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Aventures périlleuses de Narcisse Nicaise au Congo

Le vent soufflait en lempèle, la nuit était noire, l'Océan mugissait, et ses vagues écumanles se brisaient en s'entreclioquant.

Tout à coup, au milieu de l'obscurité, le vapeur anglais le Livingstone aborda le brick français le Bordelais et lui fit, à la joue de bâbord, une ouverture par laquelle l'eau s'engouffra.

En présence de cette catastrophe, le capitaine sinistré cria : sauve qui peut! sauta, avec son équipage, dans la chaloupe que venait de lui envoyer le commandant brilannicjue, et se réfugia sur le Livinr/stone , qui reprit sa course .

Le prcmi»;r moment de slu[)eur })assé, le malheureux oflicier réunit ses liuinnies et les (•(»inj)la.

8 AVENTITRES PÉRILLEUSES DE NAROiSSI-: NICAISB

— Il (Il manque un ! exclama-t-il, effaré.

— Qui? demanda le quartier-maître.

— Nicaise.

— Nicaise !... répétèrent en chœur les matelots en regardant dans la direction du brick.

Mais la nuit empêchait de rien voir, le bruit de Toura gan de rien entendre, et l'équipage français dut faire son deuil du camarade abandonné.

D'ailleurs, le commandant du Livingstone refusait de retourner en arrière.

— Pauvre Nicaise 1 Pauvre bateau 1 Pauvre moi ! pleura le capitaine en mêlant, dans un même regret poignant, la douleur que lui causait la perte de son navire et de Nicaise et celle qu'il ressentait en songeant à sa propre situation.

Le Livingstone filait, sous la puissance de son hélice, entre d'énormes lames, quand un individu, l'oublié, se réveilla à bord du Bordelais, dans la cabine où il était couché en compagnie d'un caniche blanc et que l'eau envahissait.

— Au secours! cria l'infortuné en s'élançant sur le pont. Seul!... reprit-il, stupéfait, en regardant autour de lui.

Les feux du vapeur anglais titillaient au-dessus du flot r-cumant comme des lucioles.

11 appela de toute la force de ses poumons; sa voix se perdit dans les grondements de la tempête.

Comprenant ce qui venait de se passer, il eut un accès de faiblesse et s'affaissa, anéanti, près de la barre, sur un paquet de cordages.

C'était un garçon de vingt-huit à ving-t-neuf ans, de laille ordinaire, aux traits réguliers, à l'œil doux, à la barbe blonde, à l'allure plus mondaine que marine, et qui ne faisait partie de Téquipage du brick que grâce au hasard et à un coup de tête.

Elève en pharmacie, Nicaise, Narcisse Nicaise, avait gaspillé ses belles années au quartier latin, flânant le jour, s'onhliant le soir dans les cafés interlopes, travaillant rarement, se laissant aller, petit à petit, à cette vie

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de bohème, si commune à Paris et si énervante, négligeant sa carrière, ne terminant pas ses études.

Ne recevant plus de pension (sa famille lasse de le réprimander s'étant fâchée), il était entré chez un pharmacien de la rue de Seine en qualité de premier aide, moyennant cent francs par mois, la table et le logement, résolu à piocher pour compléter ses inscriptions.

Malheureusement, cette place ne lui laissait guère de loisir.

Obligé de manipuler des drogues depuis neuf heures du matin jusqu'à dix heures du soir, quand il montait dans sa chambre, c'était pour se coucher et dormir, non pour étudier.

Bonne nature, mais manquant de vigueur, un rien le désarçonnait; acceptant trop facilement les prétextes qui lui fournissaient des occasions de s'arrêter en route, les efforts soutenus l'excédaient.

Lorsqu'arrivait son jour de sortie, le mercredi, au lieu de travailler pour son compte, il vaguait avec des camarades aussi avancés que lui, et si quelqu'un de raisonnable et s'intéressant à son sort lui demandait où il en était: « Toujours au même point, répondait-il d'un air ennuyé; mon patron est un cancre; il m'agace toute la journée; d'autre part je n'ai pas une minute à moi; je ne peux plus ouvrir un livre; je ne passerai jamais mes examens tant que je serai dans cette boîte. »

C'était la vérité. Toutefois, comme il n'avait pas pu les passer non plus lorsqu'il était libre, ses doléances manquaient de sérieux.

Il finit par l'avouer et jura d'envoyer au diable le codex, d'abandonner la pharmacie, et d'aller dans une autre patrie chercher fortune.

Un de ses amis, co-nrime lui élève en pharmacie, comme lui fruit sec, comme lui dégoûté du métier, s'était fixé h Madagascar où un parent éloigné, planteur et traficaul, l'avait mandé en lui promellant monts et mervoillcs, et où s'all'iancliissaiit de tout lien, do toute tutelle, il s'était mis

dO AVENTURES PÉRILLEUSES DE NAIK'ISSE NiCAISE

à distiller du rhum ([u'il vendait à cinquante pour cent audessous du cours ordinaire, et sur lequel il gagnait encore soixante pour cent.

« Viens, avail-il écrit à Narcisse Nicaise ; nous distillerons à Tamatave et à Tananarive ; nous gagnerons des sonnnes considérables ; et quand nous serons riches, nous retournerons eu France, ou bien nous fonderons, quelque part, sur la côte d'Afrique, un royaume dont l'histoire parlera. »

?sarcisse avait d'abord ri de la proposition, puis s'était creusé la tête pour se procurer les deux ou trois billets de mille francs que le voyage à Madagascar exige.

