‹ Aventures d'un jeune françaisChapitre 2 sur 24 · TOM. II · texte numérisé non relu

TOM. II

s'amuserbeaucoup. = u Le temps est » beau. =11 ne fait pas trop chaud.=:

» Vos chevaux vont bien lentement.» C'était à peu près là tout le cercle sur lequel roulait la conversation.

L'impassible cocher, accoutumé depuis vingt ans à faire toujours le même chemin, et toujours du même pas, n'aurait pu obtenir de ses bêtes le plus petit changement à leur allure.

L'ecclésiastique, surpris, ennuyé de la lacilurnité inusitée de sa rêveuse cousine, finit par lui demander ce qu'elle avait. On conçoit bien qu'elle ne fut pas tentée de lui dévoiler les pensées qui l'occupaient; elle se retran( ha sur une indisposition momentanée; sur ce qu'elle

EXPtlCAllONS INDISPENSABLES. 3

n'a\ait pas bien dormi la nuit; enfin, elle lui (lit toute aulre chose que ce qui était vrai. Le bon homme, qui n'en pouvait deviner pins lonijf, et qui était à mille lieues d imaginer la possibilité même des folles comî)inaisons de la dame , prenait ses raisons pour comptant, et lui débitait tous les lieux communs que l'usage fournit en pareil cas.

Au détour d'une rue, les yeux fixés sur la portière pour regarder les passans, elle aperçut Piccud, le domeslitiue de son frère, qui conduisait la petite Claroliiie et Alfred chez le marchand de gâteaux du \oisinage; elle fit arrêter, et les appela, u ^ous allons chez .M.""' Duy> fahis, lui dit la petite, et noui

w voulons porter des gâteaux à son » petit garçon. Ma sœur Adélaïde » nous a dit que nous y resterions w toute la journée à jouer. Elle y » viendra aussi dîner, car Je crois M que papa ne sera pas à la maison » aujourd'hui. Adieu ma tante,adieu » mon cousin le chanoine. = Alten- )î dez, mesenfans, dit ce dernier; il »» y a long- temps que je ne vous ai » régalés. Tenez.... achetez bien des î> gâteaux, et soyez sages. =lMaisilme » vient une idée, ma chère cousine, » dit-il à M.""" de Sainvanne; il paraît » que vous allez être seule à dîner n avec vos deux neveux Charles et » Julien, ce qui n'est pas bien amu- )) sant. Ne me qiMttez pas; venez » dîner avec moi. J'ai vu dans ma

EXPLICATIONS INniSPE^SAHLES. ;)

%> cuisine 11 no brllo liimpiVrie; je sais » que vous les aimez; cela me fora T> le plus f;ran(ï plaisir. L'avocat ») Bardou m'a promis de venir; vous «savez comme il est plaisant ! «

La dame ne demandait pas mieux; elle avait un faible pour les lazzis de l'avocat Bardou. Celait un homme que l'on s'arrachAit dans toutes les soi'iélés. En conséquence, le chanoine donna ordre à Picard de prévenir, chez M. de Lalour, quoM.'" de Sainvanne dînait chez lui. a Dites à « Julien, ajouta celle-ci, que je le » prie de venir me prendre ce soir » vers les huit heures, pour me )> ra m e/îc r. = Faisons mieux, reprit 0 le vieux cousin ; ouï.... dis-lui tout » bas à Toreille, mon ami, que j.e

» l'engage à venir dîner avec sa » tante; mais aie bien soin que son » frère Charles ne t'entende pas , car » Je ne veux pas les avoir tous deux » aujoiu'd'hui. (/4 part). Je préfère » Julien , je l'aime bien mieux que » l'antre, »

Ceci arrangé, et les enfans continuant leur chemin , l'abbé se mit ù parler de M. de Lalour et de ses fils. « Je suis fâché, dit-il, qu'il n'ait pas » songé Jusqu'ici à en élever un pour )i l'église. 11 me serait bien facile , en » temps et lieu , de lui résigner mon M bénéfice. Quand on en a de tels » dans une famille, cela vaut bien la >i peine de les conserver. »

