‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 168 sur 228 · LIVRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE XV

Goenrs; tout cède à celui que Minerve conduit invisibleroeit par la main. Son action n'avait rien d'impétueux ni de précipité; il était doux, tranquille, patient, toujours prêt à écouter les autres et à profiter de leurs conseils; mais actif, prévoyant, attentif aux besoins les plus éloignés, arrangeant toutes choses à propos, ne s'embarrassant de rien , et n'embarrassant point les autres ; excusant les fautes , réparant les mécomptes , prévenant les difficultés, ne demandant jamais rien de trop à personne, inspirant partout la liberté et la confiance. Donnailril un ordre , c'était dans les termes les plus simples et les plus clairs. Il le répétait, pour mieux instruire celui qui devait l'exécuter; il voyait dans ses yeux s'il l'avait bien compris; il lui faisait ensuite expliquer familièrement comment il avait compris ses paroles , et le principal but de son entre^ prise. Quand il avait ainsi éprouvé le bon sens de celui qu'il envoyait , et qu'il Tavait fait entrer dans ses vues , il ne le faisait partir qu'après lui avoir donné quelque marque d'estimé et de confiance pour l'encourager. Ainsi , tous ceux qu'il envoyait étaient pleins d'ardeur pour lui plaire et pour réussir : mais ils n'étaient point gênés par la crainte (ju'il leur imputerait les mauvais succès, car il excusait toutes les fautes qui ne venaient point de mauvaise volonté.

L'horizon paraissait rouge et enflammé par les premiers rayons du soleil , la mer était pleine dès feux du jour naissant. Toute la côte était couverte d'hommes, d'armes , de chevaux , et de chariots en mouvement : c'était un bruit confus, semblable à celui des flots en courroux, quand Neptune excite , au fond de âes abîmes, les noires tempêtes. Ainsi Mars commençait par le bruit des armes et par l'appareil frémissant de la guerre, à semer la rage dans tous

les cœurs. La campagne était j^eine de piques hérissées, semblables aux épis qui couvrent les sillons fertiles dans ie temps des moissons. Déjà s'élevait un nuage de poussière qui dérobait peu à peu aux yeux des hommes la terre et le ciel. La confusion, Thorreur, le carnage, Timpitoyable mort, s'avançaient.

A peine les premiers traits étaient jetés, que Télémaque, levant les yeux et les mains vers le ciel, prononça ces paroles : 0 Jupiter, père des dieux ^ des hommes , vous voyez de notre cdté la justice et la paix, que nous n^avons point eu honte de chercher. C'est à regret que nous combattons; nous voudrions épargner le sang des hommes ; nous ne haïssons point cet ennemi même, quoiqu'il soit cruel, perfide et sacrilège. Voyez, et décidez entre lui et nous : s'il faut mourir, nos vies sont dans vos mains : s'il faut délivrer THespérie et abattre le tyran, ce sera votre puissance et la sagesse de Minerve, votre fille, qui nous donnera la victoire; la gloire vous en sera due. C'est vous qui, la balance en main, réglez le sort des combats : nous combattons pour vous; et, puisque vous êtes juste, Adraste est plus votre ennemi que le nôtre. Si votre cause est victorieuse , avant la fin du jour le sang d'une hécatombe entière ruissellera sur vos autels.

Il dit, et à l'instant il poussa ses coursiers fougueux et écumants dans les rangs les plus pressés des ennemis. Il rencontra d'abord Périandre , Locrien, couvert d'une peau de lion qu'il avait tué dans la Cilicie, pendant qu'il y avait voyagé : il était armé, comme Hercule» d'une massue énorme ; sa taille et sa force le rendaient semblable aux géants. Dès qu'il vit Télémaque, il méprisa sa jeunesse et la beauté de son visage. C'est bien à toi, dit-il , ^une efféminé, à nous disputer la gloire des combats!

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