LIVRE I
passé , la présomption reviendra peut-être. Maintenant il faut se soutenir par le eourage. Avant qiie de se jeter dans le péril , il faut le prévoir et le craindre ; mais quand on y est, il ne reste plus qu'à le mépriser. Soyez donc le digne fils d'Ulysse ; montrez un cœur plus grand que tous les maux qui vous menacent.
La douceur et le courage du sage Mentor me charmèrent; mais je fus encore bien plus surpris quand je vis avec quelle adresse il nous délivra des Troyens. Dans le moment où le ciel commençait à s'éclaîrcir, et où les Troyens , nous voyant de près , n'auraient pas manqué de nous reconnaître , il remarqua un de leurs vaisseaux qui était presque semblable au nôtre, et que la tempête avait écarté. La poupe en était couronnée de certaines fleurs : il se hâta de mettre sur notre poupe des couronnes de fleurs semblables ; il les attacha lui-même avec des bandelettes de la même couleur que celles des Troyens ; il ordonna à tous nos rameurs de se baisser le plus qu'ils pourraient le long de leurs bancs, pour n'être point reconnus des ennemis. En cet état , nous passâmes au milieu de leur flotte : ils poussèrent des cris de joie en nous voyant, comme en revoyant des compagnons qu'ils avaient crus perdus. Nous fûmes même contraints, par la violence de la mer, d'aller assez longtemps avec eux : enfin nous demeurâmes un peu derrière; et, pendant que les vents impétueux les poussaient vers l'AfHque, nous fîmes les derniers efforts pour aborder à force de rames sur la côte voisine de Sicile.
Nous y arrivâmes en effet. Mais ce que nous cherchions n'était guère moins funeste que la flotte qui nous faisait fuir : .nous trouvâmes sur cette côte de Sicile d'autres Troyens ennemis des Grecs. C'était là que régnait le
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vieux Aoeste, sorti de Troie. A peine fûmes-nous arrivés sur ce rivage., que les habitants courent que nous étions, ou d'autres peuples de Tiie armés pour les surprendre , ou des étrangers qui venaient s'emparer de leurs terres. Ils brûlent notre vaisseau ; dans le premier emportement , ils égorgent tous nos compagnons ; ils ne réservent que Mentor et moi pour nous présenter à Aceste , afin qu'il pût savoir de nous quels étaient nos desseins, et d*où nous venions. Nous entrons dans la ville les mains liées derrière le dos ; et notre mort n'était retardée que pour nous faire servir de spectacle à un peuple cruel , quand on saurait que nous étions Grecs.
On nous présenta d abord à Aceste, qui, tenant son sceptre d'or en main , Jugeait les peuples, et se préparait à un grand sacrifice. Il nous demanda , d'un ton sévère, quel était notre pays et le sujet de notre voyage. Mentor se hâta de répondre, et lui dit : Nous venons des côtes de la grande Hespérie, et notre patrie n'est pas loin de là. Ainsi il évita de dire que nous étions Grecs. Mais Aceste, sans l'écouter davantage , et nous prenant pour des étrangers qui cachaient leur dessein, ordonna qu'on nous envoyât dans une forêt voisine, où nous servirions en esclaves sous ceux qui gouvernaient ses troupeaux.
Gette'oonditionme parut plus dure que la mort. Je m'é* criai : 0 roi ! faites-nous mourir plutôt que de nous traiter si indignement 1 Sachez que Je suis Télémaque, fils du sage Ulysse, roi des Ithaciens. Je cherche mon père dans toutes les mers : si Je ne puis le trouver, ni retourner dans ma patrie, ni éviter la servitude, ôtez-moi la vie, que je ne saurais supporter.
A peine eus-Je prononcé ces mots, que tout le peuple, ému, s'écria qu'il fallait faire périr le fils de ce cruel