M.""' de Sainvanne lui répliqua qu'elle l'eût bien désiré aussi; mais

tXrT.TCATIONS INDISPENS AHLES. 7

que ropiriion de son frère étant de laisser à srs en Tins le clioix d'un état, duprt s leurs inclinations propres, personne n'avait osé en faire la proposition. Qu'au surplus, il était encore temps pour Charieg , qui paraissait n'aimer personne, fuir la société, être ce qu'on appelle un petit ours, et pour qui, pai^ conséquent, le célibat n'aurait pro- LabltUKMit rien tie répugnant.

L'abbé répliqua que c'était déj<i un peu tard, et qu'il croyait reconnaître dans ce jeune homme une teinte d'indocilité , de rudesse et de sauvaj;orie, qui ne s'aecordcîrait point avec la souplesse et les fjua- Hlés nécessaires pour acquérir quelque considération dans cet étiit.

8 CHAPITRE xr.

Quant à Julien, il affirma qtie ce serait dommage de le borner à la simple fortune d'un chanoine, quelque illustre et riche que fût son chapitre. Si je ne me trompe, dit-il , ce jeune homme -là est fait pour briller dans le monde. La tante , qui pensait de môme sur son compte, fut de son avis.

« A propos , continua le chanoine , » on dit que le pauvre garçon est V désolé. Il s'attendait au prix d'honw neur fondé par la ville; tout lé » monde assure qu'il lui était dû.

>> C'est une intrigue bien ridicule et w bien basse qui l'en a privé, pour » le donner à un sujet qui n'a pas » la voix publique en sa faveur, U » $en faut.>»

EXPLÎCATI0>'9 rXDISrENSABLES. 9

M."" de Sainvannc dit qu'elle remarquait cfTectivement, depuis le jour où celte injustice avait été coniinise, un fond de chagrin dans son neveu, qui prouvait à quel point il en était affecté. »c Jl ne parie M plus, il ne mange plus, ajouta- M t-/elle; sa gaîté habituelle est éva- » nouie : je suis bien aise que vous V l'ayez invité. Nous lui parlerons, w nous le consolerons. Il saura du » moins que s'il n'a pas reçu ce » prix, toute la ville s'accorde à » dire qu'il l'a mérité. »

Tout en parlant ainsi , ils rentrèrent. L'avocat était déjà arrivé; il ne se faisait jamais attendre quand il était question d'un bon dîner. Nous ferons grâce à nos lecteurs du récit

de SCS plaisanteries, bonnes ou niriuvaises , à table; il n'est que trop dans le monde de parasites de cette espèce, qui paient leur écot en prétendus bons- mots, en fades quolibets , qu'ils vont répétant d'une maison à l'autre. En province surtout , c'était jadis une sorle de talent. L'homme de sens, quand il les rencontre, écoute sans mot dire et sourit sauvant de pitié.

Julien, qui aimait beaucoup à faire ce qui plaisait à sa tante, et qui aimait aussi le vieux chanoine, parce qu'il le laissait à son gré feuilleter et parcourir une assez belle bibliothèque qu'il avait , et dans laquelle il ne mettait jamais le pied,, fut très -content de l'invitation; il

EXPLICATIONS INDISPENSADLES. 1 I

espérait quelques moniens de dis- Iraclion aux pensées qui boulever- 5aieut sa télé.

Depuis les cinq à six jours qu'il avait reçu celte humiliation, qu'il rjualifiait, lui, d'atroce iniquité, (ce qui était vrai au fond), Julien nourrissait dans son esprit des idées de vengeance mal digérées, .et qu'un instant de réflexion lui faisait abandonner bientôt. Son ànic , froissée, flottante entre mille résolulions diverses, ne savait à quoi s'arrêter. Un dîner, toujours agréable chez le vieux cousin, lui convint donc beaucoup, et il s'y rendit.

