XI
Ainsi les docteurs les plus respectés du xme siècle sont d'accord pour combattre l'averroïsme, et les formes de leur polémique ne permettent pas de supposer que ce fût là pour eux une dispute oiseuse et sans adversaires. Il y avait évidemment, en présence de la scolastique orthodoxe, une école qui prétendait couvrir ses mauvaises doctrines de l'autorité du Commentateur. Mais où chercher cette école, dont aucun écrit n'est parvenu jusqu'à nous? J'espère démontrer que, sans abuser delà conjecture, on peut désigner comme les deux foyers de l'averroïsme, au xme siècle, l'école franciscaine et surtout l'Université de Paris.
En général, l'école franciscaine nous apparaît comme beaucoup moins orthodoxe que l'école dominicaine. Sorti d'un mouvement populaire très-irrégulier, très-peu ec-
i Si fuies catholica intelligendi sit impossibilis, impossibile est quod sit vera. {lbid.)
2G0 AVERR0ÈS.
clésiastique, très-peu conforme aux idées de discipline et de hiérarchie, l'ordre de Saint-François ne perdit jamais le sentiment de son origine. Tandis que les dominicains, fidèles à la direction qu'ils recevaient de Rome, couraient le monde en vrais limiers de l'Eglise pour dépister les hérétiques et faire à l'hétérodoxie la rude guerre du syllogisme et du bûcher, la famille de Saint-François ne cessait de produire d'ardents esprits, qui maintenaient que la réforme franciscaine n'avait pas donné tous ses résultats; que cette réforme était supérieure au pape et aux dispenses de Rome; que l'apparition du séraphique François n'était ni plus ni moins que l'avènement d'un second christianisme et d'un second Christ, semblable en tout au premier, supérieur même par la pauvreté. De là ces mouvements démocratiques et communistes se rattachant presque tous à l'esprit franciscain, et ultérieurement au vieux levain du calhaiïsme, du joachimisme et de l'Évangile éternel : tiers ordre de Saint-François, béguards, lollards, bizoques, fraticelli, frères spirituels, humiliés, pauvres de Lyon, exterminés par l'immuralion et le bûcher des dominicains. De là cette longue série de hardis penseurs, presque tous fort hostiles à la cour de Rome, que l'ordre ne cessa de produire : frère Elie, Jean d'Olive, Duns Scot, Okkam, Marsile de Padoue, elc. La lutte acharnée qu'il fallait soulenir à tout prix contre le thomisme, n'était-elle pas déjà un commencement d'émancipation? Etait-il bien sûr de s'attaquera un docteur aussi autorisé, dont le système devenait de plus en plus celui de l'Église, et dont un pape, domini-
cain il est vrai, avait dit : Tôt fecamiracula quot scripsit articulos ?
Alexandre de Halès, le fondateur de l'école franciscaine, est le premier des scolastiques qui ait accepté et propagé l'influence de la philosophie arabe. Jean de la Rochelle, son successeur, suit les mêmes traditions et adopte pour son propre compte presque toute la psychologie d'Avicenne1. M. Hauréau a fait observer avec justesse que la plupart des propositions condamnées à Paris par Etienne Templier, en 1277, appartenaient à l'école franciscaine, et qu'elles avaient été empruntées par les disciples les plus audacieux d'Alexandre de Halès aux gloses, depuis longtemps mal famées, d'Avicenne et d'Averroès2. La même année, le dominicain Robert de Kihvardby, archevêque de Cantorbéry, dans un concile tenu à Oxford, centre de l'école franciscaine, censurait des propositions presque identiques, et où l'influence d'Averroès ne saurait davantage être méconnue 3. On peut donc croire que quelques-uns des philosophes contre lesquels Guillaume d'Auvergne, Albert, saint Thomas s'expriment avec tant de sévérité, appartenaient à l'ordre de Saint- François.
Un important passage de YOpus tertium, publié par
1 Voy. Hauréau, Phil. scol. t. Ier, p. 475 et suiv.
2 Ibid.t. Il, p. 215,217.
3 A la suite des Sentences de P. Lombard, et dans le ms. 331 de Sorb. et 33 de Montpellier. Quelques-unes de ces propositions se trouvent littéralement dans Àverroès. Cf. II De anima, f. 53, édit. 1574.
