‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 227 sur 228 · XXXV. Les Aventures de Méléskhthon · texte numérisé non relu

XXXV. Les Aventures de Méléskhthon

Mélésichthon , né à Mégare, d^une race illustre parmi les Grecs , ne songea dans sa jeunesse qu'à imiter dans la guerre les exemples de ses ancêtres : il signala sa valeur et ses talents dans plusieurs expéditions ; et comme toutes ses inclinations étaient magnifiques, il y fit une dépense éclatante qui le ruina bientôt. Il fut contraint de se retirer dans une maison de campagne, sur le bord de la mer, où il vivait dans une profonde solitude avec sa femme Proxinoé. Elle avait de Tesprit, du courage, de la fierté. Sa beauté et sa naissance l'avaient fait rechercher par des partis beaucoup plus richesque Mélésichthon ; mais elle l'avait préféré à tous les autres, pour son seul mérite. Ces deux personnes , qui, par leur vertu et leur amitié , s'étaient rendues mutuellement heureuses pendant plusieurs années , commencèrent alors à se rendre mutuellement malheureuses, par la compassion qu'elles avaient l'une pour l'autre. Mélésichthon aurait supporté plus facilement ses malheurs , s'il eût pu les souf&ir tout seul, et sans une personne qui lui était si chère. Proxinoé sentait qu'elle augmentait les pei* nés de ÎVIélésichthon. Ils cherchaient à se consoler par deux enfants qui semblaient avoir été formés par les Grâces : le fils se nommait Mélibée, et la fille Poéménis. Mélibée, . dans un âge tendre, commençait déjà à montrer de la force, de l'adresse et du courage : il surmontait à la lutte , à la course , et aux autres exercices , les enfants de son voisinage. Il s'enfonçait dans les forêts , et ses flèches ne portaient pas des coups moins assurés que celles d'Apollon; il suivait encore plus ce dieu dans les sciences et dans les beaux-arts que dans les exercices du corps. Mélésichthon, dans sa solitude, lui enseignait tout ce qui peut cultiver et omër l'esprit, tout ce qui peut faire aimer la vertu et régler les mœurs. Mé-

libée avait un air simple, doux et ingénu , mais noble, ferme et hardi. Son père jetait les yeux sur lui, et ses yeux se noyaient de larmes. Poéménîs était instruite par sa mère dans tous les beaux-arts que Minerve a donnés aux hommes : elle ajoutait aux ouvrages les plus exquis les charmes d'une voix qu'elle joignait avec une lyre plus touchante que celle d'Orphée. A la voir, on eût cru que c'était la jeune Diane sortie de l'île flottante où elle naquit. Ses cheveux blonds étaient noués négligemment derrière sa tête; quelques-uns échappés flottaient sur son cou au gré des vents. Elle n'avait qu'une robe légère , avec une ceinture qui la relevait un peu , pour être plus en état d'agir. Sans parure, elle effaçait tout ce qu'on peut voir de plus beau , et elle ne le savait pas : elle n'avait même jamais songé à se regarder sur le bord des fontaines ; elle ne voyait \vLe sa famille , et ne songeait qu'à travailler. Mais le père , accablé d'ennuis , et ne voyant plus aucune ressource dans ses affaires , ne cherchait que la solitude. Sa femme et ses enfants faisaient son supplice. Il allait souvent sur le rivage de la mer, au pied d'un grand rocher plein d'antres sauvages : là , il déplorait ses malheurs ; puis il entrait dans une profonde vallée , qu'un bois épais dérobait aux rayons du soleil au milieu du jour. Il s'asseyait sur le gazon qui bordait une claire fontaine, et toutes les plus tristes pensées revenaient en foule dans soi;l cœur. Le doux sommeil était loin de ses yeux : il ne parlait plus qu'en gémissant ; la vieillesse venait avant le temps flétrir et rider son visage : il oubliait même tous les besoins de la vie , et succombait à sa douleur.

Un jour, comme il était dans cette vallée si profonde, il s'endormit de lassitude et d'épuisement : alors il vit en songe la déesse Gérés , couronnée d'épis dorés , qui se présenta à lui avec un visage doux et majestueux. Pourquoi, lui dit-elle en l'appelant par son nom , vous laissez-vous abattre aux rigueurs de la fortune? Hélas! répondit-il, mes amis m'ont abandonné; je n'ai plus de bien : il ne me reste que des procès et des créanciers : ma naissance fait le comble de mon

malheur, et je ne puis me résoudre à travailler comme un asclave pour gagner ma vie. ^

Alors Gérés hii répondit : La noblesse consiste-t-elle dans les biens? Ne consiste-t-elle pas plutôt à imiter la vertu de ses ancêtres? Il n'y a de nobles que ceux qui sout justes. Vivez depeu; gagnez ce peu par votre travail; ne soyez à charge à personne : vous serez le plus noble de tous les hommes. Le genre humain se rend lui-même misérable par sa mollesse et par sa fausse gloire. Si les choses nécessaires vous manquent , pourquoi voulez-vous les devohr à d'autres qu'à vous-même ? Manquez-vous de courage pour vous les donner par une vie laborieuse?

