‹ Aventures d'Arthur Gordon PymChapitre 7 sur 30 · LA LETTRE DE SANG · texte numérisé non relu

LA LETTRE DE SANG

Après que le coq eut quitté le gaillard d'avant, Auguste s'abandonna pendant quelques minutes au désespoir, ne croyant pas sortir jamais vivant de son cadre. Il prit alors le parti d'informer de ma situation le premier homme qui descendrait, pensant qu'il valait mieux me laisser courir la chance de me tirer d'affaire avec les révoltés que de mourir de soif dans la cale ; — car il y avait dix jours maintenant que j'y étais emprisonné, et ma cruche d'eau ne représentait pas une provision bien abondante, même pour quatre jours. Comme il réfléchissait à cela, l'idée lui vint tout à coup qu'il pourrait peut-être bien communiquer avec moi par la grande cale. Dans toute antre circonstance, la difficulté et les hasards de l'entreprise l'auraient empêché de la tenter; mais actuellement il n'avait, en somme, que peu d'espérance de vivre et conséquemment peu de chose à perdre; — il appliqua donc tout son esprit à cette nouvelle tentative.

Ses menottes étaient la première question à résoudre. D'abord il ne découvrit aucun moyen de s'en débarrasser et craignit de se trouver ainsi arrêté dès le début; mais, à un examen plus attentif, il découvrit qu'il pouvait simplement, en comprimant ses main.s.

les faire glisser à son gré hors des fers, sans trop d'effort ni d'inconvénient, — cette espèce de menottes étant tout à fait insuffisante pour garrotter les membres d'un tout jeune homme, dont les os plus menus cèdent plus facilement à la pression. Il délia alors ses pieds, et, laissant la corde de telle façon qu'il pût la rajuster aisément , au cas où un homme descendrait, il se mit à examiner la cloison dans l'endroit où elle confinait au cadre. La séparation était formée d'une planche de sapin tendre , et il vit qu'il n'aurait pas grand mal à se frayer un chemin au travers. Une voix se fit alors entendre en haut de l'échelle du gaillard d'avant ; il n'eut que tout juste le temps de fourrer sa main droite dans sa menotte (la gauche n'était pas encore débarrassée de la sienne), et de serrer la corde en un nœud coulant autour de sa cheville; c'était Dirk Peters qui descendait, suivi de Tigre, qui sauta immédiatement dans le cadre et s'y coucha. Le chien avait été mené à bord par Auguste , qui connaissait mon attachement pour l'animal , et qui avait pensé qu'il me serait agréable de l'avoir auprès de moi tout le temps du voyage. Il était venu le chercher à la maison de mon père immédiatement après m'avoir conduit dans la cale , mais il n'avait pas pensé à me faire part de cette circonstance en m'apportant la montre.

Depuis la révolte , Auguste le voyait pour la première fois faisant son apparition avec Dirk Peters, et il cr-jyait l'animal perdu , supposant qu'il avait été jeté par-dessus bord par un des méchants drôles qui fai-

saient partie de la bande du second. Il se trouva qu'il s'était traîné dans un trou sous une baleinière, d'où il ne pouvait plusse dégager, n'ayant pas suffisamment de place pour se retourner. Enfin Peters le délivra, et, avec une espèce de bon sentiment que mon ami sut apprécier, il le lui amenait dans le gaillard d'avant pour lui tenir compagnie, lui laissant en même temps une petite réserve de viande salée et des pommes de terre, avec un pot d'eau; puis il remonta sur le pont, promettant de descendre encore le lendemain, avec quelque chose à manger.

Quand il fut parti , Auguste délivra ses deux mains de ses menottes et délia ses pieds ; puis il rabattit le haut du matelas sur lequel il était couché , et , avec sou canif (caries brigands avaient jugé superflu de le fouiller), il commença à entamer vigoureusement l'une des planches de la cloison, aussi près que possible du plancher qui faisait le fond du cadre. Ce fut l'endroit qu'il choisit , parce que , s'il se trouvait soudainement interrompu, il pouvait cacher la besogne commencée en laissant simplement retomber le haut du matelas à sa place ordinaire. Mais, pendant tout le reste du jour, il ne fut pas dérangé , et , à la nuit , il avait complètement coupé la planche. Il faut remarquer qu'aucun des hommes de l.'équipage ne se servait du gaillard d'avant comme de lieu de repos, et que, depuis la révolte, ils vivaient complètement dans la chambre de l'arrière, buvant les vins, festoyant avec lus provisions du capitaine Barnard, et ne donnant à la manœuvre

du bâtiment que l'attention strictement nécessaire. Ces circonstances tournèrent à l'avantage d'Auguste et au mien ; car, autrement, il lui eût été impossible d'arriver jusqu'à moi. Dans cette conjoncture, il poursuivit son projet avec confiance. Cependant , le point du jour arriva qu'il n'avait pas encore achevé la seconde partie de son travail, c'est-à-dire la fente à un pied environ au-dessus de la première ; car il s'agissait de faire une ouverture suffisante pour lui livrer un pas sage facile vers le faux pont. Une fois arrivé là, il parvint sans trop de peine à la grande écoutille inférieure, bien que dans cette opération il lui fallût grimper pardessus des rangées de barriques d'huile empilées presque jusqu'au second pont, et lui laissant à peine un passage libre pour son corps. Quand il eut atteint l'écoutille , il s'aperçut que Tigre l'avait suivi en se faufilant entre deux rangées de barriques. Mais il était alors trop tard pour espérer d'arriver jusqu'à moi avant le jour , la principale difficulté consistant à passer à travers tout l'arrimage dans la seconde cale.

