LA RÉAPPARITION DU CAPITAINE PAMPHILE
(Après sa disparition de la Roxelane, le capitaine Pamphile eut une succession d'aventures. Il nagea à terre, fut sauvé par des Peaux-Rouges, et devint leur esclave. Puis, ayant échappé, il courut des dangers extraordinaires, et se trouva enfin, bien déguisé, près de la ville de Philadelphie.)
Le lendemain matin, le capitaine Pamphile se réveilla tout à fait calme et reposé. Il prit le chemin de Philadelphie, où il arriva sur les onze heures du soir.
Il se mit en quête d'une auberge ; mais il ne trouva pas un seul hôtelier qui voulût le loger à pareille heure ; il commençait donc à être plus embarrassé au milieu de la capitale de la Pensylvanie qu'il ne l'avait été au centre des forêts du fleuve Saint-Laurent, lorsqu'il vit une taverne 10 chaudement éclairée, et d'où sortait un tel mélange de bruits de verres, d'éclats de rire et d'imprécations, qu'il était évident qu'il y avait là quelque équipage qui venait de toucher sa paye.
L'espoir revint aussitôt au capitaine : ou il avait oublié ce que c'est qu'un marin, ou il y avait là pour lui du vin, de l'argent et un lit ; il s'approchait donc avec confiance, lorsque tout à coup il s'arrêta comme s'il était cloué à sa place.
Au milieu du tapage, des cris et des jurements, 20 il avait cru reconnaître un air provençal chanté par un des buveurs : il demeura donc le cou tendu et l'oreille ouverte, doutant encore, tant la chose lui paraissait invraisemblable ; mais bientôt, à un refrain repris en chœur, il ne lui resta plus aucune incertitude : il avait là des compatriotes. Il fit alors et de nouveau quelques pas en avant et s'arrêta encore ; mais, cette fois, sa figure prit une expression d'étonnement qui tenait de la stupidité : non seulement ces hommes étaient des compatriotes, 2,'^
non seulement cette chanson, c'était une chanson provençale, mais encore celui qui la chantait, c'était Policar ! L'équipage de la Roxelane mangeait son chargement à Philadelphie.
Le capitaine Pamphile n'hésita pas un instant sur le parti qui lui restait à prendre ; il était déguisé de manière à ne pas être reconnu de son meilleur ami ; il ouvrit hardiment la porte de la taverne et entra, lo Puis, après quelques minutes il sortit sans qu'aucun des matelots eût conçu le moindre soupçon.
Nos lecteurs sont trop intelligents pour n'avoir pas deviné la cause de cette disparition du capitaine Pamphile ; cependant, comme quelques-uns pourraient n'être pas certains du fait, nous donnerons une explication courte et précise.
Le capitaine Pamphile n'avait point perdu son temps ; une fois entré dans la taverne, il avait compté les matelots ; tous étaient là depuis le :c premier jusqu'au dernier ; il était donc évident que pas un n'était à bord. Double-Bouche seul manquait à la réunion ; le capitaine Pamphile en augura qu'on l'avait laissé sur la Roxelane. En conséquence de ce raisonnement tout mathématique, le capitaine Pamphile se dirigea vers le port.
Arrivé sur le port, il jeta un coup d'œil rapide sur
tous les bâtiments, et, malgré l'obscurité, il reconnut
à cinq cents pas de lui la Roxelane. Pas une lumière
à bord, rien qui indiquât que le bâtiment fût habité :
30 le capitaine Pamphile avait deviné juste. Sans per-
dre un instant, il piqua une tête dans la rivière et se mit à nager en silence vers le navire.
Le capitaine Pamphile fit deux fois le tour de la Roxelane pour s'assurer que personne ne veillait à bord; puis, satisfait de son examen, il gagna l'échelle de corde, et commença son ascension, s'arrêtant à chaque degré pour écouter s'il n'entendait aucun bruit. Tout resta muet ; le capitaine fit une dernière enjambée et se trouva sur le pont de son navire ; là, il commença de respirer, il était enfin chez lui. 10
Le premier besoin du capitaine Pamphile était de changer de costume : celui qu'il portait pouvait faire nier son identité. Il descendit donc à son ancienne cabine et retrouva tout à la même place, comme si rien ne s'était passé. Le seul changement opéré, c'est que Policar y avait fait apporter ses effets, et avait rangé ceux du capitaine Pamphile dans une malle.