On ne sait pas assez dans le monde les elFets funestes que produisent sur le cœur, dans l'âge do

l'enfauce et de la jeunesse, les injustices nombreuses , commises par des maîtres insensés, qui daignent à peine y attacher la moindre importance. Ils ne se doutent pas que c'est la source première de la dissimulation, des sentimens haineux, de l'hypocrisie, du mauvais exemple et de la corruption générale qui dégrade notre siècle si vanté; corruption que des moralistes a petites vues, à préjugés ineptes, attribuent àla méchanceté native deVhomme^ (disent-ils niaisement), tandis que c'est à la mauvaise direction de la plupart de nos institutions qu'il serait plus juste de s'en prendre. Hélas! c'est encore ainsi que des déposilx^.ires de l'autorité

EXPLICATIONS INDISPEWSADLES. l J

publique préludent à de grandes injustices et s'y habituent par de petits actes arbitraires , commis par eux , sans façon comme sans remords, envers des êtres faibles ou craintifs.

Quoiqu'il en soit , Julien , nà bon , sensible, aimant, et porte naturellement à des scntimens droits, ne pouvait se faire à l'injustice. Forcé pourtant d'en passer par-là, il cherchait à se distraire de son mieux, i\ vaincre les boulTées de colère et d'indij^nation qui venaient l'assaillir, jusqu'à ce qu'enfin, dans son insurmontable dépit , il se décida au parti que nous avons vu, dont la suite et les détails forment le fonds de cette histoire.

l4 CHAPITRE Xï.

«Eh bien! mon cher, lui dit le » chanoiue, entre la poire et le w fromage, tu es donc bien cour- » roucé, bien molesté de ta décon- » venue! Ce petit insolent de G...., » que tout le monde déteste, l'a w emporté sur toi. Va, cesse de t'en w affliger, cesse d'y penser; tu ap- » prendras, en vivant, qu'il en faut w supporter bien d'autres!.... D'ail- » leurs, est-ce que tout le monde » ne te rend pas justice? Ne sait-oa- » pas, ne dit-on pas partout, que de- » tous les jeunes gens des cours de » cette année, tu as été constamment » le plus studieux, le plus avancé en w tout genre, le premier dans tous^ 5) les grades scholastiques? Toute la » ville ne te décernait -elle pas

» d'avance co prix du magislrat, » qu'il est, je la voue, si honorable w de recevoir à ton a*;e? On le Ta » enlevé, c'est un véritable vol; » d'autant plus que n'étant distribué » que tous les trois ans, il n'est pas » probable qu'il te retienne, caf tu » n'y seras plus.... Que veux -tu? il » faut bien que tu t'en consoles.

» M. le Principal du collège, qu'entre » nous je n'aime guères, est tou- >i jours à la table de Al. de G....; il » aura voulu faire sa cour à M.'"' la » Présidente, qui gâte son fils â la » journée; et tu as été sacrifie ! Va, w c'est un petit niallieur. Je suis sûr » qu'avec sa couronne et les tam- •» bours qui ont fait tant de tapage à w la porte de 1 iiulcl de son pèie, le

l6 CHAPITRE XI.

» petit drôle est plus embarrassé, » plus humilié que toi; car il voit » bien que chacun lui rit au nez, » de son beau triomphe. J'y étais, 5) j'en sais quelque chose. = Je le » crois, répondit Julien; vous avez » sans doute raison ; mais j'ai de la » peine à le digérer. Le coup a porté » là, dit-il, en posant la main sur » son cœur : je ne peux plus me n souffrir ici ; il me semble que tout » le monde me regarde dans la rue:

» cela me fera faire quelque grosse » sottise. »

Hélas ! le bon jeune homme ne croyait pas prophétiser si juste.

Fasse le ciel qu'elle ne lui tourne pas à mal cette sottise, nous osons repérer ! Jusqu'ici du moins lu

EXPLICATIONS IXDTSPENSADI.ES. I7

Frovidoiicc a daigrré laisser croire qu'elle ne voulait pas l'en punir.

