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arnier, fils de Doon, fut élevé par Charleniagne et par la reine, dont il était chérf. Ce fut un jeune homme preux et sage , et accompli de tous points. Aussi le roi^ quand il allait au bois, n'avait-il garde de le laisser: Garnier lui portait son arc ou lui tenait l'étrier. Charlemagne allait-il en rivière, il emmenait Garnier pour porter son autour ou son faucon. Voulait-il dormir, Garnier assistait à son coucher et lui chantait des chansons pour le divertir : nul mieux que lui ne mettait les gens en gaieté. Quand vint le temps où le damoiseau fut en âge de porter les armes ^ le bon roi Tarma lui-même et lui donna l'office le plus relevé de sa cour : il fit de lui son sénéchal et son gonfalonier. Garnier ne s'oublia pas : il se prit à chevaucher, suivi de maint baron, contre les ennemis du roi qu'il voulait abattre et écraser. Preux, sage et libéral, il fit parler de lui plus que personne. Il y avait à la cour un duc appelé Bérenger, qui était fils de Ganelon; lui et Garnier furent d'abord compagnons ; mais une femme alluma entre eux une telle guerre que plus de mille chevaliers en moururent et plus de cent églises en furent brûlées. C'est le sujet de la chanson que l'oa va entendre. P. 1-2.
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Charlemagne était de retour d'une expédition contre Witikind. Il avait vaincu les Saxons, mais non sans perdre beaucoup de ses hommes. Le duc d'Avignon, Antoine, était mort dans cette guerre, ne laissant qu'une fille, la belle Aye , pour hériter de son fief. Elle était nièce du roi, qui la manda à Laon, où il tenait sa cour. La fille du duc Antoine s'y rendit accompagnée de trois cents chevaliers en armes. Elle était montée ce jour-là sur un mulet de couleur fauve richement enharnaché; jamais chrétienne ne fut plus gracieuse. A son arrivée, le roi la fit asseoir près de lui en déplorant amèrement la mort du duc. « Laissez là les regrets, lui dit un de ses barons; ils n'ont jamais sauvé personne de la mort, et mariez votre nièce sans plus attendre à un prince, à un duc ou à un comte qui soit capable de gouverner sa terre. » A ces mots, Charles regarde autour de lui, aperçoit Garnier et lui dit : et Avancez, ami. Depuis le jour que je vous armai chevalier, vous avez pour moi livré de grandes batailles; vous êtes sorti vainqueur de rudes joutes et vous avez confondu les plus redoutables de mes ennemis; je vous aurais donné un fief s'il m'en était échu un ; je veux du moins aujourd'hui accroître le vôtre de quatre mille écus : prenez ma nièce Aye, la fille du duc Antoine. » Garnier, transporté de joie , se jette aux pieds de Charles, et reçoit de lui la main de la jeune dame. P. 2-4.
En ce moment, le duc Bérenger jouait aux échecs avec Bernard de Riviers. Il voit accourir son neveu Amauguin; suivi de Sanson, de Renard et de Gontier. ce Par ma foi, sire, lui dit Amauguin, vous voici loin de l'espoir dont vous vous flattiez, et votre mésaventure n'est guère honorable pour nous : du fief d'Avignon vous n'en aurez pas grand comme la main ; et
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avec Valence vous avez perdu la belle Aye , car le roi vient de la donner à Garnier, fils de Doon. — Que dites-vous là, beau neveu ? répond Bérenger en riant, il n'y a en France si hardi chevalier qui ose la prendre, moi vivant, sans craindre de sentir sur sa tête le poids de mon épée.— Songez donc à votre défi ! » reprend Amauguin. A ces mots, Bérenger renverse les échecs , se lève et s'en va trouver le roi de France. (( Puissant empereur, lui dit-il, je viens vous demander une grâce : c'est le fief d'Avignon et la belle Aye , qui m'a été promise par son père. — Ce ne fut point en ma présence, reprit Charles, et je n'en ai rien su : maintenant, il est trop tard. » Bérenger, le cœur navré, fend la foule qui le sépare de Garnier : « Sire compagnon, lui dit-il, ne songez à prendre ni la femme ni la terre qui vous est donnée, car à compter de ce jour notre amitié sera rompue, et vous ne vivrez avec Aye ni un an ni six mois avant de sentir sur votre tête le poids de mon épée. » A cette menace de mort le fils de Doon répond doucement : « Sur ma parole, vous avez bu hier d'un vin bien fort, ou vous avez beaucoup dormi pour avoir tant rêvé. Il n'y a que la foudre pour donner une mort aussi prompte que celle dont vous me menacez. Par les yeux de ma tête, je prendrai la femme que Ton m'offre, et malheur à moi si je ne l'osais. Voilà quatre ans entiers que vous êtes mon compagnon: je vous convie à mon repas de noces. — J'irai pour sûr! répond Bérenger. — Sire , dit Amauguin le brun à Garnier, vous aurez à vous reprocher la mort de maint chevalier et de maint baron qui vit dans la joie: Aye est la femme de mon oncle ; elle lui a été donnée ; le fils de Doon le sait bien pour l'avoir vu et entendu , et si nous ne Tobtenons, c'est un outrage que nous ferons payer cher. — Mal-
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heur à qui assista à cette promesse, répond Garnier. 11 n'est clievalier en France, s'il me la veut prouver par les armes, dont je n'accepte le défi et que je ne réduise au silence en une heure de combat. » Aye parla i son tour, et de façon que tous l'entendirent : ce Sire duc Bérenger, dit-elle, vous avez trop attendu. Eliez-vous mort , que vous voici ressuscité ? On perd à tant tarder, et l'on n'a que ce qu'on mérite. Ne chassez plus le cerf que vous avez lancé; Garnier de Nanteuil l'a atteint , et puisque un tel ami m'est donné , je n'en aurai point d'autre. » Et chacun de dire parle palais : « On ne vit jamais telle pucelle ; qui l'aura pour femme ne sera onques maté.»
