‹ Aventures mexicainesChapitre 4 sur 5 · LES CHERCHEURS D'OR · texte numérisé non relu

LES CHERCHEURS D'OR

Je débarquai, venant de Véra Cruz, le 22 du mois de niai dernier au matin, à la Nouvelle-Orléans, où j'étais appelé par des affaires commerciales. Je m'informai tout aussitôt du Boarding-house le plus rapproché du port, et je m'y fis conduire. Le Boardinghouse, on le sait, est un établissement qui tient le milieu entre l'hôtel garni et la maison bourgeoise ; on y trouve souvent, presque toujours, — sans parler d'un confort égal à celui des admirables hôtels américains, — un agréable intérieur de famille.

Une fois mes bagages tant bien que mal arrangés dans ma chambre, je descendis au parloir : le déjeuner était servi, et l'on allait se mettre à table.

Trois personnes, — parmi ces convives que je ne connaissais pas encore, — attirèrent spécialement mon attention.

La première, jeune fille de dix-huit à vingt ans, appartenait, sans contredit, à cette belle et forte race américaine que les excès de la civilisation n'ont pas encore eu le temps d'abâtardir. Les traits réguliers de son frais visage, ses grands yeux bleus, sa magnifique chevelure châtaine, son teint resplendissant d'éclat, — quoique un peu hâlé par le grand air, — formaient un ensemble sinon poétique et distingué, du moins très-agréable. J'appris, par la suite, qu'elle était l'enfant de la maîtresse du Boardinghouse, et qu'elle se nommait miss Annette B***.

La seconde personne était un colossal Américain, probablement un Kentukien. Je me trouvais assis à côté de lui. Son habit et son pantalon noirs, aussi propres que râpés, sa cravate blanche, ses favoris coupés au niveau de l'extrémité inférieure de son oreille, sa figure fraîchement rasée, son air froid, qu'il désirait évidemment rendre imposant, le faisaient assez ressembler à un médecin de village appelé en consultation au château voisin. Son costume.

trop sévère pour le matin, contrastait aussi d'une façon curieuse avec les formes athlétiques et les membres énormes qu'il recouvrait. A peine assis, — et il le fut avant tout le monde, — mon voisin commença par faire main-basse, avec une prodigieuse célérité, sur les plats placés devant lui. Tranches de veau froid et de rotsbeef, poissons bouillis, œufs cuits avec du jambon, légumes, fruits et confitures, s'élevèrent bientôt en forme de pyramide sur sa seule et même assiette.

Enfin, la troisième personne qui, avec le grand Kentukien et la jolie miss Annette, avait le privilège d'attirer, comme je l'ai dit, mon attention, était placée à l'autre extrémité de la table presque en face de moi. C'était un homme auquel une figure bronzée par le soleil, maigre, osseuse et dénuée de barbe, permettait difficilement d'assigner un âge précis entre vingt et trente-cinq ans. Ses bras grêles, ses épaules étroites et voûtées, son buste élancé ne dénotaient certes pas une force corporelle égale à celle de mon voisin le Kentukien; cependant, je crus deviner en lui une de ces organisations sèches et nerveuses que nous autres Espagnols qualifions de anuante (de résistance), et qui, semblables au roseau, supportent facilement la tempête, pendant que le chêne tombe brisé €t vaincu. (>t homme, à en juger pa? sa toi-

lette brillante et de mauvais goût, ne devait appartenir que depuis peu à ce que l'on est vulgairement convenu d'appeler le monde. Sa cravate, couleur gorge-pigeon, était maintenue sur une chemise de batiste brodée par deux grosses émeraudes lourdement enchâssées dans une riche monture en or, monture parsemée elle-même de petits rubis et de topazes. Une énorme chaîne, également en or massif, entourait son cou et descendait en serpentant jusqu'à la poche de son gilet de brocart : cette chaîne servait à soutenir une montre assez grosse et passée de mode, dont la boîte était émaillée de petits diamants et de pierreries précieuses. Les doigts de ses mains effilées et admirables de formes , disparaissaient à moitié sous une couche de bagues de toutes espèces.

Aussi indifférent au déjeuner servi devant lui que le Kentukien semblait l'apprécier, ce singulier personnage se tournait de temps en temps vers le domestique placé derrière lui, prononçait, avec son accent étranger, le nom plus ou moins estropié de quelque vin coûteux d'Europe, effleurait ensuite dédaigneusement, du bout des lèvres, le verre qu'on lui offrait, et faisait servir le reste de la bouteille aux personnes delà table. Pendant tout le temps du repas, il ne prit qu'un œuf et une orange.

