‹ Aventures prodigieuses de Tartarin de TarasconChapitre 19 sur 25 · DIS-MOI LE NOM DE TON PÈRE, ET JE TE DIRAI LE NOM DE CETTE FLEUR · texte numérisé non relu

DIS-MOI LE NOM DE TON PÈRE, ET JE TE DIRAI LE NOM DE CETTE FLEUR

ARLEz-MOi des princes

monténégrins pour lever

lestement la caille.

Le lendemain de cette soirée

aux Platanes, dès le petit jour,

le prince Grégory était dans la

chambre du Tarasconnais.

— Vite, vite, habillez-vous...

Votre Mauresque est retrouvée...

AVENTURES DE TARTARIX

Elle s'appelle Baïa... Vingt ans, jolie comme un cœur, et déjà veuve...

— Veuve!... quelle chance! fit joyeusement

le brave Tartarin, qui se méfiait des maris d'Orient.

— Oui, mais très surveillée par son frère.

— Ah! diantre...

— Un Maure farouche qui vend des pipes au bazar d'Orléans...

Ici un silence.

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— Bon! reprit le prince, vous n'êtes pas homme à vous effrayer pour si peu; et puis on viendra peut-être à bout de ce forban en lui achetant quelques pipes... Allons vite, habillezvous... heureux coquin!

Pâle, ému, le cœur plein d'amour, le Tarasconnais sauta de son lit, et, boutonnant à la hâte son vaste caleçon de flanelle :

— Qu'est-ce qu'il faut que je fasse?

— Écrire à la dame tout simplement, et lui demander un rendez-vous!

— Elle sait donc le français?... fit d'un air désappointé le naïf Tartarin qui rêvait d'Orient sans mélange.

— Elle n'en sait pas un mot, répondit le prince imperturbablement... mais vous allez me dicter la lettre, et je traduirai à mesure.

— 0 prince, que de bontés!

Et le Tarasconnais se mit à marcher à grands pas dans la cliambre, silencieux et se recueillant.

Vous pensez qu'on n'écrit pas à une i\Iauresque d'Alger comme à une grisette de Beaucaire. Fort heureusement que notre héros avait par devers lui ses nombreuses lectures

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qui lui permirent, en amalgamant la rhétorique apache des Indiens de Gustave Aymard, avec le Voyage en Orient, de Lamartine, et quelques réminiscences du Cantique des Cantiques, de composer la lettre la plus orientale qu'il se put voir. Cela commençait par :

« Comme l'autruche dans les sables... »

Et finissait par :

« Dis-moi le nom de ton père, et je te dirai le nom de cette fleur... »

A cet envoi, le romanesque Tartarin aurait bien voulu joindre un bouquet de fleurs emblématiques, à la mode orientale; mais le prince Grégory pensa qu'il valait mieux acheter quelques pipes chez le frère, ce qui ne manquerait pas d'adoucir l'humeur sauvage du monsieur et ferait certainement très grand plaisir à la dame, qui fumait beaucoup.

— Allons vite acheter des pipes! fit Tartarin plein d'ardeur.

— Non!... non!... Laissez-moi y aller seul. Je les aurai à meilleur compte...

— Comment! vous voulez 0 prince

prince !...

Et le brave homme, tout confus, tendit sa

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bo-Lirse à l'obligeant Monténégrin, en lui recommandant de ne rien négliger pour que la •dame fût contente.

Malheureusement, l'affaire — quoique bien lancée — ne marcha pas aussi vite qu'on aurait pu l'espérer. Très touchée, paraît-il, de l'éloquence de Tartarin, et, du reste, aux trois ■quarts séduite par avance, la Mauresque n'aurait pas mieux demandé que de le recevoir; mais le frère avait des scrupules et, pour les ■endormir, il fallut acheter des douzaines, des grosses, des cargaisons de pipes...

