XIII
Pour comprendre l'aversion que le péripatétisme averroïste inspirait aux beaux esprits de la renaissance, il faut
» Ibid. f. 359.
* Ibid. 1. II, f. 104. — An ignoras, Averrois impie, bonum ipsum ordinis univers! esse cujuslibet partis ordine praestanlius?...
» Theol. plat. 0pp. t. I. p. 327. — Brucker, t. IV, p. 47.
* Discuss. peripot. 1, Xll, p. 106 (Venise, 1571).
avoir connu par expérience ce style hérissé de mots barbares', ces discussions subtiles, celle prolixilé insoutenable, qui sont les caractères de l'école avecroisti^ « Autrefois, dit Louis Vives, rien n'élail plus cliaruuinl (jue la conlemplation du jardin de cel univers; mais ceux-ci, au lieu d'arbres et de fleurs, y ont dressé des croix pour torturer l'esprit humain'. » Que l'on songe en elïï'l à l'iinpressioii que devaient produire sur les Valla, les Harharo, les Bembo, des phrases comme celle-ci : « yuœliljeliinima » intelligil primum etse, hocest suum esse,(iuod Dcliaaili » appellalur; de secundis vero intelligit Zobar, quod dédit » sibi suum esse'. » C'est le cas de dire avec Pic de la Mirandole : « Age, damus hoc vobis, ul non sil vestrum or- » nate loqui*, sed vestrum est certe, quod nec praeslalis, » latine sallem, ul, si non (loridis, suis lamen verbis rem » explicelis. Non exigo a vobis oralionem comptam, sed
* En voici un curieux exemple. Au XII* livre de la Métaphysique, est employé plusieurs fois le mol allnstoyia (f. 337 v", sqq.). Ou se deuiande quel sens un pareil mol devailollVir aux le docleurs de Padoue, qui ne savaient pas sans doule (jue c'est mot ffTO(;^cta précédé de l'ariictle arabe {al-slouchia).
* Nihil olim auiœnius habebalur conleiiiplaliDiie liorli hujiis naturae.... Al isti, pro flosculis philosophiae t'X arboribus placi flissimis, crucem ingeniis fiixerunt. De causis corr. art 1. V (0pp. t. 1, p. 413, Bàle. 1555).
* De anitnœ beat f. 357 (edit. 1560).
* Les averroïsles disaient pour excuser la barbarie de leur langage, que les philosophes devaient imiter le slyle dAristole, et mépriser les mots pour ne penser qu'aux choses, ((^f. l'ra-L Marci de Odis, edit. 1552, f. 6. — Nipbum, In UL Melaph. i^ruœui).
» nolosordidam;nolounguentatam,spdnechircosam; non > sit lecla, sed nec neglecta; non quaerimus ut delectet, » sed queriinur qiiod oITemIal'. » La thèse de Nizolius, dans son Auliharharus, l'extrême insistance (jue les esprits cultivés mettaient à soutenir que la philosophie doit se servir du langage ordinaire et s'interdire le style technique, ce qu'on appelait le style de Paris*, n'était point alors une proposition puérile ou un simple scrupule de rhéteur. Il n'y avait pas de réforme plus urgente que celle du langige: la première condition du |)rogiès était de débarrasser la pensée de cette intolérable entrave du style scolas.tique, qui lui interdisait toute délicatesse*.
L'homme de ce siècle en qui se montre le mieux la lutte de ces sentiments divers, c'est Pic de la iMirandole. Pic ne fut pas d'abord exempt d'arabisme. Il eut pour maître Élie del Medigo l'avei roiste, et il ne se débarrassa jamais entièrement de ce mauvais levain. Parmi les neuf cents questions qu'il proposa pour son grand
' Kpist. ad Herra. Darbarum, intcr 0pp. Politiapi, Pans. 1512. vol l. f Lv.