En dehors de sa toilette extravagante et de son as-

pect bizarre, cet homme eût encore éveillé l'attention d'un observateur par la curieuse expression de son regard. Ses yeux, quoique naturellement brillants, étaient fixes et semblaient déceler, au premier abord, une intelligence moins qu'ordinaire; quelques éclairs contenus qu'ils jetaient en se tournant vers la belle miss Annette, éclairs imperceptibles pour une personne qui n'eût pas connu, comme moi, les sauvages Peaux-Rouges de la Prairie, m'apprirent que l'air d'indifférence presque idiote de mon vis-à-vis de table était tout bonnement un masque trompeur que sa force de volonté mettait sur son visage. Je crus pouvoir, dès ce moment, lui assigner une nation. Pendant qu'on nous apportait le thé, le Kentukien, dont l'assiette, après avoir servi de base à la belle pyramide déjà décrite, ne présentait plus depuis longtemps déjà qu'une surface plane et éclatante de blancheur, le Kentukien, dis-je, après s'être nettoyé avec soin les ongles, s'occupait à lire le journal américain The Daily News.

Deux oh! oh! fortement accentués, et marquant an profond étonnement, qui sortirent de sa vaste poitrine, firent lever la tête aux convives.

— Une importante nouvelle, sir? lui demanda un autre Américain,

~ Oui, fort importante,

— Pourriez-vous nous l'apprendre?

— No, répondit le Kentukien après un moment de réflexion. Cette nouvelle est une bonne affaire, et moins une bonne affaire est connue, mieux cela vaut.

— Alors vous avez eu tort de marquer votre surprise... Je vais lire avec soin le Daily -News.

Le Kentukien réfléchit de nouveau pendant quelques instants avant de répondre.

— Oui, j'ai eu tort de crier oh ! oh ! — dit-il enfin. — Après tout, peut-être bien ne la retrouverez-vous plus clans le journal, cette découverte.

— Il s'agit donc d'une découverte?

Le géant américain s'aperçut probablement qu'un de ses ongles n'était pas, malgré une première toilette, d'une complète propreté, car il se mit à le gratter avec son couteau de table au lieu de répondre.

Le déjeuner terminé, les habitués du Boardinghouse sortirent du parloir, h l'exception toutefois du Kentukien, de l'Américain, qui l'avait interrogé avec si peu de succès, et de l'homme à la figure bronzée et aux mains surchargées de bagues.

Ce dernier alluma cavalièrement, — et contre l'usage qui défend, aux États-Unis, de fumer devant les femmes, — une mince cigarette en papier blanc. L'Américain questionneur prit le journal the Daili) New*.

pour y chercher, ainsi qu'il l'avait annoncé, la découverte lue par le Kentukien, tandis que celui-ci, tirant une vieille montre d'argent de son gousset, disait à la fdle de la maison, miss Annette B*** :

a J'ai cinq minutes dont je ne sais que faire... Laissez-moi les employer, miss, à vous peindre l'amour honnête et l'estime que vous m'inspirez. »

A ce compliment si galamment tourné, miss Annette rougit de plaisir, tandis que sa mère sourit d'un air de satisfaction évident. Quant au Kentukien, il resta, pendant les cinq minutes, planté droit devaut la jeune fille, l'examinant avec autant d'attention que de sang-froid ; puis le terme consacré à ses amours expiré, il prit son chapeau, le mit sur sa tête et sortit en disant à sa fiancée :

— Miss Annette, comptez toujours sur moi... je vous aime encore... A propos, les cotons ont baissé d'un dixième et demi pour cent.... Au revoir.

A peine le galant Kentukien venait-il de fermer la porte du parloir, que l'Américain, qui lisait toujours le Daily-News, poussa un cri de surprise en s'écriant :

— Ah! bij Godl si la nouvelle est vraie... c'est une bien belle chose !...

Comme mistrissB*** m'avait présenté, lors de mon arrivée, à ses pensionnaires, je pus, sans crainte de

passer pour inconvenant, adresser la parole à l'Américain.

— Il paraît que vous avez trouvé ce que vous cherchiez? — lui dis-je.

— Oh! c'est merveilleux, — me répondit-il, — merveilleux!... tellement extraordinaire même, que je suis tenté de croire que c'est un puff...

— Alors, voyons le puff.

