‹ AxelChapitre 47 sur 47 · SAR · texte numérisé non relu

SAR

Axel, Axel, m'oublies-tu déjà, pour des pensées divines? . . . Viens, voici la terre! viens vivre!

AXEL froid, souriant et scandant nettement ses paroles.

Vivre ? Non. — Notre existence est remplie, — et sa coupe déborde! — Quel sablier comptera les heures de cette nuit ! L'avenir? . . . Sara, crois en cette parole: nous venons de l'épuiser. Toutes les réalités, demain, que seraient-elles, en comparaison des. mirages que nous venons de vivre? A quoi bon monnayer, à l'exemple des lâches humains, nos anciens frères, cette drachme d'or à l'effigie du rêve, — obole du Styx — qui scintille entre nos mains triomphales!

La qualité de notre espoir ne nous permet plus la terre. Que demander, sinon de pâles reflets de tels instants, à cette misérable étoile, où s'attarde notre mélancholie ? La Terre, dis-tu ? Qu'a-telle donc jamais réalisé, cette goutte de fange glacée, dont l'Heure ne sait que mentir au milieu du ciel ? C'est elle, ne le vois-tu pas, qui est devenue l'Illusion ! Reconnais-le, Sara : nous avons détruit, dans nos étranges cœurs, l'amour de la vie — et c'est bien en réalité que nous sommes devenus nos

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âines ! Accepter, désonnais, de vivre ne serait plus qu'un sacrilège envers nous-mêmes. Vivre? les serviteurs feront cela pour nous.

Rassasiés pour une éternité, levons-nous de table et, en toute justice, laissons aux malheureux dont la nature est de ne pouvoir mesurer qu'à la Sensation la valeur des réalités, le soin de ramasser les miettes du festin. — J'ai trop pensé pour daigner agir !

SARA

troublée et inquiète.

Ce sont là des paroles surhumaines: comment oser les comprendre! — Axel, ton front doit brûler; tu as la fièvre : laisse ma douce voix te guérir!

AXEL avec une impassibilité souveraine.

Mon front ne brûle pas; je ne parle pas vainement — et la seule fièvre dont il faille, en effet, nous guérir est celle d'exister. — Chère pensée, écoute! et, toi-même décideras, ensuite. — Pourquoi chercher à ressusciter une à une des ivresses dont nous venons d'éprouver la somme idéale et vouloir plier nos si augustes désirs à des concessions de tous les instants où leur essence même, amoindrie, s'annulerait demain sans doute? Veuxtu donc accepter, avec nos semblables, toutes les pitiés que Demain nous réserve, les satiétés, les maladies, les déceptions constantes, la vieillesse et donner le jour encore à des êtres voués à l'ennui de continuer? . . . Nous, dont un Océan n'apaiserait pas la soif, allons-nous consentir à nous satisfaire de

quelques gouttes d'eau, parce que tels insensés ont prétendu, avec d'insignifiants sourires, qu'après tout c'était la sagesse ? Pourquoi daigner répondre amen à toutes ces litanies d'esclaves ? — Fatigues bien stériles, Sara! et peu dignes de succéder à cette miraculeuse nuit nuptiale où, vierges encore, nous nous sommes cependant à jamais possédés!

d'une voix oppressée.

Ah ! c'est presque divin ! Tu veux mourir.

Tu \"ois le monde extérieur à travers ton âme: il t'éblouit ! mais il ne peut nous donner une seule heure comparable, en intensité d'existence, à une seconde de celles que nous venons de vivre. L'accomplissement réel, absolu, parfait, c'est le moment intérieur que nous avons éprouvé l'un de l'autre, dans la splendeur funèbre de ce caveau. Cmoment idéal, nous l'avons subi: le voici donc irrévocable, de quelque nom que tu le nommes! Essayer de le revivre, en modelant, chaque jour, à son image, une poussière, toujours décevante, d'apparences extérieures, ne serait que risquer de le dénaturer, d'en amoindrir l'impression divine, de l'anéantir au plus pur de nous-mêmes. Prenons garde de ne pas savoir mourir pendant qu'il en est temps encore.