Pendant ce débat, voici venir au palais Auboin et Milon, deux fils de Pinabel, deux neveux de Ganeîon. Ils menacent aussi Garnier de mort s'il ose accepter Aye et le fief d'Avignon. « Nous savons bien, disent-ils, que le roi vous en a fait présent, mais c'estqu'ii vous redoute plus que l'alouette lefaucon. Vous êtes de la race des quatre fils Aymon et du larron Maugis, de cette race qui, chassée de France , vint plus tard ravager le pays, et d'Orléans à Laon ne laissa pas une maison. » Garnier, à son tour, reproche à Auboin et à Milon la mort de Beuve d'Aigremont, son oncle. Tant s'allume la querelle qu'Auboin et Garnier en viennent aux mains. Charlemagne leur ordonne de se séparer; il fait jeter en prison Auboin et Milon, et emmène sa nièce pour la faire épouser le jour même à Garnier. P. 4-6^
Mariage de Garnier et d'Aye. — Riche costume de la mariée. — Jalousie des ennemis de Garnier. — Plaintes amères de Bérenger. ce Tant que nous vous servons, dit-il à Charlemagne , vous nous faites de belles promesses , et quand nous venons à demander,
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vous nous manquez de parole. Je ne sais qui a détourné de nous votre amitié ; mais nous n'avons plus que faire en France dès l'instant que vous nous haïssez. Mieux vaut vivre pauvrement dans un autre pays que richement dans celui-ci, mais avec honte et ignominie. — Bérenger , répond le roi, c'est trop vous lamenter. Ne songez plus à ce débat d'Aye : c'est une cause jugée. Mais Garnier a deux sœurs : prenez la plus belle. Vous aurez Nanteuil grandement restauré, et de ce chef un fief de mille chevaliers. — Par la Vierge dont Dieu naquit, s'écria Bérenger, jamais mon lignage ne s'unira à celui de Garnier tant que ne sera pas dissipé le deuil qui m'est entré au cœur, tant que Milon et Auboin ne seront pas hors de prison. Assez d'outrages ainsi ; la mesure est comble. Ce fut pour son malheur que Garnier vit Aye et se fit agréer d'elle. Si cette conquête ne peut maintenant lui être ravie, il va avoir du moins un autre compte à rendre, et il faudra qu'il se défende bien pour n'être point convaincu de trahison ; vous, alors, sire, vous n'êtes plus digne d'être roi si vous ne le faites pendre. »
A ces mots, Amauguin le brun prend la parole : a Moi et mon frère que voici, dit-il à l'empereur, nous sommes fils d'Alori et neveux de Haguenon ; pour Milon et Auboin, ils sontfils, il est vrai, de Pinabel le blond, qui fut mis à mort avecGanelon; mais le forfait de leur père les rend-ils coupables .? Vous ne savez, puissant roi, où je veux en venir : écoutez, A Verberie, sur un perron de marbre, Garnier ici présent, nous parla ainsi : « Seigneurs chevaliers, nous ditil, il nous faut prendre un parti. Le roi est plein de félonie et de trahison , de méchanceté , de ruse et de fourberie ; il nous laisse bien peu de terre à tenir. Pour moi, je suis prêt à le tuer, si vous y donnez les
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mains (i), soit au bois, soit en rivière, là où nous pourrons. Lui mort, qu'avons-nous à craindre ? Il ne laisse qu'un fris que nous savons tous débonnaire , et qui sera trop heureux si nous daignons le servir. A ces paroles nous répondîmes: «Non, certes. Nous aimons mieux tout endurer que de tuer le roi. Mais si nous y avions consenti, je prends à témoin Auboin et Milon que Charles eût été mis à mort. » P. 6-9.
Le roi veut entendre les témoins invoqués : il les fait tirer de la prison et amener devant lui. C'est Auboin qui parle le premier. Il aurait eu par écritsous les yeux les paroles d'Amauguin qu'il ne lesaurait pas reproduites plus fidèlement. Si son témoignage est contesté, dit-il, il est prêt à accepter le combat. — ce Viltraitre, s'écrie Garnier, je te forcerai bien à te rétracter, s'il plaît à Dieu et s'il me prête vie. » — Le combat est décidé; le roi reçoit les gages des deux adversaires. — Aye en éprouve une douleur inexprimable. Bérenger la voit pâlir d'effroi et lui dit : « Duchesse d'Avignon, il vous en faut bien rabattre. Vous souvientil de votre raillerie de l'autre jour? Je chassais le cerf que Garnier avait pris, disiez-vous. Si Dieu m'accorde la mort de votre ami , vous allez retomber entre mes mains, vous et votre duché, et j'userai de mon droit tout à Taise et à loisir. — Tais-toi, félon, répond la duchesse; j'aimerais mieux être nonne ou n'avoir jamais d'époux que de me voir alliée à la famille d'Alori. »
Sur ces entrefaites arrive au palais Girart de Riviers,
I . D'après la leçon du fragment de Bruxelles : s*an siez compagnon (si vous vous y associez). Le manuscrit de Paris porte : voiant .M. compaignon , ce qui n'est qu'un remplissage.
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sire de Huy,deNamur,deDinant et d'Erezée(i). Par sa mère, fille de Doon de Nanteuil, il était neveu de Garnier. Il va s'asseoir près de lui : « Beau neveu Girart, lui dit Garnier après lui avoir donné l'accolade, comme vous vous êtes fait attendre! Il doit nous être bien cher ce roi qui daigne unir son lignage au nôtre; mais c'est un honneur que les fils de Gane- Ion me font payer. Ils m'accusent de trahison : demain il y aura bataille, les gages en sont donnés. — Oncle, dit Girart, je combattrai de grand cœur pour vous. — Non, beau neveu, même au prix d'un muid d'or. Je dois combattre en personne, c'est chose décidée. — Hélas! dit Girart, j'ai trop tardé. Ah! ba-. rons de France, que vous avez vite oublié le grand deuil de la mort de Roland ! Les traîtres sont encore à la cour quand ils devraient être pendus depuis plus de sept ans! Mais demain, avant le soir, ils seront montrés au doigt. » — Fière réponse d'Amauguin. — Echange de reproches entre Bérenger et Garnier. — Charlemagne met fin à leurs récriminations : le combat , dit-il , décidera entre eux. — La cour se rend de Laon àSoissons, où la belle Aye avec la reine Blanchefleur va implorer l'assistance de saint Gervais. P. 9-1 1.
