LIVRE XII
Troie. Mais enfin la modération de Télémaque vainquit tous les ressentiments de Philoctète; ii ne put se défendre d'aimer eette vertu douce et modeste. Il prenait souvent Télémaque, et lui disait : Mon fils ( car je ne crains plus de vous nommer ainsi ) , votre père et moi, je Tavoue, nous avons été longtemps ennemis Tun de l'autre: j'avoue même qu'après que nous eûmes fait tomber la superbe ville de Troie , mon cœur n'était point encore apaisé ; et , quand je vous ai vu, J'ai senti de la peine à aimer la vertu dans le fils d'Ulysse. Je me le suis souvent reproché. Mais enfin la vertu, quand elle est douce, simple, ingénue et modeste, surmonte tout. Ensuite Pliiloctète s'engagea insensiblement à lui raconter ce qui avait allumé dans son cœur tant de haine contre Ulysse.
Il faut y dit-il y reprendre mon histoire de plus haut. Je suivais partout le grand Hercule, qui a délivré la terre de tant de monstres, et devant qui les autres héros n'étaient que comme sont les faibles roseaux auprès d'un grand chêne , ou comme les moindres oiseaux en présence de l'aigle. Ses malheurs et les miens vinrent d'une passion qui cause tous les désastres les plus affreux ; c'est l'amour. Hercule, qui avait vaincu tant de monstres, ne pouvait vaincre cette passion honteuse ; et le cruel enfant Cupidon se jouait de lui. Il ne pouvait se ressouvenir sans rougir de honte qu'il avait autrefois oublié sa gloire jusqu'à filer auprès d'Oraphale , reine de Lydie , comme le plus lâche et le plus efféminé de tous les hommes ; tant il avait été entraîné par un amour aveugle! Cent fois il m'a avoué que cet endroit de sa vie avait terni sa vertu, et presque effacé la gloire de tous ses travaux.
Cependant, 6 dieux! telle est la faiblesse et l'inconstance des hommes , ils se promettent tout d'eux-mêmes , et ne
résistent à rien. Hélas ! le grand Hercule retomba dans les pièges de T Amour qu'il avait si souvent détesté; il aima Déjanire. Trop heureux s'il eût été constant dans cette passion pour une femme qui fut son épouse! Mais bientôt la jeunesse d'Iote, sur le visage de laquelle les grâces étaient peintes , ravit son cœur. Déjanire brûla de jalousie ; elle se ressouvint de cette fatale tunique que le centaure Nessas lui avait laissée , en mourant , comme un moyen assuré de réveiller l'amour d'Hercule toutes les fois qu'il paraîtrait la négliger pour en aimer quelque autre. Cette tunique, pleine du sang venimeux du centaure, renfermait le poison des flèches dont ce monstre avait été percé. Vous savez que les flèches d'Hercule, qui tua ce perflde centaure, avaient été trempées dans le sang de l'hydre de Lerne , et que ce sang empoisonnait ces flèches , en sorte que toutes les blessures qu'elles faisaient étaient incurables.
Hercule, s'étant revêtu de cette tunique , sentit bientôt le feu dévorant qui se glissait jusque dans la moelle de ses os : il poussait des cris horribles , dont le mont Œta résonnait, et faisait retentir toutes les profondes vallées ; la mer même en paraissait émue : les taureaux les plus furieux , qui auraientmugidans leurscombats, n'auraient pas fait un bruit aussi affreux. Le malheureux Lichas , qui lui avait apporté de la part de Déjanire cette tunique, ayant osé s'approcher de lui , Hercule , dans le transport de sa douleur, le prit , le fit pirouetter comme un frondeur fiedt , avec sa fronde, tourner la pierre qu'il veut jeter loin de lui. Ainsi Lichas, lancé du haut de la montagne par la puissante main d'Hercule , tombait dans les flots de la mer, où il fut changé tout à coup en un rocher qui garde encore la figure humaine , et qui étant toujours battu par les vagues irritées , épouvante de loin les sages pilotes.