AVENTUBES DE DEUX PARISIENNES
répété, si long et sd aimant, que rien ne peut rendre le supplice effroyable qu'elle endurait.
Là foule avait suivi la charrette, pérorant, s'animant, recueillant sur son passage de nouveaux curieux, qui discutadent à leur tour.
La Bussiëre, qui avait disparu depuis qu'on avait dépassé la rue de Fourcy, revint en grossière carmagnole, en culottes dénouées et sans gilet, tète nue et les cheveux pendants. Il dit quelques mots à Paul et au nègre.
On arrivait au milieu du faubouig. Les tourbillons de vent s'étaient apaisés. La pluie recommençait à tomber à gouttes larges mais peu pressées encore.
— Camarades 1 s'écria Paul en s'approchant du groupe des Sectionnsdres qui marchaient haletants en troupe irrégulière, au lieu de garder leur poste en serre-file autour de chaque voiture, du diable si on ne peut pas respirer un peu ! Voilà la pluie qui va tomber. C'est bon pour des scélérats d'aristocrates. Mais quand nous nous arrêterions un peu pour souffler et âffler à l'abri. Allons, c'est moi qui paye chopine. Que les braves me suivent! Anglais qui s'en dédit !
— Tonnerre ! s'écria le forgeron à la voix de stentor, voilà les ai^ousins partis. Du diable si je ne dis pas mon avis. Il parait qu'on se bat à la Convention. Robespierre dit que les conventionnels sont des traîtres. La Convention dit que Robespierre est un traître. Eh bien ! au nom de qui ces gens-là ont-ils été condamnés I Au nom de Robespierre et de la Convention.
Pour lors, si ce sont des traîtres, ceux-là sont innocents. Comprenez-vous?
Le peuple comprit, quoique l'argument fût peu conforme aux règles de la scholas tique. Mais il y avait quelque chose de saisissant dans l'idée, et c'était ceci : Les principes révolutionnaires, au nom desquels on assassine tant de gens, ne sont peut-être pas, comme on l'a dit jusqu'ici, infaillibles, puisque les gens qui les représentent s'accusent réciproquement d'être des misérables.
— Alors, c'est'moi qui le dis, conclut le forgeron après un moment d'hésitation, eh bien I s'il y en a dans les charrettes qui sont innocents qu'ils profitent de l'absence des gendarmes. Voilà.
— Nous en aller, répliqua avec un redoublement de colère l'aristocrate de la rue MoufFetard, tu nous la bâilles belle, toi. On nous repincera dans une heure. Est-ce que tu crois que c'est vivre, ça, voyons, forgeron. Toujours des espionnages, des trahisons, des dénonciations, ne pas pouvoir lever le nez en l'air, ni souffler le mot, ni fredonner ce qui vient en mémoire; ne pas pouvoir dire une farce après boire sous peine d'être déclaré traître, ne pas oser fumer sa pipe en terre parce que si la fumée va à droite au lieu d'aller à gauche, on vous dénoncera comme ayant des signaux contre-révolutionnaires. Si tu peux vivre, toi, forgeron, tu as de la chance. Et pourtant, moi, je suis un vainqueur de la Bastille.
Moi, s'écria la vieille duchesse de théâtre, je ne veux pas partir sans mon époux, c'est un volage.
M. de Brillon avait fait un geste pour s'élancer, un regard effaré de son vieux compagnon le retint.
En entendant le forgeron, Emilie avait bondi en avant avec fureur. Requainetses trois compagnons l'avaient suivie.
— Vous l'entendez, citoyens, s'écria le vidangeur. Cet infâme aristocrate a dévoilé le fond de sa pensée. Quand nous devons tous des bénédictions à la République pour les bienfaits dont elle couvre le sol de la France entière et les vrais sans-culottes en particulier, n'avez-vous pas entendu ses propos contre-révolutionnaires. Et toi, forgeron, tu me fais l'effet et je te dénonce comme tendant à l'avilissement des autorités constituées, et je t'arrête.
