INTRODUCTION
Parmi les richesses littéraires que nous ont léguées les Arabes, les œuvres médicales occupent une place des plus importantes. Qu'il se tourne vers l'Orient ou vers l’Occident, le regard de l’historien découvre une végétation luxuriante dans laquelle on remarque assurément nombre de mauvaises herbes et de rameaux stériles, mais où abondent aussi les beaux arbres et les fruits savoureux.
Malheureusement peut-être pour le renom de la littérature arabe, ce sont surtout les fleurs qui ont séduit les orientalistes. Les parfums capiteux qu’elles dégagent, les douceurs ou les violences de leurs coloris ont exercé sur les arabisants la plus vigoureuse emprise. Depuis plusieurs siècles déjà, le talent des traducteurs et des critiques s’est appliqué de préférence à fouiller minutieusement, pour les faire connaître à l’Europe curieuse et savante, les merveilleuses collections de poésie, de prose rimée ou de prose libre que nous ont laissées les auteurs de tous les âges.
Pourtant, à côté de ces productions variées de la fantaisie ou du mysticisme, de l’amour ou de l’ardeur guerrière, se dresse le groupe imposant des œuvres scientifiques, plus arides, plus difficilement pénétrables, mais non moins importantes pour l’histoire de l’esprit humain : celles-là ont été à peine effleurées. Je ne nie pas qu’elles aient trouvé, elles aussi, des chantres éloquents ; mais 1 enthousiasme qu’elles ont inspiré est resté jusqu’ici une admiration de commande, quelque chose comme un
écho vague et atténué par le temps de l’immense estime que leur avait vouée le moyen âge.
En réalité, on connaît peu, dans leurs détails, les travaux scientifiques des Arabes. Il est juste de dire que, dans le courant du siècle dernier, la science du Droit a été l’objet des recherches fructueuses des orientalistes : ces études sont poursuivies aujourd’hui avec succès, et l’ardeur des nouveaux venus ne le cède en rien à celle de leurs devanciers. De tels efforts, bien marqués surtout dans notre pays et dans nos possessions du Nord de l’Afrique, sont nés du désir éprouvé par la France de doter ses sujets musulmans d’une législation qui mette d’accord leurs traditions ethniques ou religieuses avec les vues morales et les nécessités sociales qui s’imposent à l'Europe contemporaine ; mais, tout en les approuvant et en souhaitant qu'ils s’accentuent, on peut bien déplorer l’injuste dédain dont souffre l’histoire des sciences mathématic|ues et des sciences d’observation, en particulier celle de la médecine. Car, si l’on excepte les belles études du docteur Lucien Leclerc datant du milieu du siècle dernier et les travaux plus récents publiés en Hollande et en Allemagne, d’une part par le D'' de Koning, de l’autre par le Professeur J. Hirschberg avec la collaboration de MM. J. Lippert et E. Mittwoch, on est contraint de reconnaître que les orientalistes ont trop négligé de prendre contact avec les textes de la médecine arabe.
Et pourtant ceux-ci méritaient d’attirer mieux l’attention du monde savant. On peut avoir une idée de leur étendue en feuilletant les Histoires d’ibn Abî Osaybi'à, de Wüstenfeld et du D"" L. Leclerc, lesquelles cependant ne sont guère que des répertoires. Je me garderai de tirer argument de cette abondance, estimant qu’ici comme ailleurs, la quantité ne saurait être une garantie de la qualité. Mais il me sera bien permis, pour mettre leur valeur en lumière, de m’appuyer sur l’opinion de quelques hommes qui s’y connaissaient.