Après le dîner, le elianorne, sa cousine et l'avocat se niircirl à une partie àliombrc. Ce jeu, vraiment savant et bien combiné, qui n'a besoin que de trois acteurs, était alors en grande vogue; et, certes, le méritait mieux que la plupart de ceux qui lui ont succédé, tels que la perfide houiliottc cl l'insipide ùcarié, jeux où le hasard règle presque toujours la fortMne , où l'astuce n^ sait que trop bien mettre à contribution la simplarlé, la bonne foi, et où l'amusenient n'est, comuïe le dit si bien un poëte, que l'intérêt ci VavarUe ta plaisir dé g uiêés.

l8 CHAPITRE XI.

Julien, arrivé chez le chanoinCy courut à la bibliothèque, où il resta près de deux heures , au point que Ton fut obligé de le venir appeler pour dîner. Parmi les livres qui lui tombèrent sous la main, (es voyages de Tavernier l'occupèrent singulièrement. Les cartes détaillées de ses courses, les gravures des costumes bizarres des peuples divers qu'il a visités, l'amusaient beaucoup et l'intéressaient; mais le récit des aventures de ce célèbre voyageur > ses succès, ses malheurs, ses retours de fortune , écrits d'un ton toujours vrai, simple et naturel > l'attachèrent tout-à-fait : il s'identifiait avec Tavernier, il le suivait partout, il se mettait à sa place»

EXPLICATIONS INDISPENSAfiLKS. 19

linfiii, il se piissionna IclkincnL (J(i cette lecture , elle Ht une telle iinpressiou , une si forte révolulioii dans ses ici te s, qu'il arrêta dès ee moment de suivre la même carrière, de devenir navigateur, et de ne devoir qu'à lui seul la fortune qu'il voyait attachée à ses pas, à l'exemple séduisant des chercheurs de nouveaux mondes.

Rentré le soir chez son père avec sa tante Sainvanne, à qui il se garda bien d'en rien communi(juer, il se rcnfernïa dans sa ehaiubre, se mit au lit, creusa son projet, i'cxamiua sous toutes les faces, s'y ralFermit de plus en plus, en commença les préparatifs dès le matin, et rcsoUit cle l'exéculer , ainsi que nous luNuiii vu, au point du jour suivant.

Ce qui lui coûta le plus fut I»

lettre qu'il laissa pour son père; il employa la nuit entière à la refiiirc, comme nous l'avons dil, et ne fut guères plus content de la dernière édition que delà première. Au fond, elles roulaient toutes sur la même idée : il se condamnait le premier j il est difficile d'être éloquent dans un tel cas; mais, poussé par l'irrcsistible destinée, il franchit le seuil de la porte paternelle : le reste n'e» fut plus qu'une suite obligée.

Quant à des amis, quoiqu'il fut généralementaimé, recherché même de ses condisciples, il n'en avait point de particuliers. Exclusivement borné, par son propre goût, aux atnuscmens qu'il trouvait dans la

EXPLICATIONS 1?«DISPENSABLES. 21

maison de son père, il n'avait point fait de liaisons an-dehors. Amateur de la musique, il trouvait près de sa sœur Adélaïde de quoi se satisfaire. Personne, à son gré, ne chantait avec plus d'expression qu'elle, et ne touchait plus agréablement le piano. Il prenait avec elle ses leçons de danse, et n'avait nul besoin d'aller ailleurs pour y prendre celles de grâce, de maintien et de bon goût.

Il est vrai que depuis l'introduction de Dalbois fds dans la maison, il se sentait attiré par une espèce de sympalhic en faveur de ce jeune voisin; mais une différence d'âge de quatre a cinq années entre eux éloignait une familiarité trop marquée, et ils n'avaient pas encore eu le

temps de se connaître assez. Cependant si cette connaissance doit se former plus tard d'une manière plus intime, les deux jeunes gens y seront disposés par une estime réciproque. Doués , pour ainsi dire, des mêmes qualités aimables,, le rapprochement n'aura rien que de facile. Nous verrons ce que les événemens amèneront. Revenons pour le présent à M.'°° de Sain van ne.

