cuivres. Sur la côte, dans les canots, sur les radeaux, tout autour de la goélette, il y avait bien en tout dix mille insulaires, sans compter les bandes de ceux qui s'en retournaient chargés de butin vers l'intérieur ou vers les îles voisines. Nous comptâmes alors sur une catastrophe, et nous ne fûmes pas déçus dans notre espoir. Comme premier symptôme, il se produisit une vive secousse (dont nous sentîmes parfaitement le contre-coup, comme si nous avions éprouvé une légère décharge de pile voltaïque), mais qui ne fut pas suivie de signes visibles d'explosion. Les sauvages furent évidemment surpris, et ils interrompirent pour un instant leur besogne et leurs cris. Ils étaient au moment de se remettre à l'œuvre, quand l'entre-pont vomit une masse soudaine de fumée qui ressemblait à un lourd et ténébreux nuage électrique; — puis, comme jaillissant de ses entrailles, s'éleva une longue colonne de flamme brillante à une hauteur apparente d'un quart de mille, puis il y eut une soudaine expansion circulaire de la flamme, — toute l'atmosphère fut magiquement criblée, un instant, d'un effroyable chaos de bois, de métal et de membres humains, — et finalement se produisit la secousse suprême

dans toute sa furie, qui nous renversa impétueusement pendant que les collines se renvoyaient les échos multipliés de ce tonnerre et qu'une pluie de fragments imperceptibles s'abattait, droite et drue, de tous côtés autour de nous.

Le ravage parmi les insulaires dépassa nos plus belles espérances, et ils recueillirent les fruits mûrs et parfaits de leur trahison. Un millier d'hommes peut-être périrent par l'explosion, et mille autres au moins furent effroyablement mutilés. Toute la surface de la baie était littéralement jonchée de ces misérables se débattant et se noyant, et sur la côte les choses étaient pires encore. Ils semblaient entièrement terrifiés par la soudaineté et la perfection de leur déconfiture, et ils ne faisaient aucun effort pour se prêter secours les uns aux autres. A la fin nous remarquâmes un changement total dans leur conduite. D'une stupeur absolue ils parurent tout d'un coup passer au degré le plus élevé de l'excitation ; ils se précipitèrent çà et là d'une manière désordonnée, courant vers un certain point de la baie et s'enfuyant aussitôt, avec les plus étranges expressions de rage, de terreur et d'ardente curiosité peintes sur leurs physionomies, et vociférant de toute la force de leurs poumons , Tckeli-U! Tekeli-li!

Nous vîmes bientôt une grande troupe se retirer dans les collines, d'où ils sortirent au bout de peu de temps, avec des pieux de bois. Ils les portèrent à l'endroit où la presse était le plus compacte, et cette multitude s'ouvrit comme pour nous révéler l'objet d'une si grande

agitation. Nous aperçûmes quelque chose de blanc qui reposait sur le sol; mais nous ne pûmes pas distinguer immédiatement ce que c'était. A la longue, nous vîmes que c'était le corps de l'étrange animal aux dents et aux griffes écarlates, que la goélette avait péché en mer, le 18 janvier. Le capitaine Guy avait fait conserver le corps pour empailler la peau et la rapporter en Angleterre. Je me rappelle qu'il avait donné quelques ordres à ce sujet, juste avant de toucher à l'île, et qu'on avait porté dans la cabine et serré dans un des caissons ce précieux échantillon; il venait d'être jeté sur la côte par l'explosion; mais pourquoi causait-il une si grande agitation parmi les sauvages, c'est ce qui dépassait notre intelligence. Bien que la foule se fût amassée autour de la bête, à une petite distance, aucun d'eux n'avait l'air de vouloir en approcher tout à fait. Bientôt, les hommes armés de pieux les plantèrent en cercle autour du cadavre, et à peine cet arrangement fut-il achevé, que toute cette immense multitude se précipita vers l'intérieur de l'île, en vociférant ses Tekeli-li ! Tek&li-H!