La foule s'écarta, tant elle avait pris l'habitude d'obéir servilement à tout ordre tyrannique et de trembler devant toute menace révolutionnaire. Mais le forgeron n'était pas facile à intimider.
— Ah ! tu m'accuses, toi I tu m'arrêtes, toi I et qui es-tu, toi?
— Commissaire de la section du Bonnet-Rouge.
— Ah ! ah I citoyens du faubourg de Gloire, vous l'entendez, voilà le Bonnet-Rouge qui veut donner une leçon à la glorieuse section des Quinze-Vingts, la mère de la République ! Attends, attends. . .
— Citoyens, s'écria La Bussière en s'avançant, saisissez-le,lui et ses comparons. Tu as saisi le joint, citoyen forgeron. Le génie de la patrie t'a éclairé. Ce sont des scélérats qui ont formé le plan liberticide de tyranniser toutes les sections deParis comme ils ont terrorisé laleur.
Requain et Piget et les deux gardiens de scellés essayèrent de protester. Mais quelques jeunes gens que La Bussière avait amenés à sa suite de chez Mareux, sautèrent sur les Bonnets-Rouges. Le peuple voyant que la force était de ce côté, se joignit à eux. On bouscula violemment les quatre Sectionnaires et on les força au silence, tandis que La Bussière continuait :
— Écoutez-moi, braves citoyens de la première Section de la République, et jugez. Regardez ces deux jeunes gens-là.
— Deux tourtereaux, jolis comme les amours, s'écria la vieille marchande au cœur tendre.
— Oui, n'est-ce pas? Eh bieni le jeime citoyen savez-vous qui c'est? C'est le héros de l'armée du Nord, celui que nos braves frères des armées ont envoyé, comme le bravé des braves, pour rendre compte à la Convention de la prise d'Ypres. Vous l'avez vu, il y a quinze jours, à la Convention.
— C'est vrai, je le reconnais, cria le citoyen qui . connaissait tout le monde.
— Vous le voyez condamné. Devinez pourquoi?
Simplement parce qu'il n'a pas voulu épouser une femme qu'il méprisait.
Un cri d'horreur sortit de toutes les bouches féminines.
— Ou , c'est celle-ci, qui est avec lui sur la charrette, qu'il aimait. On lui a offert cent fois la vie, s'il voulait renoncer à elle. « Les républicains sont des hommes libres, a-t-il répondu. Ils préfèrent la mort à
l'esclavage et au mensonge. » Alors, qu'ont fait ces infâmes scélérats de Bonnets-Rouges que vous tenez là? Ah! ne craignez pas de les cribler de coups de pied. Le jeune est un vidangeur qui s'est enrichi à piller les suspects, caressez-lui le nez à coups de poing, là, fort bien. Il voulait épouser cette jeune fille qui a préféré, bien naturellement, le héros de l'armée du Nord. Le scélérat l'a menacée de faire arrêter le vénérable auteur de ses jours et elle-même. « Les républicaines, a-t-elle répondu, ne craignent pas la mort, pour défendre leur vertu. Je donnerai ma vie pour prouver! la sincérité des citoyennes Montagnardes. »
Les femmes applaudirent avec frérésie :
— C'est ça I ça y est I oui, c'est du bon çal
— Eh bien ! les monstres ont exécuté leurs menaces. Ce vil vidangeur aidé par ce vieux sournois, qui est un notatre banqueroutier, tapez hardiment dessus, a fait arrêter le père de la jetme fille, le vertueux Dubois-Joli, juge de paix du Bonnet-Rouge, dont vous connaissez tous le civisme et la sensibilité. Et ils ont fait condamner ces deux jeunes époux.
— Ce sont des scélérats, cria la foule. Délivrons ces braves républicains. Coupons leurs liens.
— Non, non, ils ont été jugés par le tribunal, il faut qu'ils soient exécutés.
— A mort les tyrans ! sauvons l'ionocence persécutée.
— Prenons garde. Le Comité de Salut Public fera raser le faubourg, comme on a rasé Ville- Afiranchie.
La foule, bien qu'émue et penchant du côté des « jeunes époux, » hésitait pourtant.
