JACQUES ET CATACOUA
Le perroquet qu'avait acheté le capitaine Pamphile était un cacatois de la plus belle espèce, au corps blanc comme la neige, au bec noir comme l'ébène, et à la crête jaune comme du safran, crête qui se relevait ou s'abaissait selon qu'il était de bonne ou de mauvaise humeur, et lui donnait tantôt l'air paterne d'un épicier coiffé de sa casquette, tantôt l'aspect formidable d'un garde national orné de son bonnet à poils. Outre ces avantages physiques, Catacoiia avait une foule de talents d'agrément; lo il parlait également bien l'anglais, l'espagnol et le français, chantait le God save the king comme le duc de Wellington, le Pcnsativo cstaba cl Cid comme don Carlos, et la Marseillaise comme le général Lafayette. On comprend qu'avec de pareilles dispositions philologiques, il ne tarda point, tombé qu'il était entre les mains de l'équipage de la Roxelane, à étendre rapidement le cercle de ses connaissances ; si bien qu'au bout de huit jours, il commençait à jurer très proprement en provençal, 20 à la grande jubilation du capitaine Pamphile.
Aussi, quand le capitaine Pamphile avait passé en se réveillant l'inspection de son bâtiment, regardé si chaque homme était à son poste et chaque chose à sa place ; lorsqu'il avait fait distribuer la ration d'eau-de-vie aux matelots et les coups de garcette aux mousses ; lorsqu'il avait examiné le
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ciel, étudié la mer et sifflé le vent; lorsqu'il arrivait enfin à cette sérénité de l'âme que donne la certitude d'avoir rempli ses devoirs, il allait à Catacoua, suivi du singe, Jacques, qui grossissait à vue d'œil, et qui partageait avec son rival emplumé toute l'affection du capitaine Pamphile, et lui donnait sa leçon de provençal : puis, s'il était content de son élève, il introduisait un morceau de sucre entre les barreaux de la cage, récompense à
lo laquelle Catacoua paraissait très sensible, et dont Jacques se montrait fort jaloux.
Aussi, dès qu'un incident imprévu attirait le capitaine Pamphile d'un autre côté, Jacques s'approchait de la cage, et faisait si bien, que le morceau de sucre changeait habituellement de destination, au grand désespoir de Catacoua, qui, la patte en l'air et la crête dressée, faisait alors retentir l'air de ses chants les plus formidables ou
. de ses jurons les plus terribles ; quant à Jacques,
20 il restait d'un air innocent auprès de la prison où le volé faisait rage, fourrant, lorsqu'il n'avait pas le temps de le croquer, dans les poches de ses joues le sucre, qui y fondait tout doucement, tandis qu'il se grattait le côté, clignait hypocritement les yeux, forcé qu'il était, pour toute punition, de boire son sucre au lieu de le manger.
On comprend que ce vol était très désagréable à Catacoua, et, sitôt que le capitaine Pamphile s'approchait de lui, il défilait tout son répertoire.
30 Malheureusement, aucun de ses instituteurs ne lui
avait appris à crier au voleur, de sorte que son maître prenait cette sortie pour le plaisir que lui causait sa présence, et, convaincu qu'il avait mangé son dessert, se contentait de lui gratter délicatement la tête ; ce que Catacoua appréciait jusqu'à un certain point, mais infiniment moins cependant que le morceau de sucre en question.
Catacoua comprit donc qu'il fallait prendre seul sa vengeance, et, un jour qu'après lui avoir volé le morceau, Jacques repassait la main à travers la 10 cage pour en ramasser les miettes, Catacoua se laissa pendre par une patte, et, tout en ayant l'air de s'occuper de gymnastique, attrapa le pouce de Jacques et le mordit outrageusement. Jacques jeta un cri perçant, s'accrocha aux cordages, monta tant qu'il trouva du chanvre et du bois ; puis, s'arrêtant sur le point le plus élevé du navire, il resta là piteusement cramponné de ses trois pattes au mât, et secouant la quatrième.
A l'heure du dîner, le capitaine Pamphile siffla 30 Jacques : mais Jacques ne répondit pas ; ce silence était si contraire à ses habitudes, que le capitaine Pamphile commença à s'en inquiéter; il siffla encore, et, cette fois, il entendit une espèce de grondement qui semblait lui répondre des nuages ; il leva les yeux et aperçut Jacques; alors il s'établit entre Jacques et le capitaine Pamphile un échange de signaux, dont le résultat fut que Jacques refusait obstinément de descendre. Le capitaine Pamphile,
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qui avait formé son équipage à une obéissance passive, et qui ne voulait pas que ses mesures de discipline fussent faussées par un singe, prit son porte-voix et appela Double- Bouche.