2 Cf Vivem, la Pseudodialecticns (0pp. t. l, p. 212 sqq.).
* Nizolius résume en ces deux propositions son Anlibarbarus, seu de ceris principiis et cera ratinne philosuphandi, contra paewlophilosupliiis : « Ubicninque et quolcaiiniue dialectici nielapliysicique sunt, ihidem et tolidem esse capitales verilatis JKJstes. — QnainJiu in sciiolis i)hilosopliorn(n regiiab'l Aristoteles iste dialecticus et metaphysiciis, tandiu in eis et falsilatem et barUariein, si non linj^iue et oris, al certe pecioris et cordis reguaiurain. » (P. 354, édii. Leibuilz.)
tournoi philosophique, la scolastique barbare, et Averroès en particulier, tiennent une grande place. « Est apud > Arabas, dit-il dans son Apologie^ in Averroe firmuin et » inconcussum ; in Alpharabio grave et meditatum ; in » Avicenna divinum atque Platonicum. » Ailleurs, il appelle Averroès « celebrem in Arislotelis familia philoso- » phum et rerum naturalium gravem aestimatoreni', » et il se propose de le réconcilier avec Avicenne, comme Aristote avec Platon*. Aussi les Coïmbrois le comptent-ils parmi les averroïstes'. Pic ressentit toutefois des iniluences meilleures. Une lettre qu'il adresse à Ermolao Barbaro contient l'expression de ses sympathies nouvelles et de ses regrets de nouveau converti. « lîac proxima tua ad » me epistola, in qua dum barbares hos philosopbos in- » sectaris, quosdicis habori vulgo sordidos, rudes, incul- » tos, quos nec vixisse viventes, nedu'm extiiicti vivant, » et si nunc vivant, vivere in pœnam et contumeliam*, ita
* L. I Àdv. astrol. (apud Antonio, t. II, p. 395, édit. Bayer).
2 De hommis dign. p. 324 sqq. — Apol. p. 118.
' In I. II De anima, cap. i, quaest. 7, art. 1.
' « Hermolaus le reprent de ce que, après avoir gousté tant délices contenues es lengues grecque et latine, il s'est allé souiller en la lecture des docieurz barbares, lesqiielz, jaçoit qu'ilz soient esté en grande réputation de plusieurz eslantz en authorité.... et combien qu'ilz soient extimez par grandtz e» petitz ignorantz les bones leUres, ne le sont pas par les sçavantz, les jugeant indignes de vivre ni marcher sur terre, met du ranc de ceux-là Averroïs, Aubert le Grand, saint Thomas et d'autres infiniz. » (Boiinivard, Advis et deins deslengues, danslajBiôi. de l'École des Chartes, 2« série, t. V, p. 357.)
» Hercules sum commotus, ila me puduit piguitque » studiorum meorum (jam enim sexennium apud illos » versoij, ut nihil minus me fecisse velim quam in lam » niliili facienda re tam laboriose contendisse. Perdiderim » ego, inquam, apud Thomam, Joannem Scotum, apud » Alberlum, apud Averroem meliores annos, tantas vi- » gilias, quibus potuerim in bonis litteris forlasse non » nihil. Cogilabam mecum ut me consolarer, si qui ex » illis Dunc reviviscant, habituri-ne quidquam sint, que » suam causam, argumentosi aliqui homines, ratione » aliqua tueantur'. » Pic de la Mirandole sut pourtant se maintenir dans un sage éclectisme; les exagérations du parti humaniste l'amenèrent presque à trouver du bon dans la scolastique arabe. « Quamvis, dicam quod sentio, » movent mihi stomachum grammatistae quidam, qui » quum duas tenuerint vocabulorum origines, itase osten- » tant, ita se venditant, ita circumferunt jactabundi, ut » prae se ipsis pro nihilo habendos philosophes arbitren- » tur. NolumuSy inquiunt, hasce vestras philosophias ! » Et quid mirum? nec Falernum canes. )» Il paraît du reste que cette apologie satisfit peu les averroïstes, et fil au contraire triompher les hellénistes, qui l'appelèrent f apologie des Scythes et des Teutons. « Ab amicis quos habeo Pa- » tavii, lui écrit Ermolao, certior factus sum apologiam » tuam quae Scytbarum et Teutonum est inscribi cœpta,
* Inter 0pp. Politiani, Paris, 1512, vol. I", f. lv, et in Rernays, Florilegium renascentis latinltatis (Bonn, 1849), p. 17.