. LE LABYRIiNTHE

Pendant les six ou sept jours qui suivirent, nous restâmes dans notre cachette sur la colline, ne soriaut

que de temps à autre, et toujours avec les plus grandes précautions, pour chercher de l'eau et des noisettes. Nous avions établi sur la plate-forme une espèce d'appentis ou de cabane, et nous l'avions meublée d'un lit de feuilles sèches et de trois grosses pierres plates, lesquelles nous servaient également de cheminée et de table. Nous allumâmes du feu sans peine en frottant }'un contre l'autre deux morceaux de bois, l'un tendre, l'autre dur. L'oiseau que nous avions pris si à propos nous procura une nourriture excellente, bien qu'un peu coriace. Ce c'était pas un oiseau océanique, mais une espèce de butor, avec un plumage d'un noir de jais parsemé de gris et des ailes fort petites relativement à sa grosseur. Nous en vîmes plus tard trois autres de même espèce dans les environs du ravin, qui avaient l'air de chercher celui que nous avions capturé; mais comme ils nes'abattirentpasune seule fois, nous ne pûmes nous en emparer.

Tant que dura l'animal, nous n'eûmes pas à souffrir de notre situation; mais il était maintenant entièrement consommé, et il y avait absohie nécessité d'aviser aux provisions. Les noisettes ne suffisaient pas à apaiser les angoisses de la faim; de plus elles nous causaient de cruelles coliques d'intestins, et même de violents maux de tête quand nous en mangions abondamment. Nous avions aperçu quelques grosses tortues près du rivage, à l'est de la colline, et nous avions vu qu'il nous serait facile de nous en emparer, pourvu que nous pussions arriver jusqu'à elles sans être découverts

par les naturels. Nous résolûmes donc de tenter une descente.

Nous commençâmes par descendre le long de la pente sud, qui semblait nous présenter de moindres difficultés; mais nous avions à peine fait cent yards que notre marche (comme nous l'avions prévu d'après l'inspection des lieux faite du sommet de la colline) fut complètement barrée par un embranchement de la gorge dans laquelle nos camarades avaient péri. Nous longeâmes le bord de cette ravine pendant un quart de mille à peu près ; mais nous fûmes arrêtés de nouveau par un précipice d'une immense profondeur, et, comme il nous était impossible de descendre le long de sa paroi, nous fûmes contraints de revenir sur nos pas en suivant la ravine principale.

Nous poussâmes alors vers l'est, mais nous n'eûmes pas meilleure chance, et le cas se trouva exactement semblable. Après une heure d'une gymnastique à nous casser le cou, nous découvrîmes que nous étions simplement descendus dans un vaste abîme de granit noir, dont le fond était recouvert d'une poussière fine, et d'où nous ne pouvions sortir que par la route raboteuse que nous avions suivie pour y descendre. Nous nous échinâmes donc de nouveau sur ce chemin périlleux, et puis nous tentâmes la crête nord de la montagne. Là, nous fûmes obligés de manœuvrer avec toutes les précautions imaginables; car la plus légère imprudence pouvait nous exposer en plein à la vue des sauvages du village. Nous nous mîmes donc à ramper sur

nos mains et sur nos genoux, et de temps en temps il nous fallait nous jeter à plat-ventre, traînant alors notre corps en tirant sur les arbustes. Avec toutes ces précautions nous n'avions encore fait que fort peu de chemin, quand nous arrivâmes à un abîme encore plus profond qu'aucun que nous eussions vu jusque-là, et qui conduisait directement dans la gorge principale. Ainsi nous vîmes nos craintes parfaitement confirmées, et nous nous trouvâmes complètement isolés et sans accès possible vers la contrée située au-dessous de nous. Radicalement épuisés par tant d'efforts, nous regagnâmes de notre mieux la plate-forme, et, nous jetant sur notre lit de feuilles, nous dormîmes pendant quelques heures d'un sommeil profond et bienfaisant.

Après cette recherche infructueuse, nous nous occupâmes pendant quelques jours à explorer dans toutes ses parties le sommet de la montagne pour vérifier quelles ressources réelles il pouvait nous offrir. Nous vîmes qu'il était impossible d'y trouver aucune nourriture, à l'exception des pernicieuses noisettes et d'une espèce très-drue de cochléaria qui croissait sur une petite étendue de quatre verges carrées au plus et que nous eûmes bientôt épuisée. Le 15 février, autant du moins que je puis me rappeler, il n'en restait plus un brin, et les noisettes devenaient rares; aussi nous étaitil difficile de concevoir une situation plus dépIorabIe^

1. Ce jour-là fut un jour notable, en ce que nous observâmes, du côté du sud, quelques-unes de ces immenses ondulations de ▼apeur grisâtre dont j'ai déjà parlé. — E. A. P.