Préparatifs du combat. — Messe solennelle. — Offrandes de Garnier et d'Aye. — Serments des deux, adversaires. — Ils s'arment et sont mis aux prises. — Leur combat à cheval. — Le cheval d'Auboin est . tué d'un coup de lance. — Combat à pied. — Senti-., ments des assistants. — Anxiété d'Aye et de Girart de.
I. Le texte porte Ruisé{p. 10). C'est sans doute Erezêe, à neuf ou dix lieues au sud de Liège. En ce cas, les quatre lieux désignés dans le texte formeraient les quatre angles d'un carré.
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Riviers. — Après de terribles coups donnés et reçus, Auboin blesse Garnier à la tête; il le somme de lui rendre son épée et de s'avouer vaincu. — Garnier répond à Auboin par un coup d'épée qui lui enlève une oreille. — La lutte n'en continue pas moins; mais l'épée d'Auboin lui échappe, Garnier s'en saisit. — A cette vue, deux parents d'Auboin, deux filsde Macaire, à ce que dit l'histoire, accourent avec trente des leurs. C'en était fait de Garnier, si les gardes du camp, au nombre de plus de cent, tous hommes de Charlemagne, ne s'étaient jetés rapidement au-devant d'eux En un instant les traîtres sont mis à mort ou faits prisonniers. P. 11-21.
Cependant Auboin s'est saisi d'une massue pendue à l'arçon de sa selle; il en assène au fils de Doon un tel coup sur la tête qu'il lui fait fléchir un genou en terre; mais Garnier se redresse aussitôt, et, avec l'épée même de son adversaire, lui abat le poing dont il tient la massue. — Auboin tombe et s'évanouit. Revenu à lui, il demande merci, et se déclare prêt à confesser sa trahison. — Charlemagne vient en recevoir l'aveu, suivi du duc Naymes et des barons de France. — « Si j'ai accusé Garnier, dit Auboin, c'est que j'espérais le tuer dans ce combat , et donner Aye d'Avignon à mon frère Milon, à qui elle fut promise ; mais, sachez-le bien , mon frère est innocent; il n'est point entré dans mon projet. Ce que j*ai fait, je l'ai entrepris par les conseils d'Aquart, d'Hondrion et de ceux que vous venez de jeter en prison avec eux. C'est à eux que je dois d'avoir perdu Toreille et le poing. Soyez honni, empereur Charles, si vous ne les en punissez. Quanta moi, je m'avoue vaincu sans espérer pour cela ni pardon ni rémission. J'irai en enfer, je m'y attends. J'y retrouverai mon oncle Ga-
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nelon, Pinaoel de Sorence et Gui mon parent; nous serons là réunis bon nombre de la famille. Mais j'avais a cœur de disculper mon cher frère Milon , qui est sans reproche. Il n'y a de coupable que ceux qu'on vient d'emprisonner et moi. — Barons, dit Charlemagne, prenez-moi ce misérable, tirez ses complices de prison, et conduisez-les tous à Montfaucon. Par l'âme de mon père Pépin, je ne mangerai ni chair ni poisson avant qu'ils aient reçu le prix de leur crime. Quant à Milon, puisqu'il n'est point coupable, il est de droit et de raison que ce malheur ne lui soit jamais reproché. — A votre gré, sire, » répondent les pairs. P. 21-23.
Auboin et ses complices sont mis à mort. — Charlemagne reçoit de Milon un riche présent qui sera payé cher avant un mois, si Dieu n'en ordonne autrement. — Le roi fait mander Milon au palais, le fait asseoir près de lui, et lui dit en présence des barons :« Milon, vous êtes, je le sais, d'une famille princière, et vous pouvez réunir quinze mille vassaux en armes. Je sais aussi que vous êtes d'une grande loyauté et que vous n'avez trempé en rien dans le complot qui vient de causer la mort de maint vaillant chevalier. C'est de grand cœur que je vous en absous; vous avez été disculpé par tel que je ne veux pas nommer. Si un criminel paye le prix de son forfait, vous n'avez pas droit de vous en plaindre, et je défends à tous de vous en faire jamais un sujet de reproche; mais je vous ordonne comme roi, en même temps que je vous en prie, d'être désormais l'ami de Garnier de Nanteuil, qui m'est si cher. En retour, je vous fais mon conseiller avec le duc Naymes et vous promets la première femme que vous me demanderez, pourvu qu'elle n'ait point de mari. Allons, soyez amis
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vous etGarnier plus que vous ne l'étiez hier. — Sire, j'y consens, répond le traître. » — Les deux ennemis se donnèrent le baiser de paix en présence de l'empereur; mais ce fut une paix fourrée de trahison, comme le prouva plus tard le meurtre de Garnier. P. 23-2^. Au même moment arrive un messager au palais de Charlemagne ; il vient s'agenouiller devant lui et lui remet une lettre. Le roi en brise le sceau et la donne à lire à un de ses chapelains. « Sire, dit le chapelain, le roi Anséis de Cologne vous mande que les Sarrasins ravagent son pays (i). Il vous supplie, pour l'amour de Dieu, de venir à son aide, et vous rappelle que jadis vous le lui avez promis. — Par ma barbe grise, dit Charles, c'est la vérité. » Puiss'adressant au messager : « Va dire à ton maître qu'avant quinze jours je lui viendrai en aide avec soixante mille hommes. Garnier portera mon oriflamme, et Milon aussi viendra avec nous. — A votre volonté, sire , » répond le félon. — Charlemagne réunit son armée. — Avant le départ, Garnier dit à la duchesse : a Rendez-vous à Avignon. Vous serez accompagnée par Fouques, par Guinemer et par Girart de Riviers avec une escorte de trente chevaliers, et si c'est votre gré ils vous conduiront à Nanteuil. » — L'armée se met en marche, et Milon part avec le roi ; mais, auparavant, Amauguin et Sanson ont reçu de lui l'instruction secrète d'aller s'embusquer avec cinq cents des leurs sur la route où doit passer Aye d'Avignon, de se saisir d'elle et de mettre à mort son escorte. — Les traîtres le lui ont promis; ils tiennent parole. — En-
I. C'est-à-dire l'Espagne, puisqu'à la page 39 de notre texte on voit Charlemagne revenir du siège de Tarragone. D'après la chanson d' Anséis de Carthage, l'empereur avait donné l'Espagne à Anséis.