Elle dit : aussitôt elle lui présenta une charrue d'or avec une corne d'abondance. Alors Bacchus parut couronné de lierre , et tenant un thyrse dans sa main : il était suivi de Pan , qui jouait de la flûte, et qui fEÛsait danser les Faunes et les Satyres. Pomone se montra chai^ de firuits, et Flore ornée des fleurs les plus vives et les plus odoriférantes. Toutes les divinités champêtres jetèrent un regard favorable sur Mélésichthon.

Il s'éveilla, comprenant la force et le sens de ce songe divin ; il se sentit consolé, et plein de goût pour tous les travaux de la vie champêtre. Il parle de ce songe à Proxinoé, qui entra dans tous ses sentiments. Le lendemain, ils congédièrent leurs domestiques inutiles; on ne vit plus chez eux de gens dont le seul emploi fût le service de leurs personnes. Ils n'eurent plus ni char ni conducteur. Proxinoé avec Poéménis filaient en menant paître leurs moutons, ensuite elles faisaient leurs toiles et leurs étoffes ; puis elles taillaient et cousaient elles-mêmes leurs habits et ceux du reste de la famille. Au lieu des ouvrages de soie, d'or et d'argent qu'elles avaient accoutumé de faire avec l'art exquis de Minerve , elles n'exerçaient plus leurs doigts qu'au fuseau ou à d'autres travaux semblables. Elles préparaient de leurs propres mains les légumes qu'elles cueillaient dans leur jardin pour nourrir toute

âll FABLES.

la maison. Le lait de leur troupeau, qu'elles allaient traire, achevciit démettre rabondanoe. On n'adietait rien; tout était préparé promptement et sans peine. Tout était bon, simple, naturel , assaisonné par Tappétit inséparable de la sobriété et du travail.

Dans une vie si champêtre , tout était chez eux net et propre. Toutes les tapisseries étaient vendues : mms les murailles de la maison étaient blanches, et on ne voyait nulle part rien de sale ni de dérangé; les meubles n'étaient jamais couverts de poussière : les lits étaient d'étoffes grossières, mais propres. La cuisine même avait une propreté qui n'est point dans les grandes maisons ; tout y était bien rangé et luisant. Pour régaler la £aimille dans les jours de fête , Proxinoé fedsait des ^teaux excellents. Elle avait des abeilles, dont le miel était plus doux que celui qui coulait du tronc des chênes craix pendant l'âge d'or. Les vaches venaient d'elles-mêmes ofifrir des ruisseaux de lait. Cette femme laborieuse avait dans son jardin toutes les plantes quipeuvent aider à nourrir l'homme ^i chaque saison , et die était toujours la première à avoir les firuits et les légumes de chaque temps : elle avait même beaucoup de fleurs« dont elle vendait une partie, après avoir employé l'autre à orner sa maison. La fille secondait sa mère, et ne goûtait d'au* tre plaisir que celui de chanter en travaillant, ou en conduisant ses moutons dans les pâturages. Nul autre troupeau n'^alait le sien : la contagion et les loups même n'osaient en approcher. A mesure qu'elle chantait, ses tendres agneaux dansaient sur l'herbe, et tous les échos d'alentour semblaient prendre plaisir à répéter ses chansons.

Mélésicthon labourait lui-même son champ; lui-même il conduisait sa charrue , semait et moissonnait : il trouvait les travaux de l'agriculture moins durs , plus Innocents et plus utiles que» ceux de la guerre. A peine avait-il fauché l'herbe tendre de ses prairies, qu'il se hâtait d'enlever les dons de Gérés , qui le payaient au centuple du grain semé. Bientôt Baochus faisait couler pour lui un nectar digne de la table

des dieux. Minerve lui donnait aussi le fruit de son arbre , qui est si utile à Thomine. L'hiver était la saison du repos, où toute la famille assemblée goûtait une joie innocente , et remerciait les dieux d'être si désabusée des faux plaisirs. Us ne mangeaient de viande que dans les sacrifices , et leurs troupeaux n'étaient destinés qu'aux autels.

Mélibée ne montrait presque aucune des passions de la jeunesse : il conduisait les ^ands troupeaux; il coupait de grands chênes dans les forêts ; il creusait de petits canaux pour arroser les prairies ; il était infatigable pour soulager son père. Ses plaisirs, quand le travail n'était pas de saison, étaient la chasse, les courses avec les jeunes gens de son âge, et la lecture, dont son père lui avait donné le goût.