» quasi Typhonis et Eumenidum laiidatio, molestissimam » accidisse majori eorum parti quos défendis*. »
Toutes les déclamations des humanistes 1 s plus acharnés contre la philosophie arabe, |)âlissent auprès de l'énergique dithyrambe de Louis Vives. Cette aiioslrophe, la plus rude, sans contredit, qu'Âverroès ait essuyée, n'occupe pas moins de quatre pages in-folio dans le traité De, Causis corruptarum artium-. « NomenestCommen-
> tatoris nactus, s'écrie-t-il, homo qui in Arislotele enar- » rando ni lui minus cx|)l!cat, quam eum ipsum quem » suscepit declarandum. Sed nec potuisset explicare, » eliamsi divino fuisset ingenio, quum essel humano, et » quidem infra mediocritatei.i. Nam quid tandem adfe- » rebat quo in Arislotele enarrando possot esse probe » instructus? Non cognitionem veleris memoriae, non
> scientiam placitorum priscae disciplinae et intelligentiam » seclarum, quibus Aristoteles passira scaiet. Ilaciue vi- »deaseum pessime pbilosoplios omnes aniiquos citare, » ut qui nulluni uncjuam legerit, ignarus grœcilatis ac » latinitatis. Pro Polo Ptolomaeum ponit, pro Prolagnra » Pythagoram, pro Cratylo Democnlum; libres Plalonis » titulis ridicnlis inscribit, et iia de lis loijuitur, ut vel » caeco perspicuum sit lilteram eum in illis legisse nul- » lam. At quam conlidenler audel pronuntiare boc aut i> illud ab eis dici, et quod iinpudentius est, non dici, » quum solos viderit Aiexaudrum, ïbemislium et INico-
* Ibid. Bernays, Floril. p 23.
'Ojjp. l. I. p. 410 sqq
» laum Damascenum, et hos, ut apparet, versos in arabi- » ciim perversissime ac corruptissime! Citât enim eos » nonnunquani, et contradicil, et cum eis rixntur, ut nec » ipse quidem qui scripsii intelligat. Arislotelem vero » quomodo legil? Non in sua origine purum et inlegrum, » non in lacunam latinam derivatum (nor enim potuit » linguarum expers), sed de latino in arabirum transva- » satum ' ; in qua transfusione ex Grœcis bonis fada sunt » lalina non bona; ex latinis vero malis arabica pessima. » Vives cite ensuite un passage qui ne justifie que tiop ses sarcasmes, mais dont la responsabilité, à vrai dire, doit retomber be ucoup plus sur le traducteur arabe que sur le commentateur. « Arisloleles si revivisceret, inlelli- » gerel haec, s*écrie-t-il, aut posset vel conjecturis casti- » gare? 0 homiiies valentissimis slomachisqui hase devo- » rare poiueruntel concoqiiere, et in haic tam ab Aristotelis » sententia ac mente abhorrentia auscullare quae Aven » Rois commentalor comminiscitur: favete linguis vire » tanti nominis et alteri Aristoteli. » La malheureuse secte des Herculéens* lui fournit l'occasion d'intarissables plaisanteries. « [laec sunt tua, an Herculeorum, ut tu vocas? » Tua sunt, qui adeo est impius ut impietates inscrere vel > tuo vel alieno nomine semper gaudeas. Alqui hic est » Aben Rois quem aliquorum dementia Aristoteli parem » fecil, superiorem divo Thomae. Rogo le, Aben Rois,
* Il n'est pas besoin de faire remarquer l'énorme erreur que commet ici Vives, lluetl'a copiée, DecLa/is interpret. p. 1£6 (Paris, 1680).
' Voy. ci-dessu», p. 51-53.