Il procéda aussitôt à sa toilette ; c'était beaucoup d'avoir repris possession de son bâtiment, mais ce 20 n'était pas assez : il lui fallait encore rentrer dans sa figure ; le capitaine Pamphile ouvrit sa malle, enfila son pantalon rayé en long, passa son gilet rayé en travers, endossa sa redingote, décrocha son chapeau de paille, roula sa ceinture rouge autour de son corps, passa ses pistolets garnis en argent dans sa ceinture, éteignit la lumière, et remonta sur le pont ; il le retrouva dans la même solitude et le même silence. Double-Bouche était toujours invisible. 30
Heureusement que le capitaine Pampiiile connaissait les habitudes de son subordonné, et qu'il savait où le trouver lorsqu'il n'était pas où il devait être. En effet, il s'avança sans hésitation vers l'escalier de la cuisine, descendit avec précaution, et, à travers la porte entr'ouverte, aperçut Double- Bouche occupé des préparatifs de son souper, et se faisant cuire un morceau de morue fraîche à la maître d'hôtel.
10 II paraît qu'au moment où le capitaine Pamphile arriva, le poisson était arrivé à un degré de cuisson convenable ; car Double-Bouche acheva de mettre son couvert, fit passer sa morue de la casserole sur une assiette, posa l'assiette sur la table, secoua son bidon, s'aperçut qu'il était entamé, et, craignant de manquer au milieu de son repas, sortit par la porte qui donnait sur la cambuse, afin d'aller chercher un supplément de liquide ; le souper était tout dressé, le capitaine Pamphile avait faim, il entra et se mit
20 à table.
Soit que le capitaine, depuis quinze jours, n'eût pas goûté de cuisine européenne, soit qu'efî'ectivement Double-Bouche possédât un talent distingué dans un art qu'il exerçait cependant comme amateur, celui qui profitait du souper, le trouva excellent et procéda en conséquence. Il était au moment le plus brillant de son exécution, lorsqu'il entendit un cri ; il retourna aussitôt la tête et aperçut Double- Bouche stupéfait, pâle et immobile : il prenait le
capitaine Pamphile pour un fantôme, quoique le capitaine se livrât à une occupation qui appartient exclusivement aux habitants de ce monde.
— Eh bien, petit drôle, dit le capitaine sans s'interrompre, voyons, qu'est-ce que tu fais-là? ne vois-tu pas bien que j'étrangle de soif? Allons, vite à boire !
Les genoux de Double-Bouche commencèrent à trembler et ses dents claquèrent.
— A qui est-ce que je parle? continua le capitaine Pamphile tendant son verre. Eh bien, un peu, nous 10 décidons-nous ?
Double- Bouche approcha avec répugnance et essaya d'obéir; mais, dans sa terreur, il versa le vin moitié dans le verre, moitié à côté. Le capitaine ne fit pas semblant de s'apercevoir de cette maladresse, et porta le verre à ses lèvres. Puis, après avoir goûté, il fit claquer sa langue.
— Bagasse ! dit-il, il paraît que tu connais le bon endroit. Et d'où avez-vous tiré ce vin, dites-moi un peu? 20
— Mais, répondit Double-Bouche arrivé au der nier degré de la terreur, mais au troisième tonneau à gauche.
— Ah ! ah ! du bordeaux-Laffitte. Tu aimes le bordeaux-Laffitte? . . . Je demande si tu aimes le bordeaux-Laffitte. Réponds un peu, voyons !
— Certainement, répondit Double-Bouche, certainement, capitaine . . . Seulement . . .
— Seulement, il ne supporte pas l'eau, n'est-ce pas ? Eh bien, bois-le pur, mon enfant. 30
Il prit le bidon des mains de Double-Bouche, versa un second verre de vin et le lui présenta. Double-Bouche le prit, hésita encore un instant; puis, adoptant enfin une résolution désespérée :
— A votre santé, capitaine ! dit le mousse. L'eftet du tonique fut rapide ; Double-Bouche
commença à se rassurer.
