‹ Avenzoar Sa vie & ses œuvresChapitre 60 sur 72 · LE STYLE ET LA PHILOSOPHIE MÉDICALE D’AVENZOAR · texte numérisé non relu

LE STYLE ET LA PHILOSOPHIE MÉDICALE D’AVENZOAR

Le style.

Pour qui considère la rigidité grammaticale de la phrase arabe il est bien évident que le style, dans un même genre littéraire, ne peut éprouver, d’un écrivain à l’autre, les variations délicates et subtiles qu’il présente chez les divers auteurs européens. Comme pour faire compensation à l’immensité de leur synonymie et à la richesse de leurs flexions verbales, les Arabes, tout au moins depuis l’islamisme, sont restés fidèles à la simplicité, on pourrait presque dire à la raideur, de leur phraséologie. Par là même ils ont imprimé à leur littérature un caractère d'uniformité et, tout ensemble, de pérennité qui tranche avec la mobilité incessante des littératures aryennes; si bien qu’un livre comme celui d’Avenzoar, vieux déjà de plus de sept cents ans, semble né seulement d’hier. Et ce n’est pas un des moindres charmes des œuvres d'âges si variés qui s'offrent à l’étude des orientalistes, que cet air de famille qui les réunit toutes, en dépit des siècles, donnant aux plus anciennes la fraîcheur de la jeunesse, aux plus récentes l’aspect sévère de l'antiquité.

Aussi les différences qui séparent les auteurs tiennent au genre de travaux qu'ils ont abordé beaucoup plus qu’à leur génie personnel. Si l'on néglige les individus pour ne s'occuper que des groupes, on découvre qu'un véritable

abime sépare les écrivains d’ordre scientifique des littérateurs proprement dits. Tandis que ceux-ci paraissent beaucoup trop souvent préoccupés d’éblouir le lecteur par l’opulence de leur vocabulaire et la rareté de leurs expressions, quand ils ne tentent pas de l’embarrasser par l’ambiguité des homonymes et la recherche affectée des métaphores, ceux-là s’attachent à donner à leur style la simplicité, la limpidité et l’ordre méthodique sans lesquels il n’y a pas d'œuvre vraiment savante, « La science, à dit Fontenelle, n’est qu'une langue bien faite »; il apparaît que cette vérité n’échappait pas à Avenzoar. Dans ses livres, chaque démonstration est à sa place, chaque maladie reçoit, avec sa définition, un nom qu’elle conservera dans la suite. Sans doute, lorsqu'un ou plusieurs synonymes sont en usage pour désigner une même affection, l’auteur les note en passant; mais il s’en tient désormais au terme dont il a fait choix en premier lieu. Enfin la phrase est sobre et les métaphores sont rares : il fautse réjouir qu'il en soit ainsi chez un médecin, car les fleurs de rhétorique font de mauvaise tisane.

Le ton est généralement didactique, selon l'usage adopté par les médecins et les alchimistes arabes; le lecteur éprouve l'impression qu'il assiste à une lecon pratique et bien vivante; au surplus, il est intéressant de constater que, même de nos jours, c’est encore la manière préférée des grands cliniciens. Souvent l’anecdote vient illustrer la théorie : le maître aime à rappeler les souvenirs de sa carrière, à marquer les étapes de son expérience ; il préserve ainsi son enseignement de ce qu'il aurait d’impersonnel, de sec et de compassé. Par instants, il se rémémore ses souffrances, non pour se plaindre ou pour mettre en vedette son « moi haïssable », mais pour noter des signes subjectifs qu’il a mieux connus, les ayant constatés en lui-même. Si bien que le lecteur moderne ne peut, à certains passages, s'empêcher d'évoquer la mémoire des grandes figures de Laënnec et

de Trousseau étudiant sur eux-mêmes les progrès de la tuberculose et du cancer, et de leurs propres douleurs tirant bénéfice pour l'humanité.