On se rappelle sans doute qu'au moment où elle se croyait sur le point d'obtenir de son jeune voisin la promesse de mariage qu'elle convoitait si ardemment, la voix cruelle de Picard était venue les interrompre, et qu'obligée de se rendre

à rinvilatioii du vieux cliauoiiie, qui l'altcndait à la porte , elle avait assi^'uc radolesccut Dalbois au lendemain. Celui-ci, qui cherchait les riîoyens d'éluder l'enlreifue, avait envoyé, des le matin, un petit message chez M. de Latour, pour prévenir la dame qu'une commission indispensable pour sa mère l'occuperait une partie de la journée.

Irritée de ce contre-temps, soupçonnant même que ce pouvait être imc défaite, et voulant, comme on dit, en avoir le cœur clair, elle fit observer le moment où il sortirait, et ordonna à une vieille femme de sa dépendance, demeurant dans le \oisiûn*^e, de le suivre de loin, et

2[\ CHAPITRE Xî.

de venir lui rendre compte de5 lieux où il s'arrêterait.

Hélas! quand une femme en tête a sa folie. Le vent, le feu, la grêle, el Torage et la pluie,

Rien ne l'arrête !......

(dit quelque part un de nos auteurs comiques. )

On vint lui rapporter que le jeune homme s'était rendu, après quelques tours sur les quais , à la promenade publique, dans un endroit assez isolé qu'on lui indiqua; que là il s'était assis sur le gazon , avait tiré un livre de sa poche, s'était mis à lire, et paraissait s'y être établi pour quelques heures.

Il était environ midi, M.""" de Sainvanne sortit de suite, et dirigea ses pas vers le lieu désigné, pour y surprendre son infidèle.

EXPLICATIONS 1>DISPEN'SABLT:S. 2$

Le propre des passions violentes est toujours d'entraîner ceux qui s'y livrent au-delà des bornes que prescrit la raison. Il est rare que l'on n'échoue pas par l'oflet même des moyens qu'on voulait employer pour réussir; c'est ce qui arriva à M."* de Sainvanne. Présumant trop dé l'idée de son ascendant sur le cœur du jeune homme, elle crut qu'une scène de fureur l'inlimiderait, et arracherait de lui l'engagement désiré; son espérance fut trompée.

Dalbois, qui ne s'attendait point à être relancé jusque dans le lieu solitaire où il s'était réfugié, son livre à la main, ne songeait guèros à sa lecture; ses esprits n'étaient

Tuu. II. a

s 6 CHAPITRE xr.

occupés que de sa jolie voisine. Il combinait, il arrangeait dans sa tête les moyens par lesquels il pourrait amener ses parens à souscrire à ses désirs. Il entrait bientôt dans sa \ingt-troisieme année; il se trouvait lui-même encore un peu jeune pour s'engager dans un état aussi grave que le mariage. 11 avait l'esprit trop juste pour croire que son père, si judicieux, quoique bon et indulgent, voulût se prêter de suite à cette fantaisie. Il sentait la nécessité de donner à sa mère le temps d'ap-précier et mieux connaître la jeune personne qu'il voulait lui donner pour fille.

Depuis quelque temps il était question d'un voyage que ses parens

EXPLICATIONS INDISPE^SAHLES. Hj.

youlaiout lui faire entreprendre dans le pays même où ils avaicat fait une si brillante fortune, et où ils avaient joué un si grand rôle : ils y avaient conservé un grand nombre d'amis. M. Daibois pt re ne pouvait, ni ne voulait y relourner ; mais gon fils, que Ton a'avait connu qu'enfant, et qTii ne pourrait y faire aucune sensation, set art, ils en étaient sûrs, bien reou de leurs anciennes connaissances, de leurs anciens obligés, et réuissirait probablement à rccouvr^cT certains objets qu'ils avaient laissés eu arrière. Le jeune bonimc avait la désir également de revoir encore une fois les lieux uu il avait pasîid une si heureuse enfance.

