LIVRE XIV
tâcha de le consoler , l'exhorta à apaiser les dieux par des mœurs pures et par une grande patience dans ses maux. Comme il avait appris que le roi avait ôté à Protésilas tous ses biens injustement acquis, il lui promit deux choses, qu'il exécuta fidèlement dans la suite : l'une fut de prendre soin de sa femme et de ses enfans^ qui étaient demeurés à Salente dans une affreuse pauvreté , exposés à l'indignation publique ; l'autre était d'envoyer à Protésilas^ dans cette lie éloignée , quelque secours d'argent pour adoucir sa misère.
Cependant les voiles s'enflent d'un vent favorable. Hégésippe , impatient , se hâte de faire partir Philoclés. Protésilas les voit embarquer : ses yeux demeurent attachés et immobiles sur le rivage; ils suivent le vaisseau qui fend les ondes, et que le vent éloigne toujours. Lors même qu'il ne peut plus le voû*, il en repeint encore l'image dans son esprit. Enfin , troublé , furieux, livré à son désespoir, il s'arrache les cheveux , se roule sur le sable , reproche aux dieux leur rigueur, appelle en vain à son secours la cruelle mort, qui, sourde à ses prières, ne daigne le délivrer de tant de maux , et qu'il n'a pas le courage de se donner lui-même.
Cependant le vaisseau , favorisé de Neptune et des vents, arriva bientôt à Salente. On vint dire au roi qu'il entrait déjà dans le port : aussitôt il courut au devant de Philoclèsavec Mentor; il l'embrassa tendrement , lui témoigna un sensible regret de Tavoir persécuté avec tant d'injustice. Cet aveu , bien loin de paraître une faiblesse dans un roi^ fut regardé par tous les Salentins comme Teffort d'une grande àme , qui s'élève au-dessus de ses propres fautes^ en les avouant avec courage pour les réparer. Tout le monde pleurait de joie de revoir l'homme de bien qui avait toujours aimé le peuple , et d'entendre le roi parler avec tant de sagesse et de bonté. ,
Philoclès, avec un air respectueux et modeste^ recevait les caresses du roi^ et avait impatience de se dérober aux acclamations du peuple ; il suivit le roi au palais. Bientôt Mentor et lui furent dans la même confiance que s'ils avaient passé leur vie ensemble, quoiqu'ils ne . se fussent jamais vus; c'est que les dieux, qui ont refusé aux méchans des yeux pour connaître les bous, ont donné aux bons de quoi se connaître les uns les autres. Ceux qui ont le goût de la vertu ne peuvent être ensemble sans être unis par la vertu qu'ils aiment.
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Bientôt Philoclèsdemanda au roi de se retirer^ auprès de Salente, dans une solitude, où il continua à vivre pauvrement comme il avait vécu à Samos. Le roi allait avec Mentor le voir presque tous les jours dans son désert. C'est là qu'on examinait les moyens d'affermir les lois, et de donner une forme solide au gouvernement pour le bonheur public.
Les deux principales choses qu'on exaiAkia furent l'éducation des enfans , et la manière de vivre pendant la paix.
Pour les enfans, Mentor disait :. Ils appartiennent moins à leurs parens qu'à la république; ils sont les enfans du peuple, ils en sont l'espérance et la force ; il n'est pas temps de les corriger quand ils se sont corrompus.
C'est peu que de les exclure des emplois , lorsqu'on voit qu'ils s'en sont rendus indignes ; il vaut bien mieux prévenir le mal que d'être réduit à le punir. Le roi, ajoutait-il, qui est le père de tout son peuple , est encore plus particulièrement le père de toute la jeunesse ^ qui est la fleur de toute la nation. C'est dans la fleur qu'il faut préparer les fruits : que le roi ne dédaigne donc pas de veiller et de faire veiller sur l'éducation qu'on donne aux enfans ;
qu'il tienne ferme pour faire observer les lois de Minos , qui ordonnent qu'on élève les enfans dans le mépris de la douleur et de la mort; qu'on mette l'honneur à fuir les délices et les' richesses; que l'injustice, le mensonge, l'ingra- ' titude et la moUesse^ passent pour des vices infirmes; qu'on leur apprenne, di^^ leur tendre enfance, à chanter les louanges des héros qui ont été aimés des dieux , qui ont fait des actions généreuses pour leur patrie, et qui ont fait éclater leur courage dans les combats; que le charme de la musique saisisse leurs âmes pour rendre leurs mœurs douces et pures ; qu'ils apprennent à être tendres pour leurs amis, fidèles à leurs alliés, équitables pour tous les hommes, même pour leurs plus cruels ennemis ; qu'ils craignent moins la mort et les tourmens que le moindre reproche de leurs consciences. & , de bonne heure, on remplit les enfans de ces grandes maximes , et qu'on les fasse entrer dans leur cœur par la douceur du chant , il y en aura peu qui ne s'enflamment de l'amour de la gloire et de la vertu.
Mentor ajoutait qu'il était capital d'établir des écoles publiques pour accoutumer la jeunesse aux plus rudes exercices du corps, et