Le 16, nous recommençâmes à longer les remparts de notre prison dans l'espérance de trouver quelque échappée ; mais ce fut en vain. Nous redescendîmes aussi dans le trou dans lequel nous avions été engloutis, avec le faible espoir de découvrir, en suivant ce couloir, quelque ouverture aboutissant sur la ravine principale. Là encore nous fûmes désappointés ; mais nous trouvâmes et nous rapportâmes avec nous un fusil.

Le 17, nous sortîmes, résolus à examiner plus soigneusement l'abîme de granit noir dans lequel nous étions entrés lors de notre première exploration. Nous nous souvînmes de n'avoir regardé qu'imparfaitement à travers l'une des fissures qui sillonnaient la paroi du gouffre, et nous nous sentîmes impatients de l'explorer, bien que nous n'eussions guère l'espoir de découvrir une issue.

Nous pûmes atteindre sans trop de peine le fond de cette cavité, comme nous avions déjà fait, et il nous fat alors possible de l'examiner tout à loisir. C'était positivement un des endroits les plus singuliers du monde, et il nous était difficile de nous persuader que ce fût là purement l'œuvre de la nature. L'abîme avait» de l'extrémité est à l'extrémité ouest, à peu près cinq cents yards de long, en supposant toutes les sinuosités alignées bout à bout; la distance de l'est à l'ouest, en ligne droite, n'était guère de plus de quarante à cinquante yards, autant que je pus conjecturer, car je n'avais pas de moyens evacts de mesurage. Au com-

mencement de notre descente, c'est-à-dire jusqu'à une centaine de pieds à partir du sommet de la colline, les parois de l'abîme ressemblaient fort peu l'une à l'autre, et ne paraissaient pas avoir été jamais réunies, l'une des surfaces étant de pierre de savon, l'autre de marne, mais granulée de je ne sais quelle substance métallique. La largeur moyenne, ou intervalle entre les deux murailles, était quelquefois de soixante pieds environ ; mais ailleurs disparaissait toute régularité de formation. Toutefois, en descendant encore, au delà de la limite que j'ai indiquée, l'intervalle se rétrécissait rapidement, et les parois commençaient à courir parallèlement l'une à l'autre, quoiqu'elles fussent encore, jusqu'à une certaine étendue, différentes parla matière et par la physionomie de leur surface. En arrivant à cinquante pieds du fond commençait la régularité parfaite. Les murailles apparaissaient complètement uniformes quant à la substance, à la couleur et à la direction latérale, la matière étant un granit très-noir et très-brillant, et l'intervalle entre lesdeux côtés, qui se faisaient régulièrement face l'un à l'autre, restant exactement de vingt yards. La forme précise de ce gouffre sera plus facile à comprendre grâce à un dessin pris sur les lieux; car j'avais heureusement sur moi un portefeuille et un crayon, que j'ai très-soigneusement conservés à travers une longue série d'aventures subséquentes, et auxquels je dois une foule de notes de toute espèce qui autrement auraient disparu de ma mémoire.

Cette figure (figure i) donne le contour général de l'abîme , sauf les cavités moindres sur les parois , qui étaient assez fréquentes , chaque enfoncement correspondant à une saillie opposée. Le fond du gouffre était recouvert, jusqu'à 3 ou 4 pouces de profondeur, d'une poussière presque impalpable, sous laquelle nous trouvâmes un prolongement du granit noir. A droite, à

Fig. 1.