Il se fixa donc à l'idée de consacrer sa vie à l'aimable Adélaïde, d'engager son cœur par l'abandon entier du sien , de lui laisser une promesse formelle qui lui donnât toute sécurité sur sa foi, et d'en obtenir également une qui la liât, en cas qu'an lui offrît d'antres partis; puis d'employer une année ou deux au voyage en question , et de revenir ensuite se mettre en possession du plus précieux trésor que puisse désirer un homme dans ce monde : une femme aimable, douce, modeste, vertueuse, pleine de talens et de grâces.

Il osait se flatter, sans qu'on put l'accuser de fatuité, d'avoir attiré l'attention de la jeune personne.

EXPIICATIONS INDISPENSABLES. 29

<Jiioiqu'ils no se fussent vus que cinq ou six fois, leurs yeux s'étaient entendus. Il régnait un accord parfait dans leurs goûts, dans leurs sentimens. Enfin , tout lui présageait un succès assuré, et son imaginalion satisfaite ne lui présentait rien au-dessus de son sort. Il n'ignorait pas que sa fortune était infiniment supérieure à ccllede M.''"*de Latour; mais cette considération, loin de l'attiédir, était un bonheur de plus pour lui. Quel plaisir, en eflfet, de pouvoir enrichir ce qu'on aime! il ne craignait pas là-dessus la moindre opposition du côté de ses parens; ils s'étaient expliqués vingt fois sur l'inutilité d'une grosse dot de la part d'une femme, lorsque le mari

00 CHAPITRE TLT.

était riche. Enfin, il croyait avofr aperçu dans les regards de sa mère une complaisance secrète, un air d'intérêt et d'aniirîc pour la douce Adélaïde, qui charmait son cœur timide et l'encourageait dans son projet.

Plein d'espoir donc, il résolut de s'ouvrir à ses chers parens ce jour même; de combiner avec eux la aaianière dont on s'y prendrait pour demander à M. de Latour la main de sa fille, dans les délais convenables; et de fixer de suite l'époque de son voyage, afin qu'il pût être de retour le plus tôt possible auprès de l'aimable future dont il attendait ie bonheur de sa vie.

L'embarras était de savoir commeni

r.\Pr.ICATIONS TNDTSP^.NSABLCS. JI

il so conduirait avcr iNI."" cîc Sainvanne. Il en avait assez vu pour <:oiTi prendre quVllcnVbandonnerait pas si facilement la place. Le cœur honnête vi l)on de ce jeune homme ne pouvait admettre aucun procédé trop dur, tiop affligeant pour la ^feuve; dont la tendresse au fond le touchait , quoiqu'il soupçonnât bien que ôa fortune y fut pour quelque chose; il cherchait en hii-mcinô quel moyen il pourrait emplovcr J)Our conjurer l'or^^e auquel il ne ç'akcntlait que trop. Une lettre rai'^nnée , sentimentale , tendre même, ma^s décisive et irrévocable', iuî pat-ut la meilleure iiiesùre à prendre; il en arrangeait déjà ïtî I>îan et' les expressions dans èa tcle,

lorsqu'il vit arriver de loin la terrible dame.

Un spectre sortant déterre, Toeil menaçant, ne l'aurait pas plus effrayé, plus déconcerté : il se leva sur-le-champ et voulut fuir; mais il avait été aperçu, il n'y avait pas moyen. Composant donc son maintien et sa figure, il alla au-devant d'elle et l'aborda de l'air le moins embarrassé qu'il put. Heureusement pour lui , des promeneurs circulaient à gauche et à droite; le beau temps avait attiré du monde, et le respect public commandait la circonspection , en dépit de l'arrivante , qui se mordait les lèvres d'impatience et d'humeur.

