‹ Avenzoar Sa vie & ses œuvresChapitre 18 sur 72 · E. Renan, Averroës et l’Averroïsme, op. laud., p · texte numérisé non relu

E. Renan, Averroës et l’Averroïsme, op. laud., p

contre, on concoit fort bien qu’ils l’aient appelé le « petitfils » en mémoire de son grand-père qui fut, comme lui, qâdi de Cordoue et qui laissa le souvenir d’un jurisconsulte éclairé. Il en est de même pour Abü Bakr Mohammed : il ne paraît pas qu’il ait eu un oncle, tout au moins dans la ligne paternelle; les biographes, en parlant de ses ancêtres ou de lui-même n'auraient pas manqué d’en faire mention. Ce n’est donc pas d’un parent en ligne collatérale qu’il pouvait se réclamer. Mais son grand-père, Abü 1-‘Al# Zohr, avait joué un rôle considérable dans la société de son temps, et il était naturel qu'il se rattachât à sa mémoire. Il est probable, d’ailleurs, que ce surnom d'El-hafid était attribué, soit par la famille, soit par le public, aux hommes en vue qui rappelaient les traits de caractère de leur grand-père déjà célèbre, plus encore que ceux de leurs parents immédiats, ce qui constitue un phénomène d’atavisme assez fréquent. Au surplus, si malgré les indications formelles des lexiques on conservait quelques doutes sur la valeur du terme, on n’aurait, pour les dissiper, qu’à se référer à la notice qu'Ibn El-Abbâr nous a laissée : Mohammed ibn Zohr y est appelé textuellement « Abü Bakr fils du grand-père »‘. On voit qu'ici le dictionnaire, la logique et l’histoire conduisent à la même conclusion.

Une relation détaillée de la vie d’Abüû Bakr ne saurait entrer dans le cadre de cette étude. Il suffira de dire qu’il fut, lui aussi, un médecin éminent, plutôt praticien qu’auteur médical : on lui doit pourtant un Traité d'oculistique. La réputation d'Abü Bakr, à peu près nulle en Europe, fut considérable chez les musulmans d’Espagne et d'Afrique : il la dut moins à sa valeur médicale qu'à son érudition étendue et profonde dans toutes les branches de la littérature arabe et aux poésies délicates que luimême composa. Sa mémoire était prodigieuse et l’inspiration personnelle ne lui manquait pas. On a de lui un recueil

Île xs CL JS | (Aitäb et-tekmilà, op. laud., t. I, p. 274).

de vers conservé à la Bibliothèque de l’Escurial, et Ibn Abi Osaybi'à en cite un assez grand nombre en retraçant sa biographie,

Le sultan El-Mansür Ya‘qüb ibn Yüsuf l’appela auprès de iui en Afrique et en fit son médecin particulier, le comblant de richesses et lui témoignant les plus grands égards. Mais Abû Bakr qui avait laissé sa famille en Espagne souffrait cruellement de cette séparation. Il peignit son chagrin en des vers attendris qu’Ibn Abi Osaybi‘à n’a pas manqué de citer’ et dont je vais donner la traduction :

« J’ai un [enfant] semblable au poussin du qatâ?, un petit auprès de qui mon cœur est resté’. — Ma demeure est loin de lui. Que je languis en l’absence de ce jeune être, de ce charmant visage! —Ilme chérit et je lui rends sa tendresse: aussi il pleure en pensant à moi comme je pleure en pensant à lui. — Le désir est las d’osciller entre nous deux, car il va de lui à moi et de moi à lui ».

El-Mansür étant entré dans l'appartement d'Abû Bakr tandis que celui-ci était absent, ses yeux se portèrent sur ce petit poème resté en évidence. Il donna secrètement des ordres pour que l’on fit venir d’Espagne la famille du

4, Ibn Abî Osaybi‘à, ‘Oyün el-anb&’, t. II, p. 70

Lite AN QG Ce jiée ® LR ge Je els do RNCS PES SIN NC ET PR OCEAN ES DE Das es DA Di ts à 2, Espèce de perdrix fort gracieuse, du genre ganga. 3. Il est difficile de faire passer dans la traduction la délicieuse image

du texte arabe : le verbe cats s'emploie en parlant d'un voyageur qui reste à l'écart de la troupe dont il fait partie et se laisse devancer par elle, Il semble à Abû Bakr que, lorsqu'il a quitté l'Espagne, sa personnalité s'est dédoublée et que son corps s’est transporté au Maroc tandis que son cœur, s’attardant sur la route, demeurait auprès du fils bien-

aimé,

médecin qui, un beau jour, en rentrant chez lui, eut l’immense joie de trouver tous les siens réunis dans sa demeure,

