‹ Aventures prodigieuses de Tartarin de TarasconChapitre 22 sur 25 · UN COUYEM DE LIONS · texte numérisé non relu

UN COUYEM DE LIONS

jNIilianah , Tartarin de

Tarascon descendit,

laissant la diligence

continuer sa route

vers le Sud.

Deux jours de durs cahots, deux nuits passées les yeux ouverts à regarder par la portière s'il n'apercevrait pas dans les champs, au bord de la route, l'ombre formidable du lion, tant d'insomnies méritaient bien quelques

heures de repos. Et puis, s'il faut tout dire, depuis sa mésaventure avec Bombonnel, le loyal Tarasconnais se sentait mal à l'aise, malgré ses armes, sa moue terrible, son bonnet rouge, devant le photographe d'Orléa'nsville et les deux demoiselles du 3^ hussards.

Il se dirigea donc à travers les larges rues de Milianah, pleines de beaux arbres et de fontaines; mais tout en cherchant un hôtel à sa convenance, le pauvre homme ne pouvait s'empêcher de songer aux paroles de Bombonnel... Si c'était vrai, pourtant? S'il n'y avait plus de lions en Algérie?... A quoi bon alors tant de courses, tant de fatigues?...

Soudain, au détour d'une rue, notre héros se trouva face à face... avec qui? Devinez... Avec un lion superbe, qui attendait devant la porte d'un café, assis royalement sur son train de derrière, sa crinière fauve dans le soleil.

— « Qu'est-ce qu'ils me disaient donc qu'il n'y en avait plus? » s'écria le Tarasconnais en faisant un saut en arrière... En entendant cette exclamation, le lion baissa la tète et, prenant dans sa gueule une sébile en bois posée devant lui sur le trottoir, il la tendit humblement du côté de Tartarin immobile de stupeur... Un

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Arabe qui passait jeta im gros sou dans la sébile; le lion remua la queue... Alors Tartarin comprit tout. Il vit, ce que l'émotion l'avait d'abord empêché de voir, la foule attroupée autour du pauvre lion aveugle et apprivoisé, et les deux grands nègres armés de gourdins qui le promenaient, à travers la ville, comme un Savoyard sa marmotte.

Le sang du Tarasconnais ne fit qu'un tour : — « Misérables, cria-t-ii d'une voix de tonnerre, ravaler ainsi ces nobles bètes! » Et s'élançant sur le lion, il lui arracha l'immonde sébile d'entre ses royales mâchoires... Les deux nègres, croyant avoir affaire à un voleur, se précipitèrent sur le Tarasconnais, la matraque haute... Ce fut une terrible bousculade... Les nègres tapaient, les femmes piaillaient, les enfants riaient. Un vieux cordonnier juif criait du fond de sa boutique : « Au zouge de paix! Au zouge de paix! » Le lion lui-même, dans sa nuit, essaya d'un rugissement, et le malheureux Tartarin, après une lutte désespérée, roula par terre au milieu des gros sous et des balayures.

A ce moment, un homme fendit la foule, écarta les nègres d'un mot, les femmes et les

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enfants d'un geste, releva Tartarin, le brossa, le secoua, et l'assit tout essoufflé sur une borne.

— Comment? preïnce, c'est vous?... fit le bon Tartarin, en se frottant les côtes.

— Eh! oui, mon vaillant ami, c'est moi... Sitôt votre lettre reçue, j'ai confié Baïa à son frère, loué une chaise de poste, fait cinquante lieues ventre à terre, et me voilà juste à temps pour vous arracher à la brutalité de ces rustres... Qu'est-ce que vous avez donc fait, juste Dieu! pour vous attirer cette méchante affaire?

— Que voulez-vous, prince?... De voir ce malheureux lion avec sa sébile aux dents, humilié, vaincu, bafoué, servant de risée à toute cette pouillerie musulmane...

— Mais vous vous trompez, mon noble ami. Ce lion est, au contraire, pour eux un objet de respect et d'adoration. C'est une bète sacrée, qui fait partie d'un grand couvent de lions, fondé, il y a trois cents ans, par ^hihommedben-Aouda, une espèce de trappe formidable et farouche, pleine de rugissements et d'odeurs de fauve, où des moines singuliers élèvent et apprivoisent des lions par centaines, et les envoient de là dans toute rAfri(|ue septentrio-

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nale, accompagnés de frères quêteurs... Les dons que reçoivent les frères servent à l'entretien du couvent et de sa mosquée; et si les deux nègres ont montré tant d'humeur tout à l'heure, c'est qu'ils ont la conviction que pour un sou, un seul sou de la quête, volé ou perdu par leur faute, le lion qu'ils conduisent les dévorerait immédiatement.

En écoutant ce récit invraisemblable et pourtant véridique, Tartarin de Tarascon se délectait et reniflait l'air bruyamment.

— Ce qui me va dans tout ceci, fit-il en matière de conclusion, c'est que, n'en déplaise à mons Bombonnel, il y a encore des lions en Algérie!...

— S'il y en a! dit le prince avec enthousiasme... Dès demain, nous allons battre la plaine du Chéliff, et vous verrez!...

— Eh quoi! prince... Auriez-vous l'intention de chasser, vous aussi?

— Parbleu! pensez-vous donc que je vous laisserais vous en aller seul en pleine Afrique, au milieu de ces tribus féroces dont vous ignorez la langue et les usages... Non! non! illustre Tartarin, je ne vous quitte plus... Partout où vous serez, je veux être.

— Oh! preïnce, preïnce...

Et Tartarin, radieux, pressa sur son cœur le vaillant Grégory, en songeant avec fierté qu'à l'exemple de Jules Gérard, de Bombonnel et tous les autres fameux tueurs de lions, il allait avoir un prince étranger pour l'accompagner dans ses chasses.

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