— Qu'est-ce que diable Baïa peut faire de toutes ces pipes? se demandait parfois le pauvre Tartarin; — mais il payait quand même et sans lésiner.

Enfin, après avoir acheté des montagnes de pipes et répandu des flots de poésie orientale, on obtint un rendez-vous.

Je n'ai pas besoin de vous dire avec quels battements de cœur le Tarasconnais s'y prépara, avec quel soin ému il tailla, lustra, parfuma sa rude barbe de chasseur de casquettes, sans oublier — car il faut tout prévoir — de glisser dans sa poche un casse-tete à pointes et deux ou trois revolvers.

AVENTURES DE TARTAIUX

Le prince, toujours obligeant, vint à ce premier rendez-vous en qualité d'interprète. La

dame habitait dans le haut de la ville : devant sa porte, un jeune Maure de treize à quatorze ans fumait des cigarettes. C'était le fameux Ali, le frère en question. En voyant arriver les

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deux visiteurs, il frappa deux coups à la poterne et se retira discrètement.

La porte s'ouvrit. Une négresse parut, qui, sans dire un seul mot, conduisit ces messieurs à travers l'étroite cour intérieure, dans une petite chambre fraîche où la dame attendait, accoudée sur un lit bas... Au premier abord, elle parut au Tarasconnais plus petite et plus forte que la Mauresque de l'omnibus... Au fait, était-ce bien la même? Mais ce soupçon ne fit que traverser le cerveau de Tartarin comme un éclair.

La dame était si jolie ainsi, avec ses pieds nus, ses doigts grassouillets chargés de bagues, rose, fine, et sous son corselet de drap doré, sous les ramages de sa robe à fleurs laissant deviner une aimable personne un peu boulotte, friande à point, et ronde de partout... Le tuyau d'ambre d'un narghilé fumait à ses lèvres et l'enveloppait toute d'une gloire de fumée blonde.

En entrant, le Tarasconnais posa une main sur son cœur, et s'inclina le plus mauresquement possible, en roulant de gros yeux passionnés... Baïa le regarda un moment sans rien dire; puis, lâchant son tuyau d'ambre, se ren-

versa en arrière, cacha sa tète dans ses mains,. et l'on ne vit plus que son cou blanc qu'un fou rire faisait danser comme un sac rempli

de perles.

SIDI TART RI REjM TART RI

I TOUS entriez, un soir, à la ?ix\ veillée, chez les cafetiers algériens de la \ille haute, vous entendriez encore aujourd'hui les Maures causer entre eux, avec des clignements d'yeux et de petits rires, d'un certain Sidi Tart'ri ben Tart'ri, Européen aimable et riche qui — voici quel-

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ques années déjà — vivait dans les hauts quartiers avec une petite dame du cru appelée Baïa.

Le Sidi Tart'ri en question, qui a laissé de si gais souvenirs autour de la Casbah, n'est autre, on le devine, que notre Tartarin...

Qu'est-ce que vous voulez? Il y a comme cela, dans la vie des saints et des héros, des heures d'aveuglement, de trouble, de défaillance. L'illustre Tarasconnais n'en fut pas plus exempt qu'un autre, et c'est pourquoi, — deux mois durant, — oublieux des lions et de la gloire, il se grisa d'amour oriental et s'endormit, comme Annibal à Capoue, dans les délices d'Alger la Blanche.

Le brave homme avait loué, au cœur de la ville arabe, une jolie maisonnette indigène avec cour intérieure, bananiers, galeries fraîches et fontaines. Il vivait loin de tout bruit, en compagnie de sa Mauresque, Maure luimême de la tùte aux i)ieds, souftlant tout le jour dans son narghilé, et mangeant.

Étendue sur un divan en face de lui, Ba'ia, la guitare au poing, nasillait des airs monotones, ou bien, pour distraire son seigneur, elle mimait la danse du ventre, en tenant à la main

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un petit miroir dans lequel elle mirait ses dents blanches et se faisait des mines.