Dans sa prél’ace des Mémoires d'Astruc, Lorry décerne aux médecins arabes des éloges qui montrent en quelle estime leurs ouvrages étaient tenus môme au milieu du
xviii® siècle. « Les gens qui n’ont point eu occasion de jetter un coup d’œil sur l’état des sciences dans ces temps, qui sçavent seulement combien elles étaienttombées dans la plus grande partie de l’Europe, seraient étonnés de voir la quantité prodigieuse de Traités généraux et particuliers que les docteurs arabes ont produit sur toutes ces matières et qui, quoique presque toujours ingénieux et souvent très profonds, sont presque perdus pour nous'. »
Non content d’exprimer ce jugement favorable, Lorry s’applique à en préciser les raisons : « Pour sçavoir, dit-il, quels étaient au juste ces hommes jadis si fameux, aujourd’hui si décriés, il faut consulter la belle notice que nous a donnée le sçavant qui fait le catalogue raisonné des manuscrits x\rabes de l’Escurial. 11 faut considérer combien même ont profité de leurs lumières ceux des Grecs (jui ont écrit depuis l’établissement des Universités Arabes. La distillation, l’usage des minoratifs, aujourd'hui si général, la connaissance des sels, des eaux Termales, des cordiauxaromatiques gradués, et même plusieurs méthodes chirurgicales décrites par Albucasis’, et à peine renouvellées de nos jours, sont les fruits de leurs travaux. Avicenne a décrit plusieurs maladies nouvelles inconnues aux Grecs. Presque toutes ses divisions nouvelles sont justes et puisées dans l’observation. 11 a souvent rectifié Galien et interprété Hippocrate ; mais surtout sa méthode curative, toujours bien proportionnée aux causes et toujours bien raisonnée, est infiniment plus riche que celle des Grecs. Quel est le médecin moderne qui ne se ferait pas
1. Jean Astruc, Mémoires pour servir à l'histoire de la Faculté de médecine de Montpellier (Paris, Cavelicr, 1767, in vol. in-4“) p. xvif de la j)réface par Lorry.
2. On écrit plutôt aujourd’hui « Aboulcasis »; c’est la l'orme latinisée de l’arabe Abu ’l-Qâsim.
AVRNZOAn, SA VIK ET SES fEUVRES
honneur de la belle description de la petite Vérole, faite par Rhasis, que les Arabes appelaient Mohamad-ben- Zacharia Abubaker, Rhazis étant le nom de sa patrie', suivant Abulpbéda
Il est vrai que ces éloges sont peu connus des historiens. On s’imagine volontiers au jourd’hui que toutes les œuvres grecques que le moyen Age a connues d^une façon indirecte avaient été traduites du texte primitif successivement en syriaque, puis en arabe, ensuite en hébreu et enfin en latin. Tel fut, sans doute, le sort de certains ouvrages, mais non celui de la plupart des livres médicaux. A cet égard, écoutons encore ce que dit Lorry : « Quoique M. Freind, d’après l'abbé Renaudot, pense que toutes les versions des Livres Grecs en Arabe ayent été faites sur le Syriaque, que cette opinion ait même été adoptée par Fabricius [Bibl. Clræc., Lib. 2, Cap. 24), cependant nous ne pouvons pas être de cet avis, d’après l’autorité du Sçavant qui a commencé à nous donner la notice des manuscrits Arabes de l’Escurial. En comparant le texte Grec et les versions Latines que nous possédons de ce texte, avec le texte Arabe de la version Arabe d’Hippocrate, faite par Monain-ben-Isac, Gostha-ben-Luca, Isaben-Jabia, on verra qu’il a souvent mieux entendu le texte Grec que les auteurs des traductions Latines »
Aux remarques judicieuses de Lorry j’en ajouterai une qui prouve d’une manière péremptoire l’originalité de certains auteurs médicaux : on trouve couramment l’indication de médicaments que les Grecs n’ont jamais connus ou celle de quelques drogues qui, bien qu’utilisées par ceux-ci, ont été empruntées directement à la Perse, à ITnde, à l’Egypte ou aux pays barbaresques, comme en
1. Ce n’est pis tout :i fait exael : Rhazis, ou, comme on dit de nos jours, Razes est la forme latinisée de l’arabe Er-Iiâzi qui signifie « originaire de Rey », ville de Perse.
2. Astruc, Mémoires, op. laud,, pp. xiv-xv de la préface par Lorry.
3. Astruc, Mémoires, O]}, laud., pp. xii et xiii de la préface par I.orry,
font foi les noms étrangers qui leur ont été conservés.
Ce n’est pas, d’ailleurs, seulement en médecine pure que le talent des Arabes s’est affirmé ; la chirurgie n’a pas moins profité de leurs efforts. Au nom d’Abulcasis, à qui Lorry attribue plusieurs procédés chirurgicaux inédits^ je joindrai celui d’Avenzoar. Ne trouve-t-on pas chez lui la description de l’abcès du médiastin et de l’abcès du péricarde qui, au dire de Freind', n’avaient jamais été signalés avant lui? N’a t-il pas été le premier des Arabes à admettre la trachéotomie?