M. Cousin, vient confirmer cette conjecture. La doctrine de l'intellect actif séparé de l'homme y est présentée comme traditionnelle dans l'école d'Oxford. « L'intellect actif est en première ligne Dieu lui-même, et en seconde ligne, les anges qui nous illuminent. Dieu est à l'âme ce que le soleil est aux yeux, et les anges, ce que sont les étoiles. Je ne dis pas ceci, ajoute Bacon, pour énoncer seulement mon opinion personnelle, mais pour combattre une des plus grandes erreurs qui soient eu théologie et en philosophie. Les modernes (c'est-à-dire l'école dominicaine) disent que l'intellect qui agit sur nos âmes et les illumine fait partie de l'âme. Cela est faux et impossible, comme je l'ai montré par des autorités et des raisons convaincantes. Tous les philosophes de la génération passée, dont quelques-uns vivent encore, ont identifié l'intellect actif avec Dieu. Deux fois j'ai entendu le vénérable pontife de l'église de Paris, messire Guillaume d'Auvergne, devant l'Université rassemblée, réprouver ces novateurs, disputer avec eux, et leur démontrer, par les mêmes raisons que j'ai données, qu'ils étaient dans l'erreur. Messire Robert, évêque de Lincoln, et frère Adam de Marsh \ les plus grands clercs du monde, et consommés en science divine et humaine, ainsi que les anciens de ce monastère, étaient du même avis. Quelques frères mineurs présomptueux ayant demandé à frère Adam, pour le tenter et pour se moquer de lui : Qu'est-ce que l'intellect actif ? il leur répondit : C'est le corbeau d'Élie, voulant dire par là que c'est Dieu ou
1 Cf. Opus majus, p. 48, 64, etc.
an ange \» Dans ['Opus majus, Bacon, discutant la niênif question, adopte ouvertement l'opinion des maîtres arabes2. L'âme humaine est par elle-même incapable de science ; la philosophie est le résultat d'une illumination extérieure et divine. L'intellect actif, principe de cette illumination, n'est point une partie de l'âme, mais une substance séparée de l'âme, comme l'artisan l'est de la matière, la lumière des couleurs, le pilote du navire*.
Le respect avec lequel Roger Bacon parle d'Averroès prouve également qu'il avait trouvé dans son ordre, suie Commentateur, des traditions différentes de celles d<? l'école dominicaine. « Avicenne, dit-il, a le premier remià en lumière la philosophie d'Aristote, mais il a essuyé de rudes attaques de la part de ceux qui l'ont suivi. Averroès, le plus grand après lui, l'a contredit outre mesure. La philosophie d'Averroès, longtemps négligée, rejetée et
1 Opus tertium, cap. 23(Jour?i. desSav. 1848, p. 346-47). — Ces détails ne se trouvent point dans Y Opus majus, tel que Jebb l'a publié. Mais ils se lisent en termes presque identiques dans une copie de cet ouvrage, que possède la Bibliothèque de Saint-Grégoire in clivo Scauri à Rome : « Nam, Universitate » Parisiensi convocata, bis vidi et audivi Ven. antistitem Gu- » lielmum, Parisiensem episcopum felicis mémorise, coram om- » nibus pronuntiare quod intellectus agens non potest esse pars » anirnae, et D. Robertus episcopus Lincolniensis, et frater » Adam de Marisco, et hujus monasterii majores hoc idem » firmaverunt. »
2 II nomme seulement Avicenne et Alfarabi, et ne désigne Averroès que par ces mots : Expositores famosl et majores.
* Op. maj. p. 26, 27.
réprouvée par les plus célèbres docteurs, obtient aujourd'hui le suffrage unanime des sages: peu à peu sa doctrine, assez digne d'estime en général, bien qu'on puisse la critiquer sur plusieurs points, a été appréciée1. » — « Après Avicenne, dit- il ailleurs, vint Averroès, homme d'une solide doctrine, qui corrigea les dires de ses prédécesseurs, et y ajouta beaucoup, quoique sur certains points il doive être corrigé, et sur beaucoup d'autres complété2. » Bacon cite expressément les commentaires sur la Physique*, sur le traité de l'Ame*, sur le traité du Ciel et du Monde5. Les traductions de Hermann l'Allemand paraissent aussi le préoccuper beaucoup. Peu initié aux disputes théologiques, et toujours indulgent pour quiconque lui apprend quelque chose, il ne voit pas le venin de ces ouvrages, et reproche à ses contemporains de s'en tenir à de vieux auteurs sans mérite, au lieu de profiter de ces secours nouveaux offerts à la philosophie6.