l'extrémité inférieure, on remarquera la figuration d'une petite ouverture ; c'est la fissure dont j'ai parlé ci-dessus, et dont un examen plus minutieux faisait l'objet de notre seconde visite. Nous nous y poussâmes alors avec vigueur, élaguant une masse de ronces qui obstruaient notre route , et écartant des tas de cailloux aigus, dont la forme rappelait celle des sagittaires. Toutefois , nous nous sentîmes encouragés à persévérer, en apercevant une faible lumière qui venait de

l'autre extrémité. A la longue, nous nous faufilâmes douloureusement pendant un espace de 30 pieds environ, et nous découvrîmes que l'ouverture en question était une voûte basse et d'une forme régulière , avec un fond de cette même poussière impalpable qui tapissait l'abîme principal. Une lumière vigoureuse éclata alors sur nous, et, faisant un brusque coude, nous nous trouvâmes dans une autre galerie élevée, semblable à tous égards , sauf par sa forme longitudinale, à celle que nous venions de quitter. J'en donne ici la figure générale :

La longueur totale de cet abîme, en commençant par l'ouverture a, et en tournant par la courbe b jusqu'à l'extrémité d, est de 550 yards. A c nous découvrîmes une petite fissure semblable à celle par laquelle nous étions sortis de l'autre abîme, et celle-ci était pa-

reillement encombrée de ronces et d'une masse de cailloux jaunâtres en têtes de flèches. Nous nous y frayâmes notre chemin, et nous vîmes qu'à une distance de iO pieds environ elle aboutissait à un troisième abîme. Celui-là aussi était exactement semblable au premier, sauf par sa forme longitudinale , que représente la figure 3.

Fig. 3. Fiy. 3.

La longueur totale du troisième abîme se trouva être de 320 yards. Au point a était une ouverture large de 6 pieds environ, qui s'enfonçait à une profondeur de 15 pieds dans le roc , où elle se terminait par une couche de marne; au delà il n'y avait pas d'autre abîme, comme d'ailleurs nous nous y attendions. Nous étions au moment de quitter cette fissure, dans laquelle la lumière ne pénétrait qu'à peine, quand Peters appela mon attention sur une rangée d'entailles d'apparence bizarre dont était décorée la surface de marne qui terminait le cul-de-sac. Avec un très-léger effort d'imagination, on aurait pu prendre l'entaille située à gauche, ou le plus au nord, pour la représentation intentionnelle, quoique grossière, d'une figure humaine,

D'AIITHUR GORDON PYM. Î73

se tenant debout avec un bras étendu. Quant aux autres, elles avaient quelque peu de ressemblance avec des caractères alphabétiques, et cette opinion en l'air, — que c'étaient réellement des caractères, — séduisit Peters, qui adopta cette conclusion à tout hasard. Je le convainqnis finalement de son erreur en dirigeant son attention vers le sol de la crevasse, où , parmi la poussière, nous ramassâmes, morceau par morceau, quelques gros éclats de marne qui avaient évidemment jailli, par l'effet de quelque convulsion , de la surface où apparaissaient les entailles, et qui gardaient encore des points de saillie s'adaptant exactement aux creux deia muraille ; preuve que c'était bien l'ouvrage de la nature. La figure k représente une copie soignée de l'ensemble.

Op^ji-

Pig- 4,

Après nous être bien convaincus que ces singulières cavités ne nous offraient aucun moyen de sortir de notre prison, nous reprîmes notre route, abattus et désespérés , vers le sommet de la colline. Pendant les vingt-quatre heures suivantes, il ne nous arriva rien valant la peine d'être rapporté, sauf qu'en examinant

le terrain à l'est du troisième abîme, nous découvrîmes deux trous triangulaires d'une grande profondeur, dont les parois étaient également de granit noir Quant à descendre dans ces ;rous, nous jugeâmes qu'ils n'en valaient pas la peine; car ils étaient sans issue et avaient l'apparence de simples puits naturels. Ils avaient chacun vingt pieds environ de circonférence, et leur forme, ainsi que leur position relativement au troisième gouffre, est indiquée plus haut dans la figure 5.