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tourée au milieu d'un bois par cinq cents hommes armés, Aye tombe entre leurs mains. Elle voit périr les chevaliers qui l'accompagnent, excepté P'ouques, Guinemer et Girart. Amauguin veut les faire pendre; mais, moins cruel que lui, Sanson leur sauve la vie, et défend aussi la duchesse contre les violences de son compagnon.
Un écuyer de la suite d'Aye, quoique blessé d'un coup de lance, a réussi seul à prendre la fuite. Il arrive au fort château de Lorion, oij il trouve Fouquerant et Renier, deux neveux de Garnier de Nanteuil. Il leur raconte le coup de main de Sanson et d'Amauguin, et les adjure de venir en aide à la duchesse en l'absence de leur oncle, qui est parti avec Charlemagne. Fouquerant et Renier montent à cheval, et, suivis de quatre mille hommes, vontse poster au bois de Lorion pour attendre les traîtres qui doivent y passer. Mieux vaut, dit-on, ami en voie que denier en courroie, P. 25-28.
Ils ne tardent pas à les voir venir et se précipitent sur eux. — Aye, qui ne connaît point ses défenseurs, profite de la mêlée pour mettre pied à terre, et, se dépouillant de son manteau d'hermine, elle prend la uite par un sentier au bout duquel coule une rivière assez large pour qu'on ne puisse la traverser qu'en bateau. La duchesse se jette à l'eau, si grande est sa crainte du déshonneur, et elle fait tant qu'elle parvient à l'autre rive. Là, au milieu d'une contrée déserte et sauvage, elle aperçoit une pauvre abbaye où vivait recluse la marquise Aldegondeen compagnie de quinze autres dames. Elle y court chercher un asile et y trouve un accueil d'autant meilleur qu'Aldegonde reconnaît en elle une fille de son frère, Antoine d'Avignon, a Demeurez avec nous, lui dit la recluse; je
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ferai connaître votre malheur à Anséis et à Doon, à Renier et à Fouquerant, à Achart de Mesines et à Thibaut de Châlon. Ils sont tous mes cousins et ne me feront point défaut. Que le Seigneur soit pour eux sans miséricorde s'ils n'abattent l'orgueil des parents de Ganelon ! » P. 28-29.
Pendant que ce refuge s'ouvre pour Aye, la mêlée continue au bois de Lorion. Fouques, Guinemer et Girart de Riviers sont dégagés des liens qui les étreignent par les hommes de Fouquerant et de Renier, auxquels ils se font connaître. A peine libre, Girard monte à cheval, et, la lance au poing, se précipite sur Sanson, qui le premier s'offre à lui. Sanson est renversé, entouré et fait prisonnier avant de pouvoir se relever. « Avignon ! s'écrie Girart, Avignon ! chevaliers, y Sanson l'a reconnu et lui dit: « Est-ce donc a récompense que j'ai méritée hier en sauvant votre été ? Jamais votre lignage n'a pu aimer le mien. « — La défaite des traîtres est complète. « Sire oncle, s'écrie Amauguin, où es-tu ? Il ne nous reste plus que quatorze chevaliers. C'est toi qui nous as conduits ici: à toi maintenant de nous en tirer. » P. 29-32,
Sanson est désarmé. Il baise les mains de Renier, de P'ouquerant, de Girart de Riviers, et leur demande avec effroi : « Qu'allez-vous faire de moi, vaillants chevaliers? Si je tombe aux mains du roi Charles, je suis perdu. — Nous n'en savons rien, répondent-ils; le roi disposera de vous à son gré. » — La nuit est venue ; les vainqueurs la passent sur l'herbe verdoyante. Le lendemain, grand bruit et grande joie au réveil ; mais où est la duchesse? Nul n'en sait rien dire, si ce n*est qu'on a retrouvé sa mule et son manteau. L'inquiétude de tous est extrême; ils montent à cheval et se mettent en quête de la dame. Ils rencontrent quatre hom-
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mes du pays qui revenaient de la pêche, et les interrogent : 't Barons, répondent les pêcheurs, de femme chrétienne, nous n'en avons point vu ; mais à cette rivière que vous apercevez viennent souvent des fées prendre leurs ébats; hier soir, nous en vîmes une, et belle et avenante, qui se mit à l'eau, passa la rivière sous nos yeux, sans bateau, et s'en alla à cette grande chapelle là-bas. Nous ne l'avons pas revue depuis. — C/est-elle, sûrement, » s'écrient les chevaliers, et, à ces mots, ils piquent leurs chevaux et se dirigent vers la chapelle.
Leur joie fut grande en retrouvant Aye. Elle, mquiète de l'issue de la lutte, en demande des nouvelles à Girart. « Dame, lui répond-il, c'est ici une grande guerre qui commence, Sanson est prisonnier ; il craint pour sa vie. — Vous vous êtes conduit en preux, dit Aye; quand Garnier l'apprendra, combien il vous en saura gré! Girart, ajoute la duchesse, je n'ai point de haine pour Sanson : il vous a sauvé la vie et à moi i'honneur. Il l'aura fait en pure perte, si je ne lui en tiens compte. Toutefois, il demeurera prisonnier jusqu'au retour de mon seigneur. Je le ferai bien garder d'ici-là, puis je prierai Charles de Saint Denis de ne le point mettre à mort, et s'il exige une rançon, je lui en donnerai une de cent livres. Garnier y consentira ou je cesserai d'être son amie.» — Aye prend congé de la marquise Aldegonde. De retour à Avignon, elle fait emprisonner Sanson et se croit désormais en sûreté ; mais de nouvelle épreuves l'attendent. Bérenger l'a suivie, il vient l'assiéger dans le palais de ses ancêtres et ravager son pays. P. 32-34.