— Eh bien, dit le capitaine, à qui cette amélioration dans les facultés de Double-Bouche n'avait
lo point échappé, maintenant que je sais ton goût pour la morue à la maître d'hôtel et ta préférence pour le bordeaux-Laffitte, parlons un peu de nos petites affaires. Que s'est-il passé depuis que j'ai quitté le bâtiment?
— Eh bien, capitaine, ils ont nommé Policar à votre place. Puis ils ont décidé de faire voile pour Philadelphie, au lieu de revenir directement à Marseille, et d'y vendre la moitié de la cargaison.
— Je m'en doutais.
20 — De sorte qu'ils l'ont vendue, et, depuis trois jours, ils en mangent ce qu'ils ne peuvent pas boire, et ils en boivent ce qu'ils ne peuvent pas manger.
— Oui, oui, répondit le capitaine, je les ai vus à l'œuvre.
— Voilà tout, capitaine.
— Bagasse ! mais il me semble que c'est bien assez. Et quand doivent-ils partir ?
— Demain.
jo — Demain ? Oh ! oh 1 il était un peu temps que
je revinsse ! Ecoute, Double-Bouche, mon ami, tu aimes la bonne soupe ?
— Oui, capitaine.
— Le bon bœuf?
— Encore.
— La bonne volaille ?
— Toujours.
— Et le bon bordeaux-Lafifitte ?
— A mort !
^ Eh bien, Double -Bouche, mon ami, je te 10 nomme maître coq de la Roxclane, avec cent écus de fixe par an et un vingtième dans les prises.
— Vraiment ? dit Double-Bouche.
— Parole d'honneur. «
— C'est dit, j'accepte ; que faut-il que je fasse pour cela ?
— Il faut te taire.
— Facile.
— Ne dire à personne que je ne suis pas mort.
— Bon ! 20
— Et, dans le cas où ils ne partiraient pas demain, m'apporter où je serai caché un peu de cette bonne morue et de cet excellent Laffitte.
— A merveille ! Et où serez-vous caché, capitaine ?
— Dans la sainte-barbe, afin d'être à même de vous faire sauter tous, si cela ne va pas à ma guise.
— C'est bien, capitaine, on tâchera que vous ne soyez pas trop mécontent. 30
— Ainsi, c'est chose dite ?
— Oui capitaine.
— Et tu m'apporteras deux fois par jour du bordeaux et de la morue ?
— Oui, capitaine.
— Eh donc, bonsoir.
— Bonsoir, capitaine ! bonne nuit, capitaine ! dormez bien, capitaine !
Ces trois souhaits étaient à peu près inutiles : lo notre digne marin, tout robuste qu'il était, tombait de sommeil ; aussi, une fois entré dans la saintebarbe, et la porte fermée en dedans, à peine se donna-t-il le temps de se faire une espèce de lit entre deux tonneaux et de rouler un baril sous sa tête pour lui servir de traversin ; après quoi, il tomba dans un sommeil aussi profond que s'il n'avait pas été obligé de quitter son navire par les circonstances que nous avons dites.
Lorsqu'il se réveilla, il sentit, au mouvement de 20 la Roxelane, qu'elle s'était remise en marche ; pendant son sommeil, le navire avait levé l'ancre et descendait vers la mer, ne se doutant pas du surcroît d'équipage qu'il avait à bord. Au milieu du bruit et de la confusion qui accompagnent toujours un départ, le capitaine entendit gratter à la porte de sa cachette : c'était Double-Bouche qui lui apportait sa ration.
— Eh bien, mon enfant, dit le capitaine, nous voilà donc partis ?
— Vous voyez, cela marche.
— Et où allons-nous ?
— A Nantes.
— Et où sommes-nous ?
— A la hauteur de Reedy-Island.
— Bon ! ils sont tous à bord ?
— Oui, tous.
— Bon ! et quand serons-nous en mer ?
— Oh ! ce soir ; nous avons pour nous la brise et
le courant, et, à Bombay-Hook, nous trouverons la 10 marée.
— Bon ! et quelle heure est-il ?
— Dix heures.
