‹ Avenzoar, sa vie et ses œuvresChapitre 13 sur 80 · LA VIE D'AVENZOAR · texte numérisé non relu

LA VIE D'AVENZOAR

Celui dont l'Europe savante, au moyen âge, a consacré la réputation en l'affublant du nom d'Abhomeron Avenzoar s'appelait, en réalité, Abu Merwân 'Abdelmalik ibn Abî 'l-Alâ' Zohr. Son nom personnel, 'Abdelmalik*, est généralement passé sous silence : c'est son surnom, Abu Merwân, et son nom patronymique, Ibn Zohr, qui, accolés et modifiés par les copistes, servent à le désigner.

On a vu plus haut comment les mots Ibn Zohr s'étaient, par corruption, transformés en Avenzoar. Il convient de rechercher aussi par suite de quelles métamorphoses les mots Abu Merwân se sont fondus en Abhomeron.

Dans les œuvres des biographes de l'Kspagne musulmane, le nom de Merwân, porté par de nombreux personnages, est généralement écrit Merûn. 'Assurément le lecteur averti savait que, dans nombre de vocables, Valif de prolongation est remplacé par un fathà vertical; il continuait donc à lire Merwân en rétablissant de luimême, dans la prononciation, ce fathà qui n'était point tracé, pas plus, d'ailleurs, que les autres voyelles. Mais du jour où le mot ainsi orthographié est tombé sous des yeux qui s'étaient rarement tournés vers la grammaire, la prononciation Merûn ou Merôn a paru légitime. Abu

1. Ce nom composé signifie littcriilement « Tadorateur du Koi », c'està-dire « de Dieu ». Les traducteurs du moyen âge l'ont rendu par « servus régis », sans s'apercevoir qu'il s'agissait d'un nom propre.

Merwân est donc devenu Abu Merûn ovi Abô Merôn. Les deux mots s'étant soudés ont formé, en fin de compte, le composé Abomeron dont on a corsé le caractère étranger en lui ajoutant un h. C'est ainsi qu'on est arrivé à la forme la plus répandue, celle d'Abhomeron, Je ne parlerai pns ici des autres transformations des noms d'Avenzoar : nous les rencontrerons en étudiant ses ouvrages et nous verrons que quelques-unes sont fort curieuses.

Les biographes, tout en nous disant qu'Avenzoar était originaire de Séville, sont restés muets sur la date de sa naissance. Il ne faut pas s'en étonner. L'état civil n'existait pas chez les Arabes : il est d'institution européenne. Sans doute, nous possédons souvent les dates des décès des personnages célèbres; mais c'est à cause même de leur célébrité que l'histoire a pris soin d'enregistrer leur disparition. Au moment de leur naissance, on ne pouvait prévoir l'éclat de leur existence et on n'avait aucune raison pour noter le moment où elle commençait. Il arrive, d'aventure, que l'on connaisse à la fois la date de la mort et l'âge du défunt ; le calcul est alors aisé. Mais c'est là une circonstance assez rare : les musulmans, soit par insouciance, soit parcrainte superstitieuse, ne s'inquiètent guère du nombre de leurs années. Parfois, quand on les interroge à ce sujet, ils répondent d'une manière évasive par le proverbe populaire : « Celui pour qui Dieu a écrit soixante ne meurt pas à quarante! »'.

Pourtant le problème n'est peut-être pas insoluble et il est permis d'essayer d'y donner une réponse approximative. On verra plus loin qu'Avenzoar mourut en 557 H., laissant un fils, Abu Békr Mohammed, qui était né en .507 et peut-être même en 504 H. Comme les musulmans, surtout lorsqu'ils appartiennent à des familles aisées, se

Mohammed bea Cheaeb, Proverbes arabes de l'Algérie et du Maghreb (Paris, Leroux, 1905, iii-8), t. I, p. 79.

marient généralement de bonne heure, on peut admettre qu'Avenzoar avait une vingtaine d'années lors de la naissance d'Abû Bakr : il serait donc né lui-même vers 487 ou 484 de l'hégire.

Cette supposition concorde avec quelques données certaines. En premier lieu, nous savons par Ibn El-Abbâr' qu'Avenzoar reçut d'abord une culture juridique et religieuse et qu'il étudia, sous la direction d'un savant nommé Abu Mohammed ibn 'Attâb, le Mowatta' de l'imâm Malik, les deux Sahîh', et les Delâ'il de Qâsim'. On ne peut admettre qu'il ait abordé des lectures si ardues avant d'être sorti de l'adolescence. Or cela se passait au mois de ca'bân de l'année 512 H. (1118-1119 G.), toujours selon Ibn El-Abbâr qui, d'ailleurs, n'indique pas si cette date correspond au commencement ou à la fin des études; mais, d'ordinaire, c'est la terminaison, la kâtimà, que l'on note. Dans notre hypothèse, Avenzoar aurait eu à cette époque vingt-cinq ans, ce qui est un chiffre admissible.

En second lieu, Ibn EI-Abbâr nous apprend, dans le mémearticle, qu'Avenzoar fut, comme son père Abu 'l-'Alâ', en correspondance avec le célèbre Ilarîrî, lequel vécut de 446 H. (1054-1055 G.) à 516 (1122-1123 G). Il aurait donc eu vingt-neuf ans au moment où ce grand littérateur disparut, et Ton reconnaîtra que, môme en bénéficiant de la renommée de son père, il ne pouvait guère entrer plus jeune en relations littéraires avec un homme d'une si haute valeur.

Enfin il est encore, à cet égard, une considération intéressante. Le biographe Ibn El-Abbâr nous apprend qu'Avenzoar acheva en 515 H. (1121-1122 G.) la composition

1. Kitâh ettehnilà, op. laud . t. II, p. 616, n» 1717. Ibn El-Abbâr iipix'llu notre auteur 'Abdelinalik ibn Zohr ibn 'Abdelmalik.

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