l'évasion

Le 20 du mois, voyant qu'il nous était absolument impossible de vivre plus longtemps sur les noisettes, dont l'usage nous causait des tortures atroces, nous résolûmes de faire une tentative désespérée pour descendre le versant méridional de la colline. De ce côté, la paroi du précipice était d'une espèce de pierre de savon extrêmement tendre , mais presque perpendiculaire dans toute son étendue (une profondeur de cent cinquante pieds au moins) , et même surplombant en plusieurs endroits. Après un long examen, nous découvrîmes une étroite saillie à vingt pieds à peu près audessous du bord du précipice; Peters réussit à sauter dessus; encore lui prêtai-je toute l'assistance possible avec nos mouchoirs attachée ensemble. J'y descendis à

mon tour avec un peu plus de difficulté; et nous vîmes alors qu'il y avait possibilité de descendre jusqu'au bas par le même procédé que nous avions employé pour grimper du gouffre où nous avait ensevelis la colline écroulée , c'est-à-dire en taillant avec nos couteaux des degrés sur la paroi de steatite. On peut à peine se figurer jusqu'à quel point l'entreprise était hasardeuse; mais, comme il n'y avait pas d'autre ressource, nous nous décidâmes à tenter l'aventure.

Sur la saillie où nous étions placés s'élevaient quelques méchants coudriers; à l'un d'eux nous attachâmes par un bout notre corde de mouchoirs. L'autre bout étant assujetti autour de la taille de Peters, je le descendis le long du précipice jusqu'à ce que les mouchoirs fussent tendus roides. Il se mit alors à creuser un trou profond (de huit ou dix pouces environ) dans la pierre de savon, talutant la roche à un pied au-dessus à peu près, de manière à pouvoir planter, avec la crosse d'un pistolet, une cheville suffisamment forte dans la surface nivelée. Je le hissai alors de quatre pieds à peu près, et là il creusa un trou semblable au trou inférieur, planta une nouvelle cheville de la même manière, et obtint ainsi un point d'appui pour les deux pieds et les deux mains. Je détachai alors les mouchoirs de l'arbrisseau, et je lui jetai le bout, qu'il assujettit à la cheville du trou supérieur ; il se laissa ensuite glisser doucement à trois pieds environ plus bas qu'il n'avait encore été, c'est-à-dire dj la longueur totale des mouchoirs. Là il creusa un nouveau trou et planta Mne

nouvelle cheville. Alors il se hissa lui-même, de ma-« nière à poser ses pieds dans le trou qu'il venait de creuser, empoignant avec ses mains la cheville dans le trou au-dessus.

11 lui fallait alors détacher le bout du mouchoir de la cheville supérieure pour le fixer à la seconde, et ici il s'aperçut qu'il avait commis une faute en creusant les trous à une si grande distance l'un de l'autre. Néanmoins, après une ou deux tentatives périlleuses pour atteindre le nœud (ayant à se retenir avec sa main gauche pendant que la droite travaillait à défaire le nœud), il se décida enfin à couper la corde , laissant un lambeau de six pouces fixé à la cheville. Attachant alors les mouchoirs à la seconde cheville, il descendit d'un degré au-dessous de la troisième, ayant bien soin cette fois de ne pas se laisser aller trop bas. Grâce à ce procédé (que pour mon compte je n'aurais jamais su inventer, et dont nous fûmes absolument redevables à l'ingéniosité et au courage de Peters), mon camarade réussit enfin , en s'aidant de temps à autre des saillies de la paroi , à atteindre le bas de la colline sans accident.

Il me fallut un peu de temps pour rassembler l'énergie nécessaire pour le suivre; mais enfin j'entrepris la chose. Peters avait ôtésa chemise avant de descendre, et, en y joignant la mienne, je fis la corde nécessaire pour l'opération. Après avoir jeté le fusil trouvé dans l'abîme, j'attachai cette corde aux buissons et je me laissai couler rapidement, m'efforçant, par la vivacité de mes mouve-

D'ARTHUR GORDON PYJL 277

ment, de bannir l'effroi qu'autrement je n'aurais pas pu dominer.

Ce moyen me réussit en effet pour les quatre ou cinq premiers degrés; mais bientôt mon imagination se trouva terriblement frappée en pensant à l'immense hauteur que j'avais encore à descendre, à la fragilité et à l'insuffisance des chevilles et des trous glissants qui faisaient mon seul support. C'était en vain que je m'efforçais de chasser ces réflexions et de maintenir mes yeux fixés sur la muraille unie qui me faisait face. Plus je luttais vivement pour 7ie pas penser, plus mes pensées devenaient vives, intenses, affreusement distinctes.

