‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 45 sur 228 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

peuple, il ne le trouvera peut-^tre pas assez accoutumé à camper, à se ranger en bataille , ou à dresser des machines pour assiéger une ville, mais il le trouvera invincible par sa multitude, par son courage, par sa patience dans les fatigues , par son habitude de souffrir la pauvreté , par sa vigueur dans les combats , et par une vertu que les mauvais succès mêmes ne peuvent abattre. D'ailleurs si le roi n'est point assez expérimenté pour commander lui-même ses armées , il les fera commander par des gens qui en seront capables ; et il saura s'en servir sans perdre son autorité. Cependant il tirera du secours de ses alliés ; ses sujets aimeront mieux mourir que de passer sous la domination d'an autre roi violent et injuste : les dieux mêmes combattront pour lui. Voyez quelles ressources il aura au milieu des plus grands périls. Je conclus donc que le roi pacifique qui ignore la guerre est un roi très-imparfait , puisqu'il ne sait point remplir une de ses plus grandes fonctions, qui est de vaincre ses ennemis; mais j'ajoute qu'il est néanmoins infiniment supérieur au roi conquérant qui manque des qualités nécessaires dans la paix, et qui n'est propre (fu'à la guerre.

J'aperçus dans l'assemblée beaucoup de gens qui ne pouvaient goûter cet avis; car la plupart des hommes, éblouis par les choses éclatantes, comme les victoires et les conquêtes, les préferentà ce qui est simple , tranquille et solide, comme la paix et la bonne police des peuples. Mais tous les vieillards déclarèrent que j'avais parlé comme Minos.

Le premier de ces vieillards s'écria : Je vois l'accomplissement d'un oracle d'Apollon, connu dans toute notre fie. Minos avait consulté le dieu pour savoir combien de temps sa race régnerait, suivant les lois qu'il venait d'établir.

Le dieu lui répondit : Les tiens cesseront de régner quaad un étranger entrera dans ton île pour y faire régner tes lois. Nous avions craint que quelque étranger viendrait faire la conquête de Tile de Crète; mais le malheur d'Idomenée, et la sagesse du fils d'Ulysse, qui entend mieux que nul autre mortel les lois de Minos, nous montrent le sens deToracle. Que tardons-nous à couronner celui que les destins nous donnent pour roi ?

Aussitôt les vieillards sortent de l'enceinte du bois sacré ; et le premier, me prenant par la main, annonce au peuple déjà impatient, dans l'attente d'une décision, que j'avais remporté le prix. A peine acheva-t-il de parler qu'on entendit un bruit confus de toute rassemblée. Chacun pousse des cris de joie. Tout le rivage et toutes les montagaes voisines retentissent de ce cri : Que le fils d'Ulysse, semblable à Minos, règne sur les Cretois!

J'attendis un moment, et je faisais signe de la main pour demander qu'on m'écoutât. Cependant Mentor me disait à l'oreille : Benoncez-vous à votre patrie? l'ambition de régner vous fera-t-elle oublier Pénélope, qui vous attend comme sa dernière espérance , et le grand Ulysse , que les dieux avaient résolu de vous rendre ? Ces paroles percèrent mon cœur , et me soutinrent contre le vain désir de régner.

Cependantun profond silencede toute cette tumultueuse assemblée me donna le moyen de parler ainsi : 0 illustres Cretois, je ne mérite point de vous commander. L'oracle qu'on vient de rapporter marque bien que la race de Minos cessera de régner quand un étranger entrera dans cette île, et y fera régner les lois de ce sage roi; mais il n'est pas dit que cet étranger régnera. Je veux croire que je suis cet étranger marqué par l'oracle. J'ai accompli la

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