Bientôt Mélésichthon, en s'accoutumant à une vie simple , se vit plus riche qu'il ne l'avait été auparavant. Il n'avait chez lui que les choses nécessaires à la vie ; mais il les avait toutes en id>ondance. Il n'avait presque de sodété que dans sa fa< mille. Ils s'aimaient tous; ils se rendaient mutuellement heureux : ils vivaient loin des palais des rois, et des plaisirs ^u'on achète si cher; les lemrs étaient doux, innocents, simples, faciles à trouver, et sans aucune suite dangereuse. Mélibée et Poéménis furent ainsi élevés dans le goût des travaux champêtres. Us ne se souvinrent de leur naissance que pour avoir plus de courage en supportant la pauvreté. L'abondance revenue d^ns toute cette maison n'y ramena point le faste : la famille entière fut toujours simple et laborieuse. Tout le monde disait à Mélésichthon : Les richesses rentrent chez vous; il est temps de reprendre votre ancien édat. Alors il répondait ces paroles : A qui voulez-vous que je m'attache, ou au faste qui m'avait perdu , ou à une vie simple et laborieuse qui m'a rendu ndieet heureux? Enfin, se trouvant un jour dans ce bois sombre où Cérès l'avait instruit par un songe si utile , il s'y reposa sur l'herbe avec autant de joie qu'il y avait eu d'amertume dans le temps passé. Il s'endormit; et la déesse se montrant à lui comme dans son premier songe, lui dit ces

paroles : La vraie noblesse consiste à ne reoevoir rien de personne , et à Êdre du bien aux autres. Ne roqsvez donc rien que du sein fécond de ia terre et de votre propre trayail. Gardez-vous bien de quitter jamais, par mollesse ou par fausse gloire , ce qui est la source naturelle et inépuisable de tous les biens.

XXXVr. Les Aventures d'Aristonoûs.

Sopbronyme , ayant perdu les biens de ses ancêtres par des naufrages et par d'autres malheurs, s'en consolait par sa vertu dans nie de Délos. Là il chantait sur une lyre d'or les merveilles du dieu qu'on y adore : il cultivait les Muses , dont il était aimé : il recherchait curieusement tous les secrets de la nature, le cours des astres et des cieux, l'ordre des éléments, la structure de l'univers, qu'il mesurait de son compas, la vertu des plantes , la conformation des animaux : mais surtout il s'étudiait lui-même , et s'appliquait à orner son âme par la vertu. Ainsi la fortune, en voulant l'abattre, l'avait élevé à la véritable gloire , qui est celle de la sagesse.

Pendant qu'il vivait heureux sans biens dans cette retraite, il aperçut un jour sur le rivage de la mer un vieiUard vénérable qui lui était inconnu ; c'était un étranger qui venait d'aborder dans l'Ile. Ce vieillard admirait les bords de la mer, dans laqueUe il savait que cette île avait été autrefois flottante ; il considérait cette côte , où s'élevaient , au-dessus des sables et des rochers , de petites collines toujours couvertes d'un gazon naissant et fleuri ; il ne pouvait assez regarder les fontaines pures et les ruisseaux rapides qui arrosaient cette délicieuse campagne ; il s'avançait vers les bocages sacrés qui environnentletemple du dieu ; il était étonné de voir cette verdure que les aquilons n'osent jamais ternir , et il considérait déjà le temple, d'un marbre de Paros plus blanc que la neige, environné de hautes colonnes de jaspe. Sopbronyme n'était pas

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moins attentif à considérer ce vieillard : sa barbe blanche tombait sur sa poitrine, son visage ridé n'avait rien de difforme : il était encore exempt des injures d'une vieillesse caduque , ses yeux montraient une douce vivacité ; sa taille était haute et majestueuse, mais un peu courbée, et un bâton d'ivoire le soutenait. O étranger, lui dit Sophronyme, que cherche&>vous dans cette île, qui paraît vous être inconnue? Si c'est le temple du dieu , vous le voyez de loin , et je m'offre de vous y conduire, car je crains les dieux, et j'ai appris ce que Jupiter veut qu'on fasse pour secourir les étrangers. J'accepte , répondit le vieillard , l'offre que vous me Êdtes avec tant de marques de bonté ; je prie les dieux de récompenser votre amour pour les étrangers. Allons vers le temple. Dans le chemin , il raconta à Sophronyme le sujet de son voyage : Je m'appelle, dit-il, Aristonoûs, natif de Glazomène, ville d'Ionie , située sur cette côte agréable qui s'avance dans la mer, ensemble s'aller joindre à l'ile de Ghio, fortunée patrie d'Homère. Je naquis de parents pauvres , quoique nobles. Mon père, nommé Polystrate , qui était déjà chaîné d'une nombreuse famille , ne voulut point m'élever ; il me fit exposer par un de ses amis de Téos. Une vieille femme d'Érythre, qui avait du bien auprès du lieu où l'on m'exposa, me nourrit de lait de chèvre dans sa maison : mais comme elle avait à pdne de quoi vivre , dès que je fus en âge de servir, elle me vendit à un marchand d'esclaves qui me mena dans la Lycie. Il me vendit, à Patare, à un homme riche et vertueux, nommé Âldne; cet Aldne eut soin de moi dans ma jeunesse. Je lui parus docile, modéré, smcère, affectionné, et appliqué à toutes les choses honnêtes dont on voulut m'instruire ; il me dévoua aux arts qu'Apollon favorise ; il me fit apprendre la musique, les exercices du corps , et surtout l'art de guérir les^ plaies des hommes. Tacquis bientôt une assez grande réputation dans cet art, qui est si nécessaire, et Apollon qui m'inspira me découvrit des secrets merveilleux. Alcine , qui m'aimait de plus en plus , et qui était ravi de voir le succès de ses

soins pour moi , m'affranchit et m'envoya à Damodès , roi de Lycaonie, qui, vivant dans les délices, aimait la vie et craignait de la perdre. Ce roi , pour me retenir, me donna de grandes richesses. Quelques années après, Damodès mourut. Son fils, irrité contre moi par des flatteurs, servit à me dégoûter de toutes les choses qui ont de Fédat. Je sentis enfin un violent désir de revoir la Lyde, où j'avais passé si doucement mon enfance ' . J'espérais y retrouver Âldne qui m'avait nourri, et qui