A la longue, arriva la crise de l'imagination, si redoutable dans tous les cas de cette nature, la crise dans laquelle nous appelons à nous les impressions qui doivent infailliblement nous faire tomber, — nous figurant le mal de coeur, le vertige, la résistance suprême, le demi-évanouissement et enfin toute l'horreur d'une chute perpendiculaire et précipitée. Et je voyais alors que ces images se transformaient d'elles-mêmes en réalités, et que toutes les horreurs évoquées fondaient positivement sur moi. Je sentais mes genoux s'entrechoquer violemment tandis que mes doigts lâchaient graduellement, mais très-certainement leur prise. Il y avait un bourdonnement dans mes oreilles, et je me disais : C'est le glas de ma mort! — Et voilà que je fus pris d'un désir irrésistible de rejçarder au-dessous de

moi. Je ne pouvais plus, je ne voul:is plus condamner

mes yeux à ne voir que la muraille, et avec une émotion étrange, indéfinissable, moitié d'horreur, moitié d'oppression soulagée, je plongeai mes regards dans l'abîme.

Pour un instant mes doigts s'accrochèrent convulsivement à leur prise, et une fois encore l'idée de mon salut possible flotta, ombre légère, à travers mon esprit; un instant après, toute mon âme était pénétrée d'un immense désir de tomber, — un désir, une tendresse pour l'abîme! une passion absolument immaîtrisable! Je lâchai tout à coup la cheville, et faisant un demi-tour contre la muraille, je restai une seconde vacillant sur cette surface polie. Mais alors se produisit un tournoiement dans mon cerveau; une voix imaginaire et stridente criait dans mes oreilles; une figure noirâtre, diabolique, nuageuse, se dressa juste au-dessous de moi ; je soupirai, je sentis mon cœur prêt à se briser, et je me laissai tomber dans les bras du fantôme.

Je m'étais évanoui, et Peters s'était emparé de moi comme je tombais. De sa place au bas de la colline, il avait étudié mes mouvements, et, apercevant mon imminent danger, il avait essayé de m'inspirer du courage par tous les moyens qui lui étaient venus à la pensée ; mais le trouble de mon esprit était si grand que je n'avais pu entendre ce qu'il me disait et que je n'avais même pas soupçonné qu'il me parlât. A la fin, me voyant chanceler, il s'était dépêché de venir à mon secours, et enfin il était arrivé juste à temps pour me sauver. Si j'é-

tais tombé de tout mon poids, la corde de linge se serait inévitablement rompue, et j'aurais été précipité dans l'abîme; mais grâce à Peters qui amortit la secousse, je pus tomber doucement, de manière à rester suspendu, sans danger, jusqu'à ce que je revinsse à la vie. Cela eut lieu au bout de quinze minutes. Quand je recouvrai mes sens, ma terreur s'était entièrement évanouie ; je sentais en moi comme un être nouveau, et, en me faisant aider encore un peu par mon camarade, j'atteignis le fond sain et sauf.

Nous nous trouvâmes alors à peu de distance de la ravine qui avait été le tombeau de nos amis et au sud de l'endroit où la colline était tombée. Le lieu avait un aspect de dévastation étrange, qui me rappelait les descriptions que font les voyageurs de ces lugubres régions qui marquent l'emplacement de la Babylone rui-^ie. Pour ne pas parler des décombres de la colline arrachée qui formaient une barrière chaotique devant l'horizon du nord, la surface du sol, de tous les autres côtés, était parsemée de vastes tumuli qui semblaient les débris de quelques gigantesques constructions artificielles. Cependant, en examinant les détails, il était impossible d'y découvrir un semblant d'art. Les scories étaient abondantes et de gros blocs de granit noir se mêlaient à des blocs de marne ', les deux espèces étant grenaillées de métal. Aussi loin que l'œil pouvait at-

1. La marne aussi était noire. En somme, nous ne remarquâmes dans l'île aucune substance qui fût d'une couleur claire. — E. A. P.

teindre, il n'y avait aucune trace de végétation quelconque dans toute l'étendue de cette surface désolée. Nous vîmes quelques énormes scorpions et divers reptiles qui ne se trouvent pas ailleurs dans les hautes latitudes.