Et qui pourrait prévoiries surprises que ménage encore l’étude consciencieuse des médecins arabes! Sans parler des drogues nombreuses qui, chaque jour, redeviennent à la mode, n’a-t-on pas vu les ophtlialmologistes faire revivre, en 1893, un procédé de traitement chirurgical du ptosis que les Arabes furent les jiremiers à pratiquer et auquel ils donnaient le nom de carna(|à*? Aujourd’hui cette opération s’appelle la « blépliaroplirontopexie » ; et les générations futures, qui ne liront probablement point la thèse du D' Pertat, ne manqueront pas de l’attribuer aux Grecs. A cette ingratitude viendront heureusement s’opposer des constatations équitables comme celle du Hirscliberg, qui n’a pas craint d’écrire : « Les Arabes ont élevé l’édilice de leur oculistiipie avec les matériaux grecs, mais aussi avec leurs apports personnels et d’après un plan qui leur était propre — tout comme la mosquée de Cordoue
Par une heureuse coïncidence, la comparaison du savant
1. J. Freiud, Medicinæ Doctoris, serenissinix Ileginx Carolinæ Arcliiatri, opéra omnia medica (F^ondres, John Wright, 1733), pp. 492-503.
2. D*" Perlât, Du ploxis; son traitement chirurgical, particulièrement par le procède de M. le Professeur Panas (Paris, Sleiiilieil, 1893, in-4“).
3. « Die Araber haben das Gebâiide ilircr Augciiheilkunde aus grierhischen Material errichtet, aber rail cigiien Zuthaleii iiiul iiacli eignem Plan-wie die Moscbcc zu Cordoba » (^Silzuiigsl/erichte der kôniglichpreussischen Akademie der Wissenschaften. Berlin, Reichsdruckerei, 1903, in-8“, p. 15).
AYENZOAH, SA VIE RT SES ma' VII RS
professeur allemand évoque le souvenir de l’une des plus belles œuvres que rarchiteclurc arabe ait laissées en Espagne, dans ce pays ensoleillé où les descendants des Omeyyades se consolaient de leur exil en instituant une des civilisations les plus brillantes que l’bistoire ait comptées. Lettres, sciences, arts y furent l’objet de la sollicitude des princes, et le rayonnement de TEspagne musulmane illumina tout ensemble l’Europe chrétienne et la Herbérie. Aussi avec quel enthousiasme les auteurs parlaient de la péninsule ibérique! Dans son Histoire des Almohades, 'AbdeKvAhid I^l-Merrâkucî s’exprime en ces termes : « Une partie de cette contrée appartient au quatrième climat, par exemple Séville, Malaga, Cordoue, Grenade, Alméria, Murcie; ces villes jouissent d’un climat plus tempéré, d’un sol meilleur, d’eaux plus agréables au goût que celles du cinquième climat; les habitants y ont un teint plus beau, leurs corj)S sont mieux faits, leurs expressions sont plus choisies que chez ceux du Nord, car le climat et la latitude exercent sur le langage une influence qui paraît évidente à quiconque examine les faits et en saisit la cause »
C’est dans ce milieu d’artistes, de littérateurs et de savants que vivait la famille d’Avenzoar. Ceux qui la composaient, doués comme ils le furent tous, ne pouvaient qu'y prospérer. Par les témoignages d’auteurs musulmans au premier rang desquels on peut citer El-Maqqûrî, par les études des écrivains modernes telles que L’ Essai sur la civilisation des Arabes d’Espagne de Dozy, nous savons que la société musulmane de cette époque joignait à l’amour des arts, des sciences et des lettres une passion effrénée pour le vin et le libertinage. Si ces dispositions du public espagnol étaient de nature à favoriser l’essor de médecins d’élite comme les Avenzoar, elles étaient bien faites aussi pour augmenter leur clientèle de malades
1. Édit. Uozy, p. 5. Trad. Fagnan (Alger, Jourdan, 1893, in-8®), p. 6.
riches et généreux. C’est ce qui ne manqua pas de se produire. Merveilleusement favorisée par le climat, le milieu social et les circonstances politiques, cette grande famille acquit une influence de jour en jour croissante, et sa réputation parvint au suprême degré avec le savant illustre qui fait l’objet de cette étude et que l’histoire a coutume de désigner sous le nom d’Avenzoar.