‹ Aventures prodigieuses de Tartarin de TarasconChapitre 2 sur 25 · TARASCON ; LES CHASSEURS DE CASQUETTES · texte numérisé non relu

TARASCON ; LES CHASSEURS DE CASQUETTES

V ^' u temps dont je vous jDarle, Tartarin de Tarascon n'était pas encore le Tartarin qu'il est aujourd'hui, le grand Tartarin de Tarascon, si populaire dans tout le midi de la France.

Pourtant — môme à cette époc|ue — c'était déjà le roi de Ta- -^ rascon.

Disons d'où lui venait cette royauté.

Vous saurez d'abord que là-bas tout le monde

A V E N T U R E 8 D E l'A R TA R I N

est chasseur, depuis le plus grand jusqu'au plus petit. La chasse est la passion des Tarasconnais, et cela depuis les temps mythologiques où la Tarasque faisait les cent coups dans les

marais de la ville et où les Tarasconnais d'alors organisaient des battues contre elle. Il y a beau jour, comme vous voyez.

Donc, tous les dimanches matin, Tarascon prend les armes et sort de ses' murs, le sac au

A TARASCON

dos, le fusil sur l'épaule, avec un tremblement

de chiens, de furets, de trompes, de cors de

chasse. C'est superbe avoir... Par malheur le

gibier manque, il manque absolument.

Si bêtes que soient les bètes, vous pensez bien

qu'à la longue elles ont fini

ixir se méfier.

A cinq lieues autour de

Tarascon, les

terriers sont

vides, les nids

abandonnés.

Pas un merle,

pas une caille, pas le

moindre lapereau, pas le

plus petit cul-blanc.

Elles sont cependant bien tentantes ces jolies collinettes tarasconnaises, toutes parfumées de myrte, de lavande, de romarin; et ces beaux raisins muscats gonflés de sucre, qui s'échelonnent au bord du Rhône,

sont diablement appétissants aussi Oui,

mais aussi il y a Tarascon derrière, et dans le petit monde du poil et de la plume, Tarascon est très mal noté. Les oiseaux de passage eux-

mêmes l'ont marqué d'une grande croix sur leurs feuilles de route, et quand les canards sauvages, — descendant vers la Camargue en longs triangles, — aperçoivent de loin les clochers de la ville, celui qui est en tète se met à crier bien fort : « Voilà Tarascon!... voilà Tarascon! » et toute la bande fait un crochet.

Bref, en fait de gibier, il ne reste plus dans le pays qu'un vieux coquin de lièvre, échappé comme par miracle aux septembrisades tarasconnaises, et qui s'entête à vivre là ! A Tarascon, ce lièvre est très connu. On lui a donné un nom. Il s'appelle le Ra- 2nde. On sait qu'il a son gîte dans la terre de M. Bompard, — ce qui, par parenthèse, a doublé et même triplé le prix de cette terre, — mais on n'a pas encore pu l'atteindre.

A l'heure qu'il est même, il n'y a plus que deux ou trois enragés qui s'acharnent après lui.

Les autres en ont fait leur deuil, et le Rapide est passé depuis longtemps à l'état de supersti-

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tion locale, bien que le Tarascoiinais soit très peu superstitieux de sa nature et qu'il mange les hirondelles en salmis, quand il en trouve.

Ah çà! me direz-vous, puisque le gibier est si rare à Tarascon, qu'est-ce que les chasseurs tarasconnais font donc tous les dimanches?

Ce qu'ils font?

Eh mon Dieu! ils s'en vont en pleine campagne, à deux ou trois lieues de la ville. Ils se réunissent par petits groupes de cinq ou six, s'allongent tranquillement à l'ombre d'un puits, d'un vieux mur, d'un olivier, tirent de leurs carniers un bon morceau de bœuf en daube, des oignons crus, un saucissot, quelques anchois, et commencent un déjeuner interminable, arrosé d'un de ces jolis vins du Rhône qui font rire et qui font chanter.

Après quoi, quand on est bien lesté, on se lève, on siffle les chiens, on arme les fusils, et on se met en chasse. C'est-à-dire que chacun de ces messieurs prend sa casquette, la jette en l'air de toutes ses forces, et la tire au vol avec du 5, du 6, ou du 2, — selon les conventions.

Celui qui met le plus souvent dans sa casquette est proclamé roi de la chasse, et rentre le soir en triomphateur à Tarascon, la casquette

criblée au bout du fusil, au milieu des aboiements et des fanfares.

Inutile de vous dire qu'il se fait dans la ville un grand commerce de casquettes de chasse. Il

y a même des chapeliers qui vendent des casquettes trouées et déchirées d'avance, à l'usage des maladroits; mais on ne connaît guère que Bézuquet, le pharmacien, qui leur en achète.

C'est déshonorant !

Comme chasseur de casquettes, Tartarin de Tarascon n'avait pas son pareil.

Tous les dimanches matin, il partait avec une casquette neuve : tous les dimanches soir, il revenait avec une loque. Dans la petite maison du baobab, les greniers étaient pleins de ces glorieux trophées. Aussi, tous les Tarasconnais le reconnaissent-

A TARASCON

ils pour leur maître, et comme Tartarin savait à fond le code du chasseur, qu'il avait lu tous les traités, tous les manuels de toutes les chasses possibles, depuis la chasse à la casquette jusqu'à la chasse au - ^^-^

tigre birman, ces messieurs en avaient fait leur grand justicier cynégétique et le prenaient pour ^'; arbitre dans toutes leurs discussions.

Tous les jours, de trois à quatre, chez l'armurier Costecalde, on voyait un gros ''' homme, grave et la pipe aux dents, assis sur un fauteuil de cuir vert, au milieu de la boutique pleine de chasseurs de casquettes, tous debout et se chamaillant. C'était Tartarin de Tarascon qui rendait la justice, Nemrod doublé de Salomon.

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