Comme la nourriture était notre but immédiat, nous résolûmes de nous diriger vers la côte, qui n'était située qu'à un demi-mille, dans l'idée de faire une chasse aux tortues, car nous en avions remarqué quelquesunes du haut de notre cachette sur la colline. Nous avions fait quelque chose comme cent yards, filant avec précaution derrière les grosses roches et les tumuli, et nous tournions un angle, quand cinq sauvages s'élancèrent sur nous d'une petite caverne et terrassèrent Peters d'un coup de massue. Comme il tombait, toute la bande se jeta sur lui pour s'assurer de sa victime, et me laissa du temps pour revenir de ma surprise. J'avais encore le fusil, mais le canon avait été si endommagé par sa chute du haut de la montagne que je le jetai comme une arme de rebut, préférant me fier à mes pistolets que j'avais soigneusement conservés et qui étaient en bon état. Je m'avançai avec mes armes sur les assaillants, et je les ajustai rapidement l'un après TcKitre. Deux des sauvages tombèrent, et un troisième, qui était au moment de percer Peters de sa lance, sauta sur ses pieds sans accomplir son dessein. Mon compagnon se trouvant ainsi dégagé, nous n'éprouvâmes plus d'embarras. Il avait aussi ses pistolets, mais il jugea prudent de n'en pas faire usage, se fiant à son énorme

force personnelle, qui était vraiment plus considérable que celle d'aucun homme que j'aie jamais connu. S'emparant du bâton d'un des sauvages qui étaient tombés, il fit sauter instantanément la cervelle des trois qui restaient, et tua chacun d'un seul coup de son arme, ce qui nous rendit complètement maîtres du champ de bataille.

Ces événements s'étaient passés si rapidement que nous pouvions à peine croire à leur réalité, et nous nous tenions debout auprès des cadavres dans une espèce de contemplation stupide, quand nous fûmes rappelés à nous-mêmes par des cris retentissant dans le lointain. 11 était évident que les coups de feu avaient donné l'alarme aux sauvages, et que nous étions en grand danger d'être découverts. Pour regagner la montagne il eût fallu nous diriger dans la direction des cris; et quand même nous aurions réussi à atteindre la base, nous n'aurions pas pu remonter sans être vus. Notre situation était des plus périlleuses, et nous ne savions de quel côté diriger notre fuite, quand un des sauvages sur lequel j'avais fait feu, et que je croyais mort, sauta vivement sur ses pieds et essaya de décamper. Cependant nous nous emparâmes de lui avant qu'il eût fait quelques pas, et nous allions le mettre à mort, quand Peters eut l'idée qu'il y aurait peut-être quelque avantage pour nous à le contraindie à nous accompagner dans notre tentative de fuite. iNous le ti'aînâmes donc avec nous, lui faisant bien comprendre que nous étions décidésà le tuer, s'il faisait la moindre résistance. Au bout

de quelques minutes il devint parfaitement docile, et se faufil?- à nos côtés pendant que nous nous poussions à travers les roches, toujours dans la direction du rivage.

Jusque-là les inégalités du terrain que nous avions parcouru avaient caché la mer à nos regards, excepté par intervalles, et quand enfin nous l'aperçûmes pleinement devant nous, elle était peut-être à une distance de deux cents yards. Comme nous surgissions à découvert dans la baie, nous vîmes, à notre grand effroi, une foule immense de naturels qui se précipitaient du village et de tous les points visibles de l'île, se dirigeant vers nous avec une gesticulation pleine de fureur et hurlant comme des bêtes sauvages. Nous étions au moment de retourner sur nos pas et d'essayer de faire une retraite dans les abris que pouvaient nous offrir les irrégularités du terrain, quand nous découwîmes l'avant de deux canots se projetant de derrière une grosse roche qui se continuait dans l'eau. Nous y courûmes de toute notre vitesse, et, les ayant atteints, nous les trouvâmes non occupés, chargés seulement de trois grosses tortues galapagos et pourvusdes pagaies nécessaires poursoixante rameurs. Nous prîmes immédiatement possession d'un de ces canots, et, jetant notre captif à bord, nous poussâmes au large avec toute la vigueur dont nous pouvions disposer.