' Au llea de œ qcd est dit ici de Damodès, on lit dans loates les éditions antérieures à celle de 17 18 l*épisode suivant, que nous avons cru devoir conserver en note. Fénelon le supprima, vraisemblablement parce qu'il le trouvait trop long, eu égard au plan de la pièce entière. {Edit. de Fers,)

« Alcine, qui m'aimait de plus en plus , et qui était ravi de voir le suo- « ces de ses soins pour moi , m'affranchit , eft m*en\oya à Polycrate , tyran « de Samos , qui dans son incroyable félicité craignait toujours que la « fortune, après l'avoir si longtemps flatté, ne le trahit cruellement II « aimait la vie, qui était pour lui pleine de délices; il craignait de la « perdre, et voulait prévenir les moindres apparences de maux : ainsi « il était toujours environné des hommes les plus célèbres dans la mé- « decine.

« Polycrate fiit ravi que Je voulusse passer ma vie auprès de lui.' Pour n m'y attacher, il me donna de grandes richesses, et me combla d'hon- « neurs. Je demeurai longtemps à Samos , où je ne pouvais assez m'é- « tonner de voir un homme que la fortune semblait prendre plaisir à H servir selon tous ses' désirs. Il suffisait qu'il entreprit une guerre, la H victoire suivait de près ; il n'avait qu'à vouloir les choses les plus diffitelles, elles se faisaient d'abord comme d'elles-mêmes. Ses riches- » ses iomienses se multipliaient tous les jours; tous ses ennemis étaient « abattus à ses pieds; sa santé, loin de diminuer, devenait plus forte « et plus égale. Il y avait déjà quarante ans que ce tyran tranquille «( et heureux tenait la fortune comme enchaînée, sans qu'elle osÂt jamais rt se démentir en rien, ni lui causer le moindre mécompte dans tous « ses desseins. Une prospérité si inouïe parmi les hommes me foisait « peur pour lui. Je l'atanais sincèrement, et je ne pus m'empâcher « de lui découvrir ma crainte : elle fit impression dans son cœur ; car, « encore qu'il fût amolli par les délices et enorgueilli de sa puissance, « il ne laissait pas d'avoir quelques sentiments d'humanité, quand on le « faisait ressouvenir des dieux et de Tinoonstauce des choses humaines. « II souffrit que je lui disse la vérité; et il fut si touché de ma crainte « pour lui , qu'enfin il résolut dlnterrompre le cours de ses prospérités, M par une perte qu'il voulait ^e préparer lui-même. Je vois bien« me " dit-il , qq'il n'y a point d'homme qui ne doive en sa vie éprouver quel- *( que disgrâce ae la fortune : plus on a été épargné d'elle , plus on a à « eraindre quelque révolution affreuse; moi qu'elle a comblé de biens

était le premier auteur de toaCB ôià fortune. En arrivant dans ce pays , j'appris qu' Alcine était mort aptèf; avoir perdu ses biens , et souffert avec beaucoup de constance les ip^lheurs de

<c pendant tant d'années , Je dois eoi attendis dés maux extrêmes , si Je ne n détourne ce qui .seiQbiejne menacer. Je veux donc me hâter de préve- '( nlr lesi trabisons,de cette fortune flatteuse. En disant ces paroles , il tira <( de son doigt son anneau, qui était d'un très-grand prix, et qu'il ai- « mait fort; il le jeta en ma présence du tiaut d,'une tpur dans la mer, et « espéra, par cette perte , d'avoir satisfait À la nécessité de«ui>ir, du moins (c une fois en sa vie, les rigueurs de la fortune. Mais c'était un aveugle- (c ment causé par sa prospérité. Les maux qu'on choisit, et qu'on se fait x sol-même, ne sont {(lus des maux; nous ne sommes affligés que par '( les peines forcées et imprévues dont les dieux nous frappent. Polycrate <t ne savait pas que le vrsd moyen de prévenir la fortune était de se dén tacher par sagesse et par modération de tous les biens fragiles qu'elle <c donné. La fortune^ à laouelle il voulut sacrifier son anneau, n'accepta « pointée' sacrîlicé ; et ï*oiycratfe ,- &al|gté lui, 'parût plus heuréuji^e « jamais: Un poisson avait avalé l'anneau ; le poisson avait été pris , porté « chez Polycrate, préparé pour être servi à sa table; et l'anneau , trouvé « par un cuisinier dans le ventre du poisson, fut rendu au tyran, qui n pâlit à la vue d'une fortune si opiniâtre h le, favoriser MçAs le temps « s^aipp^TOQliajVojiï se» prospérités se devaient changer tout à,qoupen des « adversités affreuses. Le grand roi de Perse , Darius , fils d'Hystaspe , a entreprit la guerre contre les Grecs. Il subjugua bientôt toutes les coït lonies grecques de la côte d*Âsie, et des lies voisines, qui sont dans « la mer Egée. Samos fut prise, le tyran fut vaincu; et Oranle, quicomn mandait pour le grand roi , ayant fait dresser une haute croix, y fit (t attacher le -tyrart.' Ainsi cet homme, qui avait joui d'uo^ si haute preste pêritét et qui n'avait pu même éprouver le malheur qu'il avait cherr «t ché , périt tout à coup par le plus cruel et le plus infâme de tous les « supplices.- Ainsi rien ne menace tant les hommes de quelque grand « malheur, qu'upe trop grande prospérité.