— Attention, garde à vous, cria un gamin, voilà une troupe de cavalerie qui arrive rue Antoine. Il n'est que temps de filer.
On se retourna. Quelques cavaliers arrivaient, en effet, bride abattue. La foule s'écarta des charrettes.
— Domingo, dit La Bussière, vite à la besogne ou il sera trop tard.
Le nègre sauta sur la charrette, en criant :
— Le ci-devant noir, sauvé d'esclavage par les blancs, sauvera à son tour tous les blancs persécutés, par reconnaissance pour la Liberté.
Et saisissant, de ses mains d'hercule, Bernard, il le passa par-dessus la voiture. Quelques bras le reçurent, puis lise que le ^ègre souleva de la même manière. On les mit tous deux sur pied. Entraînés par leurs trois sauveurs, ils coururent jusqu'à la porte du théâtre de Mareux, derrière laquelle ils disparurent.
Les Sectionnaires s'agitaient désespérément. Emilie et la vieille Merluchon hurlaient de fureur. Les cavaliers arrivaient en criant :
— Aux armes I aux armes ! on égoi^e les représentants du peuple.
— C'est le général Hanriot et ses aides de camp, cria la multitude, qui se désagrégea de plus en plus.
C'était bien lui, en effet, furieux, ivre de vin et de chaleur. Il tomba à coups de plat de sabre sur les gendarmes qui sortaient du cabaret :
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— Youlez-vous bien, canailles, reprendre votre chemin, vous dépêcher de faire saigner tous ces cochons-là et revenir vous battre pour la patrie en danger. Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a ? Pourquoi cet attroupement, quand vous devriez être tous en armes dans vos sections ? On a sauvé, dis-tu, toi gamin, un aristocrate mâle et une femelle. Bah ! kôsse-les. Les Barrières sont fermées ; on les retrouvera demain. D'ailleurs, s'il en manque deux, saisissez les premiers venus. Tenez, prenez-moi ça, je la reconnais à sa toilette, pour une aristocrate et encore ça, j'ai l'œil de la Liberté, les muscadins ne sauraient me tromper.
Il démgnait Emilie et Requain, que le peuple jeta dans la charrette avec autant d'entrain qu'il venait d'en mettre à sauver Bernard et lise.
— Prenez garde à vous, général Hanriot ! s'éGria Emilie, je suis la fille du représentant Crassus.
— Toi I alors ça change. Ulrich, dit le général à un de ses aides de camp, prends-moi la donzelle sur le pommeau de ta selle. Je la garde comme otage ; malheur à elle si son auteur ne marche pas droit. Et toi?
Requain, épouvanté, hébété, presque évanoui, ne répondait rien,
— Citoyen général, dit Piget, nous sommes, lui et moi, des commissaires du Comité Révolutionnaire de la section du Bonnet-Rouge, comme aussi le citoyen qui a été t'avertir.
— Ah I bon, voilà une recommandation, triple
gueux. Je Taî fait jeter à Teau^ ton envoyé, pour son insolence. Comment, canailles, c^est ici que vous êtes, quand vous devriez être an sein de vos Sections à enflammer le zèle pour la Commune qui va sauver la patrie. Ah 1 je vais vous en donner, moi, des promenades. Toi, vieux sournois, tu vas nous suivre, attaché à la bride de mon cheval» et tu seras pendu, si ta Section est tiède. Toi, espèce de muscadin manqué, tu vas courir jui^qu'à la rue de Sèvres, msds là, comme un cerf ; et tu vas nous ramener place de Grève le bataillon de ta Section. Tiens, afin que je te reconnaisse à l'occasion, je vais te marquer.
Il lança à Requain un coup de sabre qui lui déchira la joue et lui enleva le bout du nez. Puis, entraînant le malheureux Piget, il reprit le chemin de la place de Grève, en hurlant :
— Aux armes, aux armes, mes frères 1 Les coquins, les scélérats triomphent.
C'était le contraire qui arrivait ; c'était la Révolution qui s'arrêtait. Mais notre histoire va finir.