Oh ! le monde extérieur ! Ne so\"ons pas dupes du vieil esclave, enchaîné à nos pieds, dans la lumière, et qui nous promet les clefs d'un palais d'enchantements, alors qu'il ne c?xhe, en sa noire

main fermée, qu'une poignée de cendres! Tout à l'heure, tu parlais de Bagdad, de Palmyre, que sais-je ? de Jérusalem. Si tu savais quel amas de pierres inhabitables, quel sol stérile et brûlant, quels nids de bêtes immondes sont, en réalité, ces pauvres bourgades, qui t' apparaissent, resplendissantes de souvenirs, au fond de cet Orient que tu portes en toi-même ! Et quelle tristesse ennuyée te causerait leur seul aspect ! . . . Va, tu les as pensées? il suffit: ne les regarde pas. La terre, te dis-je, est gonflée comme une bulle brillante, de misère et de mensonges, et, fille du néant originel, crève au moindre souffle, Sara, de ceux qui s'en approchent! Éloignons-nous d'elle, tout à fait! brusquement! dans un sursaut sacré! ... Le veux-tu? Ce n'est pas une folie: tous les dieux qu'adora l'Humanité l'ont accompli avant nous, sûrs d'un Ciel, du ciel de leurs êtres! ... Et je trouve, à leur exemple, que nous n'avons plus rien à faire ici.

SARA

Non! c'est impossible! ... Ce n'est plus véritable! — C'est inhumain plutôt même que surhumain! Mon amant! pardonne! j'ai peur! Tu me donnes le vertige. — Oh! je défendrai la vie! Songe! mourir — ainsi? Nous, jeunes et pleins d'amour, maîtres d'une souveraine opulence! beaux et intrépides ! tout radieux d'intelligence, de noblesse et d'espoirs ! Quoi ! tout de suite ? Sans voir le soleil, une fois encore — et lui dire adieu! Songe ! C'est si terrible ! . . . Veux-tu — demain ? Peut-être, demain, serai-je plus forte, n'étant plus à moi-même !

0 ma bien-aimée ! OSara! Demain, je serais le prisonnier de ton corps splendide! Ses délices auront enchaîné la chaste énergie qui m'anime en cet instant! Mais bientôt, puisque c'est une loi des êtres, si nos transports allaient s'éteindre, et si quelque heure maudite devait sonner, où notre amour pâlissant, dissipé en ses propres flammes . . .

Oh! n'attendons pas cette heure triste. — Notre résolution n'est-elle pas si sublime qu'il ne faut pas laisser à nos esprits le temps de s'en réveiller.

Un profond silence.

SARA pensive.

Je tremble: — mais c'est peut-être d'orgueil, aussi! . . . Certes, si tu persistes, je t'obéirai! je te suivrai dans la nuit inconnue. — Pourtant, souviens-toi de la race humaine!

L'exemple que je lui laisse vaut bien ceux qu'elle m'a donnés.

SARA

Ceux qui luttent pour la Justice disent que — se tuer, c'est déserter.

Sentence de mendiants, pour qui Dieu n'est qu'un gagne-pain.

SARA

Peut-être serait -il plus beau de songer au bien de tous !

L'univers s 'entre-dé vore; à ce prix est le bien de . . . tous.

SARA

un peu éperdue.

Quoi ! renoncer à tant de joies ? . . . Abandonner ce trésor à ces ténèbres! n'est-ce pas cruel!

L'homme n'emporte dans la mort que ce qu'il renonça de posséder dans la vie. En \-érité — nous ne laissons ici qu'une écorce vide. Ce qui fait la valeur de ce trésor est en nous-mêmes.

SARA d'une voix plus sourde.

Nous savons ce que nous quittons: non pas ce que nous allons trouver!

Nous retournons, purs et forts, vers ce qui nous inspire l'héroïsme vertigineux de l'affronter.

SARA

Entends-tu le rire du genre humain, s'il apprenait jamais la ténébreuse histoire, la folie surhumaine de notre mort?

Laissons les apôtres du Rire dans l'épaisseur. La vie, tous les jours, se charge de les bâtonner de son châtiment.

Les premiers rayons de l'aurore traversent le vitrail.

SARA pensive, après un silence.

Mourir !

AXEL souriant.

O bien-aimée! je ne te propose pas de me sur- ^'iv^e, tant je suis persuadé que tu ne te soucies déjà plus, en ta conscience, de ce leurre misérable qu'on appelle « vivre. »

Il regarde autour de lui, comme cherchant des yeux le poignard.

relevant la tête, maintenant d'une pâleur de cierge.

Non. J 'ai, dans cet anneau, sous cette émeraude, un foudroyant poison: cherchons une coupe entre les plus belles, pâimi ces orfèvreries ... et qu'il en soit fait selon ta volonté.

.\XEL

l'enlaçant dans ses bras et la considérant dans une extase sombre.

O fleur du monde !

Après un moment, il la quitte et se dirige vers les

monceaux étincelants du souterrain. — Sara, pendant qu'il remue les joyaux et les objets d'or, a repris sur les tombes, les grands colliers de diamants et s'est parée en silence.

SARA doucement, vers les vitraux.

