‹ Ay pays d'exil de ChateaubriandChapitre 31 sur 138 · Dans la tue Derrière, aujourd'hui rue Chateaubriand · texte numérisé non relu

Dans la tue Derrière, aujourd'hui rue Chateaubriand

supposer que Chateaubriand, encore fidèle à cette époque aux amitiés de Texil, avait eu la bonne pensée de lui adresser un exemplaire de son livre. Il n'en fut pas de même pour le Génie du Christianisme, La première édition française avait été mise en vente le 14 avril 1802, et nous voyons que, six mois après, le recteur de Beccles ignore qu'elle ait paru. Il ne semble même pas qu'il soit au courant de la nouvelle attitude d'âme adoptée par son ancien hôte, puisque Chateaubriand éprouve le besoin de l'en avertir, en reprenant, sous une autre forme, le fameux : « J'ai pleuré, et j'ai cru ». D'où il résulterait que, depuis la fin de 1798, date probable de la crise religieuse de Chateaubriand, celui-ci aurait cessé toutes relations, même épistolaires, avec l'homme qui lui avait si libéralement ouvert sa maison, sa bibliothèque et sa bourse.

Il faut, en effet, que les avances d*argent consenties par le ministre anglais à l'émigré nécessiteux aient été assez fortes pour que Chateaubriand — qui, tout en ne se souvenant point de ce qu'il doit, a tout de même quelque vague idée de ce qu'il peut devoir — demande non seulement des délais, mais la faculté de s'acquitter en plusieurs termes. II devait, du reste, à d'autres qu'à Bence Sparrow, si nous en jugeons par la seconde lettre qu'il lui adressait le 11 décembre 1802, et dont Kerviler, dams sa Bio-Bibliographie bretonne^ ^ cite d'après

1, Article : Chateaubriand et sa famille^ p. 55.

les catalogues d'Eugène et d'Etienne Charavay, une phrasé dans laquelle Chateaubriand prie son créancier de lui faire connaître la somme dont il est redevable, soit à lui, soit « à toute autre personne de Beccles ».

Cette seconde lettre, écrite au retour du voyage d'Avignon et de Bretagne, d'où Chateaubriand n'était rentré que vers Je 5 ou 6 décembre*, donnerait à penser que Bence Sparrow n'avait pas encore répondu à la première. Sans doute regrettait-il déjà la démarche qu'il s'était permise en rappelant à son obligé une dette que celui-ci, plus riche de gloire que de pécune, craignait de n'être pas tout de suite en état de payer. La meilleure et la plus délicate manière de lui accorder du temps n'était-elle pas de garder envers lui le silence, jusqu'à ce qu'il estimât lui-même le moment opportun de le rompre?

Peut-être aussi le recteur de Beccles ne fut-il pas sans ressentir quelque chagrin du ton de la lettre que nous publions. Il est évident que les termes en sont un peu froids et distants. Des formules comme : « Si f ai bien compris V obscurité des dernières phrases de votre lettre, il parait que je vous suis redevable de quelque chose », ou comme : « Veuillez me mander sur-le-champ à quoi se monte la somme que je puis vous devoir », cau-

1. Dans une lettre du 27 novembre 1802, à Chênedollé, il lui donne rendez-vous pour le vendredi 3 décembre, soit à Vire, soit à Fougères, afin de s'acheminer ensemble vers Paris (Sainte-Beuve, Chateaubriand et son gr, litt,, p. 197),

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sèrent vraisemblablement une impression pénible au serviable étranger qui, après avoir attendu cinq ou six ans le règlement de sa Icréance, n'osait y faire qu'une timide allusion, comme en postscriptum, à mots assez couverts pour être taxés d'obscurs. II dut se dire que les temps étaient bien changés et que Tillustre auteur du Génie du Christianisme avait la gratitude moins enthousiaste que l'auteur encore inconnu de V Essai,

Il est évident qu'à cette date le refroidissement était déjà profond, du côté de Chateaubriand. Il ne fit qu'augmenter avec les années. En 1822, rédigeant à Londres même la page de ses souvenirs relative à la période de Beccles, Tauteur des Mémoires est si détaché de Bence Sparrow — qui pourtant vivait encore — qu'il feint d'avoir oublié jusqu'à son nom. Il s'était sans doute libéré envers lui dans Fintervalle. Estimait-il que sa dette de cœur se trouvait réglée avec sa dette d'argent?

Si Bence Sparrow eût différé d'un an pour se rappeler au souvenir de son débiteur, il est à croire que les choses eussent pris une autre tournure et que le recteur de Beccles eût évité toute allusion, même obscure, à la question d'argent. La fin de 1803 devait, en effet, modifier dans le sens le plus heureux sa situation de cadet d'Angleterre, n'ayant à lui, pour faire face à ses nombreuses obligations, que le produit de ses prébendes et la dot apportée par sa femme. Le 30 décembre de cette année, il devenait^ par la mort de son cousin, George Golding, l'héritier du patrimoine

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des Bence, ses ancêtres maternels ^ 11 était ainsi placé, du jour au lendemain, à la tète d'une vaste fortune. Conformément aux usages anglais, son premier soin, pour rendre hommage à la famille dont il héritait, en quelque sorte, le passé avec les biens, fut d'échanger son nom de Sparrow contre celui de Bence : il signa dorénavant Bence Bence, et c'est ce double vocable qu'on lit sur sa pierre funéraire, encastrée dans le dallage de Téglise de Beccles, en avant du chœur, à côté de celle de sa femme, Henriette Elmy, qui le précéda de neuf ans dans la tombe*.

Parmi les terres qui lui échurent, figurait le superbe domaine de Thorington Hall^ avec son parc de deux cents acres*, ombragé de pins séculaires, et son antique manoir (seigneurial, qu'il fit rebâtir en 1820 dans le style de l'époque, a au prix de seize mille livres *, dit V Histoire du Suffolk de William White*. C'est dans cette belle et noble

1. Une coupure de journal, recueillie par Wilton Rix, annonce ainsi la nouvelle : « Dans la nuit de vendredi est décédé, à Tâge'de trente ans, George Golding, Esq., de 7Aorington ffally en Suffolk. Cette mort va mettre le Rév. Bence Sparrow, recteur de Beccles, en possession d*une fortune considérable (a large estate) ». {Beccles Collection, div. III, vol. IV, p. 1068).

2. Elle était la fille de William Elmy, Esq., de Beccles, et mourut le 9 juin 1815, à Tâge de 56 ans.

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