Siège d'Avignon. — Combats sous les murs de la ville. — Joutes de Bérenger contre Girart deRiviers, d'Amauguin contre Guinemer. — Amauguin tombe
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aux mains des défenseurs d'Avignon. Il est conduit devant Aye, qui le fait jeter en prison. — La duchesse triomphe de cet avantage. Du haut des murs, elle répond, en raillant, à Bérenger qui lui reproche d'avoir allumé cette guerre par sa préférence pour Garnier: (c Vous prêchez bien, Bérenger ; il ne vous manque pour faire des sermons qu'une chape, une tonsure et un psautier. Pour moi, je vous ai bien logé Sanson et Amauguin, et dansun tel logis que l'année pourra bien se passer sans qu'ils voient leurs pieds. » P. 34-36.
Tout entier au désir de la vengeance, Bérenger abandonne le siège d'Avignon, mais pour le reprendre avec des renforts. Il lève son arrière-ban; il fait mander Milon l'Ardenois, Othon de Bavière et le vieux Haguenon, et, suivi de plus de vingt mille chevaliers, reparaît sous les murs de la ville. La veille même, la duchesse, qui ne s'attend point à ce retour, a congédié ses hommes. Elle dort, et pendant son sommeil un rêve sinistre vient l'agiter. Elle songe que Garnier est revenu d'Espagne ; elle le voit entrer dans sa chambre et court à lui une rose à la main ; mais Garnier la repousse et veut la frapper de son épée. De douleur et d'effroi elle s'éveille en sursaut, et entend résonner les clairons de l'armée de Bérenger. — Bientôt les échelles sont dressées, les portes sont enfoncées, la ville est envahie. — La duchesse, entourée seulement de quelques serviteurs, voit briser les portes de sa chambre, où Bérenger entre en vainqueur, a Aye, lui dit-il en la saisissant par la main , me voici arrivé à mon but. Pour en venir là mes yeux ont été souvent privés de sommeil, et mon corps est endolori par le poids de mes armes. Mais je le tiens, le cerf que j'ai tant couru. Rendez-moi Sanson et Amauguin, je le veux ; ils iront me chercher assez de chevaliers pour
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faire le désespoir de Garnier de Nanteuil. — Bérenger, répond la duchesse, tu récolleras ce que tu sèmes. Charlemagne abattra ton orgueil comme il fit celui de Guimar, à qui il enleva Marteuil. (i) w P. 36-58.
Bérenger n'ose demeurer en possession d'Avignon, tant il redoute Charlemagne. Il se contente de piller la ville, d'où il emporte un immense butin. Il délivre Sanson et Amauguin et emmène la duchesse captive au château de Grellemont. — Il la ferait entrer aussitôt dans sa couche s'il n'en était empêché par ses neveux. a Tenez-la prisonnière, lui disent-ils, et continuez la guerre. Si vous réussissez à tuer Garnier, vous demanderez merci à Charlemagne et vous obtiendrez de lui sa nièce et le fief d'Avignon. )) Pour assurer l'effet de ce conseil, ils lui font jurer de ne point parler sans témoins à la duchesse. — Bérenger se croit sûr maintenant de posséder Aye et de ravir à Garnier le fief d'Avignon, mais il sera mis fièrement à la raison. Des messagers sont partis d'Avignon pour l'Espagne, où Charlemagne est en guerre contre les Sarrasins.
Avant d'avoir dépassé Narbonne, les messagers ren-
I. Allusion à un poëme aujourd'hui perdu, dont le héros était sans doute le même personnage que cel"i o'ù ficrnre. dans la chronique de Philippe Mouskes :
Estourmis mil en î mena Dont oncqes nus n* en retorna; GuiMARS .V. cens à bons obiers PreudomeSf vaillans et apiers.
Et ailleurs :
GuiMARS ivinttous aficiéSy
Vépée traite vaitferir
./. paien par moult grand aïr. Etc.
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contrent l'empereur qui revient en France. Il a défait les païens au siège de Tarragone, et en a tué plus de cinquante mille ; il a détrôné l'émir de Cordoue et a donné sa couronne au comte de Barcelone. Les messagers lui apprennent le malheur de sa nièce et l'affront qu'elle a reçu. Il eût fallu voir Garnier, en ce moment, se défaire lui-même, se tordre les mains, s'arracher les cheveux ! Charles appelle à lui les princes, les ducs et les comtes de Bavière et d'Allemagne, de Bourgogne, de France et du Hurepoix. « Barons leur dit-il, si vous ne m'aidez à confondre les deux fils deGanelon, à qui j'ai donné Grellemont, et qui ne m'en aiment pas davantage, par saint Pierre , vous ne me reverrez jamais porter couronne à Saint-Denis. Il faut que je tire vengeance de cette douleur qui me remplit le cœur. — Chevauche, puissant roi, répond l'un des barons. Voici tes hommes réunis autour de toi. Quelle est donc la terre dont tu ne pourrais te rendre maître ? Réduisons en cendres cités et châteaux, et venge ainsi ton baron de l'affront fait à sa femme. — Ah Dieu ! dit l'empereur, qu'il fait bon entendre de telles paroles. » — Bientôt résonnent à la fois plus de vingt mille clairons. Bérenger n'aura pas été longtemps près d'Aye ; il va se sentir en péril de mort, s'il ne se défend bien. P. 38-40.
Les Français viennent camper dans les plaines de Landemore devant le château de Grellemont. — Forte position du château. — Sortie de Bérenger, de Sanson, d'Amauguinet du vieil Haguenon, suivis de trois mille chevaliers. — Ils poussent jusqu'au camp, et du premier choc abattent sur la place quatre cents des assiégeants. — Plus de trente mille hommes sortent des logis pour les repousser. Garnier est à leur tête. Le premier qu'il rencontre est Anséis, fils de Hague-
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non et cousin de Bérenger. Il lui passe sa lance au travers du corps et s'écrie quatre fois: « Avignon! chevaliers. Ils payeront cher la douleur de ma femme ! » — Haguenon a vu tomber son fils ; il veut le venger, et succombe, à son tour, à côté de lui. Atterrés par cette perte, les défenseurs de Grellemont n'essaient pas de lutter plus longtemps ; ils rentrent dans la place, poursuivis par les Français, qui avancent leurs tentes à une portée d'arbalète. Charlemagne fait dresser des mangonneaux et des pierriers qui ruinent les murailles et les maisons. — La duchesse paraît aux créneaux et encourage les assiégeants. P. 40-42.