On rencontre dans le style d’Avenzoar certaines licences qui rattachent la langue des musulmans d'Espagne à l'arabe moderne de l’Afrique septentrionale : la conjonction wa est fréquemment employée au lieu de fa lorsqu'il y a changement de sujet; le pronom relatif ellagi et son féminin ellati sont souvent remplacés par la forme vulgaire elli. Dans un grand nombre de mots, l'alif magsürà est transformé en alif memdüdaà; parfois même il disparaît : c'est ce qui a lieu presque constamment dans la préposition ‘alä. Sont-ce là des fautes imputables au copiste? On pourrait assurément le prétendre ; j'hésite, pour ma part, à accepter cette opinion. D'abord la permanence de ces irrégularités et leur répétition dans différents manuscrits montrent qu'il existait alors en Espagne des règles particulières d'orthographe. Ensuite on trouve, de loin en loin, une construction vicieuse de la proposition conjonctive qui consiste à placer le sujet de celle-ci immédiatement après le pronom relatif, au lieu d’intercaler entre ces deux éléments le verbe et, s’il y a lieu, le pronom de rappel : c’est là une pratique assez courante dans l’arabe vulgaire d'Occident. D'un autre côté, il est difficile d’admettre que le scribe ait bouleversé à ce point l’ordre des termes, et il est bien plus vraisemblable de penser que l’auteur lui-même a subi l'influence du langage familier et traditionnel. Cette influence s’est, du reste, dans nombre de cas, exercée aussi sur le choix des termes.

Il y aurait beaucoup à dire, en ce qui concerne la termi-

ñ 4 . 4 ji Q 1. C'est un fait dont où pourrait multiplier les éxemiples : Je me bor- / RD ; /cE :

nerai à citer >,, son féminin À s>, et son comparatif (959! employés 74 y?

couramment dans le sens de « mauvais » qu'ils prennent en arabe parlé, et non dans celui de « perdu, ruiné » qui leur est attribué en arabe littéral.

nologie, s’il était possible de le faire sans sortir du cadre de cette étude : qu’il suffise de constater que les œuvres de notre auteur constituent une mine fort riche de vocables techniques dont quelques-uns, il est vrai, ont été exactement traduits par les lexicographes, mais dont la plupart sont demeurés pour eux ignorés ou incompris. Il ne faut pas craindre de l'avouer, le dictionnaire de la langue médicale des Arabes est encore à faire : il est bien peu d’orientalistes qui en aient pénétré les mystères, et ceux-là même n’ont pas toujours eu le loisir de codifier les résultats de leurs recherches. Il est complètement inutile de tenter le moindre effort dans ce sens si l’on ne peut s’éclairer tout à la fois des lumières de la philologie, de l’orientalisme et de la médecine, et beaucoup d’arabisants ont dû être quelque peu effrayés par la perspective d’une préparation d'aussi longue haleine. Bien rares sont ceux qui, seuls comme les docteurs Lucien Leclerc et de Koning et le professeur P. Guigues, ou en collaboration comme les professeurs Hirschberg et Lippert, se sont senti le courage d’aborder de pareilles études! : si bien que le public savant s’imagine volontiers que les monuments de la science arabe sont peu nombreux sinon inexistants. Certes la médecine musulmane a eu ses historiens; mais ceux-ci ont trop souvent puisé leurs renseignements dans de médiocres traductions latines au lieu de s'adresser directement aux textes, plus difficilement utilisables. On en trouve la preuve dans certaines erreurs qu’ils n’auraient pas commises s’ils avaient pris contact avec les écrits originaux. :

Ainsi Freind déclare * qu'Avenzoar semble n’avoir pas connu les médecins arabes d'Orient car il n’en nomme

1. Voir à l'index bibliographique les ouvrages de ces auteurs,

2. Historia medicinæ, op. laud., p. 503. — Freind ignorait complètement la langue arabe; la preuve en est dans la facon dont il reproduit l'expression emtr el-mu'minin (c'est-à dire : commandeurides croyants) qu’il écrit « Miramamolin »,

aucun et ne paraît pas avoir utilisé leurs ouvrages‘. Or le fait qu’il ne cite pas ses émules orientaux ne prouve pas d’une manière péremptoire qu’il les ignorait : il pourrait les avoir simplement dédaignés. Mais l'habitude de s'appuyer sur des références n’avait pas alors le caractère obligatoire qu’elle a pris aujourd’hui; on ne citait guère que l'opinion des grands maîtres, et les médecins ne considéraient pas leurs contemporains comme faisant école. Ce qui montre, au contraire, qu'Avenzoar ne négligeait pas l'expérience orientale, c'est la confiance qu’il accuse en certaines drogues que les Arabes tenaient non pas des Grecs mais des Persans, et qui ont conservé, d'ailleurs, leur nom d’origine. Des médicaments tels que le kahkrabä”, le benj*, le där sûs*, le stkenjubin* et tant d’autres tiennent une place honorable dans sa pharmacopée. Cette constatation a sa valeur, car elle montre en même temps combien on a tort de prétendre que la médecine arabe n’est qu’un pastiche de la médecine grecque, alors qu’elle se présente, en réalité, comme une combinaison de celle-ci avec les médecines persane et hindoue, et probablement aussi avec de vieilles traditions juives et assyriennes.

