CHŒUR DES VIEUX SERVITEURS MILITAIRES
Le maître s'en va du burg en décombres, Adieu, soifs d'amours, d'or et de combats! Nous sommes très vieux et, bientôt, là-bas, Nous serons des ombres.
Mes serviteurs veillent cette nuit. — C'est à ma prière qu'ils boivent et chantent; ils saluent le départ . . . d'un étranger.
Aussitôt que le petit jour frappera ces vitraux, enfuyons-nous au pays de l'Espérance!
Comme oppressée à l'idée de joies futures, et fermant les yeux, elle appuie sa main contre le marbre d'une tombe:
O volupté de vivre!
LE CHŒUR assourdi par le lointain.
Adieu l'orgueil noir du Passé de fer:
Avec nous s'éteint sa lueur profonde !
Pareil au coucher d'un soleil d'hiver, Tu meurs, ancien monde.
Soudainement, au dehors, le ciel se bleuit; un rayon de l'aube traverse les franges des draperies du soupirail. — Au rouvrir de ses yeux, Sara l'aperçoit et tressaille.
SARA
s'écriant.
— Le jour! l'aurore! Axel! . . . — Regarde! Quel avenir levant!
Elle marche vers le soupirail, écarte la draperie: le bleuissement du matin apparaît dans l'obituaire.
LE CHŒUR dans les profondeurs du burg.
Va! tu nous suivras dans le grand sommeil. Avenir! — Buvons, puisqu'ainsi tout change! — Et que sonne, enfin, le clairon de l'Ange . . . S'il est un réveil!
SARA
joyeuse, avec un sourire triomphant, après avoir •montré d'un geste l'immense trésor et les confuses pierreries.
— Partons! c'est l'heure; enveloppons-nous de nos manteaux. — Là-bas, sous le feuillage violet, des rayons font étinceler, déjà, nos fourrures, nos armes; — l'attelage frappe du pied dans la rosée. O mon jeune amant! comme il va nous emporter sous les branches embaumées d'orage ! Nous voici, fuyant dans une brume radieuse: — bientôt c'est une chaumière qui nous apparaît, au chant des oiseaux, avec son toit de mousse et baignée de mille perles. — Quel bonheur de boire ensemble, en nous souriant, debout, dans l'herbe parsemée de feuilles tombées, le lait matinal! — Et nous fuyons ! Bientôt voici des humains, sur les routes ! puis un village! . . . puis une ville! . . . des villes! puis le soleil! puis le monde!
Un grand silence.
AXEL d'une voix étrange, très calme, — • et la regardant. Sara! je te remercie — de t'avoir vue. L'attirant entre ses bras:
Je suis heureux, ô ma liliale épousée! ma maîtresse! ma vierge! ma vie! je suis heureux que nous soyons ici, ensemble, pleins de jeunesse et d'espérance, pénétrés d'un sentiment vraiment immortel, seuls, dominateurs inconnus, et tout rayonnants de cet or mystérieux, — perdus, au fond de ce manoir, pendant cette effrayante nuit.
Là-bas, tout nous appelle, Axel, mon unique maître, mon amour! La jeunesse, la liberté! le vertige de notre puissance! Et — qui sait, de grandes causes à défendre . . . tous les rêves à réaliser !
Elle va vers les lueurs de l'aurore et tient la draperie soulevée.