L'individu interpellé apparut incontinent, montant l'échelle de la cuisine, et s'approcha du capitaine. Le capitaine Pamphile montra au mousse le récalcitrant qui grimaçait sur la pointe de son mâtereau ; Double -Bouche comprit à l'instant
lo même ce qu'on demandait de lui, s'accrocha à l'échelle qui conduisait aux haubans, et se mit à grimper avec une agilité qui indiquait que le capitaine Pamphile, en honorant Double-Bouche de cette mission hasardeuse, avait fait un choix des plus judicieux.
Un autre point avait encore influencé la détermination du capitaine Pamphile ; Double-Boucfie était spécialement employé à la cuisine, fonctions honorables appréciées de tout l'équipage, et notam-
20 ment de Jacques, qui affectionnait surtout cette partie du bâtiment ; il s'était donc lié d'une amitié sympathique avec le nouveau personnage que nous venons d'introduire en scène, lequel devait son surnom expressif à la facilité que lui donnait son poste de dîner avant les autres ; ce qui ne l'empêchait pas de dîner encore après les autres. Jacques avait donc compris Double-Bouche, de même que Double-Bouche avait compris Jacques, et il résulta, de cette appréciation mutuelle, qu'au lieu de cher-
30 cher à fuir, ce qu'il n'eût pas manqué de faire si
tout autre que Double- Bouche lui eût été envoyé, Jacques fit la- moitié du chemin, et que les deux amis se rencontrèrent sur la barre du grand perroquet, et redescendirent immédiatement, l'un portant l'autre, sur le pont, où le capitaine Pamphile les attendait.
Le capitaine Pamphile ne connaissait qu'un remède aux blessures, de quelque nature qu'elles fussent : c'était une compresse d'eau-de-vie. Il trempa donc un linge dans ce liquide et en enve- 10 loppa le doigt du blessé ; au contact de l'alcool et de la chair vive, Jacques commença par faire une grimace atroce ; mais, comme il vit, pendant que le capitaine Pamphile avait le dos tourné, Double- Bouche avaler vivement ce qui était resté du liquide dans le verre où l'on avait trempé le linge, il comprit que la liqueur, douloureuse comme médicament, pouvait être bienfaisante comme boisson ; en conséquence, il approcha la langue de l'appareil, lécha délicatement la compresse, et, 2c peu à peu, prenant goût à la chose, finit tout bonnement par sucer son pouce ; il en résulta que, comme le capitaine Pamphile avait recommandé que l'on trempât le bandage de dix minutes en dix minutes, et que l'on exécutait ponctuellement ses ordres, au bout de deux heures, Jacques commença à cligner les yeux et à dodeliner la tête, et que, comme le traitement allait toujours son train, et que Jacques appréciait de plus en plus le traitement, il finit par tomber ivre-mort entre les bras de son ami Double- 30 B 2
Bouche, qui descendit le blessé dans la cabine et le coucha sur son propre lit.
Jacques dormit douze heures de suite : et, lorsqu'il se réveilla, la première chose qui frappa ses yeux fut son ami Double-Bouche occupé à plumer une poule. Ce spectacle n'était pas nouveau pour Jacques ; cependant, il parut, cette fois, y donner une attention singulière ; il se leva doucement, s'approcha les yeux fixes, examina le mé-
lo canisme à l'aide duquel le travailleur procédait, et demeura immobile et préoccupé pendant tout le temps que dura l'opération ; la poule plumée, Jacques, qui se sentait la tête encore un peu lourde, monta sur le pont afin de prendre l'air.
Le vent continuait d'être favorable le lendemain, de sorte que le capitaine Pamphile, voyant que tout marchait au gré de ses vœux, donna ordre qu'on lui servît tous les jours, outre sa tranche d'hippopotame et sa bouillabaisse, une volaille fraîche,
20 bouillie ou rôtie. Cinq minutes après ces ordres donnés, les cris d'un canard que l'on égorgeait se firent entendre.
A ce bruit, Jacques descendit de la grande vergue si rapidement, que quelqu'un qui n'aurait point connu son caractère égoïste, aurait cru qu'il courait au secours de la victime, et se précipita dans la cabine. Il y trouva Double-Bouche, qui remplissait consciencieusement son office, en plumant la volaille jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus le moindre
30 duvet sur le corps.