R Cette fortune, qui se Joue cruellement des hommes les phis élevés, t tire aussi de la poussière ceux qui étaient les plus malheureux. Elle c< avait précipité Polycrate du haut de sa roue, et elle m'avait fait sortir (( de la plus misérable de toutes les conditions , poiir pie donner de grands K biens. Les Perses ne me les ôtèrent point ; au contraire , Ils firent grand « -cas'de ma science pour guérir les hommes , et de la modération avec la- M quelle j'avais vécu pendant que j'étais, en faveur auprès du tyran. Ceux n qui avaient abusé dé sa confiance et de son autorité furent punis de « divers supplices. Comme Je n'avais Jamais fait de mal à personne , et « que j'avais au contraire fait tont le. bien que J'avais pu- faire. Je de. (( ineuç,4i le seul que les victorieux épargnèrent et qu'ils traitèrent hono • « rablement. Chacun s'en réjouit, car j'étais aimé ^ et' j'avais joui de la '( prospérité sans envie , parce que je n'avais jamais montré ui' dureté, M ui orgueil { ni avidité , ni iu)ustice. Je passai encore à Samos quelques » années assez, ti'anquillement; mais je sentis enfin un violent désir de « revoir la Lycîe; OÙ .j'avais passé si doucement mop enfance. »

sa vieillesse. J'allai répandre des fleurs et des larmes snr ses cendres ; je mis une inscription honorable sur son tombeau , et je demandai ce qu'étaient devenus ses enfants. On me dit que le seul qui était resté, nommé Ordloque, ne pouvant se résoudre à paraître sans biens dans sa patrie , où son père avait eu tant d'éclat, s'était embarqué dans un vaisseau étranger, pour aller mener une vie obscure dans quelque lie écartée de la mer. On m'ajouta que cet Ordloque avait fait naufrage peu de temps après , vers l'île de Garpathe , et qu'ainsi il ne restait plus rien de la famille de mon bienfaiteur Alcine. Aussitôt je songeai à acheter la maison où il avait demeuré , avec les champs fertiles qu'il possédait autour. Pétais bien aise de revoir ces lieux, qui me rappelaient le doux souvenhr d'un âge si agréable et d'un si bon maître : il me semblait que j'étais encore dans cette fleur de mes premières années où j'avais servi Alcine. A peine eus-je acheté de ses créanciers les biens de sa .succession , que je fus obligé d'aller à dazomène : mon père Polystrate et ma mère Phidile étaient morts. Tavais plusieurs frères qui vivaient mal ensemble : aussitôt que je fus arrivé à Clazomène, je me présentai à eux avec un habit simple, comme un homme dépourvu de biens , en leur montrant les marques avec lesquelles vous savez qu'on a soin d'exposer les enfants, fis furent étonnés de voir ainsi augmenter le nombre des héritiers de Polystrate, qui devaient partager sa petite succession; ils voulurent même me contester ma naissance , et ils refusèrent devant les juges de me reconnaître. Alors, pour punir leur inhumanité, je déclarai que je consentais à être comme un étranger pour eux ; et je demandai qu'ils fussent aussi exdus pour jamais d'être mes héritiers. Les juges l'ordonnèrent : et alors je montrai les richesses que j'avais apportées dans mou vaisseau; je leur découvris que j'étais cet Aristonous qui avait acquis tant de trésors auprès de Damodès , roi de Lycaonie, et que je ne m'étais jamais marié.

Mes frères se repentirent de m'avoir traité si injustement ; et , dans le désir de pouvoir être un jour mes héritiers , ils