« La commission de M»""* votre mère

EXPLICATIONS INDISPENSABIKS. 0>>

w est sans doute faite, lui cîit-cllc w ironiquement ? Quel niiséral)le "» subterfuge ! Ah! M. Dalhois, est-ce » envers moi que vous deviezen user?

y> ^Iaisparlonsscnsémcnt,etneportez » pas le poignard dans le cœur d'une V femme qui vous a trop fait voir » combien elle vous aime. Qu'est-il » arrivé depuis hier, que votre àmc » paraissait si bien d'accord avec la » mienne? Vous m'aviez promis de » venir aujourd'hui; nous aurions » fixé le temps et les conditions de » notre bonheur mutuel; vous auriez » eu des gages assurés du sort char- » mant que ma tendresse vous pré- » pare. Cher Dalbois, ajouta-t-elle, » revenez avec moi; rentrons à la » maison , et qu'un douiL accord

-ii nous fasse oublier ce moment dé » cruelle incertitude, w En disant cela , elle glissait doucement son bras sous le sien , et l'entraînait.

Pris comme un lièvre au gîte , et doux comme un agneau, il se laissait conduire, cherchant à se rassurer, et ruminant en lui-même quelque moyen de se tirer d'embarras. 11 n'osait lui dire la vérité toute entière; il voulait l'amener tout doucement à renoncer à un plan , de l'exécution duquel sa volonté seule, aurait-il dit, ne le rendait pas maître, Il entamait déjà cette matière difficile , et parlait des vues de ses parens, tout-à-fait opposées à un établissement pour lui dans ce pays; mais, peu adroit à mentir, ih'embarrassait,

EXPLICATIONS INDISPENSABLES. j5

îl s'enferrait de lui-njcrne, et ne donnait que plus l>t^iu jeu aux ar.'juniens de la matrone.

Le hasard les fit se rencontrer nez à nez avec une parente assez éloignée de la famille de Latour.

C'était une de ces vieilles désœuvrées , comme il y eu a tant en province, dont l'unique passe-temps est d'être à l'affût de toutes les nouvelles, de tous les caquets; de commenter, de broder sur le tout , et d'être le fléau de tout ce qui les approche. Curieuse à l'exccs, on ne se défaisait pas d'elle aisément, quand elle vous avait entrepris. C'était un événement pour celte femme, que la rencontre de M."* deSainvannc avec le jeune étranger. La brusquer, la

56 CHAPITRE xr.

quitter, feindre d'avoir des afFaires, n'était pas prudent avec une langue de cette espèce; force fut donc à M.""" de Sain vanne de faire bonne contenance , de se prêter à quelques tours d'allées , et de la dépayser le mieux possible.

Pendant ce temps, Dalbois , qui n'était point fâcbé de la rencontre, eut tout le loisir nécessaire pour se remettre entièrement. Il se prêta même bientôt au babil de la nouvelle arrivée , fit l'aimable avec elle , et lui parut tout-à-fait complaisant.

Il gagna de cette manière une couple d'heures , qui parurent deux siècles à la veuve, sans qu'elle osât s'en plaindre, jusqu'à ce qu'enfin d'autres personnes étant survenues , qui

étaient de la connaissance de la première, on se mêla, on se divisa, et peu à peu l'on se sépara.

M.""" de Sainvanne renouvela ses instances pour revenir chez elle. Le jeune homme voyant bien , par tout le temps écoulé, qu'il ne pourrait y avoir lieu à longue conversation, ne résista plus. Pendant le cheniin, toutes les belles phrases furent encore mises en jeu, toutes les minauderies employées, et toujours pour en venir au but de la promesse de mariage. C'était là le refrain de la dame , son cheval de bataille , sa folie éternelle.

Le jeune homme, que cela n'amu sait guères, s'aventura jusqu'à dire qu'il aurait quelque scrupule de

56 CHAPITRE XT.

prendre un engagementaussisérieiiXy sans aAoir pressenti son père , auquel il devait trop de déférence pour rien, faire sans sa participation. Ces mots furent un coup de foudre pour la Sainvanne, qui, ne pouvant combattre ouvertement ce louaLle motif sans risquer de donner mauvaise opinion d'elle, imagina les argu mens les plus spécieux pour établir que, sans manquer à cette juste défej7 rence, un homme, dans sa majorité., comme il y était, pouvait prendre intérieurement un parti et s'y fixer, en procédant ensuite, par tous les moyens doux, à ramener les oppo-^ sans, s'il s'en trouvait.