Il résolut donc de remonter et d'attendre jusqu'à la nuit. Dans ce but, il commença à lever l'écoutille; c'était autant de temps économisé pour le moment où il devait revenir. Mais à peine l'eut-il levée que Tigre bondit sur l' entre-bâillement, flaira avec impatience pendant un instant , et puis poussa un long gémissement, tout en grattant avec ses pattes , comme s'il voulait arracher la trappe. 11 était évident , d'après sa conduite , qu'il avait conscience de ma présence dans

la Cale, et Auguste pensa que la bête pourrait bien venir jusqu'à moi, s'il la laissait descendre. 11 s'avisa alors de l'expédient du billet; car il était avant tout à désirer que je ne fisse aucune tentative pour sortir de ma cachette, au moins dans les circonstances présentes, et, en somme, il n'avait aucune certitude do pouvoir me venir trouver le matin suivant , comme il en avait l'intention. Les événements qui suivirent prouvèrent combien était heureuse l'idée qui lui vint alors; car, si je n'avais pas reçu le billet, je me serais indubitablement arrêté à quelque plan désespéré pour donner l'alarme à l'équipage , et la conséquence trèsprobable eût été l'immolation de nos deux existences. Ayant donc résolu d'écrire, la difficulté maintenant était de se procurer les moyens de le faire. Un vieux cure-dents fut bientôt transformé en plume ; encore fit-il l'opération au juger, par sentiment; car l'entrepont était aussi noir que de la poix. Le feuillet extérieur d'une lettre lui fournit suffisamment de papier;

— c'était un double de la fausse lettre fabriquée pour M. Ross. C'en était la première ébauche; mais Auguste, ne trouvant pas l'écriture convenablement imitée, en avait écrit une autre , et , par grand bonheur , avait fourré la première dans la poche de son habit, où il venait de la retrouver très à propos. Il ne manquait plus que de l'encre, et il en trouva immédiatement l'équivalent dans une légère incision qu'il se fit avec son canif au bout du doigt, juste au-dessus de l'ongle;

— il en jaillit un jet de sang très-suffisant, comme de

toutes les blessures faites en cet endroit. Il écrivit alors le billet aussi lisiblement qu'il le pouvait dans les ténèbres et dans une pareille circonstance. Cette note m'expliquait brièvement qu'une révolte avait eu lieu ; que le capitaine Barnard avait été abandonné au large; que je pouvais compter sur un secours immédiat quant aux provisions, mais que je ne devais pas me hasarder à donner signe de vie. La missive concluait par ces mots : Je griffonne ceci avec du sang; — restez caché ; — votre vie en dépend.

La bande de papier une fois attachée au chien, celui-ci avait été lâché à travers l'écoutilie, et Auguste était retourné comme il avait pu vers le gaillard d'avant, où il n'avait trouvé aucun indice que quelqu'un de l'équipage fût venu pendant son absence. Pour cacher le trou dans la cloison, il planta son couteau juste au-dessus et y suspendit une grosse vareuse qu'il avait trouvée dans le cadre. 11 remit alors ses menottes et rajusta la corde autour de ses chevilles.

Ces dispositions étaient à peine terminées, que Dirk Peters descendit, très-ivre, mais de très-bonne humeur, et apportant à mon ami sa pitance pour la journée. Elle consistait en une douzaine de grosses pommes de terre d'Irlande grillées et une cruche d'eau. Il s'assit pendant quelque temps sur une malle, à côté du cadre, et se mit à parler librement du second et à jaser sur toutes les affaires du bord. Ses manières étaient extrêmement capricieuses et mêoie grotesques. A un certain moment, Auguste se sentit très-alarmé par sa

conduite bizarre. Â la fin, toutefois, il remonta sur le pont en naarmottant quelque chose comme une promesse d'apporter le lendemain un bon dîner à son prisonnier.

