‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 115 sur 228 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

répondit Idoménée, est-ce, mon cher Mentor, que vous ignorez la faiblesse et rembarras des princes? Quand ils sont une fois livrés à des hommes corrompus et hardis qui ont l'art de se rendre nécessaires , ils ne peuvent plus espérer aucune liberté. Ceux qu'ils méprisent le plus sont ceux ([u'ils traitent le mieux et qu'ils comblent de bienfaits. J'avais horreur de Protésilas, et Je lui laissais toute l'au-* toritc. Étrange illusion ! Je me savais bon gré de le connaître, et Je n'avais pas la fprce de reprendre l'autorité que Je lui avais abandonnée. D'ailleurs , Je le trouvais commode , complaisant, industrieux pour flatter mes passions, ardent pour mes intérêts. Enfin J'avais une raison pour m'excuser en moi-même de ma faiblesse , c'est que Je ne connaissais point de véritable vertu : faute d'avoir su choisir des gens de bien qui conduisissent mes affaires, 'Je croyais qu'il n'y en avait point sur la terre , et que la probité était un beau fantôme. Qu'importe , disais-Je , de faire un grand éciatpour sortir des mains d'unhomme corrompu, et pour tomber dans celles de quelque autre qui ne sera ni plus désintéressé ni plus sincère que lui? Cependant l'armée navale commandée par Polymène revint. Je ne songeai plus à la conquête de l'île de Garpathie; et Protésilas ne put dissimuler si profondément, que Je ne découvrisse combien il était affligé de savoir que Philoclès était en sûreté dans Samos.

Mentor interrompit encore Idoménée, pour lui demander s'il avait continué, après une si noire trahison , à confier toutes ses affaires à Protésilas. J'étais, lui répondit Idoménée, trop ennemi des affaires, et trop inappliqué, pour pouvoir me tirer de ses mains : il aurait fallu renverser l'ordre que J'avais établi , pour ma commodité , et instruire un nouvel homme; c'est <se que Je n'eus jamais la force

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d'entreprendre. J'aimai mieax fermer les yeux pour ne pas voir les artifices de Protésilas. Je me consolais sealement en faisant entendre à certaines personnes de confiance que je n'ignorais pas sa mauvaie foi. Ainsi je m'imaginais n'être trompé qu'à demi , puisque je savais que j'étais trompé. Je faisais même de temps en temps sentir à Protésilas que je supportais son joug avec impatience. Je prenais souvent plaisir à le contredire , à blâmer publiquement quelque chose qu'il avait fait, à décider contre son sentiment; mais, comme il connaissait ma hauteur et ma paresse, il ne s'embarrassait point de tous mes chagrins. Il revenait opiniâtrement à la charge; il usait tantôt de manières pressantes, tantôt de souplesse et d'insinuation : surtout quand il s^apercevait que j'étais peiné contre lui, Il redoublait ses soins pour me fournir de nouveaux amusements propres à m'amollir, ou pour m'embarquer dans quelque affaire où il eût occasion de se rendre nécessaire, et de faire valoir son zèle pour ma réputation.

Quoique je fusse en garde contre lui , cette manière de flatter mes passions m'entraînait toujours : il savait mes secrets; il me soulageait dans mes embarras; il faisait trembler tout le monde par mon autorité. Enfin je ne pus me résoudre à le perdre. Mais, en le maintenant dans sa place , je mis tous les gens de bien hors d'état de me représenter mes véritables intérêts. Depuis ce moment , on n'entendit plus dans mes conseils aucune parole libre ; la vérité s'éloigna de moi ; l'erreur, qui prépare la chute des rois , me punit d'avoir sacrifié Philoclès à la cruelle ambition de Protésilas : ceux mêmes qui avaient le plus de zèle pour l'État et pour ma personne se crurent dispensés de me détromper, après un si terrible exemple. Moi-même, mon cher Mentor, je craignais que la vérité ne perçât le nuage ,

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