‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 225 sur 228 · XXX. Les Abeilles · texte numérisé non relu

XXX. Les Abeilles

Un jeune prince , au retour des zéphyrs , lorsque toute la nature se ranime, se promenait dans un jardin délicieux ; il entendit un grand bruit^ et aperçut une ruche d'abeilles. Il s'approche de ce spectacle, qui était nouveau pour lui; il vit avec étonnement l'ordre, le soin et le travail de cette petite république. Les cellules commençaient à se former, et à prendre une figure régulière. Une partie des abeilles les remplissaient de leur doux nectar : les autres apportaient des fleurs qu'elles avaient choisies entre toutes les richesses du printemps. L'oisivité et la paressé étaient bannies de ce petit État :.

d<M FABLES.

tout y était en mouvement , mai» sans confusion et sans trouble. Les plus considérables d'entre les abeilles conduisaient les autres « qui obéissaient sans murmure et sans jalousie oontre celles qui étaient au-dessus d'elles. Pendant que le jeune prince admirait cet objet qu'il ne connaissait pas encore , une abeille que toutes les autres reconnaissaient pour leur reine, s'approcha de lui, et lui dit : La vue de nos ouvrages et de notre conduite vous réjouit; mais elle doit encore plus vous instruire. Nous ne souffrons point chez nous le désordre ni la licence; on n'est considérable parmi nous que par son travail, et par les talents qui peuvent être utiles à notre république. Le mérite est la seule voie qui élève au]L premières places. Nous ne nous occupons nuit et jour qu'à des choses dont les hommes retirent toute l'utilité. Puissiezvous être un jour comme nous , et mettre dans le g^ire humain l'ordre que vous admirez chez nous! Vous travaillerez par là à son bonheur et au vôtre ; vous remplirez la tâche que le destin vous a imposée : car vous ne serez au-dessus des autres que pour les protéger, que pour écarter les maux qui les menacent^que pour leur procurer tous les biens qu'ils ont droit d'attendre d'un gouvernement vigilant et paternel.

XXXL Le mi et le Gange,

Un jour, deux fleuves , jaloux l'un de l'autte , se {Nrésoitènent à Neptune pour disputer le premier rang. Le dieu était sur un trône d'or, au milieu d'une grotte profonde. La voûte était de pierres ponces , mêlées de rocailles et de conques marines. Les eaux imm^ses venaient de tous côtés , et se suspendaient en voûte au-dessus de la tête du dieu. Là , paraissaient le vieux Nérée, ridé et courbé comme Saturne ; le grand Océan , père de tant de Nymphes ; Téthys, pleine de charmes ; Amphitriteavec lepetitPalémon;InoetMélicerte ; la foule des jeunes Néréides couronnées de fleurs. Protée même

y était aeeouni arec ses troupeaux marins , qui , de leurs vastes narines ouvertes, avalaient Tonde amère, pour la revorair oomme des fleuves rapides qui tombent des rochers escarpés. Toutes les petites fontaines transparentes , les ruisseaux bondissants et écumeux , les fleuves qui arrosent la terre , les mers qui Fenvironnent, venaient apporter le tribut de leurs eaux dans le sein immobile du souverain père des ondes. Les deux fleuves , dont l'un est le Nil et Tautre le Gange , s'avancent. Le Nil tenait dans sa main une palme , et le Gange ce roseau indien dont la moelle rend un sue si doux que Ton nomme sucre. Ils étaient couronnés de jonc. La vieillesse des deux était également majestueuse et vénérable. Leurs corps nerveux étaient d'une vigueur et d'une noblesse au-dessus de l'homme. Leur barbe, d'un vert bleuâtre , flottait jusqu'à leur ceinture. Leurs yeux étaient vifs et étincelants , malgré un séjour si humide. Leurs sourcils épais et mouillés tombaient sur leurs paupières. Ils traversent la foule des monstres marins; les troupeaux de Tritons folâtres sonnaient de la trompette avec leurs conques recourbées ; les dauphins s'élevaient au-dessus de l'onde qu'ils faisaient bouillonner par les mouvements de leurs queues , et ensuite se replongeaient dans l'eau avec un bruit ef&oyable , comme si les abîmes se fussent ouverts.