Sur l'entrefaite, un armateur de Bordeaux, de sa connaissance, en excursion d'aiïaires à Paris, l'ayant rencontré un mercredi, et ayant reçu ses confidences, lui avait dit : « J'envoie un hrick de \dn à la Réunion et à Maurice ; si cela vous va, je vous adjoindrai à l'équipage en qualité d'officier de santé ; vous savez assez de médecine pour soigner des gaillards du genre des matelots de notre port, de véiilables marsouins qui ne sont presque jamais malades à la mer. Vos soins payeront votre traversée. De la Réunion à Madagascar, la distance est courte : le paquebot ou un navire marchand vous la fera franchir. Mon représentant à Saint-Denis vous aidera. Si cette combinaison vous convient, soyez, vers la fin du mois, à la maison, à Bordeaux, et je vous installerai sur mon bateau. »

Narcisse avait accepté avec enthousiasme et, au jour marqué, s'était présenté chez le négociant.

On sait maintenant par quelle suite de circonstances il était sur le Bordelais.

Profondément endormi, dans sa cabine, sous l'influence (le trop copieuses libations faites en dînant avec le capitaine, le choc terrible du Livingstone n'avait pas troublé son sommeil, et, sans l'inondation, qui était venue lui causer une désagréable sensation, il ne se serait réveillé qu'au grand jour.

« Ah! ^éiiiit-il, accablé, au lieu de me jeter follement

PRÈS DES cAtES de OUINÉE H

dans les aventures, j'aurais mieux fait (l'arlievor ma pharmacie ! »

Certes,

Mais le calice était rempli, il fallait le vider.

— C'est toi, Pierrot , reprit-il en caressant le caniche dont nous avons parlé plus haut et qui lui léchait la main. Mon pauvre ami, qu'est-ce que nous allons devenir?

Et l'émotion étrangla sa voix , et une larme tomha sur sa harhe hlonde.

L(} chien le regarda et lui grogna d'amicales consolalions.

Pierrot, qui devait son nom à la blancheur de sa toison, était doué d'autant de cœur que d'intelligence. Une cliente de la pharmacie de la rue do Seine l'avait donné à Narcisse à l'âge tendre de deux mois, et Narcisse s'y était si vivement attaché qu'il n'avait pas voulu partir sans lui. Gai, dévoué, instruit, il était, pour son maître, un agréable et fidèle compagnon.

— ïu as raison, fil résolument Nicaise en le pressant contre sa poitrine, ce n'est pas l'heure de se désoler.

Pierrot aboya de plaisir, comme pour dire: « A la bonne heure ! » et sauta, d'un air engageant, sur le pont.

Le navire s'enfonçait lentement, le vent mollissait, peutêtre restait-il de l'espoir.

Nicaise pompa, sonna la cloche , cria, excita son chien à aboyer, disputa énergiqucnicnt sa vie.

A l'aube, il découvrit uik; voile à l'est et hissa le pavillon de détresse : la voile ne s'arrêta point.

Harassé, il s'étendit à l'arrière, mangea, de moitié avec Pierrot, qucbjues provisions, et, vaincu par la fatigue, ferma involontairement les yeux.

Grâce à ses compartiments ctanches et à des causes incoimues beaucoup plus qu'à la pompe, le brick lloltait encore ; néanmoins ce miracle ne pouvait durer, et il devenait sans cesse plus évident que la fin approchait.

Nicaise dormit cejxMidant. car, rien, chez l'honnue, ne résiste k l'écrasement do ce qne de ^Taislre appelait la A/V^,

et SOUS la domination brutale de laquelle l'âme est si souvent placée.

A trois heures de l'après-midi, le Bordelais étant dans les mêmes conditions que le matin, Narcisse se réveilla.

Un autre bâtiment apparaissait alors, et disparaissait ainsi que le précédent, sans voir les signaux qui lui étaient faits.

Nicaise se remit à pomper, et pendant cinq heures lutta contre la mort.

Le soir, il alluma des fanaux, sonna la cloche, lança des %sées et prépara une chaloupe à l'aide de laquelle il se proposait de gagner une terre quelconque.

Il y déposa les vivres laissés dans la cuisine, et des boîtes de conserves, qu'il enleva à la cambuse noyée aux trois quarts, plus du linge, une paire de bottes, du tabac, dos vêtements pris, non sans peine, dans sa cabine, enfin, en l'état c'était peut-être le plus important, un sabre-baïonnette à deux tranchants, un fusil de chasse à deux coups, se chargeant par la culasse et, providentiellement, car sans cela le fusil eût été inutile, une caisse de cartouches de calibre que l'eau n'avait pas atteinte.

La chaloupe, ainsi lestée, il attendit, prêt à la mettre à ilôt et à s'y réfugier avec Pierrot au moindre indioc de sinistre, et continua à pomper, à sonner la cloche of à allumer des fusées.

La nuit lui sembla éternelle.

Elle s'écoula sans alerte comme sans changement favorable.

A la pointe du jour, il aperçut, dans la brume, des falaises vers lesquelles la brise et un contre-courant le poussaient.

« Je suis sauvé ! soupira-t-il. »

C'était trop tôt se réjouir.

A cet instant, le Bordelais resta en panne, une masse d'un brun rougeâtre s'éleva à la surface de l'eau, et de l'une de ses extrémités, l'extrémité flottant à l'arrière, se dressa une tête étrange ornée de deux yeux d'une effrayante

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