‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 166 sur 228 · LIVRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE XV

qu'ils étaient bons amis; mais Acante, profondément dissimulé et intrépide, se défendait avec tant d'art, qu'on ne pouvait le convaincre, ni découvrir le fond de la conjuration.

Plusieurs des rois furent d'avis quil fallait, dans le doute y sacrifier Acante à la sûreté publique. Il faut, disaient-ils, le faire mourir; la vie d'un seul homme n'est rien quand il s'agit d'assurer celle de tant de rois. Qu'importe qu'un innocent périsse , quand il s'agit de conserver ceux qui représentent les dieux au milieu des hommes ?

Quelle maxime inhumaine! quelle politique barbare! répondait Télémaque. Quoi t vous êtes si prodigues du sai^ humain , ^ vous qui êtes établis les pasteurs des hommes , et qui ne commandez sur eux que pour les conserver, comme un pasteur conserve son troupeau I Vous êtes donc les loups cruels , et non pas les pasteurs ; du moins vous n'êtes pasteurs que pour tondre et pour écorcher le troupeau , au lieu de le conduire dans les pâturages. Selon vous, on est coupable dès qu'on est accusé; un soupçon mérite la mort; les inoocents sont à la merci des envieux et des calomniateurs : à mesure que la défiance tyrannique croîtra dans vos cœurs, il faudra aussi vous égorger plus de victimes.

Télémaque disait ces paroles avec une autorité et une véhémence qui entraînait les cœurs, et qui couvrai^de honte les auteurs d'un si lâche conseil. Ensuite, se radoucissant, il leur dit : Pour moi, je n'aime pas assez la vie pour vouloir vivre à ce prix ; j'aime mieux qu' Acante soit méchant, que si je l'étais; et qu'il m'arrache la vie par une trahison, que si je le faisais périr injustement, dans le doute. Mais écoutez, 6 vous qui, étant établis rois, c'cst-à-direjuges des peuples, devez savoir juger les hom-«

mes avec justice, pradence et modération , laissez^-moi interroger Acante en votre présence.

Aussitôt il interroge cet homme sur son commerce avec Arlon ; il le presse sur une infinité de circonstances ; il fait semblant , plusieurs fois , de le renvoyer à Adraste comme un transfuge digne d'être puni, pour observer s'il aurait peur d*étre ainsi renvoyé, ou non ; mais le visage et la voix d' Acante demeurèrent tranquilles : et Télémaque en conclut qu' Acante pouvait n*étre pas innocent. Enfin, ne pouvant tirer la vérité du fond de son cœur, il lui dit : Donnez-moi votre anneau , je veux l'envoyer à Adraste. A cette demande de son anneau , Acante pâlit et fut embarrassé. Télémaque, dont les yeux étaient toujours attachés sur lui , Taperçut ; il prit cet anneau. Je m'en vais , lui dit-il , renvoyer à Adraste par les mains d'un Lucaniea nommé Polytrope, que vous connaissez, et qui paraîtra y aller secrètement de votre part. Si nous pouvons découvrir par cette voie votre intelligence avec Adraste , on vous fera périr impitoyablement par les tourments les plus cruels : si au contraire , vous avouez dès à présent votre faute , on vous la pardonnera , et on se contentera de vous envoyer dans une île de la mer, où vous ne manquerez de rien. Alors Acante avoua tout ; et Télémaque obtint des rois qu'on lui donnerait la vie, parce qu'il la lui avait promise. On l'envoya dans une des lies Échinades , où il vécut en paix.

Peu de temps après, un Daunlen d'une naissance obscure , mais d'un esprit violent et hardi , nommé Dioscore , vint la nuit dans le camp des alliés leur offrir d'cgoi^r dans sa tente le roi Adraste. Il le pouvait, car on est maître de la vie des autres quand on ne compte plus pour rien la sienne. Cet homme ne respirait que la vengeance,

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