Le Nil parla le premier ainsi : O grand fils de Saturne , qui tenez le vaste empire des eaux , compatissez à ma douleur ; on m'enlève injustement la gloire dont je jouis depuis tant tle siècles; un nouveau fleuve, qui ne coule qu'en des pays barbares , ose me disputer le premier rang. Avez-vous oublié que la terre d'Egypte , fertilisée par mes eaux , fut l'asUe des dieux quand les géants voulurent escalader l'Olympe ? C'est moi qui donne à cette terre son prix ; c'est moi qui fais l'Egypte si délicieuse et si puissante. Mon cours est immense : je viens de ces climats brûlants dont les mortels n'osent approcher ; et quand Phaéton sur le char du Soleil embrasait les terres, pour l'empêcher de faire tarir mes

eaux , je cadiai; si bien ma tête superbe , qu'on n'a point encore pu, depuis ce temps-là, découvrir où est ma- source et mon origine. Au lieu que les débordements déréglés des autres fleuyes ravagent les campagiies, le mien, toujours régulier,, répand ràbondance 4ans ces heureuses terres d'Ég^pte,.qui sont plutôt un beau jardin qu'une campagne. Mes eaux dociles ,se partagent en autant de canaux qu'il plaît aux habitants pour arroser leurs terres et pour faciliter leur eommerce. Tous mes bords sont pleins de villes , et on en compte jusques à vingt mille dans la seule Egypte. Vous savez que mes catadioupes ou cataractes font une chute merveiUeuse de toutes mes eaux de certains rochers en bas, au-dessus des plaines d'Egypte. On dit même que le bruit de mes eaux , dan^ cette chute , rend sourds tous les habitants du pays. Sept bouches différentes apportent mes eaux dans votre empire; et le Delta qu'elles forment est la demeure, du plus sage, du plus savant, du mieux policé et du plus ancien peuple de l'univers; il compte beaucoup de milliers d'années dans son histoire, et dans la tradition de ses prêtres. J'ai donc pour moi la longueur de mou cours, l'ancienneté de mes peuples , les merveilles des dieux accomplies sur mes rivages, ia fertilité des terres par mes incmdations, la singularité de mon origine inconnue. Mais pourquoi raconter tous mes avantages contre un adversaire qui en a si peu? Il sort des terres sauvages et glacées des Scythes , se jette dans une mer qui n'a aucun commerce qu'avec des. barbares; ces pays ne sont célèbres que pour avoir été subjugués par Bacchus, suivi d'une troupe de femmes ivres et échevelées , dansant avec des thyrses en main. 11 n'a sur ses bords ni peuples polis et savants, ni villes magnifiques, ni monuments de la bienveillance des dieux : c'est un nouveau venu qui se vante sans preuve. O puissant dieu , qui commande».aux vagues et aux tempêtes , confondez sa témérité.

C'est la vôtre qu'il faut confondre, répliqua alors le Gange. Vous êtes, il est vrai , plus anciennement connu ; mais vous

u'existiez pas avant moi. Comme vous , je descends de hautes montagnes, je parcours de vastes pays , je reçois le tribut de beaucoup de rivières , je me rends par plusieurs bouchesdans le sein des mers , et je fertilise les plaines que j'inonde. Si je voulais , à votre exeinple , donner dans le merveilleux , je dirais , avec les Indiens , que je descends du ciel et que mes eaux bienfaisantes ne sont pas moins salutaires à Tâme qu'au corps. Mais ce n'est pas devant le dieu des fleuves et des mers qu'il faut se prévaloir de ces prétentions chimériques. Créé cependant quand le monde sortit du chaos, plusieurs écrivains me font naître dans le jardin de délices qui fut le séjour du premier homme. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que j'arrose encore plus de royaumes que vous ; c'est que je parcours des terres aussi riantes et aussi fécondes ; c'est que je roule cette poudre d'or si recherchée , et peut-^tre si funeste au bonheur des hommes; c'est qu'on trouve sur mes bords des perles, des diamants, et tout ce qui sert à l'ornement des temples et des mortels ; c'est qu'on voit sur mes rives des édifices superbes , et qu'on y célèbre -de longues et magnifiques fêtes. Les Indiens , comme les Égyptiens , ont aussi leurs antiquités, leurs métamorphoses, leurs fables; mais ce qu'ils ont plus qu'eux , ce sont d'illustres gymnosophlstes, des philosophes éclairés. Qui de vos prêtres si renommés pourriezvous comparer au fameux Pilpay? Il a enseigné aux princes les principes de la morale et l'art de gouverner avec justice et bonté. Ses apologues ingénieux ont rendu son nom immortel ! on les lit, mais on n'en profite guère dans les États que j'enrichis : et ce qui fait notre honte à tous les deux , c'est que nous ne voyons sur nos bords que des princes malheureux, parce qu'ils n'aiment que les plaisirs et une autorité sans bornes; c'est que nous ne voyons dans les plus belles contrées du monde que des peuples misérables , parce qu'ils sont presque tous esclaves , presque tous victimes des volontés arbitraires et de la cupidité insatiable des maîtres qui les gouvernent, ou plutôt qui les écrasent. A quoi me servent