La subtilité, la confusion de l'ordre logique et ontologique, le penchant à réaliser les abstractions, qui caractérisent l'école franciscaine, établissaient plus d'un lien de parenté entre cette école et la philosophie arabe. Le cha-
1 Ibid. p. 13-14. Cf. Joum. des Sav. 1848, p. 229. * Ibid. p. 37.
3 Ibid. p. 12.
4 Ibid. p. 36.
6 Ibid. p. 27. — M. Arago (4nn. du bur. des longit. pourl852, p. 449-450) a exposé l'opinion d' Averroès sur la .scintillation des étoiles, d'après Roger Bacon.
6 Op.maj. p. 21.
pitre général tenu à Assise, en 1295, se vit obligé de réprimer sévèrement le goût de la jeunesse de l'ordre pour les subtilités et les opinions exotiques*. Bien que plusieurs docteurs franciscains, Guillaume de Lamarre, Duns Scot, aient combattu l'averroïsme, et même reproché à saint Thomas d'y donner prise par sa théorie de l'indivicluation"2, le réalisme les entraînait forcément vers les thèses averroïstes. Dieu, dit saint Thomas, ne pouvait créer la matière sans la forme. Duns Scot déclare, au contraire, que la matière peut exister sans la forme, et que l'acte premier de toute génération est la matière informable, c'est-à-dire apte à recevoir toutes les formes, mais non informée. Cette matière unique et universelle est la même dans tous les êtres, comme le voulait Avicébron. Si Duns Scot s'éloigne d'Averroès sur des points de détail, comme sur la quiddité provenant de la forme, sur les trois dimensions essentielles à la matière avant l'adjonction de la forme, ces détails secondaires ne peuvent faire méconnaître l'identité de la thèse fondamentale : antériorité de la matière générique, à laquelle participent tous les êtres, par antithèse à la pure création de saint Thomas3. Pierre Auriol s'attira les anathèmes de l'école dominicaine pour une doctrine toute semblable4. Quant à la thèse de l'intellect séparé, Duns Scot la
1 Cf. du Boulay, Hisù. Univ. Paris, t. III, p. 511.
2 Ilauréau, Phil.scol. t. II, p. 231 et suiv.— Jourdain, Phil. de S. Thomas d'Aquin, t. II, p. 64 et suiv. 85 et suiv.
8 Ilauréau, p. 327, 338 et suiv.
* Bayle, art. Âureolus.
trouve si absurde, que l'auteur lui paraît digne d'être mi* au ban du genre humain1. Cela devait être. Duns Sco' pousse jusqu'à l'extrême la doctrine de la pluralité de& âmes et la multiplication des entités psychologiques. Peu s'en faut que, comme Origène, il ne fasse errer les âmes dans l'espace pour y chercher des corps. Duns Scot et Okkam, en admettant qu'Aristote n'a pas cru à l'immortalité de l'âme, et que cette vérité ne peut se démontrer que par la révélation, préparaient, du reste, la voie à de dangereuses hardiesses2. Nous verrons, en effet, au xive siècle, i'averroïsme le plus décidé sortir des deux directions tracées par Duns Scot et Okkam3.
L'école mystique elle-même, qui se rattache par tant de traits à l'école franciscaine, fait un assez grand usage de la psychologie arabe. Les mystiques allemands du xive siècle, maître Ekhart surtout, aiment à faire servir les hypothèses de l'intellect actif et passif à la démonstration de leurs théories d'union avec Dieu®. Dans un traité
1 Nec breviter invenitur aliquis philosophus notabilis qui ho»dicat, licetillemaledictus Averroes, in fictione sua Iliade Anima qusetamennonestintelligibilis nec sibinec aliis, ponat.... Error pessimus, qui proprius est et solitis Averrois, non tantum contra veritatem theologiae, sed etiam contra veritatem philosonhiae, et per consequens talis errans esset a comraunitate hominum et naturali ratione utentium exterminandus. In IV Sent, dist. 43, quœst. 2. (Antverpiœ, 1620, t. II, p. 427, 431.)
2 Hauréau, t. II, p. 365, 472.
» Patrizzi, Discuss. perip. t. Ier, 1. XIII, p. 162 sqq. — Brucker, t. VI, p. 622.
4 Ritter, Gesch. der Christ. Phil. IVe part. p. 513-514
de celte école, composé en allemand au xive siècle, sur Y intellect actif et possible \ Averroès (Arverios) et Aristole (Her Steotiles) sont cités comme de graves autorités.