Comme la dame ne savait pas un mot de français, ni Tartarin un mot d'arabe la conversation languissait quelquefois, et le bavard

Tarasconnais avait tout le temps de faire pémtence pour les intempérances de langage dont il s'était rendu coupable à la pharmacie Bézuquet ou chez l'armurier Costecalde.

Mais cette pénitence même ne manquait pas de charme, et c'était comme un spleen voluptueux qu'il éprouvait à rester là tout le jour sans parler, en écoutant le glouglou du narghilé, le frôlement de la guitare et le bruit léger de la fontaine dans les mosaïques de la cour.

Le narghilé, le bain, l'amour remplissaient toute sa vie. On sortait peu. Quelquefois Sidi Tart'ri, sa dame en croupe, s'en allait sur une brave mule manger des grenades à un petit jardin qu'il avait acheté aux environs... Mais jamais, au grand jamais, il ne descendait dans hi ville européenne. Avec ses zouaves en ribote, ses alcazars bourrés d'officiers, et son éternel bruit de sabres traînant sous les arcades, cet Alger-là lui semblait insupportable et laid comme un corps de garde d'Occident.

En somme, le Tarasconnais était ,trés heureux. Tartarin-Sancho surtout, très friand de pâtisseries turques, se déclarait on ne peut

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plus satisfait de sa nouvelle existence... Tartarin-Quichotte, lui,, avait bien par-ci par-là quelques remords, en pensant à Tarascon et aux peaux promises... Mais cela ne durait pas, et, pour chasser ces tristes idées, il suffisait d'un regard de Baïa ou d'une cuillerée de ses diaboliques confi.tures odorantes et troublantes comme les breuvages de Circé.

Le soir, le prince Grégory venait parler un peu du Monténégro libre... D'une complaisance infatigable, cet aimable seigneur remplissait dans la maison les fonctions d'interprète, au besoin même celles d'intendant, et

tout cela pour rien, pour le plaisir A part

lui, Tartarin ne recevait que des Teurs. Tous ces forbans à têtes farouches, qui naguère lui faisaient tant de peur du fond de leurs noires échoppes, se trouvèrent être, une fois qu'il les connut, de bons commerçants inoffensifs, des brodeurs, des marchands d'épices, des tourneurs de tuyaux de pipes, tous gens bien élevés, humbles, finauds, discrets et de première force à la bouillotte. Quatre ou cinq fois par semaine, ces messieurs venaient passer la soirée chez Sidi Tart'ri, lui gagnaient son argent, lui mangeaient ses confitures, et, sur le

coup de dix heures, se retiraient discrètement en remerciant le prophète.

Derrière eux, Sidi Tart'ri et sa fidèle épouse finissaient la soirée sur leur terrasse, une

grande terrasse

blanche qui faisait toit à la maison et dominait la ville.

Tout autour, un millier d'autres terrasses blanches aussi, tranquilles sous le clair do lune, descendaient en s'échelonnant jusqu'à la mer. Des f redons de guitare arrivaient, portés par la brise.

... Soudain, comme un bouquet d'étoiles, une grande mélodie claire s'égrenait doucement dans le ciel, et, sur le minaret de la mosquée voisine, un beau muezzin apparaissait, découpant son ombre blanche dans le bleu profond de

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la nuit, et chantant la gloire d'Allah avec une voix merveilleuse qui remplissait l'horizon.

Aussitôt Baïa lâchait sa guitare, et ses grands yeux tournés vers le muezzin semblaient boire la prière avec délices. Tant que le

chant durait, elle restait là, frissonnante, extasiée, comme une sainte Thérèse d'Orient... Tartarin, tout ému, la regardait prier et pensait en lui-même que c'était une forte et belle religion, celle qui pouvait causer des ivresses de foi pareilles.

Tarascon, voile-toi la face! ton Tartarin songeait à se faire renégat.

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