donc et Fantiquité de inon origine, Fabondance de mes eaux . et tout le spectacle des merveiUes que j'of&e au navigateur? Je ne veux ni les honneurs ni la gloire de la préférence , tant 'que je ne contribuerai pas plus au bonheur de la multitude , tant que je ne servirai qu'à entretenir la mollesse ou Favidité / de quelques tyrans fastueux et inappliqués. Il n'y a rien de grand , rien d'estimable , que ce qiû est utile au genre humain.

Neptune et rassemblée des dieux marins applaudirent au discours du Gange> louèrent sa tendre compassion pour Fhuinanité vexée et souf&ante. Ils lui fir^t espérer que, d'une mtre partie du monde, il se transporterait dans FInde des nations policées et humaines, qui pourraient éclairer les princes sur leur vrai bonheur, et leur faire comprendre qu'il consiste prindpaleinent , comme il le croyait avec tant de vérité, à rendre heureux tous ceux qui dépendent d'eux , et à les gouverner avec sagesse et modération.

XXXn. Prière indiserège de Nélée, petit-fils de Nestor.

Entre tous les mortels qui avaient été aimés des dieux ^nul ne leur avait été plus cher que Nestor; ils avaient versé sur lui leurs dons les plus précieux > la sagesse , la profonde connaissance des hommes , une éloquence^douce et msinuante. Tous les Grecs Fécoutaient avec admiration ; et , dans une extrême Vieillesse , 11 avait un pouvoir absolu sur les cœurs et sur les esprits. Les dieux, avant la fin de ses jours , voulurent lui accorder encore une faveur, qui fut de voir naître un fils de Pisistrate. Quand il vint au monde , Nestor le prit sur ses genoux ; et , levant les yeux au ciel : O Pallas ! dit-il , vous avez comblé la mesure de vos bienfaits ; je n'ai plus rien à souhaiter sur la terre, sinon que vous remplissiez de votre esprit Fenfaut que vous m'avez foit voir. Vous ajouterez, j'en

FABLES. ÛOO

suis sûr, puissante déesse , cette faveur à toutes celles que j'ai reçues de vous. Je ne demande point de voir le temps où mes vœux seront exaucés , la terre m'a porté trop longtemps ; coupez , fille de Jupiter, le fil de mes jours. Ayant prononcé ces mots , Un doux sommeil se répand sur ses yeux , il fut uni avec celui de la mort ; et, sans effort , sans douleur, son âme quitta son corps glacé et presque anéanti par trois âges d'homme qu'il avait vécu.