— Je suis parfaitement satisfait de ton intelligence et de ton exactitude, et j'ajoute cent francs à tes appointements.
— Merci, capitaine.
— Et maintenant file vite et rapporte-moi mon dîner à six heures.
Double-Bouche fit signe qu'il serait exact et 20 sortit enchanté des manières du capitaine. Dix minutes après, et comme le capitaine venait de finir son déjeuner, il entendit les cris de Double- Bouche ; il reconnut aussitôt à leur régularité qu'ils étaient occasionnés par des coups de garcette. Il en compta vingt-cinq, non pas sans une certaine inquiétude ; car il avait le pressentiment qu'il n'était pas étranger à la correction que recevait son pourvoyeur. Cependant, comme les cris cessèrent, que rien n'indiqua un événement quelconque à bord, et 30
que la Roxclane continua de marcher avec la même rapidité, son inquiétude fut bientôt calmée. Une heure après, il sentit au roulis du navire qu'il devait être à la hauteur de Bombay-Hook, le mouvement de la marée ayant succédé à celui du courant. La journée se passa ainsi. Sur les sept heures du soir, on gratta de nouveau à la porte de la sainte-barbe, le capitaine Pamphile ouvrit, et Double-Bouche entra pour la seconde fois, lo — Ah ! ah ! mon enfant, dit le capitaine, qu'y a-t-il de nouveau à bord ?
— Rien, capitaine.
— Il me semble que je t'ai entendu chanter un air que je connais.
— Ah ! ce matin ?
— Eh ! oui.
— Ils m'ont donné vingt-cinq coups de garcette.
— Et pourquoi cela? Conte-moi la chose.
— Pourquoi ? Parce qu'ils m'ont vu entrer dans 20 la sainte-barbe, et qu'ils m'ont demandé ce que j'y
allais faire.
— Ils sont bien curieux ! Et que leur as-tu répondu, à ces indiscrets ?
— Ah ! que j'allais voler de la poudre pour faire des fusées.
— Et ils t'ont donné pour cela vingt-cinq coups de garcette ?
— Bah ! ça n'est rien.
— Cent francs de plus par an pour les coups de 30 garcette.
— Merci, capitaine.
— Et maintenant, fais -toi une petite friction intérieure et extérieure avec du rhum, et va te coucher. Je n'ai pas besoin de te dire où est le rhum?
— Non, capitaine.
— Bonsoir, mon brave.
— Bonne nuit, capitaine.
— A propos, où sommes-nous ?
— Nous passons entre le cap May et le cap 10 Heulopin.
— Bon ! bon ! murmura le capitaine, dans trois heures, nous serons en mer; et Double-Bouche referma la porte, le laissant dans cette espérance.
Quatre heures s'écoulèrent encore sans apporter de changement dans la situation respective des différents individus qui formaient l'équipage de la Roxelane ; seulement, les dernières s'écoulèrent plus lentes et remplies d'anxiété pour le capitaine Pamphile. 20
Il écouta avec une attention croissante les différents bruits qui lui annonçaient ce qui se passait autour et au-dessus de lui ; il entendit les matelots se coucher dans leurs hamacs, il vit à travers les fentes de la porte les lumières s'éteindre ; peu à peu le silence s'établit ; puis les ronflements commencèrent, et le capitaine Pamphile, convaincu qu'il pouvait se hasarder à sortir de sa cachette, entr'ouvrit la porte de la sainte-barbe et passa la tête dans l'entre-pont : tout était tranquille.
Le capitaine Pamphile monta les six marches qui conduisaient à la cabine, et s'avança sur la pointe du pied jusqu'à la porte ; il la trouva entr'ouverte, s'arrêta un instant pour respirer, puis jeta un coup d'oeil dans l'intérieur. Il n'était éclairé que par quelques rayons obliques de la lune, qui glissaient par la fenêtre de l'arrière : ils tombaient sur un homme accroupi à cette fenêtre et regardant si attentivement un objet qui paraissait absorber
10 toute son attention, qu'il n'entendit pas le capitaine Pamphile qui ouvrait la porte et la refermait au verrou derrière lui.