Les faveurs et le crédit dont jouissait Abû Bakr eurent pour effet d'allumer l'envie et la haine au cœur d’Abû Zeyd ‘Abderrahmân ibn Yüjân, vizir d'El-Mansür. Pour se débarrasser de celui qui lui portait ombrage, le ministre n’hésita pas à recourir au crime. El-Hafid avait avec lui sa nièce, fille de sa sœur défunte, laquelle était, comme l'avait été sa mère, fort experte en gynécologie et en obstétrique. L’une et l’autre avaient mission d'assister les femmes d’'El-Mansür quand elles donnaient le jour à leurs enfants. Abû Zeyd s'étant assuré la complicité d'un des familiers d'Abû Bakr parvint à faire mêler à un plat d’œufs le poison qui devait faire disparaître à la fois l’oncle et la nièce. L’attentat eut un plein succès; l’un et l’autre périrent malgré les médications qui leur furent appliquées. Ibn Abi Osaybi'à assigne à cet événement la date de 596 H. et dit qu'Abû Bakr mourut à Maroc, âgé de soixante ans. Ibn El-Abbâr donne une date plus précise : d’après lui ce savant serait mort dans la matinée du jeudi, 21 du mois de dû ‘l-hijjà 595 H. (14 octobre 1199). Le kalife pria sur sa dépouille, et il fut inhumé dans le Jardin des Émirs. Quant à Abû Leyd, le forfait dont il s’était rendu coupable ne lui porta pas bonheur : il mourut lui-même assassiné par un de ses proches parents.

Abü Bakr Mohammed laissait un fils, Abùû Mohammed ‘Abdallah ibn El-Iafid, né à Séville en 577 H. (1181- 1182 C.), qui fut lui-même un excellent praticien, élevé à l’école de son père. Lui aussi bénéficia de la faveur des princes : ‘Abdelmu’min, El-Mansûür et En-Nâsir l’attachèrent successivement à leur service et le comblèrent de bienfaits.

Il eut une sœur qui mourut avant lui. Une nuit, il la viten songe et lui dit : « Ma sœur, je t’en prie, fais-moi savoir combien de temps je vivrai? » Elle répondit

« Deux tâbiyà et demie »!, Abû Mohammed reprit : «Je te parle sérieusement et tu me réponds par une plaisanterie! » — « Non, fit-elle, je t’ai répondu très sérieusement, mais tu ne m'as pas comprise. Est-ce que la tâbiyà ne vaut pas dix empans ? Et deux tâbiyà et demie ne fontelles pas vingt-cinq empans? La durée de ta vie sera de vingt-cinq ans ». Le qâdi Abû Merwän El-Bâji à qui Abû Mohammed raconta aussitôt ce rêve et qui en fit plus tard le récit ajoute : « Lorsqu'il me narra la chose, je lui dis : « Ne faites pas de conjectures à ce sujet : ce ne sont, sans « doute, que des cauchemars incohérents! » Mais l’année n'était pas achevée qu'il décéda : il avait vécu, comme on le lui avait prédit, vingt-cinq années, ni plus ni moins »°.

C’est donc en l’an 602 H. (1205-1206 C.) que disparut Abü Mohammed ibn Zohr. Comme son père, il mourut empoisonné à Salé, dans le lieu dit Rtbät cl-fath, alors qu’il se rendait à Maroc. D'abord enterrée sur place, sa dépouille fut plus tard exhumée et transportée à Séville où elle reposa auprès des Benî Zohr, à la Porte de la Victoire. Avec lui ne s’éteignit pas, quoi qu’en pense Wüstenfeld', la lignée des médecins de cette famille : Abü Mohammed laissait deux fils « aussi éminents par leur valeur personnelle qu'illustres par leur ascendance »*. L’aîné s'appelait Abù Merwân ‘Abdelmalik, le plus jeune, Abù ’I-‘A14 Mohammed. Celui-ci avait beaucoup de goût pour la médecine et connaissait à merveille les livres de Galien. Tous deux habitaient Séville.

1. La täbiyà est une pièce de bois utilisée dans la construction.

2. J'emprunte cette anecdote à Ibn Abî Osaybi'à, ‘Oyän el-anbä’, op. laud.st- 11 pi;

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