Ce petit-fils de Nestor s'appelait Nélée. Nestor, à qui la mémoire de son père avait toujours été chère , voulut qu'il portât son nom. Quand Nélée fut sorti de l'enfance , il alla faire un sacrifice à Minerve dans un bois proche de la ville de Pylos , qui était consacré à cette déesse. Après que les victimes couronnées de fleurs eurent été égoi^ées , pendant que ceux qui l'avaient accompagne s'occupaient aux cérémonies qui suivaient l'immolation , que les uns coupaient du bois , que les autres faisaient sortir le feu des vemes des cailloux , qu'on écorchait les victimes , et qu'on les coupait en plusieurs morceaux , tous étant éloignés de l'autel , Nélée était demeuré auprès. Tout d'un coup il entendit la terre trembler, du creux des arbres sortaient d'affreux mugissements, l'autel paraissait en feu, et sur le haut des flammes parut une femme d'un air si majestueux et si vénérable, que Nélée en fut ébloui. Sa figure était au-dessus de la forme humaine , ses regards étaient plus perçants que les éclairs ; sa beauté n'avait rien de mou ni d'efféminé : elle était pleine de grâces , et marquait de la force et delà vigueur. Nélée , ressentant l'impression de la divmité , se prosterne à terre : tous ses membres se trouvent agités par un violent tremblement , son sang se glace dans ses veines , sa langue s'attache à son palais , et ne peut plus proférer aucune parole ; il demeure interdit , immobile, et presque sans vie. Alors Pallas lui rend la force •. qui l'avait abandonné. Ne craignez rien, lui dit cette déesse; je suis descendue du haut de rOlympe pour vous témoignei le même amour que j'ai fait ressentir à votre aïeul Nestor :

àiO FABLES.

je mets votre bonheur dans vos mains , j'exaucerai tous vos vœux; mais pensez attentivement à ce que vous me devez demander. Alors Nélée, revenu de son étonnement, etcharmé par la douceur des paroles de la déesse , sentit au dedans de lui la même assurance que s'il n'eût été que devant une personne mortelle. Il était à l'entrée de la jeunesse : dans cet âge où les plaisirs qu'on commence à ressentir occupent et entraînent l'âme tout entière, on n'a point encore connu l'amertume, suite inséparable des plaisirs ; on n'a point encore été instruit par l'expérience. 0 déesse ! s'écria-t-il , si je puis toujours goûter la douceur de la volupté , tous mes souhaits seront accomplis. L'air de la déesse était auparavant gai et ouvert ; à ces mots elle en prit un froid et sérieux : Tu ne comptes , lui dit-elle , que ce qui flatte les sens ; eh bien ! tu vas être rassasié des plaisirs que ton cœur désire. La déesse aussitôt disparut Nélée quitte l'autel , et reprend le chemin de Pylos. Il voit sous ses pas naître et éclore des fleurs d'une odeur si délicieuse, que les hommes n'avaient jamais ressenti un si précieux. parfum. Le pays s'embellit , et prend une forme qui charme les yeux de Nélée. La beauté des Grâces , compagnes de Vénus , se répand sur toutes les femmes qui paraissent devant lui. Tout ce qu'il boit devient nectar, tout ce qu'il mange devient ambroisie : son âme se trouve noyée dans un océan de plaisirs. La volupté s'empare du cœur de Nélée , il ne vit plus que pour elle ; il n'est plus occupé que d'un seul soin , qui est que les divertissements se succèdent toujours les uns aux autres , et qu'il n'y ait pas un seul moment où ses sens ne soient agréablement charmés. Plus il goûte les plaisirs, plus il les souhaite ardemment. Son esprit s'amollit , et perd toute sa vigueur ; les affaires lui deviennent un poids d'une pesanteur horrible; tout ce qui est sérieux lui donne un chagrin mortel. Il éloigne de ses yeux les sages conseillers qui avaient été formés par Nestor, et qui étaient regardés comme le plus précieux héritage que ce prince eût laissé à son petit-fils. La

