‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 133 sur 228 · LIVRE XU · texte numérisé non relu

LIVRE XU

lenteur je me traînais ; les cris perçants et douloureux dont Je faisais retentir les échos de tout ce rivage attendrirent son oœur.

0 étranger ! lui dis-je d'assez loin , quel malheur t*a conduit dans cette île inhabitée? je reconnais Thabit grec, cet habit qui m'est encore si cher. Oh ! qu'il me tarde d'entendre ta voix, et de trouver sur tes lèvres cette langue que j'ai apprise dès l'enfance, et que Je ne puis plus parler à personne depuis si longtemps dans cette solitude I Ne sois point effrayé de voir un homme si malheureux ; tu dois en avoir pitié.

A peine Néoptolème m'eut dit, Je suis Grec, que je* m'écriai : O douce parole , après tant d'années de silence et de douleur sans consolation! O mon ûlsl quel malheur, quelle tempête , ou plutôt quel vent favorable t'a conduit ici pour finir mes maux? Il me répondit : Je suis de Ttle de Scyros , j'y retourne ; on dit que je suis fils d'Achille : tu sais tout.

Des paroles si courtes ne contentaient pas ma curiosité ; je lui dis : 0 fils d'un père que j*ai tant aimé ! cher nourrisson de Lycomède, comment viens-tu donc ici? d*où viens- tu? Il me répondit qu'il venait du siège de Troie. Tu n'étais pas, lui dis-je, de la première expédition. Et toi, me dit-il 9 en étais-tu? Alors je lui répondis : Tu ne connais, je le vois bien , ni le nom de Philoctète, ni ses malheurs. Hélas I infortuné que je suisi mes persécuteurs mMnsultent dans ma misère : la Grèce ignore ce que je souffre; ma douleur augmente. Les Atrides m'ont mis en cet état ; que les dieux le leur rendent I

Ensuite je lui racontai de quelle manière les Grecs m'avaient abandonné. Aussitôt qu'il eut écouté mes plaintes, il me fit les siemies. Apres la mort d'Achille , me dit-il...

274 TËLÉMAQUË.

D*abord je l'interrompis, en lui disant : Quoi 1 Achille est mort ! Pardonne-moi , mon fils , si je trouble ton rédt par les larmes que je dois à ton père. Néoptolème me répondit : Vous me consolez en m'interrompant ; qu'il m'est doux de voir Philoctète pleurer mon père !

Néoptolème, reprenant son discours, me dit: Après la mort d'Achille, Ulysse et Phénix me vinrent chercher, assurant qu'on ne pouvait sans moi renverser la ville de Troie. Ils n'eurent aucune peine à m'emmener ; car la douleur de la mort d'Adiille, et le désir d'hériter de sa gloire dans cette célèbre guerre, m'engageaient assez à les suivre. J'arrive à Sigée; l'armée s'assemble autour de moi : chacun jure qu'il revoit Achille ; mais , hélas 1 il n'était plus. Jeime et sans expérience , je croyais pouvoir tout espérer de ceux qui me donnaient tant de louanges. D'abord je demande aux Atrides les armes de mon père; ils me répondent cruellement : Tu auras le reste de ce qui lui appartenait; mais pour ses armes, elles sont destinées à Ulysse. Aussitôt je me trouble, je pleure, je m'emporte; mais Ulysse, sans s'émouvoir, me disait : Jeune homme, tu n'étais pas avec nous dans les périls de ce long siège ; tu n'as pas mérité de telles armes , et tu parles déjà trop fièrement ; jamais tu ne les auras. Dépouillé injustement par Ulysse, je m'en retourne dans l'ile de Scyros , moins indigné contre Ulysse que contre les Atrides. Que quiconque est leur ennemi puisse être l'ami des dieux I 0 Philoctète , j'ai tout dit.

Alors je demandai à Néoptolème comment Ajax Télamonien n'avait pas empêché cette injustice. Il est mort, me répondit-il. Il est mort ! m'écriai-je; et Ulysse ne meurt point 1 au contraire , il fleurit dans l'armée I Ensuite je lui demandai des nouvelles d' Antiloque , fils du sage Nestor, et de Patroelc, si chéri par Achille. Ils sont raiorts aussi , me

Page 1