Le lendemain, 10 thermidor, Charles La Bussière ^t voir Lise. Il la regarda un instant fixement. De grosses larmes roulèrent dans ses yeux. Puis, im vs^ue sourire éclaira son riant visage.
— Rossignolet, dit-il, je vois clair. Tu m'as pris en haine parce qu'à force de hanter cet infâme Comité je sentais mauvais. J'avais pris l'air du bureau : l'hypocrisie, la ruse, la bassesse. Adieu ! Je donne mon consentement au mariage.
îl partit et toirt brusquement revint.
— Veux-tu venir un instant encore t'asseoir à côté de moi sous le grand cerisier et me chanter doucement quelqu'une de tes vieilles chansons?
Il se mit à fredonner lui-même :
Rossignol s*est envolée, Au château d'Amour s'en va.
Mais la porte était fermée ; Parla fenêtre elle entra.
— Bonjour Tune, bonjjur Tautre, Bonjour la belF que voilà.
Votre ami m*envoy vous dire Que toujours vous aimera.
— J'en ai bien oublié d'autres, J'oublierai bien celui-là.
Puis il se sauva en criant :
— Au revoir !
Bernard-Emile épousa Lise, comme on pense. Il mourut pair de France, — mais non pas sous le nom de La Raison, — à la fin de la Restauration. Paul Crassus avait été tué à l'attaque des lignes de Torrès- Vedras. Le représentant Crassus prit la part que Ton sait aux continuelles révoltes du Jacobinisme qui signalèrent la fin du règne de la Convention.
Emilie était devenue folle.
Le bon Domingo n'eut pas de repos jusqu'à ce que La Bussière l'eût autorisé à aller enseigner les Droits de l'Homme aux nègres du Sénégal. On le mangea.
Piget mourut fort riche. Requaîn, après avoir sauvé à grand'peine la moitié de son nez, retomba dans son métier. Ballière disparut, après avoir porté la tête de F^ud dans les rues de Paris ; on assure qu'il épousa la vieille Merluchon, laquelle l'avait aidé dans cette œuvre civique.
Madelon et Margoton achevèrent doucement leur vie en discutant sur l'éducation des enfants.
Le vertueux Dubois resta près d'un an en prison. On avait découvert, dans les papiers de Robespierre, de nombreuses lettres du juge de paix, lettres si bassement adulatrices qu'on le tint pour un Robespierriste. Si bien qu'après avoir été mis en geôle à titre de modéré, il y demeura à titre de cannibale. Il fallut les journées de prairial an III et les grands services que le colonel La Raison rendit alors à la Convention, pour ouvrir les portes de la Conciergerie. Le vénérable père de la Révolution y avait été traité doucement : Lise avait acheté son geôlier.
Quand il arriva à son jardinet, à la fin de prairial, escorté par sa fille et le fiancé de celle-ci, par La Bussière et par Paul, il leva les mains au ciel.
— Mes amis, dit-il, et vous, mes enfants, car pour récompenser votre inaltérable attachement à la Révolution, ô fils chéri de Mars, je vous donne cette jeune ^vierge conservée par moi, comme le dit le poète, qui cache sous la grâce la haine des tyrans, — qui, à ces traits, ne reconnaîtrait pas Catulle? — ut /los in septis secretus nascitur hortisj oui, mes amis, voici le moment venu de lever nos bras vers la voûte céleste
pour chanter les vertus de la Démocratie. Un homme moins bien doué d'énergie que moi et d'une foi moins robuste en la Liberté eût tremblé. Je vous prends à témoin que je suis resté impassible et que j'ai toujours considéré mon emprisonnement comme une plaisanterie. pure Révolution, ô peuple infaillible, ô Patrie généreuse, tu t'es dit : « Je vais faire le 9 thermidor et le 1*' prairial pour sauver le sensible et vertueux Dubois-Joli. Tu l'as fait, tu l'as sauvé. Je n'ai jamais douté de toi. J'ai tenu tête au Tribunal Révolutionnaire momentanément égaré ; et il n'a pas osé me condamner. »
Il mourut dans un âge très avancé, à la fin de la Restauration, en maudissant la Congrégation, et en criant : « Vive la République ! »