raison, les remontrances utiles deviennent Tobjet de son aversion la plus vive, et il frémit si quelqu'un ouvre la bouche devant lui pour lui donner un sage conseil. Il fait bâtir un magnifique palais ou on ne voit luire que Tor, l'argent et le marbre, où tout est prodigué pour contenter les yeux et appeler le plaisir. Le fruit de tant de soias pour se satisfaire , c'est l'ennui , l'inquiétude. A peine a-t-il ce qu'il souhaite, qu'il s'en dégoûte : il faut qu'il change souvent de demeure , qu'il coure sans cesse de palais en palais, qu'il abatte et qu'il réédifie. Le beau , l'agréable , ne le touchent plus ; il lai faut du singulier, du bizarre, de l'extraordinaire : tout ce qui est naturel et simple lui -paraît insipide, et il tombe dans un tel engourdissement, qu'il ne vit plus , qu'il ne sent plus que par secousse , par soubresaut. Pylos , sa capitale , change de face. On y aimait le travail , on y honorait les dieux; la bonne fol régnait dans le commerce, tout y était dans l'ordre; et le peuple même trouvait , dans les occupations utiles qui se succédaient sans l'accabler, l'aisance et la paix. Un luxe ef&éné prend la place de la décence et des vraies richesses : tout y est prodigué aux vains agréments , aux commodités recherchées. Les maisons, les jardins, les édifices publics changent de forme; tout y devient singulier ; le grand, le majestueux , qui sont toujours simple, ont disparu. Mais ce qui est encore plus fâcheux , les habitants , «^ l'exemple de Nélée , n'aiment , n'estiment , ne recherchent eue la volupté : on la poursuit aux dépens de l'innocence et de la vertu ; on s'agite , on se tourmente pour saisir une ombre vaine et fugitive de bonheur, et l'on en perd le repos et la tranquillité ; personne n'est content , parce que l'on veut l'être trop , parc&qu'on ne sait rien souffrir ni rien attendre. L'agriculture et les autres arts utiles sont devenus presque avilissants : ce sont ceux que la mollesse a inventés qui sont en honneur, qui mènent à la richesse, et auxquels on prodigue les encouragements. Les trésors que Nestor et Pisistrate avaient amassés sont bientôt dissipés , les revenus de

rÉtat devieunent la proie de Tétourderie et de la cupidité. Ijb peuple murmure, les grands se plaignent, les sages seuis gardent quelque temps le silice ; ils parlent enfin , et leur voixrespectueusese fait entendre à Nélée. Ses yeux s'ouvrent, son cœur s'attendrit. Il a encore recours à Minerve : il se plaint à la déesse de sa facilité à exaucer ses vœux téméraires ; il la conjure de retirer ses dons perfides , il lui demande la sagesse et la justice. Que j'étais aveugle! s'écria-t41 : mais )e connais mon erreur, je déteste la faute que j'ai faite , je veux la réparer, et cherchar dans l'application à mes devoirs, dans le soin de soulager mon peuple , et dans Finnocencc et la pureté des mœurs , le repos et le bonheur que j'ai vainement cherchés dans les plaisirs des sens.

XXXin. Histoire d'Àlibée, Persan,

Schah-Àbbas , roi de l^erse, faisant un voyage, s'écarta de toute sa cour, pour passer dans la campagne sans y être connu, et pour y voir les peuples dans toute leur liberté naturelle. Il prît seulement avec lui un de ses courtisans. Je ne connais point, lui dit le roi, les véritables mœurs des hommes : tout ce qui nous aborde est déguisé; c'est l'art, et non pas la nature simple qui se montre à nous. Je veux étudier la vie rustique, et voir ce genre d'hommes qu'on méprise tant, quoiqu'ils soient le vrai soutien de toute la société humaine. Je suis las devoir des courtisans qui m'observent pour me surprendre en me flattant : il faut que j'aille voir des laboureurs et des bergers qui ne me connaissent pas. Il passa avec son confident, au milieu de plusieurs villages où l'on faisait des danses ; et il était ravi de trouver loin des cours des plaisirs tranquilles et sans dépense. U fit un repas dans une cabane; et comme il avait grand faim, après avoir marché plus qu'à l'ordinaire, les aliments grossiers qu'il y prit lui parurent plus agréables que tous les mets exquis de sa table. En passant dans