Cette préoccupation de celui à qui il avait affaire et qu'il avait parfaitement reconnu pour Policar, quoiqu'il lui tournât le dos, parut amener un changement dans les intentions du capitaine; il repoussa dans sa ceinture son pistolet, qu'il en avait déjà à moitié tiré, s'approcha lentement et silencieusement de Policar, s'arrêtant à chaque pas,
20 et retenant son souffle, afin de ne pas le distraire; puis enfin, lorsqu'il se trouva à portée, instruit par la manœuvre dont lui-même avait été victime en pareille circonstance, il saisit Policar d'une main par le collet de l'habit, de l'autre par le fond de la culotte, opéra le même mouvement de bascule qu'il avait senti exécuter sur lui-même, et l'envoya, avant qu'il eût eu le temps de faire la moindre résistance ou de pousser le plus petit cri, examiner de plus près l'objet qu'il regardait avec une si grande
30 attention.
Alors, voyant que l'événement qui venait de s'accomplir n'avait troublé en rien le sommeil de l'équipage, et que la Roxelane continuait de filer ses dix nœuds à l'heure, le capitaine se coucha tranquillement dans son hamac, et s'y endormit bientôt du sommeil du juste.
Or, ce que Policar regardait avec une si grande attention, c'était un requin affamé qui suivait le sillage du vaisseau, dans l'espérance qu'il en tomberait quelque chose. 10
Le lendemain, au point du jour, le capitaine Pamphile se leva, alluma son brûle-gueule et monta sur le pont. Le matelot qui était de quart, et qui se promenait de long en large pour combattre le froid du matin, vit sortir successivement sa tête, ses épaules, sa poitrine et ses jambes de l'escalier, et s'arrêta, croyant qu'il rêvait ; c'était justement Georges, dont le capitaine Pamphile avait fait, il y avait une quinzaine de jours, épousseter les habits avec le manche d'une pique. 20
Le capitaine passa près de lui sans avoir l'air de remarquer son étonnement, et alla s'asseoir, selon son habitude, au gaillard d'arrière. Il y était depuis une demi-heure à peu près, lorsqu'un autre matelot monta pour relever celui qui était de garde ; mais à peine fut-il sorti de l'écoutille, qu'il s'arrêta stupéfait à son tour en apercevant le capitaine.
— Eh bien, dit le capitaine Pamphile après un moment de silence, qu'est-ce que tu fais donc, Baptiste ? Tu ne relèves pas ce brave Georges, qui est 30
tout gelé de froid, depuis trois grandes heures qu'il est de quart. Allons, dépêchons-nous un peu !
Le matelot obéit machinalement, et alla prendre la place de son camarade.
— A la bonne heure ! continua le capitaine Pamphile ; chacun son tour, c'est de toute justice. Maintenant, viens ici, Georges, mon ami ; prends ma pipe, qui est éteinte, va me la rallumer, et que tout le monde me la rapporte !
lo Georges prit la pipe en tremblant, descendit, en chancelant comme un homme ivre, l'escalier de l'entre-pont, et reparut un instant après, le brûlegueule allumé à la main. Il était suivi par tout le reste de l'équipage, silencieux et stupéfait : les matelots se rangèrent sur le tillac sans prononcer une seule parole.
Alors le capitaine Pamphile se leva et se promena d'une extrémité à l'autre du bâtiment, tantôt en long, tantôt en large, comme si rien ne s'était
20 passé ; à chaque aller et retour, les matelots s'écartaient devant lui comme si son seul contact eût été mortel, et cependant il n'avait aucune arme ; il était seul, tandis que ces hommes étaient soixantedix et avaient à leur disposition tout l'arsenal de la Roxelane.
Au bout d'un quart d'heure de cette inspection silencieuse, le capitaine s'arrêta, jeta un regard autour de lui, descendit l'escalier, rentra dans sa cabine et demanda son déjeuner.
30 Double-Bouche lui apporta une tranche de morue
à la maître d'hôtel et une bouteille* de bordeaux- Laffitte. Il était entré en fonction de maître coq.
Ce fut le seul changement qui fut fait à bord de la Roxelane pendant sa traversée de Philadelphie à Nantes, où elle aborda après trente-sept jours d'une heureuse navigation.
Page 5. i. Comment s'appelait le navire du capitaine Pamphile ?