Pendant la journée, deux hommes de l'équipage, — des harponneurs, — descendirent accompagnés du coq, tous les trois à peu près dans le dernier état d'ivresse. Comme Peters, ils ne se firent aucun scrupule de parier de leurs projets, sans aucune réticence. 11 paraît qu'ils étaient tous très-divisés d'avis relativement au but final du voyage, et qu'ils ne s'accordaient en aucun point, excepté sur l'attaque projetée contre le navire qui arrivait des îles du Cap-Vert et qu'ils s'attendaient à rencontrer d'un moment à l'autre. Autant qu'il en put juger, la révolte n'avait p3S été amenée uniquement par l'amour du butin ; une pique particulière du second contre le capitaine Barnard en avait été l'origine principale. 11 paraissait qu'il y avait maintenant à bord deux partis bien tranchés, — l'un présidé par le second, l'autre mené par le coq. Le premier parti voulait s'emparer du premier navire passable dont on ferait rencontre et l'équiper dans quelqu'une des Antilles pour faire une croisière de pirates. La deuxième faction, qui était la plus forte et comprenait Dirk Peters parmi «es partisans, inclinait à suivre la route primitivement assignée au brick vers l'océan Pacifique du Sud, et, là, soit à pêcher la baleine, soit à agir autrement, suivant que les circonstances le commanderaient.

Les représentations de Peters, qui avait fréquemment

visité ces parages, avaient apparemment une grande valeur auprès de ces mutins, oscillant et hésitant entre plusieurs idées mal conçues de profit et déplaisir. Il insistait sur tout un monde de nouveauté et d'amusements qu'on devait trouver dans les innombrables îles du Pacifique, sur la parfaite sécurité et l'absolue liberté dont on jouirait là-bas, mais plus particulièrement encore sur les délices du climat, sur les ressources abondantes pour bien vivre et sur la voluptueuse beauté des femmes. Jusqu'alors, rien n'avait encore été absolument décidé; mais les peintures du maître cordier métis mordaient fortement sur les imaginations ardentes des matelots, et toutes les probabilités étaient pour la mise à exécution de son plan.

Les trois hommes s'en allèrent au bout d'une heure à peu près, et personne n'entra dans le gaillard d'avant de toute la journée. Auguste se tint coi jusqu'aux approches de la nuit. Alors, il se débarrassa de ses fers et de sa corde, et se prépara à sa nouvelle tentative. Il trouva une bouteille dans l'un des cadres et la remplit avec l'eau de la cruche laissée par Peters, puis il fourra dans ses poches des pommes de terre froides. A sa grande joie, il fit aussi la découverte d'une lanterne, où se trouvait un petit bout de chandelle. Il pouvait l'allumer quand bon lui semblerait, ayant en sa possession une boîte d'allumettes phosphoriques.

Quand la nuit fut tout à fait venue, il se glissa parle trou de la cloison, ayant pris la précaution d'arranger les couvertures de manière à simuler un homme cou-

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ché. Quand il eut passé, il suspendit de nouveau la vareuse à son couteau pour cacher l'ouverture, — manoeuvre qu'il exécuta facilement, n'ayant rajusté le morceau de planche qu'après. 11 se trouva alors dans le faux pont et continua sa route, comme il avait déjà fait, entre le second pont et les barriques d'huile, jusqu'à la grande écoutille. Une fois arrivé là, il alluma son bout de chandelle et descendit à tâtons et avec la plus grande difficulté, à travers l'arrimage compacte de la cale. Au bout de quelques instants, il fut trèsalarmé de l'épaisseur de l'atmosphère et de son intolérable puanteur. 11 ne croyait pas possible que j'eusse survécu à un si long emprisonnement, contraint de respirer un air aussi étouffant. 11 m'appela par mon nom à différentes reprises ; mais je ne fis aucune réponse, et ses appréhensions lui semblèrent ainsi confirmées. Le brick roulait furieusement, et il y avait conséquemment un tel vacarme, qu'il était bien inutile de prêter l'oreille à un bruit aussi faible que celui de ma respiration ou de mon ronflement. Il ouvrit la lanterne, et la tint aussi haut que possible à chaque fois qu'il trouva la place suffisante, dans le but de m'envoyer un peu de lumière et de me faire comprendre, si toutefois je vivais encore, que le secours approchait. Cependant, aucun bruit ne lui venait de moi, et la supposition de ma mort commençait à prendre le caractère d'une certitude. 11 resolutcependant.de se frayer, s'il était possible, un passage jusqu'à ma caisse, pour au moins vérifier d'une manière complète ses terribles

craintes. 11 poussa quelque temps en avant dans un déplorable état d'anxiété, lorsque enfin il trouva le chemin complètement barricadé, et il n'y eut plus moyen pour lui de faire un pas dans la route où il s'était engagé. Vaincu alors par ses sensations, il se jeta de désespoir sur un amas confus d'objets et se mit à pleurer comme un enfant. Ce fut dans cet instant qu'il entendit le fracas de la bouteille que j'avais jetée à mes pieds. Mille fois heureux, en vérité, fut cet incident» — car c'est à cet incident, si trivial qu'il paraisse, qu'était attaché le fil de ma destinée. Plusieurs années se sont écoulées, cependant, avant que j'aie eu connaissance du fait. Une honte naturelle et un remords de sa faiblesse et de son indécision empêchèrent Auguste de m' avouer tout de suite ce qu'une intimité plus profonde et sans réserve lui permit plus tard de me révéler. En trouvant sa route à travers la cale empêchée par des obstacles dont il ne pouvait pas triompher, il avait pris le parti de renoncer à son entreprise et de remonter décidément sur le gaillard d'avant. Avant de le condamner entièrement sur ce chapitre, les circonstances accablantes qui l'entouraient doivent être prises en considération. La nuit avançait rapidement, et son absence du gaillard d'avant pouvait être découverte; et cela devait nécessairement arriver s'il manquait à retourner à son cadre avant le point du jour. Sa chandelle allait bientôt mourir dans l'emboîture, et il aurait eu la plus grande peine dans les tén6,brcs à retrouver son chemin vers l'écoutille. On

