‹ Aventures de TélémaqueChapitre 96 sur 158 · LIVRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE XIX

la raison humaine , pour récompenser se$' rertus.

Télëmaque dit à Arcésius : Je reconnais^ à mon père, Sésostris^ ce sage roi d'Egypte , que j'y ai vu il nV a pas long-temps.

Le voilà, répondit Arcésius; et tu vois, par son exemple, combien les dieux sont magnifiques à récompenser les bons rois : mais il faut que tu saches que toute cette félicité n'est rien en comparaison de celle qui lui était destinée, si une trop grande prospérité ne lui eût fait bublior les régies de la modération et de la justice. La passion de rabaisser l'orgueil et l'insolence des Tyriens l'engagea à prendre leur ville. Cette conquête lui donna le désir d'en faire d'autres : il se laissa séduire par la vaine gloire des conquérans; il subjugua, ou, pour mieux dire, il ravagea toute l'Asie. A son retour en Egypte , il trouva que son frère s'était emparé de la royauté, et avait altéré, par un gouvernement injuste, les meilleures lois du pays. Ainsi ses grandes conquêtes ne servirent qu'à tr-oubler son royaume. Mais ce qui le rendit plus inexcusable, c'est quil fut enivré de sa propre gloire : il fit atteler à un char les plus superbes d'entre les rois qu'il avait vaincus. Dans la suite, il reconnut sa faute, et

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eut honte d'avoir été si inhumain. Tel fut le fruit de ses victoires. Voilà ce que les couquérans font contre leurs états et contre eux-mêmes^ en voulant usurper ceux de leurs voisins. Voilà ce qui fit déchoir un roi d'ailleurs si juste et si bien&isant ; et c'est ce qui diminue la gloire que les dieux lui avaient préparée.

Ne vois-tu pas cet autre, mon fils, dont la blessure parait si éclatante? c'est un roi de Carie, nommé Dioclides^ qui se dévoua pour son peuple dans une bataille , parce que l'oracle avait dit que , dans la guerre des Cariens et des Lyciens, la nation dont le roi périrait serait victorieuse.

Considère cet autre ; c'est un sage législateur^ qui, ayant donné à sa nation des lois propres à les rendre bons et heureux , leur fit jurer qu'ils ne violeraient aucune de ces lois pendant son absence; après quoi il partit, s'exila lui-même de sa patrie , et mourut pauvre dans une terre étrangère, pour obliger son peuple, par ce ser^ ment^ à garder à jamais des lois si utiles.

Cet autre , que tu vois, est Eunésyme, roi des Pyliens,et un des ancêtres du sage J>}estor. Dans une pesie qui ravageait fa terre, et qui couvrait de nouvelles ombres les bords de l'Achéron , il

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demanda aux dieux d'apaiser leur colère^ en payant parsa mort pour tantde milliersd'hommes innocens. Les dieux l'exaucèrent, et lui firent trouver ici la vraie royauté, dont toutes celles de la terre ne sont que de vaines ombres.

Ce vieillard^ que tu vois couronné de fleurs, est le fameux Bélus; il régna en Egypte, et il épousa Anchinoé, fille du dieu Nilus, qui cache la source de ses eaux , et qui enrichit les terres qu'il arrose par ses inondations. Il eut deux fils ; Danaûs, dont tu sais l'histoire; et Égyptus, qui donna son nom à ce beau royaume, Bélus se croyait plus riche par l'abondance où il mettait son peuple^ et par l'amour de ses sujets pour lui, que par tous les tributs qu'il aurait pu leur imposer. Ces hommes, que tu crois morts, vivent, mon fils; et c'est la vie qu'on traîne misérablement sur la terre qui n'est qu'une mort : les noms seulement sont changés. Plaise aux dieux de te rendre assez bon pour mériter cette vie heureuse, que rien ne peut plus finir ni troubler ! Hâte-toi , il est temps d'aller chercher ton père. Avant que de le trouver, hélas! que tu verras répandre de sang! Mais quelle gloire t'attend dans les campagnes de l'Hespérie ! Souviens-toi des conseils du sage Mentor : pourvu

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que tu les suives^ ton nom sera grand parmi tous les peuples et dans tous les siècles.

U dit; et aussitôt il conduisit Télémaque vers la porte d'ivoire , par où l'on peut sortir du ténébreux empire de Pluton. Télémaque, les larmes aux yeux, le quitta sans pouvoir l'embrasser ; et , sortant de ces sombres lieux , il retourna en diligence vera le camp des alliés, après avoir rejoint , sur le chemin , les deux jeunes Cretois qui l'avaient accompagné jusques auprès de la caverne, et qui n'espéraient plus de le revoir.

FIN DU LIVRE DlX-^NEUVliM£,

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