‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 170 sur 228 · LIVRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE XV

Télémaque, de quelque manière que ce pût être. S'il leût rencontré dans ce commencement du combat, sans doute ces trente hommes, environnant le char de Télémaque, pendant qu*Adraste l'aurait attaqué de front, n'auraient eu aucune peine à le tuer : mais Minerve les fit égarer. '

Adraste crut voir et entendre Télémaque dans un ' endroit de la plaine enfoncé au pied d'une colline , où il y avait une foule de combattants ; il court, il vole , il veut se rassasier de sang : mais au lieu de Télémaque , il aperçoit le vieux Nestor qui, d'une main tremblante, jetait au hasard quelques traits inutiles. Adraste, dans sa fureur, veut le percer ; mais une troupe de Pyliens se Jeta autour de Nestor. Alors une nuée de traits obscurcit Tair et couvrit tous les combattants; on n'entendait que les cris plaintifs des mourants, et le bruit des armes de ceux qui tombaient dans la mêlée ; la terre gémissait sous un monceau de morts ; des ruisseaux de sang coulaient de toutes parts. Belloueet Mars, avec les Furies infernales, vêtues de robes toutes dégouttantes de sang, repaissaient leurs yeux cruels de ce spectacle , et renouvelaient sans cesse la rage dans les cœurs. Ces divinités ennemies des hommes repoussaient loin des deux partis la Pitié généreuse, la Valeur modérée , la douce Humanité. Ce n'était plus , dans cet amas confus d'hommes acharnés les uns sur les autres, que massacre, vengeance, désespoir, et fureur brutale ; la sage et invincible Pallas elle-même l'ayant vu , frémit , et recula d'horreur.

Cependant Philoctète , marchant à pas lents, et tenant dans ses mains les flèches d'Hercule, se hâtait d'aller au secours de Nestor. Adraste, n'ayant pu atteindra le divin vieillard, avait lancé ses traits sur plusieurs Pylicus,

36r TÉLEMAQUE.

auxquels il avait fait mordre la poudre. Déjà il avait abattu Gtésilas, si léger à la course qu*à peine il imprimait la trace de ses pas dans le sable y et qu*il devançait en son pays les pi us rapides flots de FEurotas et d*Àlpbée. A ses pieds étaient tombés Ëutypbron, plus beau qu*Hylas, aussi ardent chasseur qu*Hippolyte ^ Ptérélas , qui avait suivi- Nestor au siège de Troie , et qu'Achille même avait aimé à cause de son courage et de sa force ; Aristogiton , qui, s'était baigné , disait-on, dans les ondes du fleuve Achéloiis , avait reçu secrètement de ce dieu la vertu de prendre toutes sortes déformes. En effet, il était si souple et si prompt dans tous ses mouvements, qu'il échappait aux mains les plus fortes : mais Adraste , d'un coup de lance , le rendit immobile , et son âme s'enfuit d'abord avec son sang.

Nestor, qui voyait tomber ses plus vaillants capitaines sous la main du cruel Adraste , comme les épis dorés, pendant la moisson , tombent sous la faux tranchante d'uninfatîgable moissonneur, oubliait le danger où il exposait inutilement sa vieillesse. Sa sagesse l'avait quitté ; il ne songeait plus qu'à suivre des yeux Pisistrate son flis , qui , de son côté , soutenait avec ardeur le combat , pour éloigner le péril de son père. Mais le moment fatal était venu où Pisistrate devait faire sentir à Nestor combien on est souvent malheureux d'avoir trop vécu.

Pisistrate porta un coup de lance si violent contre Adraste , que le Baunien devait succomber : mais il l*évita ; et pendant que Pisistrate, ébranlé du faux coup qu'il avait donné, ramenait sa lance , Adraste le perça d'un javelot au milieu du ventre. Ses entrailles commencèrent d'abord à sortir avec un ruisseau de sang ; son teint se flétrit comme une fleur que la main d'une Nymphe a cueillie

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