accordera aussi qu'il avait toutes les raisons possibles de me croire mort, auquel cas il n'y avait aucun profit pour moi à ce qu'il atteignît ma caisse, et il y avait pour lui une foule de dangers à affronter très-inutilement. 11 m'avait appelé à plusieurs reprises, et je n'avais fait aucune réponse. J'étais resté onze jours et onze nuits sans autre eau que celle contenue dans la cruche qu'il m'avait laissée, — provision que très-probablemeut je n'avais pas dû beaucoup ménager au commencement de ma réclusion, quand j'avais tout lieu d'espérer un prompt élargissement. L'atmosphère de la cale devait lui paraître aussi, à lui sortant de l'air comparativement pur du gaillard d'avant, d'une nature absolument empoisonnée, et bien autrement intolérable qu'elle ne m'avait semblé à moi-même lorsque j'avais pris pour la première fois possession de ma caisse, — les écoutilles étaient restées constamment ouvertes depuis plusieurs mois. Ajoutez à ces considérations cette scène d'horreur, cette effusion de sang, dont mon camarade avait été tout récemment témoin ; sa réclusion, ses privations, cette mort toujours suspendue, qu'il avait souvent vue de si près ; sa vie qu'il ne devait qu'à une espèce de pacte aussi fragile qu'équivoque, circonstances toutes si bien faites pour abattre toute énergie morale, — et vous serez facilement amené, comme je le fus moi-même, à considérer son apparente défaillance dans l'amitié et la fidélité avec un sentiment plutôt de tristesse que d'indignaiiun. Le bris de la bouteille avait été entendu par Au-

guste, mais il n'était pas sûr que ce bruit provînt de la cale. Le doute cependant e'tait un encouragement suffisant pour persévérer. Il grimpa presque jusqu'au faux pont au moyen de l'arrimage, et alors, profitant d'un temps d'arrêt dans le roulis furieux du navire, il m'appela de toute la force de sa voix, sans se soucier pour l'instant du danger d'être entendu de l'équipage. On se rappelle qu'en ce moment sa voix était arrivée jusqu'à moi, mais que j'étais dominé par une si violente agitation, que je me sentis incapable de répondre. Persuadé alors que sa terrible crainle n'était que trop fondée, il descendit dans le but de retourner au gaillard d'avant sans perdre de temps. Dans sa précipitation, il culbuta avec lui quelques petites caisses, dont le bruit, on se le rappelle, parvint à mon oreille. Il avait déjà fait passablement de chemin pour s'en retourner, quand la chute de mon couteau le fit hésiter de nouveau. Il revint immédiatement sur ses pas, et, grimpant une seconde fois par-dessus l'arrimage, il cria mon nom aussi haut qu'il avait déjà fait, en profitant d'une accalmie. Cette fois-ci, la voix m'était enfin revenue. Transporté de joie de voir que j'étais encore vivant, il résolut de braver toutes les difficultés et tous les dangers pour m'atteindre. Se dégageant aussi vite que possible de l'affreux labyrinthe dont il était enveloppé, il tomba enfin sur une espèce de débouché qui promettait mieux, et finalement, après des efforts mul tipliés, il était arrivé à ma caisse dans un état de complet épuisement.

LUEIin D ESPOIR

Tant que nous restâmes auprès de la caisse, Auguste ne me communiqua que les principales circonstances de ce récit. Ce ne fut que plus lard qu'il entra pleinement dans tous les détails. 11 tremblait qu'on ne se fût aperçu de son absence, et j'éprouvais une ardente impatience de quitter mon infâme prison. Nous résolûmes de nous diriger tout de suite vers le trou de la cloison, près duquel je devais rester pour le présent, pendant qu'il irait en reconnaissance. Abandonner Tigre dans la caisse était une pensée que nous ne pouvions supporter ni l'un ni l'autre. Cependant, pouvionsnous agir autrement ? Là était la question. L'animal semblait maintenant parfaitement calme, et, en appliquant notre oreille tout contre la caisse , nous ne pouvions même pas distinguer le bruit de sa respiration. J'étais convaincu qu'il était mort, et je me décidai à ouvrir la porte. Nous le trouvâmes couché tout de son long, comme plongé dans une profonde torpeur, mais vivant encore. Nous n'avions certainement pas de temps à perdre, et cependant je ne pouvais pas me résigner à abandonner, sans faire un effort pour le sauver, un animal qui avait été deux fois l'instrument de mon salut. Avec une fatigue' et une peine inouïes nous le