firent les derniers efforts , mais inutilement , pour s'insinuer flans mon amitié. Leur division fut cause que les biens de notre père furent vendus ; je les achetai , et ils eurent la douleur de voir tout le bien de notre père passer dans les mains de celui à qui ils n'avaient pas voulu en donner la moindre partie : ainsi ils tombèrent tous dans une affreuse pauvreté. Mais après qu'ils eurent assez senti leur faute, je voulus leur montrer mon naturel ; je leur pardonnai , je les reçus dans ma maison , je leur donnai à chacun de quoi gagner du bien dans le commerce de la mer ; je les réunis tous ; eux et leurs enfants demeurèrent ensemble paisiblement chez moi; je devins le père commun de toutes ces différentes familles. Par leur union et par leur application au travail, ils amassèrent bientôt des richesses considérables. Cependant la vieillesse , comme vous le voyez , est venue frapper à ma porte ; elle a blanchi mes cheveux et ridé mon visage ; elle m'avertit que je ne jouirai pas longtemps d'une si parfaite prospérité. Avant que de mourir, j'ai voulu voir encore une dernière fois cette terre qui m'est si chère , et qui me touche plus que ma patrie même , cette Lycie où j'ai appris à être bon et sage sous la conduite du vertueux Alcine. £n y repassant par mer, j'ai trouvé un marchand d'une des îles Gydades , qui m'a assuré qu'il restait encore à Délos un fils d'Ordloque , qui imitait la sagesse et la vertu de son grand-père Alcine. Aussitôt j'ai quitté la route de Lyde , et je me suis hâté de venir chercher, sous les auspices d'Apollon , dans son île , ce prédeux reste d'une Êimille à qui je dois tout. Il me reste peu de temps à vivre : la Parque, ennemie de ce doux repos que les dieux accordent si rarement aux mortds , se hâtera de trancher mes jours ; mais je serai content de mourir, pourvu que mes yeux, avant que de se fermer à la lumière, aient vu le petit-fils de mon maître. Parlez maintenant , ô vous qui habitez avec lui dans cette île : le connaissez- vous.' pouvez-vous me dire où je le trouverai? Si vous me le faites voir, puissent les dieux en récompense vous faire voir sur vos genoux les

enfants de vos enÊmts jusqu'à ta cinquième génération ! puissent les dieux conserver toute votre maison dans la paix et dans Fabondance , pour fruit de votre vertu I

Pendant qu'Aristonotis parlait ainsi, Sophronyme versait des larmes mêlées de joie et de douleur. Enfin il se jette sans pouvoir parler au cou du vieillard ; il l'embrasse , il le serre , et il pousse avec peine ces paroles entrecoupées de soupirs : Je suis , 6 mon père, celui que vous cherchez : vous voyez Sophronyme , petit-fils de vôtre anù Aldne : c'est moi; et je ne puis douter, en vous écoutant , que les dieux ne vous aient envoyé ici pour adoucir mes maux. La reconnaissance, qui semblait perdue sur la terre , se retrouve en vous seul. J'avais ouï dire , dans mon enfance, qu'un homme célèbre et riche, établi en Lycaonie , avait été nourri chez mon grand-père ; mais comme Orciloque mon père , qui est mort jeune , me laissa au berceau , je n'ai su ces choses que confusément. Je n'ai osé aller en Lycaonie danâ l'incertitude , et j'ai mieux aimé demeurer dans cette île , meconsolantdans mes malheurs par le mépris des vaines richesseis , et par le doux emploi de cultiver les Muses dans la maison sacrée d'Apollon. La sagesse, qui accoutume lés hommes à se passer de peu et à être tranquilles, m'a tenu lieu jusqu'ici de tous les autres biens.

En achevant ces paroles , Sophronyme, se voyant arrivé au temple , proposa à Aristonoùs d'y faire sa prière et ses offrandes. Ils firent au dieu un sacrifice de deux brebis plus blanches que la neige , et d'un taureau qui avait un croissant sur le front entre les deux cornes : ensuite ils chantèrent des vers en l'honneur du dieu qui éclaire l'univers , qui r^e les saisons , qui préside aux sciences , et qui anime le choeur des neuf Muses. Au sortir du temple , Sophronyme et Aristonoùs passèrent le reste du jour à se raconter leurs aventures. Sophronyme reçût chez lui le vieillard, avec la tendresse et le respect qu'il aurait témoignés à Aldne même, s'il eût été encore vivant. Le lendemain ils partirent ensemble , et firent voile vers la Lycie. Aristonoùs mena Sophronyme dans une fertile

campagne sur le bord da flenve Xanthe , dans les ondes duquel Apollon au retour de la chasse , couvert de poussière , a tant de fois plongé son corps et lavé ses beaux cheveux blonds. Ils trouvèrent , le long de ce fleuve , des peupliers et des saules , dont la verdure tencke et naissante cachait les nids d'un nombre infini d'oiseaux qui chantaient nuit et jour. Le fleuve , tombant d'un rocher avec beaucoup de bruit et d'écume , brisait ses flots dans un canal plein de petits cailloux : toute la plaine était couverte de moissons dorées ; les collines , qui s'élevaient en amphilliéâtre, étalait chargées de ceps de vignes et d'arbres firuitiers. Là toute la nature était riante et gracieuse ; le del était doux et serein , et la terre toujours prête à tirer de son sein de nouvelles richesses pour payer les peines du laboureur. En s'avançant le long du fleuve , Sopbronyme aperçut une maison simple et médiocre, mais d'une architecture agréable, avec de justes proportions. Il n'y trouva ni marbre , ni or, ni argent , ni ivoire , ni meubles de pourpre : tout y était propre, et pldn d'agrément et de commodité , sans magnificence. Une fontaine coulait au milieu de la cour, et formait un petit canal le long d'un tapis vert. Les jardins n'étaient point vastes ; on y voyait des firuits et des plantes utiles pour nourrir les hommes : aux deux cotés du jardin paraissaient deux bocages , dont les arbres étaient presque aussi anciens que la terre leur mère, et dont les rameaux épais faisaient une ombre impénétrable aux rayons du soleU. Ils entrèrent dans un salon , où ils firent un doux repas des mets que la nature fournissait dans les jardins, et on n'y voyait rien de ce que la dâicatesse des hommes va chercher si loin et si chèrem^t dans les villes; c'était du lait aussi doux que celui qu'Apollon avait le soin de traire pendant qu'il étaitberger chez le roi Admète; c'était du miel plus exquis que celui des abeilles d'Hybla en Sicile , ou du mont Hymette dans l'Attique : il y avait des légumes du jardin, et des fruits qu'on venait dé cueillir. Un vin plus délideux que le nectar coulait de grands vases dans des coupes dselées. Pendant ce