A la vue du danger qui le menace, Bérenger fait faire à l'empereur des propositions de paix. Il offre de rendre Aye, si Charles consent à lui pardonner et à le laisser vider sa querelle avec Garnier. L'empereur répond, en jurant par saint Gilles de Provence, que, s'il tient Bérenger et les siens, il les fera tous pendre. Plus effrayé encore, Bérenger mande ses neveux et les principaux de ses chevaliers pourtenir conseil avec eux. La fuite leur paraît le seul moyen de salut, a J'ai vu ici dans le port, dit l'un d'eux, un solide navire et qui tient bien la mer. Il arriva hier avec une riche cargaison Achetons-le et passons en Perse ou en Afrique, à Babylone, en Barbarie ou en Espagne. Là, dame Aye pourra être à vous, chose impossible en terre chrétienne. »— L'avis est adopté d'une commune voix, le navire acheté avec son équipage et muni de vivres pour un an. Bérenger s'y embarque avec les siens, emmenant la duchesse, pour laquelle il abandonne son fief. — Ce fut une grande surprise à Grellemont quand on y sut ce départ. Charlemagne fut mandé ; on lui ouvrit les portes, on lui rendit le châ-
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teau. Il fit don à Garnier de Grellemont et de La Roche. P. 42-44.
Cependant Aye est en mer et s'abandonne à la douleur. Camion le courtois la reconforte en lui chantant un lai qu'il accompagne de sa rote. Le navire fait force voiles, poussé par un bon vent. Il arrive bientôt à Aigremore, une cité des îles de Majorque. Le roi du pays a nom Canor; c'est le cousin germain de l'émir d'Afrique. Il est tout jeune encore et n'a point de femme. En ce moment il est assis, entouré de ses barons, dans un beau jardin , sous les murs de l'antique cité, et prend plaisir à voir s'escrimer l'un contre l'autre deux captifs français : Hernaut de Gironde et Carin d'Anséune, qui sont tombés entre ses mains, et qui, chaque jour, luttent ainsi devant lui. Un païen vient lui annoncer l'arrivée du navire qui porte, dit-il , quelque puissant seigneur, amiral ou roi, et une belle dame, comtesse, duchesse ou reine. — « Bonne aubaine pour moi qui n'ai point de femme, » dit en riant Canor. H en tressaille de joie et court au port avec ses barons. Il aperçoit Aye, s*émerveille de sa beauté et veut savoir d'où elle vient, elle et ses compagnons. — « De France , répond Bérenger. Nous y avons eu de tels démêlés à la cour de Charlemagne que de nos jours nous ne pouvions espérer en voir la fin. Nous avons entendu parler , beau sire, du roi Canor. On nous a dit que jamais meilleur chevalier ne porta écu ni lance. S'il y consent , nous nous engagerons pour un an à son service, afin de l'aider à défendre sa terre et â conquérir celle d'autrui. — Vous avez pris le bon chemin , dit Ganor, en venant ici, et ne songerez jamais à retourner en France. Mais dites-moi , quelle est cette dame si belle ? Peut-être une cousine , une parente à
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vous ? Si cependant vous me la voulez vendre pour de l'or fin, je l'épouserai et en ferai ma compagne. — Ce ne sera pas de sitôt, répond Bérenger : ce n'est pas la coutume en notre pays de France qu'un bon chrétien vende sa femme. — Mais, par Mahomet, dit Ganor, c'est la coutume ici que tout ce qui arrive dans le port, un beau cheval comme une femme, appartienne au roi , si c'est son plaisir, et toutefois, je vous le répète, en Tachetant à prix d'or. — Plutôt la mort, répond Bérenger. — Ami, lui dit Ganor, prétends-tu donc me faire tort et me tiens-tu pour un sot ? A aucun prix je ne laisserai d'userdu droit qu'ont eu mes ancêtres. » — Bérenger tenait en main son épée au pommeau d'or; il en pensa frapper Ganor; mais il n'atteignit qu'un païen qui était près du roi , et de sa lame d'acier lui trancha la tête. Dans le même temps, un autre Sarrasin est frappe à mort par Amauguin le brun. — Ganor s'enfuit; les Français reprennent la mer, mais bientôt Ganor les fait poursuivre par plus de cent galères. Assaillis de toute part comme le sanglier par les chiens quand il est blessé à mort, ils sont pris et ramenés au port. Il eût fallu entendre alors les lamentations de la duchesse : ce Sainte Marie, s'écrie-t-elle, à l'aide! Ah! traître Bérenger, que Dieu te maudisse ! Pourquoi m'as-tu arrachée à ma douce compagnie, à ma douce France, où j'ai été si tendrement élevée.? Tu vas trouver ici la mort, et moi la honte. » Et Ganor, qui savait parler roman, lui répond : « Soyez sans crainte, belle sœur, douce amie. Que Mahomet vous soit en aide! Si vous me voulez croire, je vous prendrai pour compagne, car je n'ai point de femme. c< En même temps il donne l'ordre d'épargner les prisonniers et de met-
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tre en sûreté tout ce que renferme leur navire. P. 44-47.