traînâmes donc avec nous; Auguste étant contraint, la plupart du temps, de grimper par-dessus les obstacles qui obstruaient notre voie avec l'énorme chien dans ses bras, — trait de force et d'adresse dont mon affreux épuisement m'aurait rendu complètement incapable. Nous réussîmes enfin à atteindre le trou, à travers lequel Auguste passa le premier ; puis Tigre fut poussé dans le gaillard d'avant. Tout était pour le mieux, nous étions sains et saufs, et nous ne manquâmes pas d'adresser à Dieu des grâces sincères pour nous avoir si merveilleusement tirés d'un imminent danger. Pour le présent il fut décidé que je resterais près de l'ouverture, à travers laquelle mon camarade pourrait aisément me faire passer une partie de sa provision journalière, et où j'aurais l'avantage de respirer une atmosphère plus pure, je veux dire relativement pure. Pour l'éclaircissement de quelques parties de ce récit, oîi j'ai tant parlé de l'arrimage du brick, et qui peuvent paraître obscures à quelques-uns de mes lecteurs qui ont peut-être vu un arrimage régulier et bien fait, je dois établir ici que la manière dont cette très-importante besogne avait été faite à bord du. Grampus était un honteux exemple de négligence d& la part du capitaine Barnard, qui n'était pas un marin aussi soigneux et aussi expérimenté que l'exigeait impérieusement la nature hasardeuse du service dont il était chargé. Un véritable arrimage doit être fait avec la méthode la plus soignée, et les plus désastrueux accidents, à ma propre connaissance, sont souvent

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venus de rinciirie ou de l'ignorance dans cette partie du métier. Les bâtiments côtiers, dans la confusion et le mouvement qui accompagent le chargement ou le déchargement d'une cargaison, sont les plus exposés à mal par manque d'attention dans l'arrimage. Le grand point est de ne pas laisser au lest ou à la cargaison la possibilité de bouger même dans les plus violents coups de roulis. A cette fin, on doit faire attention nonseulement au chargement en lui-même, mais aussi à la nature du chargement, et si c'est une cargaison complète ou seulement partielle.

Pour la plupart des frets, l'arrimage se prépare au moyen d'un cric à main. Ainsi s'il s'agit d'une charge de taba« ou de farine, le tout est pressuré si étroitement dans la cale du navire que les barils ou les pièces quand on les décharge, se trouvent complètement aplatis et sont quelque temps sans reprendre leur forme première. On a recours à cette méthode principalement pour obtenir plus de place dans la cale ; car avec une charge complète de marchandises telles que le tabac et la farine, il ne peut pas y avoir de jeu; il n'y a aucun danger que les pièces bougent, ou du moins il n'en peut résulter aucun inconvénient grave. Il y a eu, à la vérité, des cas où ce procéaé de pressurage au cric a amené les plus déplorables conséquences, résultant d'une cause tout à fait distincte du danger des déplacements dans la cargaison. 11 est connu, par exemple, qu'une charge de coton, serrée et pressurée dans de certaines conditions, peut par l'expansion de

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son volume, opérer des fissures dans un navire et occasionner des voies d'eau. Indubitablement, le même résultat aurait lieu dans le cas du tabac lorsqu'il subit sa fermentation ordinaire, sans les interstices qui se forment naturellement sur la partie arrondie des pièces.

C'est quand on embarque une portion de cargaison que le danger du mouvement est particulièrement à craindre, et qu'il faut prendre toutes les précautions pour se garder d'un tel malheur. Ceux-là seulement qui ont essuyé un violent coup de vent, ou, mieux encore, ceux qui ont subi le roulis d'un navire, quand un calme soudain succède à la tempête, peuvent se faire une idée de la force effroyable des secousses. C'est alors que la nécessité d'un arrimage soigné, dans une cargaison partielle, devient manifeste. Quand un navire est à la cape (surtout avec une petite voile d'avant), si son avant n'est pas parfaitement construit, il est fréquemment jeté sur le côté ; ceci peut arriver toutes les quinze ou vingt minutes, en moyenne, sans qu'il en résulte des conséquences bien sérieuses pourvu que l'arrimage soit coiwenablement fait. Mais, si on n'y a pas apporté un soin particulier, à la première de ces énormes embardées, toute la cargaison croule du côté du navire qui est appuyé sur l'eau, et, ne pouvant retrouver son équilibre, comme il ferait nécessairement sans cet accident, il est sûr de faire eau en quelques secondes et de sombrer. On peut, sans exagération, aflirmer que la moitié des cas où des navires ont coulé

bas par de gros temps, peut être attribuée à un dérangement dans la cargaison ou dans le lest.