une prairie semée de fleurs, qui bordait un clair ruisseau, il aperçut un jeune berger qui jouait de la flûte à Tombre d'un grand ormeau, auprès de ses moutons paissants. Il Taborde, il Texamme; il lui trouve une physionomie agréable, un air simpleet ingénu, mais noble et gracieux. Les haillons dont le berger était couvert ne diminuaient point l'éclat de sa beauté. Le roi crut d'abord que c'était quelque personne de naissance illustre qui s'était déguisée : mais il apprit du berger que son père et sa mère étaient dans un village voisin , et que son nom était Alibée. A. mesure que le roi le questionnait, il admirait en lui un esprit ferme et raisonnable. Ses yeux étaient vi£s , et n'avaient rien d'ardent ni de farouche ; sa voix était douce, insmuante et propre à toucher : son visage n'avait rien de grossier; mais ce n'était pas une beauté molle et efféminée. Le berger, d'envuH)n seize ans, ne savait point qu'il fût tel qu'il paraissait aux autres : il croyait penser, parler, être Eut comme tous les autres bergers de son village; mais, sans éducation, il avait appris tout ce que la raison fait apprendre à ceux qui Técoutent. Le roi, l'ayant entretenu familièrement, en fut charmé : il sut de lui sur l'état des peuples tout oeque les rois n'apprennent jamais, d'une foule de flatteurs qui les environnent. De temps en temps il riait de la naïveté de cet enfant, qui ne ménageait rien dans ses réponses. C'était une grande nouveauté pour le roi, que d'entendre parler si naturellement : il fit signe au courtisan qui l'accompagnait de ne point découvrir qu'il était le roi , car il craignait qu' Alibée ne perdît en un moment toute sa liberté et toutes ses grâces, s'il venait à savoir devant qui il parlait. Je vois bien , disait le prince au coartisan , que la nature n'est pas moins belle dans les plus basses conditions que dans les plus hautes. Jamais enfant de roi n'a paru mieux né que oelui-d, qui garde les moutons. Je me trouverais trop heureux d'avoir un fils aussi beau, aussi sensé, aussi aimable. lime parait propre à tout; et si on a soin de l'instruire, oe sera assurément un jour un grand homme : je veux le faire élever au-

près de moi. Le roi emmena Alibée, qui fut bien surpris d'apprendre à qui il s*était rendu agréable. On lui fit apprendre à lire, à écrire, à chanter, et ensuite on lui donna des mattres pour les arts , et pour les sciences qui ornent l'esprit. D'abord il fut un peu ébloui de la cour; et son grand changement de fortune changea uh peu son cœur. Son âge et sa faveur, jointes ensemble , altérèrent un peu sa sagesse et sa modération. Au lieu de sa houlette, de sa flûte et de son habit de berger, il prit une robe de pourpre , brodée d'or, avec un turban couvert de pierreries. Sa beauté effaça tout ce que la cour avait de plus agréable. Il se rendit capable des affaires les plus sérieuses , et mérita la confiance de son maître , qui , connaissant le goût exquis d'AIibée pour toutes les magnificences d'un palais, lui donna enfin une charge très-considérable en Perse, qui est celle de garder tout ce que le priiice a de pierreries et de meubles précieux.

Pendant toute la vie du grand Schah-Abbas , la faveur d'A- Iibée ne fit que croître. A mesure qu'U s'avança dans un âge plus mûr, il se ressouvint enfin dé son ancienne condition, et souvent il la regrettait. O beaux jours, disait-il en lui-même, jours innocents , jours où j'ai goûté une joie pure et sans péril , jours depuis lesquels je n'en ai vu aucun de si doux , ne vous reverrai-je jamais? Celui qui m'a privé de vous , eame donnant tant de richesses , m'a tout ôté. Il voulut aller revoir son village ; il s'attendrit dans tous les lieux où il avait autrefois dansé, . chanté , joué de la flûte avec ses compagnons. Il fit quelque bien à tous ses parents et à tous ses amis ; mais il leur souhaita pour principal bonheur de ne quitter jamais la vie champêtre, et de n'éprouver jamais les malheurs de la cour.

U les éprouva ces malheurs. Après la mort de son bon maître Schah-Abbas, son fils Schah-Sephi succéda à ce prince. Des courtisans envieux et pleins d'artifice trouvèrent moyen de le prévenir contre Alibéo. 11 a abusé , disaient-Us , de la confiance du feu roi; il a amassé des trésors immenses, et a détourné plusieurs choses d'un très-grand prix , dont il était dépositaire.

