‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 157 sur 228 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

revoit son cher fils qu*elle avait cm mort ; et cette Joie , qui échappe bientôt à la mère, ne s*enfait jamais du cœur de ces hommes; jamais elle ne languit un instant ; elle est toujours nouvelle pour eux : ils ont le transport de Tivresse, sans en avoir le trouble et l'aveuglement.

Ils s'entretiennent ensemble de ce qu'ils voient et de cequ*ils goûtent : ils foulent à leurs pieds les molles délices et les vaines grandeurs de leur ancienne condition qu'ils déplorent ; ils repassent avec plaisir ces tristes mais courtes années où ils ont eu besoin de combattre contre euxmêmes et contre le torrent des hommes corrompus , pour devenir bons ; ils admirent le secours des dieux qui les ont conduits, comme par la main, à la vertu, au travers de tant de périls. Je ne sais quoi de divin coule sans cesse au travers de leurs cœurs, comme un torrent de la divinité même qui s'unit à eux ; ils voient , ils goûtent ; ils sont heureux , et sentent qu'ils le seront toujours. Ils chantent tous ensemble les louanges des dieux, et ils ne font tous ensemble qu'une seule voix , une seulée pensée, un seul cœur : une même félicité fait comme im flux et reflux dans

ces âmes unies.

Dans ce ravissement divin , les siècles coulent plus rapidement que les heures parmi les mortels ; et cependant mille et mille siècles écoulés n'ôtent rien à leur félicité toujours nouvelle et toujours entière. Ils régnent tous ensemble, non sur des trônes que la main des hommes peut renverser, mais en eux-mêmes, avec une puissance immuable ; car ils n'ont plus besoin d'être redoutables par une puissance empruntée d'un peuple vil et misérable. Us ne portent plus ces vams diadèmes dont Téclat cache tant de craintes et de noirs soucis : les dieux mêmes les ont couronnés de

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leurs propres mains y avec des oouroniies que rien ne peut flétrir.

Télémaque, qui cherchait son père» et qui avait craint de le trouver dans 6es hesax lieux , fut si saisi de ce goût de paix et de félicité , qu'il eût voulu y trouver Ulysse y et qu'il s'affligeait d'être contraint luirmème de retourner ensuite dans la société des mortels. C'est ici , disait-il , que la véritable vie se trouve , et la nôtre n'est qu'une mort. Mais ce qui l'étonnait était d'avoir vu tant de rois punis dans le Tartare, et d'en voir si peu dans les Champs-Elysées. Il comprit qu'il y a peu de rois assez fermes et assez courageux pour résister à leur ph>pre puissauce, et pour rejeter la flatterie de tant de gens qui excitent toutes leurs passions. Ainsi, les bons rois sont trèsrares ; et la plupart sont si méchants , que les dieux ne seraient pas justes , si, après avoir souffert qu'ils aient abusé de leur puissance pendant la vie, ils ne les punissai^t après leur mort.

Télémaque, ne voyant point son père Ulysse parmi tous ces rois , chercha du moins des yeux le divin Laërte , soh grand-père. Pendant qu'il le cherchait inutilement, un vieillard vénérable et plein de majesté s'avança vers lui. Sa vieillesse ne ressemblait point à celle des hommes que le poids des années accable sur la terre ; on voyait seulement qu'il avait été vieux avant sa mort : c'était un mâange de toutce quelavidllesse adegrave, avec toutes les grâces de la jeunesse ; car ces grâces renaissait m^e dans les vieillards les plus caducs, au moment ou ils sont introduits dans les Champs-Elysées. Cet homme s'avançait avec empressement, et r^aiîlait Télémaque avec complaisance, comme une personne qui lui était fort chère.

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