Quand on charge à bord une portion de cargaison de n'importe quelle espèce, le tout, après avoir été arrimé d'une manière aussi compacte que possible, doit être recouvert d'une couche de planches mobiles, s'étendant dans toute la largeur du navire. Sur ces planches il faut dresser de forts étançons provisoires, montant jusqu'à la charpente du pont, qui assujettissent ainsi chaque chose en sa place. Dans les chargements de"grains ou de toule autre denrée analogue, il est nécessaire de prendre encore d'autres précautions. Une cale, entièrement pleine de grains en quittant le port, ne se trouvera plus qu'aux trois quarts pleine en arrivant à destination, — et cela, bien que le fret, mesuré boisseau par boisseau par le consignataire, dépasse considérablement (en raison du gonflement du grain) la quantité consignée. Cela résulte du tassement pendant le voyage, — et ce tassement est en rai?on du plus ou moins de gros temps que le navire peut avoir à subir. Si le grain a été chargé d'une manière lâche, si bien assujetti qu'il soit par les planches mobiles et les étançons, il sera sujet à se déplacer si considérablement dans une longue traversée qu'il en peut résulter les plus tristes malheurs. Pour les prévenir, il faudra, avant de quitter le port, employer tous les moyens pour tasser la cargaison aussi bien que possible; il y a pour cela plusieurs procédés, parmi lesquels on peut citer l'usage d'enfoncer des coins dans le grain. Même après que tout cela sera fail

et qu'on aura pris des peines infinies pour assujettir les planches mobiles, tout marin qui sait son affairene se sentira pas du tout rassuré, s'il survient un coup de vent un peu fort, ayant à son bord un chargement de grains, ou, pis encore, un chargement incomplet. Cependant, nous avons des centaines de caboteurs, et il y en a encore plus des différents ports d'Europe, qui naviguent journellement avec des cargaisons partielles, et même de la plus dangereuse nature, sans prendre aucune -espèce de précautions. C'est miracle que les accidents ne soient pas plus fréquents. Un exemple déplorable de cette insouciance, parvenu à ma connaissance, est celui du capitaine Joël Rice, commandant la goélette le Fire-Fly, qui faisait route de Richmond (Virginie) à Madère, avec une cargaison de céréales, en l'année 1825. Le capitaine avait fait nombre de voyages sans accident sérieux, bien qu'il eût pour habitude de ne donner aucune attention à son arrimage, si ce n'est de l'assujettir selon la méthode ordinaire. 11 n'avait jamais fait de traversée avec an chargement de grains, et, en cette occasion, le blé avait été chargé à bord d'une manière assez lâche et ne remplissait guère plus de la moitié du bâtiment. Pendant la première partie de son voyage, il ne rencontra que de petites brises; mais, arrivé à une distance d'une journée de route de Madère, il fut assailli par un fort coup de vent du nord-nord-est qui le força à mettre à la cape. Il amena la goélette au vent sous une simple misaine, avec deux ris, et le navire se comporta aussi bien qu'or

pouvait le désirer, n'embarquant pas une goutte d'eau. Vers la nuit, la tempête se calma un peu, et la goSlette commença à rouler avec moins de régularité, se comportant toujours bien, toutefois, quand tout à coup un violent coup de mer la jeta sur le côté de tribord. On entendit alors tout le chargement de blé se déplacer en masse; l'énergie de la secousse fut telle, qu'elle fit sauter la grande écoutille. Le navire coula comme une balle de plomb. Cela arriva à portée de voix d'un petit sloop de Madère qui repêcha un des hommes de l'équipage (le seul qui fût sauvé), et qui avait l'air de jouer avec la tempête aussi aisément qu'aurait pu le faire une embarcation habilement manœuvrée.

L'arrimage à bord du Grampus était très-grossièrement fait, si toutefois on peut appeler aiTimage quelque chose qui n'était guère qu'un amas confus, un pêle-mêle de barriques d'huile^ et de matériel de bord. J'ai déjà parlé de la disposition des articles dans la cale. Dans le faux pont, il y avait, comme je l'ai déjà dit, assez de place pour mon corps entre le second pont et les barriques d'huile; un espace était resté vide autour de la grande écoutille, et l'on avait aussi laissé vides plusieurs places assez considérables à travers l'arrimage. Près de l'ouverture pratiquée par Auguste dans la cloison du gaillard d'avant, il y aurait eu assez de place pour une barrique tout entière, et c'est dans

1. Généralement, les baleiniers sont fournis de cuves en fer pour l'huile. l*ourquoi le Grampus n'en possédait-il pas, c'est ce ^ue je n'ai jamais pu vérifier. — E. A. P.

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cet endroit que je me trouvai assez commodément installé.

Pendant le temps que mon camarade avait mis à regagner son cadre et à rajuster ses menottes et sa corde, le jour avait complètement paru. Vraiment, nous l'avions échappé belle; car à peine avait-il fini tousses arrangements que le second descendit avec Dirk Peters et le coq. Ils parlèrent quelques minutes du navire faisant voile du cap Vert, et ils semblaient extrêmement impatients de le voir paraître. A la fin, le coq s'avança vers la couchette d'Auguste et s'assit au chevet. Je pouvais tout voir et tout entendre de ma niche, car la planche enlevée n'avait pas été remise à sa place, et je craignais à chaque instant que le nègre ne tombât contre la vareuse suspendue pour cacher l'ouverture, auquel cas tout était découvert, et nous étions tous les deux sacrifiés, indubitablement. Notre bonne étoile cependant l'emporta, et, bien qu'il touchât souvent le vêtement dans les coups de roulis, il ne s'y appuya jamais assez pour découvrir la chose. Le bas de la vareuse avait été soigneusement fixé à la cloison, de sorte qu'elle ne pouvait pas osciller et révéler ainsi l'existence du trou. Pendant tout ce temps. Tigre était au pied du lit, et semblait avoir recouvré en partie la santé, car je pouvais le voir de temps en temps ouvrir les yeux et tirer longuement sa respiration.

