Aventures mexicaines
U était huit heures du soir : je devais partir de Mexico, le lendemain matin, à quatre heures, pour la Yera-Cruz, et comme h Yera-Cruz je m'embarquais pour retourner en Europe, j'avais une quantité considérable de courses h faire dans la soirée.
Commissions promises, visites en relard, adieux oubliés, doubles adieux, etc., etc. Enfin j'étais poursuivi par ce cortège d'ennuis inévitables h tout voyageur qui se trouve au moment de quitter un pays où il a longtemps séjourné.
Indécis et de fort mauvaise humeur, je parcourais l\ grand pas le lar^e trottoir bordé de chaînes qui
encadre la cathédrale de Mexico, lorsque je nie sentis frapper doucement sur l'épaule.
— Comment vous portez-vous, don Pablo? Voici un siècle que l'on ne vous a vu.
Je me retournai aussitôt, espérant que c'était du moins un adieu qui me venait et après lequel je n'aurais pas la peine de courir ; mais je reconnus, non sans un léger désappointement et beaucoup de difficulté, un petit officier mexicain, nommé Salazar, avec lequel le hasard m'avait déjà fait trouver deux ou trois fois.
— Vous semblez bien affairé, me dit-il.
— Tellement affairé que je suis forcé de perdre la bonne aubaine de votre rencontre et de vous laisser tout de suite : il est impossible même, en y consacrant ma nuit, que je termine d'ici à demain le quart de ce qui me reste à faire.
Alors permettez-moi de vous donner un conseil, don Pablo, faites pour vos affaires ce que je fais pour mes créanciers.
— Je suis fort pressé, je vous le répète, et il faut que je vous quitte; cependant je voudrais bien savoir ce que vous faites pour vos créanciers.
— Ah! vous l'ignorez; c'est cependant fort connu. Eh bien, cher don Pablo, j'ai vingt créanciers qui n'ont point encore perdu tout espoir d'être payés — des gens bien optimistes ! — et qui viennent me trou-
ver chaque lois que le monte (1) m'a favorisé. Depuis cinq ans je leur fais la même réponse qiie voici : Je suis, messieurs, trop caballero et trop homme d'honneur pour favoriser quelques-uns d'entre vous au détriment des autres, lorsque vous vous êtes tous également bien conduits à mon égard ; d'un autre côté je vous estime trop pour vous offrir des à-comptes, vous méritez mieux que cela, messieurs; au plaisir de vous revoir. Voici, don Pablo, ajouta le petit officier, ma façon de procéder avec mes créanciers ; appliquezla pour votre compte aux visites qui vous restent à faire et venez vous promener avec moi.
Ce conseil qui flattait ma paresse et mettait un terme à mes irrésolutions, me parut, je l'avoue, assez raisonnable, et je réfléchissais si je devais le prendre au sérieux, lorsque Salazar me dit :
— Si vous me consacrez cette soirée, je vous mènerai faire une partie de loteria (loto) avec les plus charmants et aimables caballeros du monde.
— Gomment ! une partie de loteria !
— Eh bien, oui. Qu'y a-t-il là d'étonnant! Chaque soir la jeunesse dorée de Mexico se réunit dans une maison commune, une espèce de cercle public, il est vrai, mais on ne peut mieux composé, et s'amuse,
CI) Jeu national du Mexique. — Espèce de lansquenet.
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seulement pour tuer le temps, et tout eu goûtant le charme d'une conversation spirituelle et de bon goût, à jouer quelques parties de loteria,
— C'est drôle, je n'ai jamais entendu parler de cette maison ! Je serais du reste curieux de savoir ce que vous entendez par la jeunesse dorée de Mexico.
— Je ne suis nullement étonné, cher don Pablo, que vous ignoriez l'existence de cette maison, car les étrangers n'y sont pas reçus; et à ce propos, je vous prierai si, comme je n'en doute pas, vous agréez mon invitation, de ne point m'adresser la parole eu français, lorsque nous serons arrivés. Le vent esta la guerre, comme vous le savez, et je ne voudrais pour rien au monde que l'on reconnût en vous un Français. Vous parlez espagnol beaucoup mieux qu'un Mexicain et aussi mal qu'un Andalou, votre rôle vous sera facile. Quant à la jeunesse dorée que vous allez voir, elle se compose d'officiers en non-activité, de contrebandiers honnêtes, et de gens qui n'ont pour toute profession qu'une foi obstinée dans l'avenir, un bon cheval et des armes toujours fort bien entretenues : les négociants n'y viennent jamais. En un mot l'ensemble de cette société est on ne peut plus satisfaisant.
Celte réponse du petit officier mit un terme à mes irrésolutions.
Puisqu'il y a tncoie quelque chose ù voir à Mexico
que je De connais pas, pensais-je, mieux vaut y consacrer ma dernière soirée que de me donner beaucoup de mal pour n'arriver h faire que des mécontents ; et puis, du reste, n'est-ce pas un devoir pour le voyageur de laisser toute considération de côté, dès qu'il s'agit d'une étude de mœurs?
— Vous êtes décidé, n'est-ce pas? me demanda Salazar.
— Je suis à vos ordres.
— Très-bien. Voilà qui est parlé! C'est à quelques pas d'ici. Venez.
Au coin de la rue de los Plateros, qui forme un des quatre angles droits de la place de la Cathédrale, mon ami José Salazar s'arrêta.
— Nous voici arrivés, me dit-il, surtout n'oubliez point ma recommandation de ne pas parler français.
— N'ayez aucune crainte.
— Ah! à propos, me demanda Salazar lorsque nous fûmes au milieu de l'escalier, j'espère que vous avez de l'argent sur vous?
— Une dizaine de piastres.
— C'est plus que suffisant. — Entrons.
José Salazar donna un coup de pied dans une grande porte verte matelassée, qui tourna sans bruit sur ses gonds, et nous nous trouvâmes dans ce club si vanté où se réunissait la jeunesse dorée de Mexico.