‹ Averroès et laverroïsmeChapitre 41 sur 49 · AVERROÈS. 4M · texte numérisé non relu

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pris davantage la îhéorie de l'unité de l'intellect*, bien qu'il reconnaisse que l'immortalité doit être cherchée dans l'espèce et non dans l'in-liviilu. L intellect actif est Dieu lui-même, comme l'a voulu Alexandre. Il est nécessairement distinct des puissances de l'âme, simple, subsistant par lui-même; car l'intellect actif est en acte tous les intelligibles, et cela seul est intelligible qui est simple, séparé, subsistant par soi-même^ Tout est en quelque sorte plein d'âme ; Dieu est la vie môme de l'univers, pénétrant tout en qualité d'intellect actif. Le monde est dans un éternel fieri; Il West pas; il naît et il meurt sans cesse*.

Voilà les doctrines que Creraonini enseigna pendant dix-sept ans à Ferrare, et pendant quarante ans à Padoue. Elles ne manquent pas, on le voit, de hardiesse, et ce ne fut qu'à force de protestations d'orthodoxie que Cremonini réussit à éviter la persécution ". Le préambule de son commentaire sur le traité de l'Ame* est à cet égard un

• Tract. De intelhgentiis, sub fin. — In librum III De anima.

• In librum III De anima, lect. 74, cod. 192. Il faut comparer le cod. 70, qui représente le cours de Cremonini en 1592, c'est-à-dire son premier enseignement.

» Ibid. lect. 79 et 80.

• La bibliothèque du Mont-Cassin possède la leçon d'ouverture de Cremonini en 1591, sur ce texte : Mundus nunquam est; nascitur semper et moritur.

• Bayle, art. Créinonin. — «Crémonin cachait finement son jeu en Italie; nihil habebat pietatis et tamen piushaberi volebat.» Naudœana, p. 55.

• Ms. de Saint-Marc, n»» 190, 191, 192. Voy. l'Append. x.

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chef-d'œuvre d'habilelé. « Sachez, dit-il à ses auditeurs, que je ne prétends pas vous enseigner ce qu'il faut croire sur i'âaie, mais seulement ce qu'a dit Arislole. Or, tout ce qui dans Aristote est contraire à la foi, les théologiens et surloiil saint Thomas, y ont amplement répondu. Je vous en avertis une fois pour toutes, afin que, si vous enlendi'Z diins mon eours quelque proposition malsonnante, vous sachiez où trouver la réponse. Car, pour dissimuler quel(|ue chose de la pensée d'Aristole, je manquerais à tous mes devoirs si je le faisais.» A chaque proposition dangereuse, il se hâte d'ajouter : « Remarquez bien que je ne vous dis pas mon propre sentiment (mon sentiment ne peut être que celui de notre mère la sainte Église), mais celui d'Arisloie'.» La taciii|ue par laiiuellc les philosophes de ce temps cherchaient à revendiquer quel(|ue indépeiidanci», était d'exposer les doctrines compromrltantes sous le nom d'autrui, en les désavouant, et même en les réfiilaiit; mais en ayanlsoin que la réfutation fût faible et trahît suifisanment la pensée propre de celui qui parlait. Il l'ésulie d une intéressante correspondance que j'ai trouvée à la bibliolhè(juedu Mont-Cassin,quecetle manoeuvre ne sulïit pas pour couvrir Cremonini. A la date du 3 juil-

' In hoc diximus non quod nos sentimus de anima et de intelleclu agente, sentimus enim id quod sentit noslra mater Ecclesia, sed diximus in quod videtur sensisse Arisloteles vCod. 192. inil.) — Qiiae [thilosophi dicta, ul saepe diximus non sunt relinenila, quia de anima illiid est senlieiidinn non quod sentit Aristoteles, sed quod seulil vehtas chrisliaua. [Ibid. ieci. 79, sub fin.)

let 1 61 9, le grand inquisiteur de Padoue lui écrit pour lui rappeler le décret du concilt» de Latran, qui ordonne aux professeurs de réfuter sérieusement les erreurs tju'ils exposent, et il lui (leinarule une létraclation, en lui citant l'exemple de la docilité de Pendasio. Dans une lettre d'une remarquable fermeté, Cremonini lui répondit qu'il ne dépendait pas de lui de changer ses écrits, lesquels avaient reçu l'approljation du sénat, etqu'étant payé pour expliquer Aristole, il se croirait obligé de rendre ses honoraires, s'il enseignait autre chose que ce qu'il croit être réellement la pensée d'Aristole. Que l'on cliarge quehiu'un d'écrire contre lui, comme Niphus fut chargé de réfuter Pumponat, et il consent à ne pas répondre : voilà tout ce qu'il peut promettre et tout ce qu jn obtiendra de sa condescendance'.