Si, pour leur technologie médicale, les Arabes ont fait de nombreux emprunts à l'étranger dans le domaine de la thérapeutique, ils ont, par contre, utilisé leur propre fonds en ce qui touche à la pathologie. Mais pris entre leur désir

4. Freind en conclut même que les rapports entre l'Espagne et l'Orient, à cette époque, étaient rares sinon nuls, L'apport en Occident du Canon d’Avicenne qui fut offert au père d'Avenzoar, et l'établissement d’une correspondance régulière entre celui-ci et le célèbre Hariri démontrent suffisamment le contraire.

2, Le Æahrabä (L 25) est l'ambre jaune ou succin,

3, Le mot ben) (2) désigne tantôt la jusquiame, tantôt un électuaire ébriant dans lequel cette plante est associée au chènevis,

4. Por) traduit ces mots par « cannelle de qualité inférieure » : en réalité, c’est le cinnamome,

5, Le mot composé persan sikenjubin (ras Se quement au français « oxymel »,

) équivaut étymologi-

de ne pas faire appel aux ressources d'autrui, et l'impuissance de leur langue à former des mots composés, ils ont dà recourir fréquemment à la périphrase : il en résulte que souvent les maladies sont décrites plutôt qu'elles ne sont nommées. Remarquons, d’ailleurs, que, même chez nous, certaines d’entre elles ont reçu seulement dans les temps modernes des dénominations précises tirées des racines grecques ou latines. Cette considération nous amène à constater que le vocabulaire technique d’Avenzoar est, à tout prendre, sensiblement plus riche que celui qu’offrait le latin aux médecins européens du moyen âge.

La philosophie médicale d'Avenzoaf.

Dès qu’elle eut commencé à grouper méthodiquement ses connaissances, la médecine chercha à s’expliquer l’action des remèdes. Considérant que notre corps tire de l’univers ambiant les éléments qui le composent et dont le nombre s’'entretient ou s’accroît par l’alimentation quotidienne, les médecins ont été, de bonne heure, conduits à penser qu’il y avait identité de constitution entre le monde et l’organisme humain.

Tant que les éléments qui forment le corps sont unis dans une proportion convenable, la santé se maintient : mais dès que l'équilibre est troublé par l’excès de l’un d'entre eux, la maladie apparaît.

Cette conception est commune à toutesles philosophies médicales : ce qui les sépare, c'est le nombre et la qualité des substances cosmiques dont elles admettentl’existence.

A ce point de vue, Avenzoar, comme les autres médecins arabes, procède directement de Galien « qui a régné en maître absolu jusqu’au xvine siècle »‘, et qui lui-même

PR RP RP PT HSE OT ds AE

1. De Ch. Daremberg, Œuvres anatomiques, physiologiques et médicales de Galien (Paris, Baïllère, 1854, 2 vol. in-8).

suivait les traditions de l'École de Cos. Sa théorie qui a longtemps dominé sous le nom de « théorie humorale » est déjà un peu loin du souvenir : il n’est donc pas inutile d’en retracer les grandes lignes.

Aux yeux de Galien, la matière cosmique est composée de quatre éléments : le feu, la terre, l’air et l’eau. Chacun d’eux possède une qualité particulière : le feu est caractérisé par la chaleur (5141); la terre, par la froideur (35,41); l'air, par la sécheresse (il); l’eau, par l'humidité (&sb)1). Tous les corps matériels comprennent en plus ou moins grande quantité ces quatre principes élémentaires, et la proportion dans laquelle ils se trouvent mélangés, variant d’un corps à l’autre, donne à chacun ses vertus propres.

Faisant partie intégrante de la Nature, le corps humain est, lui aussi, constitué selon ce système quaternaire. Il comprend quatre liquides ou humeurs qui sont : la bile noire ou atrabile (s13s4)| #1), la bile jaune (e5 ea) 51), la pituite (AW), et le sang (9). Chacune de ces humeurs possède la qualité impartie à l'un des quatre principes cosmiques. Ainsi la bile noire est le siège de la sécheresse; la bile jaune, celui de la chaleur; la pituite, celui de la froideur; le sang, celui de l’humidité.

La surabondance de l’une des humeurs engendre les maladies et peut amener la mort. Il convient donc, pour rétablir l'équilibre, d’administrer les médicaments qui, grâce à leur composition, possèdent la qualité inverse de celle qui se trouve en excès dans l'organisme. En vertu de ces principes, la médecine humorale conduit tout naturellement à l'adoption d’une thérapeutique allopathique.