Au bout de quelques minutes, le second et le coq remontèrent, laissant derrière eux Dirk Peters, qui revint aussitôt qu'ils furent partis, et s'assit juste à la

place occupée tout à l'heure par le second. Il commença à causer avec Auguste d'une manière tout à fait amicale, et nous nous aperçûmes alors que son ivresse — très-apparente pendant que les deux autres étaient avec lui — était feinte en grande partie. Il répondit à toutes les questions de mon camarade avec une par- Faite facilité. Il lui dit qu'il ne doutait pas que son père n'eût été recueilli, parce que, le jour où on l'avait largué en dérive, juste avant le coucher du soleil, il n'y avait pas moins de cinq voiles en vue; enfin il se servit d'un langage qu'il essayait de rendre consolateur, et qui ne me causa pas moins de surprise que de plaisir. A dire vrai, je commentais à concevoir l'espérance que Peters pourrait bien nous servir d'instrument pour reprendre possession du brick, et je fis part de cette idée à Auguste aussitôt que j'en trouvai l'occasion. Il pensa comme moi que la chose était possible, mais il insista sur la nécessité de s'y prendre avec la plus grande prudence, parce que la conduite du métis ne lui paraissait gouvernée que par le plus arbitraire caprice ; et vrai ment, il était difficile de deviner s'il avait jamais l'esprit bien sain. Peters remonta sur le pont au bout d'une heure à peu près et ne redescendit qu'à midi, apportant alors à Auguste une fort belle portion de bœuf salé et de pudding. Quand nous fûmes seuls, j'en pris joyeusement ma part, sans me donner la peine de repasser par le trou. Personne ne descendit dans le gaillard d'avant de toute la journée, et, le soir, je me mis dans le cadre d'Auguste, où je dormis profondé-

ment et délicieusement presque jusqu'au poiiit du jour. Il m'éveilla alors brusquement, ayant entendu du mouvement sur le pont, et je regagnai ma cachette aussi vivement que possible. Quand il fit grand jour nous vîmes que Tigre avait entièrement recouvré ses forces et ne donnait aucun signe d'hydrophobie, car il but avec une remarquable avidité un peu d'eau qu'Auguste lui présenta. Pendant la journée, il reprit toute sa première vigueur et tout son appétit. Son étrange folie avait été causée sans aucun doute par la nature délétère de l'atmosphère de la cale, et n'avait aucun rapport avec la rage canine. Je ne pouvais assez me féliciter de m'être obstiné à le ramener avec moi de la caisse. Nous étions alors au 30 juin, et c'était le treizième jour depuis que le Grampus était parti de- Nantucket.

Le 2 juillet, le second descendit, ivre selon son habitude et tout à fait de bonne humeur. Il vint au cadre d'Auguste, et, lui donnant une tape sur le dos, lui demanda s'il se conduirait bien désormais, en cas où on le relâcherait, et s'il voulait promettre de ne plus retourner dans la chambre. Mon ami, naturellement, répondit d'une manière affirmative ; alors, le gredin le mit en liberté, après lui avoir fait boire un coup à un flacon de rhum qu'il tira de la poche de son paletot. Us montèrent ensemble sur le pont, et je ne revis pas Auguste pendant trois heures à peu près. 11 descendit alors, en m'annonçant, comme bonnes nouvflles, qu'il avait obtenu la permission d'aller partout où il lut

plairait sur le brick, en avant du grand mât toutefois, et qu'on lui avait donné Tordre de coucher, comme d'ordinaire, dans le gaillard d'avant. 11 m'apportait aussi un bon dîner et une bonne provision d'eau. Le brick croisait toujours pour rencontrer le navire parti du cap Vert, et il y avait maintenant une voile en vue qu'on croyait être le navire en question. Comme les événements des huit jours suivants furent de peu d'importance et n'ont pas de rapport direct avec les principaux incidents de mon récit, je vais les jeter ici sous forme de journal, parce que je ne veux pas les omettre entièrement.

3 juillet. — Auguste me fournit trois couvertures, avec lesquelles je m'arrangeai un lit passable dans ma cachette. Personne ne descendit de la journée, excepté mon camarade. Tigre s'installa dans le cadre, juste à côté de l'ouverture, et dormit pesamment, comme s'il n'était pas encore tout à fait remis des atteintes de sa maladie. Vers le soir, une brise soudaine surprit le brick, avant qu'on eût le temps de serrer la toile, et le fit presque capoter. Cependant, cette bouffée se calma immédiatement, et nous n'attrapâmes aucune avarie, sauf notre petit hunier qui se déchira par le milieu.