Cette obstination , poussée trop loin, donna malgré lui un peu

d'hiinicur à Dalbois; ses répliquest s'en ressentirent. 11 ne voulut rien céder sur la convenance cl la ncccssité de prévenir ses parens. Mais en méine temps il fit la faute d'ajouter qu'il le ferait des le jcair même; espérant, dit -il par pure honnêteté , qu'il ne serait pas; éconduit, ^ ^ [

IVl.'"' de Sainvanne prenant la balle au bond, lai dicta en quelque sorte les termes dont il devait se servir.

Il devait annoncer une volonté.

déterminée, et un vit' désespoir si l'on n'y accédait pas.

A ce conseil un peu brusque et hors de saison , il tergiversa un peu ; il mit en avant, au contraire, la, souiuission, la nécessité do uc pas;

4o CHAPITRE XI.

troubler la paix de la maison par une sorte de révolte. Enfin , il ne savait plus que dire, el commençait à balbutier vaguement, lorsqu'ils arrivèrent chez M. de Latour.

Ils ignoraient l'un et l'autre l'événement du départ de Julien. La bonne, qui leur ouvrit la porte de la rue, et qui était fort occupée, disparut de suite sans leur en rien dire; ils entrèrent machinalement dans le salon, vu que l'heure de dîner était arrivée, et que Dalbois ne pouvait s'arrêter plus long-temps.

Seulement le frotteur, qui parut pour prendre quelque chose sur la cheminée, dit à M.""' de Sainvanne qu'elle ne s'impatientât pas si la table n'était pas encore mise ; mais

EXPLICATIONS INDISPEXSAnLy.S. 4*

qu'elle dînerait seule sans doute avce les cnfans, parce qu'une afTaire indispensable avait obligé IM. de Latour de partir subitement pour une tournée dans les environs, qui durerait trois à quatre jours.

C'est alors que la pétulante veuve, exaspérée par les dernières observations de Dalbois, perdit véritablement la carte, et se livra, sans nulle prudence, à un niouveruent violent, qui acheva d'éloigner d'elle le eteur du jeune voisin. A cette sommation bizarre et impérieuse de parler à son père, à cette exclamation plus extraordinaire encore d'être traité en ennemi, si! ne lui rendait une réponse catégorique avant le r( tour de M. de Latour, il ne ri'pondit rien,

4 2 CHAPÎTRE XT.

parce qu'au moment même M.^"' Adélaïde entrait dans le salon. Il s'aperçut à merveille qu'elle avait parfaitement entendu le propos. Il se contenta, ainsi que nous l'avons dit plus haut, de faire un salut respectueux, mais froid, à la tante, et de prolonger le regard le plus tendre sur i aimable nièce , qui , toute effrayée, confuse et incertaine de ce qui se passait, gagna, sans rien dire, son appartement.

La veuve, qui alla promener sa colère et sa honte (puisqu'il faut le dire) dans le jardin, eut le temps de s'y morfondre. Personne n'avait envie dediner; les principaux acteurs manquaient. Enfin, il Hillut bien l'aller trouver, pour lui apprendre

txrLiCATio>;s indispensadlf.s. 4"^ ce qui (liait (irrivé. Adélaïde, ne voulant jKis descendre, députa la bonne Jacqueline auprès de la tante, qui, déjà atlérée de sa propre déconvenue, pensa se trouver mal sérieusement à celte nouvelle; car clleaimait Julien, et comptait nu^me un peu sur lui pour le succès de ses ])rojets. Dans son allliclion, elle se retira dans sa chambre, et se eouclia.

/i4 CHAPITRE XII.

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