On fait monter la duchesse sur un mulet de Syrie , on l'emmène dans la cité, on la conduit à la mosquée où est écrite la loi de Tervagant. Là se rendent en foule les Sarrasins , la tête penchée sur la poitrine. « Ah Dieu! s'écrie la belle, en quelles mains suis-je tombée! Que maudite soit pareille compagnie! » — Au même instant voici venir Alfamion l'Arménien, un païen qui ne cesse de courir le monde. Il a été à Rome, en Fouille, en Sicile et jusqu'en France, où il a assisté à mainte assemblée. Il reconnaît les barons français et sourit. Ganor s'en aperçoit et lui dit : a Tu connais donc ces hommes .î^ Qui sont-ils .^^ - Par Mahomet, beau sire, répond Alfamion, ce sont les meilleurs barons de France. Voici la belle Aye , la dame d'Avignon, la nièce de l'empereur Charles. Je l'ai vue lorsqu'elle épousa Garnier, fils de Doon. Voilà Bérenger et Sanson, deux fils de ce Ganelon dont la trahison causa la mort des douze pairs et la défaite de Charlemagne. L'Espagne est leur obligée et leur doit reconnaissance : hâtez-vous donc de les faire délivrer. » Ganor ordonne qu'on les amène devant lui et leur parle ainsi : « Barons , n'êtes-vous point frères? avouez-le moi: vous chercheriez val* nement à me le cacher, car je sais que Ganelon i i votre père; dites moi aussi pourquoi le roi Charles vous a bannis de France. Et cette dame, d'où vientelle ? où l'avez-vous trouvée ? comment est-elle ici, séparée de son seigneur? l'avez-vous enlevée de vive force ? » — C'est Aye elle-même qui répond au roi, et, les larmes aux yeux, lui raconte son infortune : a Beau sire, ajoute-t-elle, faites-moi bien garder et
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que je demeure ici en sûreté, car on ne manquera pas de venir me redemander à vous lorsqu'on saura que je suis en vos mains. Ma rançon vous sera richement payée de l'or le plus fin de France, et plus de quatorze fois mon poids. Mais dès à présent, beau sire, si vous faisiez dresser des fourches là haut sur cette montagne, et si vous y faisiez pendre Bérenger et son frère, vous seriez assuré de mon anfitié. — Dame, répond Ganor, nous n'en ferons rien. Il ne serait ni juste ni beau que nous les fissions mettre à mort, car ils sont les fils de ce Ganelon dont la trahison causa la mort des douze pairs et la défaite de Charlemagne. Je les enverrai au roi Marsile, sous la conduite de Maingot et de Baratron, et vous pouvez croire qu'il leur fera un beau présent. Il mettra toutes ses cités à leur disposition et ne retiendra de leurs richesses que la belle Aye (i). Vous aurez un an de répit jusqu'à mon retour de la Mecque, p\-is je vous prendrai pour femme selon la loi païenne. — Puisse le Seigneur ne jamais t'accorder cette joie ! » dit tout bas la duchesse. P. 47^50.
I. Il semble que ce passage du texte ait besoin d'être modifié pour donner un sens plus conforme aux circonstances du récit. Ce n'est pas le fils de Marsile qui retiendra la belle Aye; c'est Ganor lui-même qui la retient pour en faire sa compagne. On pourrait peut-être , en substituant reUn^ dra[ï] à retendra, lire ainsi les paroles de Ganor :
Je les envolerai au roi MarcllUon^
Mon conduit avec eus ^ Maingot et Baratron,
Je vos plevl ma foi il lorfera gent don ,
De toîes ses cités les metra à bandon.
Ja de tôt lor avoir ne retendra[i] mangon^
Fors solement Ayen^ etc.
Il faudrait comprendre , en ce cas : « Quant à moi , je ne retiendrai rien de ce qu'ils ont, excepté Aye. »
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Départ de Maingot et de Baratron, qui conduisent Bérenger et son frère au roi Marsile. — Leur arrivée à Morinde. — Situation de cette ville, où réside le roi sarrasin. — Sur la place, au-devant de son palais, croissent quatre lauriers. Ce fut là que Ganelon prépara la mortelle trahison qui fit tomber les douze pairs sous le glaive. Dieu fit en ce lieu un grand miracle en faveur' de Charlemagne: les lauriers ne portèrent depuis lors ni feuilles ni boutons, quoique leur tige demeurât verte. — « Qui sont ces chevaliers? » demande le roi en voyant arriver Bérenger et Sanson. Bérenger, qui savait la langue des Sarrasins, lui répond: c< Sire, nous sommes de France et du plus haut lignage ; nous sommes fils du comte Ganelon, qui fut l'ami de votre père. Banni injustement par Charlemagne, je suis tombé entre les mains du roi Ganor, qui m'envoie à vous. Je suis prêt à porter votre enseigne sur le champ de bataille contre quiconque vous ferait tort, et, si je ne fais mourir de douloureuse mort tout chrétien qui aborderait à votre port, que je ne reçoive jamais de vous la valeur d'un anneau d'or. )) — A ces mots le roi lui passe les bras autour du cou et lui dit : « Par Mahomet ! vous serez des nôtres. Bérenger, bel ami, que vous avez sagement fait d'abandonner la France pour venir à moi ! Je ferai de vous un puissant roi et vous donnerai tant du mien, si vous le voulez accepter, que lorsque Charles le saura, lui et ses Français, il n'est pas un d'eux qui ne s'en émerveille. Je vous fais don de Monsecret et de la terre de mon oncle. Vous aurez là une grande seigneurie, et je vous accorde pour femme ma sœur Plomboie. » Bérenger l'entend et tombe à ses pieds. Le misérable ! comme il renie sa loi en prena pour femme une Sarrasine ! « Puissant roi, dit-
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puisque je demeure avec loi, fais-moi justice de Ga~ nor. Sire, tu ne sais pas quel trésor il m'a ravi I Une femme d'une beauté sans pareille. Redemande-la â Ganor. Si tu la peux obtenir, et si Dieu permettait que tu en eusses un héritier, tu aurais droit par là à la couronne de France, car Charles n'a point d'enfant qui en soit digne : il n'a qu'un seul fils qui ne voit ni n'entend. » Le roi consent avec joie à la demande de Bérenger: il dépêche deux messagers à Ganor pour le sommer de lui rendre Aye. P. 50-52.