repas frugal , mais doux et tranquille, Aristonous ne Toulut point se mettre à table. D'abord il fit ce qu'il put, sous divers prétextes , pour cacher sa modestie; mais enfin, comme Sophronyme voulut le presser, il déclara qu'il ne se résoudrait jamais à manger avec le petit-fils 4'Alcine, qu'il avait si longtemps servi dans la même salle. Voilà , lui disait-il , où ce sage vieillard avait accoutumé de manger; voiL^ où il conversait avec ses amis ; voilà où il jouait à divers jeux : void où il se promenait en lisant Hésiode et Homère ; void où il se reposait la nuit. £n rappelant ces circonstances , son cœur s'attendrissait , et les larmes coulaient de ses yeux. Après le repas , il mena Sophronyme voir la belle prairie où erraient ses grands troupeaux mugissants sur le bord du fleuve ; puis ils-aperçurent les troupeaux de moutons qui révélaient des gras pâturages ; les mères bêlantes et pleines de lait y étaient suivies de leurs petits agneaux bondissants. On voyait partout les ouvriers empressés , qui animaient le travail pour l'intérêt de leur maître doux et humain, qui se faisait aimer d'eux , et leur adoucissait les peines de l'esdavage.

Aristonous ayant montré à Sophronyme cette maison , ces esclaves, ces troupeaux, et ces terres devenues si fertiles par une soigneuse culture, lui dit ces paroles : Je suis ravi de vous voir dans l'ancien patrimoine de vos ancêtres; me voilà content , puisque je vous mets en possession du lieu où j'ai servi si longtemps Aldne. Jouissez en paix de ce qui était à lui, vivez heureux , et préparez-vous de loin par votre vigUance une fin plus douce que la sienne. En même temps il lui fait une donation de ce bien, avec toutes les solennités prescrites par les lois ; et il déclare qu^il exdut de sa succession ses héritiers naturels , si jamais ils sont assez ingrats pour contester la donation qu'il a fatite au petit-fils d' Aldne son bienfaiteur. Mais ce n'est pas assez pour contenter le cœur d' Aristonous. Avant que de dônnet sa maison, il l'orne tout entière de meubles neufs, simples et modestes à la vérité , mais propres et agréables ; il remplit les greniers des riches présents de Cérès ,

et les celliers d'un vin de Chk) , digne d'être servi par la main d^Hébé ou de Ganymède à la table du grand Jupiter; il y met aussi du vin parménien , avec une abondante provision du miel d'Hymette et d'Hybla, et d'huile d'Attique, presque aussi douce que le miel même. Enfin il y ajoute d'innombrables toisons d'une laine fine et blanche comme la neige, riche dépouille des tendres brebis qui paissaient sur les montagnes d'Arcadie et dans les gras pâturages de Sicile. C'est en cet état qu'il doime sa maison à Sophronyme : il lui donne encore cinquante talents euboiques , et réserve à ses parents les biens qu'il possède dans la péninsule de Clazomène, aux environs de Smyme, de Lébède et de Golophon , qui étaient d^un très-grand prix. La donation étant faite , Aristonoûs se rembarque dans son vaisseau , pour retourner dans l'Ionie. Sophronyme, étonné et attendri par des bienfaits si magnifiques , l'accompagne jusqu'au vaisseau les larmes aux yeux , le notnmant toujours son père, et le serrant entre ses bras. Aristonoûs arriva bientôt chez lui par une heureuse navigation ; aucun de ses parents n'osa se plaindre de ce qu'il venait de donner à Sophronyme. Pai laissé , leur disait-il , pour dernière volonté dans mon testament, cet ordre , que tous mes biens seront vendus et distribués aux pauvres de l'Ionie, si jamais aucun de vous s'oppose au don que je viens de fabre au petit-fils d'Aldne.