Schah-Sephi était tout ensemble jeune et prince , il n'en fallait pas tant pour être crédule, inappliqué, et sans précaution. Il eut la vanité de vouloir paraître réformer ce que le roi son père avait fait , et juger mieux que lui. Pour avoir un prétexte de déposséder Alibée de sa chargé , il lui demanda , selon le conseil de ses courtisams envieux^ de lui apporter un cimeterre garni de diamants d'un prix immense^ que le roi son grandpère avait accoutumé de porter dans lés combats. Schah-Abbas avait fait autrefois ôter de ce cimeterre tous ces beaux diamants, et Alibée prouva par dd^bons témoins que la chose avait été faite par Tordre du feu roi, jatvant que la charge eût été donnée à Alibée. Quand les ennemis d' Alibée virent qu'ils ne pouvaient plus se servir de ce prétexte pour le perdre , ils conseillèrent à Schafa-^phi dé lui commander de faire, dans quinze jours, un inventaire exact de tous les meubles précieux dont Û était chaîné. Au bout des quinze jours , il demande à voir lui-même toutes choses. Alibée lui ouvrit toutes les portes , et lui montra tout ce qu'il avait en garde. Rien n'y manquait ; tout était propre, bien rangé, et conservé avec grand soin. Le roi , bien mécompte de trouver partout tant d'ordre et d'exactitude, était presque revenu en faveur d' Alibée , lorsqu'il aperçut au bout d'une grande galerie, pleine de meubles très-somptueux , une porte de fer qui avait trois grandes serrures. C'est là , lui dirent à l'oreille les courtisans jaloux, qu' Alibée a caché tontes les choses précieuses qu'il vous a dérobées. Aussitôt le roi en colère s'écria : Je veux voir ce qui est au delà de cette porte. Qu'y avez-vous mis? montrez-le-moi. A ces mots Alibée se jeta à ses genoux, le conjurant, au nom de Dieu, de ne lui ôter pas ce qu'il avait déplus précieux sur la terre. Il n'est pas juste, disaitril, que je perde en un moment ce qui me reste , et qui lait ma ressource , après avoir travaillé tant d'années auprès du roi votre père. Otez-moi, si vous voulez, tout le reste; mais laisse^moi ceci. Le roi ne douta point que ce fût un trésor mal ^acquis, qu' Alibée avait amassé. Il prit un ton plus haut, et voulut absolument qu'on ouvrit cette porte. Enfin Alibée, qui

en avait les défis , l'ouvrit lui-même. On ne trouva en oe lieu que la houlette, la flûte, et Thabit de berger qu'Alibée avait porté autrefois, et qu'il revoyait souvent avec joie, de peur d'oublier sa première condition. Voilà , dit-il, ô grand roi , les précieux restes de mon ancien l]tf>nheur : ni la fortune ni votre puissance n'ont pu me les ôter. Voilà mon trésor, que je garde pour m'enrichir quand vous m'aurez fait pauvre. Reprenez tout le reste; laissez-moi ces chers gages de mon premier état. Les voilà mes vrais biens, qui ne me manqueront jamais. Les voilà ces biens simples, innocents, toujours doux à ceux qui savent se contenter du nécessaire, et ne se tourmenter point pour le superflu. Les voilà ces biens dont la liberté et la sûreté sont les fruits. Les voilà ces biens qui ne m'ont jamais donné un moment d'embarras. O chers instruments d'une vie simple et heureuse! je n'aime que vous; c'est avec vous que je veux vivre et mourir. Pourquoi faut-il que d'autres biens trompeurs soient venus me tromper, et troubler le repos de ma vie? Je vous les rends', grand roi , toutes ces richesses qui me viennent de votre libéralité : je ne garde que ce que j'avais quand le roi votre père vint , par ses grâces, me rendre malheureux.

Le roi, entendant ces paroles, comprit l'innocence d'Alibée; et, étant indigné contre les courtisans qui l'avaient voulu perdre , il les chassa d'auprès de lui. Alibée devint son principal officier, et fut chargé des affaires les plus secrètes : mais il revoyait tous les jours sa houlette , sa flûte et son ancien habit , qu'il tenait toujours prêts dans son trésor, pour les reprendre dès que la fortune inconstante troublerait sa faveur. Il mourut dans une extrême vieillesse , sans avoir jamais voulu ni faire punir ses ennemis, ni amasser aucun bien, et ne laissant à ses parents que de quoi vivre dans la condition de bergers, qu'il crut toujours la plus sûre et la plus l)eureuse.

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