SCÈNE XI
VAN-BROOK, EDOUARD , entrant par le fond avec Alfred. ALFRED, lui serrant la main.
A demain, monsieur, à demain...
EDOUARD , froidement.
Si cela peut vous être agréable...
ALFRED
Je compte sur vous !
EDOUARD , de même et «'inclinant.
VOUS me faites trop d'honneur ! (Alfred rentre dans la chambre n. 9.)
VAN-BROOK, regardant Alfred avec étonnement. Eh bien! il passe sans me parler, et même sans me voir!.. (A Edouard.; Vous connaissez comme moi , M. Alfred de Lucenay.
EDOUARD
Non , monsieur, je ne l'avais jamais vu !
VAN-BROOK
Mais vous venez de faire connaissance.
EDOUARD
A l'instant même... c'est un très aimable jeune homme!
Aux eaux , on se lie aisément et je vois qu'il vous a proposé quelque partie de plaisir.
EDOUARD , froidement.
De me brûler la cervelle avec lui.
VAN-BROOK
Ah! mon Dieu... et pourquoi?
EDOUARD
Il y a ici une dame qu'il aime !
VAN-BROOK
Je le sais!., une femme charmante, qu'il doit épouser. EDOUARD , avec émotion.
Ah ! vraiment, je l'ignorais ! et voyant dans mes mains un bouquet à elle . que je venais de ramasser par hasard et que j'allais jeter, il m'a ordonné de le lui rendre, ce qui m'a décidé aie garder...
VAN-BROOK
EsMl possible !
EDOUARD
Alors, il m'a défié...
VAX-BROOK.
Vous! qui n'êtes pas encore entré à Saint-Cyr?
EnOUARD.
Oui, il s'est conduit en jeune homme et moi en homme raisonnable... Si vous vous trompiez, lui dis-je, si Ton vous aime, c'est inutile de vous battre... si on ne vous aime pas, c'est bien absurde!
VAX-BROOK.
C'est parfaitement juste , et cela a dû le convaincre.
EDOUARD
Du tout , mais j'ai obtenu du moins qu'il attendrait un jour, qu'il observerait en secret, qu'il s'assurerait de la vérité, et s'il lui est bien prouvé que sa maîtresse est infidèle... demain au point du jour...
VAX-BROOK.
Vous vous battrez?
EDOUARD, froidement.
Comme vous dites.
VAX-BROOK.
El vous êtes d'un sang-froid... savez-vous qu'il se bat bien!..
EDOUARD
J'en suis persuadé.
VAN-BROOK
Que je l'ai vu en Belgique, au milieu du feu et de la mitraille, et qu'il allait comme un enragé.
EDOUARD
Qu'importe?
VAX-BROOK.
Et vous , à votre âge ?
EDOUARD
A tout âge , on peut bien lâcher la détente d'un pistolet, ca n'est pas difficile!..
VAX-BROOK.
Oui, mais il s'agit de viser juste.
EDOUARD
Ça se donne, et je l'ai appris, quant à avoir du cœur , cela ne se donne pas; mais je crois que j'en ai... ainsi, soyez tranquille.
VAX-BROOK.
Non, morbleu ! je ne le suis pas... parce que je m'intéresse à vous deux , et j'arrangerai cela
EDOUARD
je ne demande pas mieux, car, pour ma première affaire, il me paraît si absurde de me battre pour une femme , et surtout pour un bouquet.
(Il le tire de son sein.) VAX-BROOK.
Ah ! mon Dieu !.. la rose des Alpes, le rhododesdrum ferrugisecm... (A part avec colère.) Encore un rival... (Haut.) Monsieur!..
EDOUARD
Qu'y a-t-il?
VAX-BROOK, à part.
Qu'allais-je faire? le défier aussi, lui qui ne songe à rien, qui ne l'aime pas! car jusqu'ici, il s'est bien conduit, il n'a pas fait attention à elle... il est gentil, ce jeune homme! et si je pouvais seulement l'éloigner.
EDOUARD
Que dites-vous?..
VAX-BROOK.
Je dis... qu'en ami... et dans votre intérêt , je ne conçois pas ce qui peut vous retenir dans ce mauvais village des Pyrénées..." que diable, jeune homme, à votre âge... on ne reste pas aux eaux à ne rien faire, voilà le moment de vous lancer dans îe monde, de commencer votre état, votre carrière... et si je peux vous y aider, disposez de mon crédit, de ma fortune... M. Van-Brook, autrefois dans le commerce.
Je le sais, monsieur... j'ai entendu parler de vous depuis long-temps... bien plus, j'ai mille raisons pour vous rendre service, et j'espère bien vous
Ic prouver... plus tard*, nous en causerons, mais ce malin, je vous demande pardon , je pars à l'instant pour Gripp.
VAN-BROOK, vivement et le retenant.
Vous partez pour Gripp , ce matin.
EDOUARD
Oui, vraiment!..
VAN-BROOK , à part.
Ah! mon Dieu!., est-ce pour cela qu'elle n'a plus la migraine, elle qui ne voulait plus et qui veut maintenant... mais je serai là , je connaîtrai ses projets... oui, oui, c'est le meilleur moyen d'observer et de savoir à quoi m'en tenir... Je vais tout commander... adieu, adieu, monsieur Edouard , bientôt nous nous reverrons ! (Il sort en courant.)
EDOUARD
Il sort, il me laisse !.. si je pouvais... il me semble entendre du bruit dans la chambre de ces dames.
(Il s'approche de la porte de l'appartement de Caroline et regarde par le trou de la serrure.)