Cette fois comme l'autre, Jacques parut prendre le plus grand intérêt à la chose ; puis il remonta sur le pont, lorsqu'elle fut finie, s'approcha pour la première fois depuis son accident de la cage de Catacoua, tourna plusieurs fois autour de lui, tout en ayant soin de se tenir hors de la portée de son bec ; puis enfin, saisissant le moment favorable, il attrapa une plume de sa queue, et la tira tant et si bien, malgré les battements d'ailes et les jurements de Catacoua, qu'elle 10 finit par lui rester entre les mains. Cette expérience sembla faire grand plaisir à Jacques ; car il se mit à danser sur ses quatre pieds, s'élevant et retombant à la même place, ce qui était de sa part la manifestation du plus suprême contentement.
Cependant on avait perdu de vue la terre, et l'on voguait à pleines voiles dans l'océan Atlantique; aussi le capitaine Pamphile, se fiant à l'instinct animal qui devait apprendre à Catacoua que ses ailes étaient trop faibles pour se hasarder dans un 23 long voyage, ouvrit-il la prison de son pensionnaire et lui donna-t-il liberté entière de voltiger dans les cordages. Catacoua en profita aussitôt pour monter jusqu'au mât de perroquet, et, arrivé là, joyeux jusqu'au ravissement, il se mit, à la grande satisfaction de l'équipage, à défiler tout son répertoire, faisant autant de bruit à lui tout seul que les vingtcinq matelots qui le regardaient.
Pendant que cette parade se passait sur le pont,
une scène d'un autre genre s'accomplissait dans la cabine. Jacques, selon son habitude, s'était approché de Double-Bouche au moment de la plumaison ; mais, cette fois, le mousse, qui avait remarqué l'attention de son camarade à le regarder faire, avait cru reconnaître en lui une vocation inconnue jusqu'alors pour l'office qu'il exerçait.
Il en résulta qu'une pensée des plus heureuses vint à l'esprit de Double-Bouche : c'était d'employer
lo désormais Jacques à plumer ses poules et ses canards, tandis que, changeant de rôle, lui se croiserait les bras et le regarderait faire. Double- Bouche était un de ces esprits décidés qui mettent le moins d'intervalle possible entre l'idée et l'exécution ; aussi s'avança-t-il doucement vers la porte qu'il ferma, se munit-il à tout hasard d'un fouet qu'il passa dans la ceinture de sa culotte, en ayant soin d'en laisser le manche parfaitement visible, et, revenant immédiatement à Jacques, lui mit-il entre
20 les mains le canard qui devait se déplumer dans les siennes, lui montrant du bout de l'index le manche du fouet.
Mais Jacques ne lui donna même pas la peine de recourir à cette extrémité ; soit que Double- Bouche eût deviné juste, soit que ce nouveau talent parût à Jacques le complément de toute bonne éducation, il prit le canard entre ses deux genoux, comme il avait vu faire à son instituteur, et il se mit à la besogne avec ardeur ; vers la fin même, et
30 lorsqu'il vit que les plumes disparaissaient, faisant
place au duvet et le duvet à la chair, le sentiment qui l'animait s'éleva jusqu'à l'enthousiasme ; si bien que, lorsque la besogne fut entièrement terminée, Jacques se mit à danser, comme il avait fait la veille à côté de la cage de Catacoua
De son côté. Double- Bouche était dans la joie ; le lendemain, à la même heure, dans les mêmes circonstances, et les mêmes précautions prises, il recommença la seconde représentation de la pièce de la veille ; elle eut le même succès que la 10 première ; de sorte que, le troisième jour, Double- Bouche, reconnaissant Jacques comme son égal, lui noua son tablier de cuisine à la ceinture et lui confia entièrement la partie des dindons, des poules et des canards. Jacques se montra digne de sa confiance, et, au bout d'une semaine, il avait laissé son professeur bien loin derrière lui en promptitude et en habileté.