Quel beau soleil!

revenant et tenant à la main une coupe magnifique incrustée de pierreries, regarde Sara, puis l'observant, et d'une voix douce.

Veux-tu nous promener dans la plaine, en cueillant des fleurs de ce printemps? Quelle joie de sentir le vent du matin dans nos cheveux! Viens! nos lèvres se toucheront sur la même primevère! . . .

qui a deviné la mélancolique pensée d'Axel.

Non. Je t'aime plus que la vue du soleil: nos lèvres toucheront leurs empreintes sur le bord radieux de cette coupe ! — Voici mon anneau . . . de fiancée, aussi!

Elle ôte son anneau familial, presse le ressort de l'émeraude et répand au fond de la coupe d'Axel les quelques grains de poudre brune qui se trouvent dans le chaton d'or.

AXEL La rosée tombe encore; quelques-unes de ses

claires lannes suffiront pour dissoudre ce poison dans ce calice sacré!

Il monte sur un sépulcre, près du soupirail; et tandis que Sara caresse, distraitement, un lévrier de marbre, élevant sa main droite où rayonne son hanap tragique, il passe le bras au dehors, à travers les barreaux.

Ainsi, le ciel sera de complicité avec notre suicide !

Au loin, des voix, dans les forêts, chantent un chant du matin : ils écoutent.

CHŒUR DES BUCHERONS dans l'éloignement.

En joie! en joie!

Sus aux grands arbres dont la mort nous donne le pain !

Aux approches matinales, sous les ombrages d'or,

Bûcheron, réveilleur des oiseaux, écoute!

Le vent, les voix, les feuilles, les ailes!

Tout chante, au fond des bois:

Gloire à Dieu !

SARA

Les entends-tu ? Dieu ? disent-ils ! — Eux aussi, les tueurs de forêts!

Laisse une belle syllabe tomber en paix dans l'âme des derniers bois!

SARA perxsive, comme à elle-même.

J'ai tenu la hache, aussi! mais — je n'ai pas frappé.

Dans les plaines, appels, fanfares.

UKKO dans le lointain.

Sur le versant des monts fleuris

Voici la fiancée!

La rosée, au bas de sa robe blanche.

Jette une broderie de perles;

Salut à mon jeune amour!

— Ils se baissent devant les vierges.

Les yeux d'un enfant germain!

C'est pourquoi ses pas sonneront sur la terre.

Ce sont des enfants qui s'épousent! Prononce, vers eux, une parole de bonheur: quelque pensée leur \-enant de toi, Sara, les rendra, èans doute plus charmants encore l'un pour l'autre!

SARA souriante, se détournant vers le soupirail.

O vous, les insoucieux, qui chantez, là-bas, sur la colline . . . soyez bénis! .

AXEL redescendant vers elle.

Les lueurs de cette lampe nuptiale pâlissent

devant les rayons du jour! Elle va s'éteindre. Nous aussi.

Elevant sa coupe:

Vieille terre, je ne bâtirai pas les palais de mes rêves sur ton sol ingrat: je ne porterai pas de flambeau, je ne frapperai pas d'ennemis.

Puisse la race humaine, désabusée de ses vaines chimères, de ses vains désespoirs, et de tous les mensonges qui éblouissent les yeux faits pour s'éteindre — ne consentant plus au jeu de cette morne énigme, — oui, puisse-t-elle finir, en s'enfuyant indifférente, à notre exemple, sans t'adresser même un adieu.

SARA

toute étincelante de diamants, inclinant la tête sur l'épaule d'Axel et comme perdue en un ravissement mystérieux.

Maintenant, puisque l'infini seul n'est pas un mensonge, enlevons - nous, oublieux des autres paroles humaines, en notre même Infini!

Axel porte à ses lèvres la coupe mortelle, — boit, — tressaille et chancelle ; Sara prend la coupe, achève de boire le reste du poison — puis ferme les yeux. — Axel tombe ; Sara s'incline vers lui, frémit, et les voici gisant, entrelacés, sur le sable de l'allée funéraire, échangeant sur leurs lèvres le souffle suprême.

Puis, ils demeurent immobiles, inanimés.

A présent, le soleil jaunit les marbres, les statues; le grésillement de la lampe et du flambeau se résout en fumée dans le rais lumineux qui flue obliquement du

soupirail. — Une pièce d'or tombe, roule et sonne comme l'heure contre un sépulcre. — Et — troublant le silence du lieu terrible où deux êtres humains viennent ainsi de vouer eux-mêmes leurs âmes à l'exil du Ciel — on entend, du dehors, les murmures éloignés du vent dans le vaste des forêts, les vibrations d'éveil de l'espace, la houle des plaines, le bourdonnement de la Vie.

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