398 AVERROfeS.
» quid habebas quo caperes hominum mentes, seu verius i> dementares? Ceperunt nonnulli mullos sermonis gratia » et orationis lenocinio ; te nihil est horridius, incultius, » obscœnius, mfantius. Alii tenueruntquosdam cognitione » veteris mémorise, tu nec quo tempore vixeris, nec qua » aetate natus sis novisti, non magis proetcritorum con- » sultus, quam in siivis et solitudine natus et educatus! » Admiralione atque omnium laude digni sunt habiti qui » praecepta Iradiderunt bene vivendi : te nihil est scelera- » tius aut irreligiosius : impius fiât necesse est et dOsoç » quisquis tuis monimentis vehementer sit deditus. Jam » die ipse, quare quibusdam placuisti ? Audio, teneo, non » tua culpa est, sed noslra : non tu adferebas quo place- » res, sed nos adferebamus quo non dispUceres. Suavia » eranl obscuris obscura, inanibus inania, et quibusdam » pulchra sunt visa quae non ipsi intelligerent. Mulli te » non legerant, aiienum judicium sunt secuti; aliquibus » propter impietates fuisti gratus : nam et Aben Rois » doclrina et Metaphysica Avicennae, denique omnia illa » arabica videntur niihi resipere deliramenta Alcorani et » blasphémas Mahumetis insanias : nihil fieri potest illis » indoctius, insulsius, frigidius... »
J'ai tenu à citer celte longue déclamation, pour faire comprendre à quel ton s'élevait la colère des ennemis d'Averroès. Cœlius Rhodiginus n'est guère moins sévère*. Bernard Navagero, qui cultivait les bonnes lettres, et faisait
* Antiques lect. 1. III, cap. ii, p. 110,
quelque cas d'Averroès, est présenté comme un phénomène littéraire en son siècle * .
Enfin les esprits modérés qui, effrayés des hardiesses du péripatétisme italien, se rattachaient aux principes du chiisUanisme réformé, Mélanchlhon, Nicolas Taurel, se montraientaussi fort antipathiques à l'enseignement ayerroiste*. Érasme est convaincu de la profonde impiété d'Averroès. Ambrogio Leone, professeur à l'Université de Naples, lui écrit qu'il vient d'achever l'impression de son ouvrage en quarante-six livres contre le Commentateur'. Erasme le félicite*. Ulinam, s'écrie-t-il, prodisset ingens illud opus adversus Averroem impium zxirpiç ^axdpazov. En général, les humanistes montrèrent à la renaissance moins de témérité d'esprit que les péripaléticiens scolastiques. A part quelques habitudes païennes, assez inoffensives, ils restèrent, pour le fond, attachés à l'orthodoxie catholique ou protestante. Pétrarque offre déjà un curieux exemple de celle double tendance.
L'habile société de Jésus prit vis-à-vis d'Averroès la même position. Le Ratio Siudiorum^ enjoint auxprofes-
* Prœf. Junt. (1855), f. 20 v».
« Cf. Brucker, t. IV, p. 308.
» Epist. 19 jun. 1518. 0pp. t. III, pars I, col. 324 (Leyde, 1703). — L'ou\rrage avait paru en 1517 à Venise, dédié à Léon X, sous ce titre : Ambrosii Leonis Nolani, Marini filii, Casti-^ galionutn adversus Averroem, adAugustissimumLeonemX, Pont. Max. plures libri.
* Epist. 15 oct. 1519. Ibid, col, 507.
* P. 68 et suiv. (Romae, 1616)
seurs de philosophie de rappeler sans cesse le décret du concile de Latran, de ne citer qu'avec précaution les interprètes d'Aristote qui ont démérité de la religion chrétienne ; de prendre garde que les élèves ne s'y attachent; en ce qui concerne Avorroôs en particulier, de ne pas expliquer ses difi^ressions, et quand on est amené à citer ses commentaires, de le faire sans aucun éloge et, s'il est possible, en montrant que tout ce qu'il dit de bon il l'a emprunté à d'autrps*; du reste, de s'attacher purement etsimplement à Arislole, d'attaquer également les alexandristes et les averroisteset de contester à Alexandre et à Averroès toute autorité. Qui a tort, quia raison, c'estce qui préoccupe assez peu les auteurs du Ratio. La science et la philosophie sont une tactique ; celui qui ne sert pas les vues de la Société ne sera point loué, et si une fois dans sa vie il a eu raison, c'est sans doute par l'effet de quelque plagiat.