Cependant le brick marchait comme un navire enchanté : il avait laissé à sa gauche et hors de '° vue les îles de Sainte-Hélène et de l'Ascension, et s'avançait à pleines voiles vers l'équateur ; c'était pendant une de ces journées des tropiques où le ciel pèse sur la terre : le pilote seul était à sa barre, la vigie dans les haubans, et Catacoua sur son mâtereau : quant au reste de l'équipage, il cherchait le frais partout où il croyait pouvoir le trouver, tandis que le capitaine Pamphile lui-même, étendu dans son hamac et fumant sa pipe, se faisait éventer par Double-Bouche. 3°
Cette fois, par extraordinaire, Jacques, au lieu de plumer sa poule, l'avait reposée intacte sur une chaise, s'était dépouillé de son tablier de cuisine, et paraissait, comme tout le monde, accablé par la chaleur. Cependant cette paresse fut de courte durée; il jeta autour de lui un regard rapide et intelligent ; puis, comme effrayé de sa hardiesse, il ramassa une plume, la porta à sa gueule, la laissa retomber avec indifférence, se gratta le côté
lo en cHgnant de l'œil ; et, d'un bond où l'observateur n'aurait pu voir que l'effet d'un caprice, il sauta sur le premier bâton de l'échelle : là, il s'arrêta encore un instant, regardant le soleil par les écoutilles, puis il se mit à monter nonchalamment sur le pont.
Arrivé au dernier échelon, Jacques vit le pont abandonné : on eût dit un navire vide qui flottait au hasard. Cette solitude parut satisfaire Jacques au dernier degré ; il se gratta le côté, fit claquer
20 ses dents, cligna les yeux et exécuta deux petits sauts perpendiculaires, tout en ayant soin de chercher des yeux Catacoua, qu'il aperçut enfin à sa place accoutumée, battant des ailes et chantant à plein bec le God save the king.
Alors Jacques parut ne plus s'occuper de lui ; il monta sur les bastingages les plus éloignés du mât d'artimon, au haut duquel son ennemi était perché, gagna les vergues, s'arrêta un instant dans les huniers, grimpa au mât de misaine, se hasarda
30 sur le cordage isolé qui conduit au mât d'artimon ;
arrivé au milieu de ce chemin tremblant, il se suspendit par la queue, lâcha les quatre pattes et se balança la tête en bas, comme s'il ne fût venu que pour jouer à la balançoire.
Puis, convaincu que Catacoua ne faisait aucune attention à lui, il s'en approcha doucement, tout en ayant l'air de penser à autre chose, et, au moment où son rival était au plus fort de sa chanson et de sa joie, criant à tue-tête et battant l'air de ses bras emplumés, comme un cocher qui se réchauffe, 10 Jacques interrompit sa jubilation, en le saisissant vigoureusement de la main gauche par l'endroit où les ailes s'attachent au corps. Catacoua jeta un cri de détresse ; mais personne n'y fît attention.
— Tron dé l'air ! dit tout à coup le capitaine Pamphile, en voilà un phénomène, de la neige sous l'équateur . . .
— Eh non ! dit Double-Bouche, ça n'est pas de la neige ; c'est . . .
Et il s'élança vers l'escalier. 20
— • Eh bien, qu'est-ce que c'est? dit le capitaine Pamphile se soulevant dans son hamac.
— Ce que c'est, cria Double-Bouche du haut de son échelle, c'est Jacques qui plume Catacoua.
Le capitaine Pamphile fit retentir les échos de son bâtiment d'un des plus magnifiques jurons qui aient jamais été entendus sous l'équateur, et monta à son tour sur le pont, tandis que tout l'équipage, réveillé en sursaut comme par l'explosion de la 30
sainte-barbe, grimpait à son tour par tout ce que la carcasse du brick présentait d'ouvertures.
— Eh bien, drôle ! cria le capitaine Pamphile s'adressant à Double-Bouche, qu'est-ce que tu fais donc ? Alerte ! alerte !
Double-Bouche s'accrocha auxcordagesetgrimpa comme un écureuil ; mais plus il mettait de promptitude, plus Jacques mettait d'activité : les plumes de Catacoua formaient un véritable nuage et tom-
10 baient comme la neige au mois de décembre ; de son côté, Catacoua, en voyant s'approcher Double- Bouche, redoubla de cris ; mais, au moment où son sauveur étendait le bras vers lui, Jacques, qui n'avait, jusqu'alors, paru faire aucune attention à ce qui se passait sur le navire, jugea que sa besogne habituelle était suffisamment faite, et lâcha son ennemi, auquel il ne restait plus que les plumes des ailes. Catacoua, troublé au plus haut degré par la douleur et par la crainte, oublia que le con-
20 tre-poids de sa queue lui manquait, voleta un instant d'une manière grotesque, et finit par tomber à la mer, où il se noya.