XXIV. Le Rossignol et la Fauvette
Sur les bords toujours verts du fleuve Alphée , il y a un bocage sacré , où trois Naïades répandent à grand bruit leurs eaux claires , et arrosent les fleurs naissantes : les Grâces y vont souvent se baigner. Les arbres de ce bocage ne sont jamais agités par les vents , qui les respectent ; ils sont seule* ment caressés par le souffle des doux zéphyrs. Les Nymphes et les Faunes y font la nuit des danses au son de la flûte de , Pan. Le soleil ne saurait percer de ses rayons l'ombre épaisse que forment les rameaux entrelacés de ce bocage. Le silaice, l'obscurité et la délicieuse fraîcheur y régnent le jour comme la nuit. Sous ce feuillage , on entend Philomèle qui chante d'une voix plaintive et mélodieuse ses anciens malheurs , dont elle n'est pas encore consolée. Une jeune fauvette , au contraire , y chante ses plaisirs , et elle annonce le printemps a tous les bei^ers d'alentour. Philomèle même est jalouse des chansons tendres de sa compagne. Un jour, elles aperçurent un jeune berger qu'elles n'avaient point encore vu dans ces
bois ; il leur parut gracieux , noble , aimant les Muses et Tharmonie : elles crurent que c'était Apollon , tel qu'il fut autrefois cbez le roi Admète , ou du moins quelque jeune héros du sang de ce dieu. Les deux oiseaux , inspirés par les Muses , commencèrent aussitôt à chanter ainsi :
« Quel est donc ce berger, ou ce dieu inconnu , qui vient a orner notre bocage? Il est sensible à nos chansons ; il aime « la poésie ; elle adoucira son cœur, et le r^dra aussi aimable « qu'il est fier. »
Alors Philomèle continua seule :
« Que ce jeune héros croisse en vertu , comme une fleur « que le printemps fait édore ! qu'il aime les doux jeux de « l'esprit! que les grâces soient sur ses lèvres ! que la sagesse « de Minerve règne dans son cœur! »
La fauvette lui répondit :
« Qu'il égale Orphée par les charmes de sa voix, et Hercule K par ses hauts faits ! qu'il porte dans son cœur l'audace d' A- « chiUe, sans en avoir la férocité! Qu'il soit bon, qu'il soit « sage, bienfaisant, tendre pour les hommes , et aimé d'eux ! « Que les Muses fassent naître en lui toutes les vertus ! »
Puis les deux oiseaux inspirés reprirent ensemble :
« Il aime nos douces chansons ; elles entrent dans son « cœur, comme la rosée tombe sur nos gazons brûlés par « le soleil. Que les dieux le modèrent, et le rendent toujours « fortuné ! qu'il tienne en sa main la corne d'abondance ! que « l'âge d'or revienne par lui ! que la sagesse se répande de « son cœur sur tous les mortels ! et que les fleurs naissent « sous ses pas ! »
Pendant qu'elles chantèrent, les zéphyrs retinrent leurs haleines ; toutes les fleurs du bocage s'épanouirent ; les ruisseaux formés par les trois fontaines suspendirent leur cours ; les Satyres et les Faunes , pour mieux écouter , dressaient leurs oreilles aiguës ; Écho redisait ces belles paroles à tous les rochers d'alentour ; et toutes les Dryades sortirent du sein des arbres
verts , pour admirer celui que Philomèle et sa compagne vouaient de chanter.