Ainsi se prolongèrent jusqu'au cœur djs temps modernes et dans un des centres scienti(i(iues les plus brillants de l'Europe, l'enseignement et les controverses du moyen âge. En 1628, Gabriel Naudé trouve encore l'averroïsme dominant à Padoue*. La mort de Cremonini (1631) peut être considérée comme la limite du règne de cette philosoptiie. Le péripatétisme scolastique ne comptera plus désormais aucun partisan de quelque valeur. Fortunio Liccto (mort en 1656) n'en sauve les débris qu'en y faisant pénétrer l'esprit de la philosophie moderne. Bérigard, plus hardi, essayera de remplacer le péripatétisme

» Voy. Append. xi.

' Cf Leibnitz, 0pp. t. I, p. 73.

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par la physique ionienne. En 1700, Fardella enseigne sans opposition le cartésianisme à Padoue. L'averroisme avait résisté, depuis près de trois siècles, aux attaques du platonisme, des humanistes, des théologiens, du concile de Latran, du concile de Trente, de l'inquisition; il expira le jOur où apparut la grande école sérieuse, l'école scientifique, celle qui s'ouvre par le génie de Léonard de Vinci, se continue par les Aconzio, les Erizzo, les Jordano Bruno, les Paul Sarpi, les Telesio, les Campanella, et se consomme parle génie de Galilée*. Cette grande école savante, la vraie couronne de l'Italie, et qui réclame à juste titre» une part de la gloire un peu exagérée de Bacon, cette école vraiment moderne et tout à fait libre enfin dî la barbarie du moyen âge, pouvait seule en finir avec un aristolélisme décrépit. La vraie philosophie des temps modernes, c'est la science positive et expérimentale des choses. La science positive a seule eu la force de balayer cet amas de sophismes, de questions puériles et vides de sens qu'avait entassées la scolastique. La science positive a seule pu guérir l'esprit humain de cette singulière maladie, et le ramener à la droite voie, à la contemplation des choses, au vif sentiment de la réalité.

L'extinction de l'averroisme toutefois peut être envisagée à un point de vue différent : si elle fut d'un côté le triomphe de la méthode rationnelle et scientifique, elle fut

* C'est ce qu'a finement aperçu et développé M. Mamiani do la Rovère, dans son bel ouvrage Del rinnovamento délia filo^ iofia aiilica italiana, parte 1.

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par un autre côté la victoire de l'orthodoxie religieuse. L'averroisme padouan, insignifiant comme philosophie, acquiert un véritable intérêt historique, quand on l'envisage comme ayant servi de prétexte à l'indépendance de la pensée. Celte contradiction apparente n'a rien qui doive surprendre. N'a-t-on pas vu le jansénisme, la plus étroite de toutes les sectes, représenter à sa manière la cause de la liberté? Venise était en quelque sorte la Hollande de l'Italie; la liberté de penser y était exploitée comme une branche de commerce très-productive : tous les livres prolestants venaient de là*. La réunion Morosini, formée en grande partie de partisans de Cremonini, était un foyer d'opinions hardies*. Les miracles mêmes de saint Antoine sont de ceux qui convenaient à un centre d'incrédulité. C'est l'hérétique Alerdm (remarquez ce nom arabe) converti par le prodige d'un verre d'eau; c'est un blasphémateur de l'eucharistie convaincu par un âne; ce sont les poissons plus dociles que les hérétiques à la parole de Dieu. Le peuple et les moines trouvaient plaisant de faire ainsi la leçon aux superbes docteurs qui traitaient leurs croyances avec un dédain à peine dissimulé. Or, ce libertinage d'opinions qui donne une physionomie si originale au nord-est de l'Italie durant le xvi« siècle, disparaît avec le péripatétisme arabe dans la première moitié du xvii". Toute l'activité intellectuelle s'éteint en même temps. Venise, qui a couvert le monde de ses livres,

* Maccrie, Hï^'t. ds la réforme en Ualii (trad. ital.) p. 85.

* Bartholmess, Jordutu Bruno, 1. 1", p. 373.

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Venise n'a plus un éditeur, et les Aides sont réduits, pour ne pas faire banqueroute, à imprimer des bréviaires! En général, lesefÎPtsd'une réaction inlolloctiK'lle ne deviiMirient sensibles qu'au bout d'une génération. La reslaiiralion catboh(]ue qui suivit ravorlement de la réforme en Italie fut le coup de mort porté au mouvement italien; et pourtant ce mouvement se continue encore plus d'un demisiècle : l'Italie, en 1600, conserve quelque chose de sa vie du temps de Léon X, si complète, si libre, si épanouie. Puis le froid, gagnant de proche en proche, arrive jns(]u'au cœur. L'art ne produit plus que les minauderies du Bernin, les extravagances de Borromini; la pensée humaine ne sert plus qu'à faire des sonnets et des cicalate pour les académies; tout s'endort comme sous un charme. En 1630, l'Italie n'a plus d'autre souci que la station el ÏAve Mariay ses oratoires et ses confréries.

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