— On écrit de Californie au rédacteur du Daily - News, qu'on vient de découvrir, aux bords de la rivière du Sacramento, une telle quantité de poudre d'or, qu'un homme peut en ramasser facilement une livre par jour... Incroyable... n'est-ce pas? Cependant cet article abonde en détails, et porte un cachet de vérité qui me confondent... Lisez... Ce Sacramento, mille fois béni, enrichirait plus à lui seul les États-Unis, si le Daily-News dit vrai, que ne le ferait la possession de toutes les mines d'argent du Nouveau- Monde!...

J'allais prendre le journal que me présentait l'Américain, lorsque l'homme au teint bronzé s' élançant, semblable à un tigre, du coin de la cheminée où il était assis, vint tomber d'un bond en face de moi.

— Que dit-on du Sacremento? — me demandat— il d'une voix sourde et en espagnol,

Son action m'avait tellement surpris, que je restai un moment sans lui répondre.

— Mais parlez donc!... répondez-moi donc ! — reprit-il avec rage, — que dit-on du Sacremento?

— On dit que l'on vient d'y découvrir de riches mines d'or!...

— Un placer ou des mines d'or? (1).

— Un placer, pour nous autres Espagnols, des mines, selon ia langue anglaise.

Ma réponse produisit un effet terrible sur mon interlocuteur ; sa pâleur, malgré son teint bronzé, devint livide, ses dents se serrèrent avec force, ses yeux s'illuminèrent de lueurs sinistres; je crus qu'il allait se trouver mal.

— Quel intérêt s'attache donc pour vous à cette découverte, caballero? lui demandai-je.

— Quel intérêt ! — répéta-t-il avec un étonnement mêlé de fureur, — l'intérêt que le possesseur porte à sa propriété... Ce placer m'appartenait...

Je le regardai avec compassion, en pensant que j'avais affaire à un fou.

(1) Les endroits d'où l'on extrait, sans travail, k l'état de métal et non en minerai, l'or qui se trouve k fleur de terre, se nomment au Mexique placeres ou bonanzas, et ne ressemblent en rien aux mines. Des placeres, tout aussi riches que celui du Sacramento, ont déjk été découverts dans ce riche pays.

— Oh ! je comprends le langage de vos yeux, — reprit-il tristement ; — vous vous figurez parler k un insensé. Mo 1 nom va vous rassurer, je l'espère, toul en vous expliquant ma colère : je me nomme Rafaël Quirino.

— Ah! c'est vous qui êtes Rafaël Quirino? — répétai-je machinalement.

Le fait est que ce nom de Rafaël Quirino m'était parfaitement inconnu.

— Vous êtes Mexicain, sans doute? — repris-je peu après, afin de ne pas laisser tomber cette conversation qui commençait à m'intéresser.

Le propriétaire des mines d'or du Sacramento parut fort surpris de ma question.

— Que voulez-vous donc que je sois, sinon Mexicain? — me dit-il; — tout le monde sait que Rafaël Quirino, le roi des chercheurs d'or, est né en Californie, près du port de San-Francisco.

Cette réponse, en m'expliquant la certaine emphase qu'avait mise Quirino h me décliner son nom, me rappela aussi ce nom enseveli parmi mes nombreux souvenirs de voyage. En effet, je l'avais souvent entendu prononcer en l'année 1845, lors de mon dernier séjour à Monterey.

L'homme que j'avais devant moi, n'était donc pas un fou, c'était au contraire un type rare et curieux de

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ces hardis Gambusinos (1) qui parcourent, insoucieux, les vastes solitudes du Nouveau-Mexique, bravant le scalpel de l'Indien, les angoisses de la soif, les dents des tigres et des jaguars.

Le désespoir qu'il venait de montrer, en apprenant la découverte du placer du Sacramenlo, me convainquit également que l'existence de ce placer était un fait réel, certain, et me donna le plus vif désir d'entrer plus avant dans cette aiMre. Je lui proposai de venir fumer un cigare dans ma chambre; il accepta sans se faire prier. La rencontre d'un homme parlant !a même langue que lui me parut lui avoir causé un vrai plaisir.

— Pardonnez-moi, sefior Ouirino, la question que je vais vous adresser, lui dis-je, lorsque nous fumes installés dans ma chambre; croyez que c'est l'intérêt et non la curiosité qui la dicte: Comment se fait-il ([ue vous vous trouviez à la Nouvelle-Orléans?

— Ma présence ici est tout une histoire, — me répondit le Gambusino, qui, grâce à sa force de volonté, avait recouvré son sang-froid. — Désirez-vous que je vous la raconte?

— Vous me feriez vraiment plaisir.

(I) Gambusino, sobriquet par lequel on désigne, en Californie et en Sonora, le chercheur d'ora

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