Mais nous ne nous étions pas éloignés du rivage de cinquante yards que, nous trouvant un peu plus de sang-froid, nous comprîmes quelle énorme bévue nous

avions canmise en laissant l'autre canot au pouvoir des sauvages, qui pendant ce temps s'étaient rapprochés de la baie, ne se trouvant plus qu'à une distance double de celle qui nous en séparait, et avançaient rapidement dans leur course. Il n'y avait pas de temps à perdre. Notre espoir était un espoir chétif; mais enfin nous n'en avions point d'autres. Il était douteux que, même en faisant les plus grands efforts , nous pussions arriver à temps pour nous emparer du canot avant eux ; mais, cependant, il y avait chance. Si nous réussissions, nous pouvions nous sauver; mais, si nous ne faisions pas la tentative, nous n'avions qu'à nous résigner à une boucherie inévitable.

Notre canot était construit de telle façon que l'avant et l'arrière se trouvaient semblables , et au lieu de virer, nous changeâmes simplement de mouvement pour ramer. Aussitôt que les sauvages s'en aperçurent , ils redoublèrent de cris et de vitesse et se rapprochèrent avec une inconcevable rapidité. Cependant nous nagions avec toute l'énergie du désespoir, et, quand nous atteignîmes le point disputé, un seul des sauvages y était arrivé. Cet homme paya cher son agilité supérieure; Peters lui déchargea un coup de pistolet dans la tête comme il touchait au rivage. Les plus avancés parmi les autres étaient peut-êire à une distance de vingt ou trente pas quand nous nous emparâmes du canot. Nous nous efforçâmes d'abord de le tirer pour le mettre à flot; mais, voyant qu'il était trop solidement échoué, et n'ayant pas de temps à perdre, Peters, d'un ou deux

vigoureux coups avec la crosse du fusil , réussit à briser un bon morceau de l'avant et d'un des côtés. Alors nous poussâmes au large. Pendant ce temps, deux des naturels avaient empoigné notre bateau et refusaient obstinément de le lâcher, si bien que nous fûmes obligés de les expédier avec nos couteaux.

Pour le coup, nous étions tirés d'affaire et nous filâmes rondement sur la mer. Le gros des sauvages, en arrivant au canot brisé, poussa les plus épouvantables cris de rage et de désappointement qu'on puisse imaginer. En vérité, d'après tout ce que j'ai pu connaître de ces misérables , ils m'ont apparu comme la race la plus méchante, la plus hypocrite, la plus vindicative, la plus sanguinaire, la plus positivement diabolique qui ait jamais habité la face du globe. 11 était clair que nous n'avions pas de miséricorde à espérer si nous étions tombés dans leurs mains. Ils firent une tentative insensée pour nous poursuivre avec le canot fracassé ; mais , voyant qu'il ne pouvait plus servir, ils exhalèrent de nouveau leur rage dans une série de vociférations horribles , et puis ils se précipitèrent vers leurs collines.

Nous étions donc délivrés de tout danger immédiat; mais notre situation était toujours passablement sinistre. Nous savions que quatre canots de la même espèce que le nôtre avaient été, à un certain moment, en la possession des sauvages, et nous ignorions (iait qui nous fut plus tard affirmé par notre prisonnier) que deux de ces bateaux avaient été mis en pièces par l'explosion de la Jane-Guy. Nous calculâmes donc que

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aous serions poursuivis aussitôt que nos ennemis auraient fail le tour et seraient arrivés à la baie (distante de trois milles environ) où les canots étaient ordinairement amarréfe. Dans cette crainte, nous fîmes tous nos efforts pour laisser l'île derrière nous, et nous nous avanc^âmes rapidement en mer, forçant notre prisonnier de prendre une pagaie. Au bout d'une demi-heure à peu près, comme nous avions probablement fait cinq ou six milles vers le sud , nous vîmes une vaste flotte de radeaux et de bateaux à fond plat surgir de la baie, évidemment dans le but de nous poursuivre. Mais bientôt ils s'en retournèrent, désespérant de nous attraper.

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