Prises au pied de la lettre, ces théories peuvent paraître étranges, et il est plus d’un médecin qui, de nos jours, sourirait en les lisant, faute d'en avoir reçu une explication suffisante. Il est cependant avéré que si l’on prend

deux médicaments convenablement choisis et qu’on les

administre séparément à un même sujet, dans des conditions de température égales de part et d'autre, on pourra constater que sa chaleur physiologique augmente dans un cas et diminue dans l’autre. Pourtant, le degré thermométrique de ces remèdes étant le même par hypothèse, on ne peut supposer que l’un des corps a cédé et l’autre emprunté à l'organisme une certaine quantité de chaleur. A la suite d’une telle expérience, Avenzoar aurait dit que le premier des deux médicaments était chaud, et le second, froid.

On ne saurait, d’ailleurs, montrer la valeur que les médecins arabes attribuaient à cette terminologie mieux que ne l’a fait l'illustre Avicenne. « Il faut, dit-il, que vous sachiez, outre ce que vous avez déjà appris, que quand nous disons d’un médicament qu’il est tempéré, nous ne voulons pas indiquer par là qu’il l’est d’une façon absolue, car cela serait impossible. Nous ne voulons pas dire non plus qu’il est équilibré comme l'est la complexion humaine : s’il en était ainsi, il ferait lui-même partie de la substance humaine. Mais nous prétendons signifier que, quand le médicament est soumis à l’action de la chaleur naturelle qui se trouve dans le corps de l’homme, il se comporte de la même manière que celui-ci, en subissant dans l’un des deux sens une rupture d'équilibre ; en sorte qu’il n’exerce sur le corps aucune influence capable d'en troubler l'équilibre. Aussi on peut le considérer comme tempéré, eu égard à son action sur le corps de l’homme. De même, quand nous disons d’un médicament qu’il est chaud ou froid, nous ne voulons pas indiquer que sa substance est très chaude ou très froide, ni qu’elle est plus chaude ou plus froide que le corps de l’homme : car alors un médicament tempéré aurait une complexion semblable à celle de l'homme. Mais nous voulons signifier que, sous son influence, il se produit dans le corps humain une chaleur ou un froid supérieurs à ceux qui lui sont propres. C'est pourquoi un médicament parfois est froid par rap-

port au corps de l’homme, et chaud par rapport à celui du scorpion; ou bien chaud par rapport au corps de l’homme, et froid par rapport à celui du serpent. Bien plus, il se peut aussi qu'un médicament soit plus chaud par rapport au corps de Zeyd qu'il ne l’est par rapport à celui de ‘Amr'. Aussi est-il recommandé à ceux qui dirigent un traitement en vue de modifier l’idiosyncrasie de ne pas s’en tenir à un médicament unique lorsque celui-ci ne réussit pas’. »

Ces explications montrent jusqu’à l'évidence que les anciens, Grecs et Arabes, appelaient chauds et froids les remèdes que nous nommerions thermogènes et antithermiques. Quand nous administrons les sels de quinine à un fébricitant, nous n'avons garde de prétendre que l’abaissement thermique qui en résulte est dû à l'emprunt que le médicament aurait fait à l’organisme d’une partie de sa chaleur physiologique : car le volume du sel absorbé, infime par rapport à celui du corps, ne saurait produire un tel résultat; et, de plus, on obtiendrait un effet semblable par l'emploi du même sel préalablement élevé à une température égale ou même supérieure à celle des tissus. Pourtant nous n’hésitons pas à qualifier les sels de quinine d’ « antithermiques » ou de « défervescents », voulant dire par là que, grâce à l’action qu'ils exercent soit en détruisantles hématozoaires soiten neutralisantleurs toxines, ils amènent, chez le malade une chute de la température. On voit que les mots n’ont guère changé, malgré l’apparence contraire. Quelqu'un de mal averti pourrait bien penser qu’un antithermique est capable, en toutes circonstances, de diminuer la chaleur des corps quels qu'ils soient ou, tout au moins, celle des organismes animaux : pourtant l'expérience prouve que les antithermiques,

1, Les auteurs emploient les noms de Zeyd et de ‘Amr comme nous ferions, en français, ceux de Pierre et de Paul,

2, Avicenne, Canon (Livre I, Section I, leçon IT), traduit par le D' Gabriel Colin, in ‘Abderrezzâq El-Jezä'irt (Montpellier, Delord-Bœhm et Martial, 1905, in-8), pp. 31-32.

même pris à des doses proportionnées au poids du sujet, sont loin de produire dans tous les cas des effets équivalents. Les sages conseils du docte Avicenne sont donc toujours de saison.