Dirk Peters traita Auguste tout le jour avec une grande bonté, et entra avec lui dans une longue conversation relative à l'océan Pacifique et aux îles qu'il avait visitées dans ces parages. Il lui demanda s'il ne lui plairait pas d'entreprendre, avec l'équipage révolté, un voyage de plaisir et d'exploration dans ces régions, et

lui dit que, nialheureusement, les hommes inclinaient peu à peu vers les idées du second. Auguste jugea fort à propos de répondre qu'il serait très-heureux de prendre part à l'expédition, qu'il n'y avait d'ailleurs rien de mieux à faire, et que tout était préférable à la vie de pirate.

4 juillet. — Le navire en vue se trouva être un petit brick venant de Liverpool , et on le laissa poursuivre sa route sans l'inquiéter. Auguste passa la plus grande partie de son temps sur le pont, dans le but de surprendre tous les renseignements possibles sur les intentions des révoltés. Ils avaient entre eux de violentes et fréquentes disputes, et, au milieu d'une de ces altercations, un nommé Jim Bonner, un harponneur, fut jeté par-dessus bord. Le parti du second gagnait du terrain. Ce Jim Bonner appartenait à la bande du coq, dont Peters était aussi un partisan.

5 juillet. — Presque au point du jour, il nous vint de l'ouest une brise carabinée, 'qui vers midi se changea en tempête, si bien que toute la toile fut réduite à la voile de senau et à la misaine. En serrant le petit hunier, Simms, un des simples matelots, appartenant aussi à la bande du coq, tomba à la mer; il était trèsivre, et il se noya sans qu'on fît le moindre effort pour le sauver. Le nombre total des hommes à bord fut alors réduit à treize, à savoir : Dirk Peters, — Seymour, le coq noir,... Jones,,.. Greely, Hartmann Rogers et William Allen, tous du parti du coq ; le second, dont je n'ai jamais su le nom, Absalon Hicks,... Wil-

son, John Hum et Hichard l'aiker, ceux-ci représentant la bande du second; enfin Auguste et moi.

6 juillet. — La tempête a tenu bon toute la journée, entremêlée de grosses rafales et accompagnée de pluie. Le brick a ramassé pas mal d'eau par ses coutures, et l'une des pompes n'a pas cessé de fonctionner, Auguste pompant à son tour comme les autres. Juste à la tombée de la nuit, un grand navire passa tout auprès de nous, qu'on n'aperçut que quand il fut à portée de voix. On supposa que ce navire était celui qu'on guettait depuis longtemps. Le second le héla, mais la réponse se perdit dans le mugissement de la tempête, A onze heures, nous embarquâmes par le travers un gros coup de mer, qui emporta une grande partie de la muraille de bâbord et nous fit d'autres légères avaries. Vers le matin, le temps se calma, et, au lever du soleil, il ne ventait presque plus.

7 juillet. — Nous avons eu à supporter toute la journée une houle énorme, et le brick, étant peu chargé, a roulé horriblement, et même plusieurs articles dans la cale se sont détachés, comme je pus l'entendre distictement de ma cachette. J'ai beaucoup souffert du mal de mer. Peters a eu, ce jour-là, une longue conversation avec Auguste, et il lui a dit que deux hommes de son parti, Greely et Allen, étaient passés du côté du second, déterminés à se faire pirates. II a fait à Auguste plusieurs questions, que celui-ci n'a pas parfaitement comprises. Pendant une partie de la soirée, on s'est aperçu que le navire faisait beaucoup plus d'eau, et il

n'y avait guère moyen d'y remédier, car il fatiguait horriblement, et c'était par les coutures que l'eau s'introduisait. On a lardé une voile, qui a été fourrée sous l'avant, ce qui nous a été de quelque secours, de sorte qu'on a commencé à maîtriser la voie d'eau.

8 juillet. — Au lever du soleil, une brise s'est élevée de l'est, et le second a fait mettre le cap au sud-ouest pour attraper quelqu'une des Antilles et mettre à exécution son projet de piraterie. Aucune opposition n'est venue de la part de Peters, non plus que du coq, du moins à la connaissance d'Auguste. L'idée de s'emparer du navire parti' du cap Vert a été complètement abandonnée. La voie d'eau a été facilement maîtrisée par une seule pompe fonctionnant d'heure en heure pendant trois quarts d'heure. On a retiré la voile de dessous l'avant. Hélé deux petites goélettes dans la journée.

9 juillet. — Beau temps. Tous les hommes employés à réparer la muraille. Peters a encore eu une longue conversation avec Auguste et s'est expliqué un peu plus clairement qu'il n'avait fait jusqu'alors. Il a dit que rien au monde ne pourrait le contraindre à entrer dans les idées du second, et même il a laissé entrevoir l'intention de lui arracher le commandement du brick. Il a demandé à mon ami s'il pouvait compter sur son aide en pareil cas; à quoi Auguste a répondu oui sans hésitation. Peters lui a dit alors qu'il sonderait à ce sujet les hommes de son parti, et il l'a quitté. Pendant le reste de la journée, Auguste n'a pu trouver l'occasion de lui parler en particulier.

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