Le sage vieillard vivait en paix, et jouissait des biens que les dieux avaient accordés à sa vertu. Chaque année, malgré sa vieillesse, il disait un voyage en Lyde pour revoir Sophronyme, et pour aUer faire un sacrifice sur le tombeau d'Alcine, qu'il avait enrichi des plus beaux ornements de l'architecture et de la sculpture. Il avait ordonné que ses propres cendres, après sa mort, seraient portées dans le même tombeau, afin qu'elles reposassent avec celles de son cher maître. Chaque année au printemps, Sophronyme, impatient de le revoir^ avait sans cesse les yeux tournés vers les rivages de la mer, pour tâcher de découvrir le vaisseau d' Aristonoûs,

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qui arrivait dans cette saison. Chaque année il avait le plaisir de voir venir de loin, au travers des ondâs amères, ce vaisseau qui lui était si cher ; et la venue de ce vaisseau lui était infiniment plus douce que toutes les grâces de la nature renaissante au printemps, après les ligueurs de l'affreux hiver.

Une année il ne voyait pomt venir, comme les autres, ce vaisseau tant désiré; il soupirait amèrement; la tristesse et la crainte étaient peintes sur son visage ; le doux sommeil fuyait Idnde ses yeux ; nul mets exquis ne lui semblait doux : U était inquiet, alarmé du moindre bruit, toujours tourné vers le port; il demandait à tous moments si on n'avait point vu quelque vaisseau venu d'Ionie. U en vit un ; mais , hélas ! Aristonoûs n'y était pas, il ne portait que ses cendres dans une urne d'ai^ent. Amphiclès , ancien ami du mort, et à peu près du même âge , fidèle exécuteur de ses dernières volontés , apportait tristement cette ume. Quand il abcnrda Sophronyme, la parole leur manqua à tous deux , et ils ne s'exprimèrent que par leurs sanglots. Sophronyme ayant baisé l'urne, et l'ayant arrosée de ses larmes , parla ainsi : O vieillard , vous avez fait le bonheur de ma vie, et vous me causez maintenant la plus cruelle de toutes les douleurs : je ne vous verrai plus ; la mort me serait douce pour vous voir et pour vous suivre dans les Champs-Elysées , où votre ombre jouit de la bienheureuse paix que les dieux justes réservent à la vertu. Vous avez ramené en nos jours la justice, la piété et la reconnaissance sur la terre : vous avez montré dans un siècle de fer la bonté et l'innocence de l'âge d'or. Les dieux, avant que de vous couronner dans le séjour des justes , vous ont accordé ici-bas une vieillesse heureuse, agréable et longue : hélas ! ce qui devrait toujours durer n'est jamais assez long. Je ne sens plus aucun plaisir à jouir de vos dons , puisque je suis réduit à en jouir sans vous. O chère ombre ! quand est-ce que je vous suivrai? Précieuses cendres , si vous pouvez sentir encore quelque chose , vous ressentirez sans doute le plai-

sir d'être mêlées à celles d'Alciae. Les miennes s'y mêlèrent aussi un jour. En attendant, toute ma consolation sera de conserver ces restes de ce que j'ai le plus aimé. 0 Aristonoûs ! ô Aristonoûs, non, vous ne mourrez point, et vous vivrez toujours dans le fond de mon cœur. Plutôt m'oublier moimême , que d'oublier jamais cet homme si aimable, qui m'a tant aimé , qui aimait tant la vertu , à qui je dois tout !

Après ces paroles entrecoupées de profonds soupirs , Sophronyme mit l'urne dans le tombeau d'Alcine : il immola plusieurs victimes , dont le sang inonda les autels de gazon qui environnaient le tombeau; il répandit des libations abondantes de vin et de lait; il brûla des parfums venus du fond de l'Orient , et il s'éleva un nuage odoriférant au milieu des airs. Sophronyme établit à jamais , pour toutes les années , dans la même saison, des jeux funèbres en l'iionneur d'Alcine et d' Aristonoûs. On y venait de la Carie , heureuse et fertile contrée ; des bords enchantés du Méandre , qui se joue par tant de détours , et qui semble quitter à regret le pays qu'il arrose ; des rives toujours vertes du Gaystre ; des bords du Pactole , qui roule sous ses flots un sable doré ; de la Pamphylie , que Gérés , Pomone et Flore ornent à l'envi ; enfin des vastes plaines de la Gilicie, arrosées comme un jardin par les torrents qui tombent du mont Taurus, toujours couvert de neige. Pendant cette fête si sdlennelle , les jeunes garçons et les jeunes filles , vêtus de robes traînantes de lin plus blanches que les lis, chantaient des hymnes à la louange d'Alcine et d' Aristonoûs ; car on ne pouvait louer l'un sans louer aussi l'autre, ni séparer deux hommes si étroitement unis, même après leur mort.

Ge qu'il y eut de plus merveilleux , c'est que, dès le premier jour, pendant que Sophronyme faisait les libations de vin et de lait, un myrte d'une odeur exquise naquit au milieu du tombeau , et éleva tout à coup sa tête touffue pour couvrir les deux urnes de ses rameaux et de son ombre : chacun s'écria qu' Aristonoûs , en récompense de sa vertu, avait été

ehangé parles dieux en un arbre si beau. Sophronyme prit soin de Tarroser lui-même , et de l'honorer comme ime divinité. Cet arbre, loin de vieillir, se renouvelle de dix ans en dix ans ; et les dieux ont voulu faire voir, par cette merveille , que la vertu , qui jette un si doux parfum dans la mémoire des hommes, ne meurt jamais.

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