Quant à la répartition des divers corps entre les quatre catégories admises par la théorie galénique, elle ne peut résulter que de l'expérience des siècles. La prétention émise par certains alchimistes de les classer à priori en relevant leur horoscope dans des conditions déterminées est tout à fait étrange‘ : on se demande comment des savants qui, au reste, se montraient si perspicaces dans le domaine de l’observation ont pu se complaire à de pareilles puérilités’, Heureusement les médecins arabes ne se sont pas attardés à ces rêveries astrologiques et ont toujours préféré les témoignages de leurs sens aux indications fallacieuses des planètes.

À ce point de vue comme aux autres, Avenzoar reste un homme de science. Il attribue toutes les maladies à l’action exercée par les quatre principes cosmiques sur le corps humain et au trouble qu’elle apporte dans l’équilibre des humeurs. Notre siècle, mieux outillé que ne l’était le sien, peut reprocher à sa théorie d’être incomplète et de méconnaître certains agents pathogènes : il ne saurait, du moins, l’accuser d’être absurde. Jamais on ne voit Avenzoar rattacher les souffrances de l’homme à des influences mystérieuses; la superstition n’a pas prise sur lui. Steinschneider lui fait grief d’avoir versé, par instants, dans la médecine de sorcier, dans ce qu’il appelle fort à propos «die sympathetische Medicin ». Il est, en effet, indé-

1. Cf., sur ce point, Berthelot et Houdas, La chimie au moyen âge, in Histoire des Sciences (Paris, Imprimerie Nationale, 1893), t. III.

2. Si l'on se refère au tableau et aux explications données par Jâber dans le Zivre des balances et insérés dans La chimie au moyen âge (t. IT, pp. 158 et sq.) on constate avec étonnement que, par l'application du système proposé, l’eau serait chaude et sèche, C'est là vraiment un résultat trop paradoxal, Pour leur part, les médecins arabes considèrent l’eau comme froide et humide,

niable qu'Avenzoar prétend avoir guéri un malade de la dysenterie en lui faisant porter une émeraude, et qu’il en conseille l’emploi interne contre la même affection, à la dose de six grains. Mais ce n’est pas là le seul remède qu’il propose en pareil cas; il ne fait pas fi des astringents, et s’il mentionne ce traitement un peu étrange, c’est que probablement il l'avait vu réussir dans une dysenterie d’origine nerveuse pour la guérison de laquelle la suggestion était toute puissante, Mais nous-mêmes, n’avons-nous pas vu fleurir les merveilles de la métallothérapie et de l’anémothérapie naguère instaurées par le professeur Lancereaux ? Les médecins d’aujourd’hui ont-ils complètement délaissé les pilules de « mica panis » et les potions au protoxyde d'hydrogène? Il ne nous sied donc pas de nous montrer plus sévères vis-à-vis des anciens que nous ne le sommes envers nous-mêmes.

Les remèdes dont Avenzoar faisait usage étaient généralement complexes : notre auteur était nettement polypharmaque. Il n'y a rien là qui doive nous étonner. D'abord il faut remarquer que les divers éléments d’une même formule sont souvent des succédanés l’un de l’autre et concourent, par conséquent, au même but : en sorte que, si l’un d’eux a perdu quelques-unes de ses vertus ou si celles-ci viennent à être neutralisées par lidiosyncrasie du malade, l’autre suppléera à son insuffisance. Ensuite on ne saurait nier que, la plupart du temps, la façon dont s'exerce l’action intime des médicaments reste obscure pour nous, même à l'heure actuelle. Bien qu’on ait pu, dans quelques cas, isoler le principe actif, l’association médicamenteuse reste, dans nombre de circonstances, une ressource à laquelle on ne craint pas de recourir pour obtenir un effet plus certain et mieux marqué. L'incertitude qui plane sur la valeur propre de chacun des composants et sur la manière dont ceux-ci réagissent les uns sur les autres empêche le praticien de séparer ce dont l’anion est consacrée par une expérience souvent sécu-

laire. La méthode d’Avenzoar, encore suivie par un grand nombre de nos contemporains, restera donc longtemps aussi, dans bien des cas du moins, celle de l’avenir.

Et si, sachant nous abstraire des idées modernes, dont nous devons l'acquisition plutôt au perfectionnement de notre outillage qu’au développement de nos facultés intellectuelles, nous considérons en elle-même l'œuvre si personnelle d’Avenzoar, nous ne pouvons refuser à ce monument du savoir humain, dont les bienfaits et la gloire survécurent durant des siècles à son auteur, le tribut de notre estime, j'oserai méme dire de notre admiration.

Page 1