Arrivée des messagers à Aigremore. — Leur entrevue avec Ganor. — En vain le menacent-ils d'une guerre aussi terrible que celle qu'alluma la belle Hélène; Ganor leur répond par un refus dédaigneux. « Amis, leur dit-il, je ne fais pas plus de cas des fils de Marsile que d'une châtaigne. Le Mont Joux sera une plaine et la mer deviendra terre avant que je leur rende Aye, dont je veux faire ma compagne » Puis il regarde Aye, la voit fraîche comme une fieur et tremblant de tous ses membres de peur d'être livrée par le Sarrasin. « Sois sans crainte, gentille sœur, lui dit-il, tant que je pourrai réunir vingt ou trente chevaliers je ne te rendrai jamais à personne; je t'emmènerais plutôt au royaume d'Otrante, ou je passerais la mer pour aller en PVance et pour toi j'embrasserais la foi chrétienne, w — Les messagers s'en retournent sans oser prendre congé de Ganor Ils rapportent sa fière réponse aux fils de Marsile et la guerre commence aussitôt. P. 52-54.
Pendant que Ganor se défend en baron contre les ennemis qui ont envahi sa terre, la belle Aye est enfermée dans une tour merveilleuse, la tour d'Aufalerne. Là elle n'entend ni messe, ni matines, ni vêpres, ni sermon ;- elle ne sait rien du monde, elle icrnore Àyt d'Avignon. ^
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quand tombent les fêtes. Trois reines s'empressent à la servir, qui lui enseignent la loi de Mahomet. Par sa vertu^ par sa sagesse, elle se fait louer de tous, et demeure inviolablement fidèle à Garnier, fils de Doon.
Le souvenir de la belle Aye n'est pas moins cher à
Garnier. Un jour de Saint-Michel, comme il revient de courre le cerf en nombreuse compagnie, il va se reposer à l'écart sous l'ombre d'un verger. Là, il se fait dire une chanson qui lui rappelle Aye. Il pâlit, et l'on eût pu faire une grande lieue à pied avant qu'il prononçât une parole, lorsque passe près de lui un pèlerin à longue barbe, l'écharpe au cou, et tenant une palme à la main. Garnier l'appelle, le fait asseoir près de lui et lui demande d'où il vient. Le pèlerin répond qu'il est allé prier à Saint-Jacques, mais qu'il est tombé aux mains des païens. lia été vendu, dit-il, à un roi qui n'aurait point son pareil s'il était chrétien. Il a vu là deux chevaliers de France, captifs comme lui : Garin d'Anséune et Hernaut de Gironde ; il y a vu aussi une noble dame, la plus belle du monde, qu'on appelait Aye. « Le roi , ajoute-t-il, soutient en ce moment une guerre terrible contre les deux fils de Marsile et contre le duc Bérenger ; il m'a rendu la liberté en me faisant jurer de venir en France lui chercher des gens de guerre à sa solde. Qui voudrait y aller y pourrait gagner beaucoup. » A ces mots, le duc se jette au cou du pèlerin et l'embrasse plus de sept fois en souvenir d'Aye. ce Dis-tu vrai, ami ? Dieu t'ait en sa garde ! Es-tu bien venu en France chercher des gens de guerre pour secourir la dame que tu as vue } Elle est ma femme ; Bérenger me l'a enlevée. Dieu^, faites que j'en aie vengeance, et si je vis, je l'aurai à la pointe de ma lance ! — Oui,
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dit le pèlerin, sur ma foi, c'est pour secourir la dame que je viens ici chercher des gens de guerre. Le roi ne l'abandonnera pas, dût-il y perdre la vie : jamais femme ne mit au monde un tel Sarrasin. — Ami, reprend Garnier, me puis-je fier à toi ? me conduiraistu prèsd'Aye, au royaume de Ganor, le noble baron ? J'emmènerais avec moi dix compagnons seulement. Nous servirons le roi et lui livrerons nos ennemis sans lui rien demander pour prix de ce service. Mais tu me jureras de ne me point faire connaître au roi Ganor ni moi ni les miens. » — Le pèlerin y consent, et Garnier s'apprête à partir. — Noms des chevaliers qui l'accompagnent. — Ils font raser leur barbe et leurs cheveux de façon à se rendre méconnaissables. — Leur embarquement. Description du navire qui doit les porter à Aigremore. — Leur arrivée en vue de la tour d'Aufalerne. « Baron, dit le pèlerin à Garnier, vois-tu cette grande et belle tour qui semble toucher le ciel ? C'est là qu'est renfermée dame Aye. — Quelle joie si nous l'en pouvions tirer, s'écrie un des compagnons de Garnier ! » — Le pèlerin, dépêché auprès du roi pour lui annoncer l'arrivée des chevaliers, le trouve dans un sombre courroux. Ce jour-là même Ganor avait combattu contre les païens : son sénéchal avait eu la tête tranchée, et lui-même^ atteint de deux coups de lance, faisait panser ses blessures, lorsqu'il voit arriver le pèlerin. « Sire, dit le pèlerin après s'être agenouillé devant le lit du roi, me voici revenu de France, d'où je vous ai ramené des gens de guerre tels qu'on n'en trouverait nulle part. Ils vous serviront peadant un an, et s'ils ne vous livrent vos ennemis morts ou captifs, vous n'aurez point à leur tenir compte de leur service. » Grande est la joie de Ganor à cette nouvelle. « Mais, dit-il
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au pèlerin, les connais-tu, ami, ces hommes qui sur ta parole ont quitté leur pays pour venir ici? — Oui, certes, beau sire, répond le pèlerin. Ce ne sont ni rois, ni princes, ni ducs, mais de hardis vavasseurs, des gens de guerre éprouvés qui viennent mettre leur courage à votre solde. » P. 55-60.
Ganor envoie son maître sénéchal pour recevoir les chevaliers français qui débarquent avec leurs chevaux. — D'une des fenêtres de sa tour Aye les aperçoit et s'écrie : (c Voilà des armures qui ont été faites dans mon pays! — Qu'avez-vous, belle sœur? w lui dit une de ses gouvernantes; et la duchesse lui demande à son tour : « Sais-tu expliquer les songes ? Cette nuit j'ai eu une terrible vision durant mon sommeil. J'étais sur une montagne, le roi Ganor à mes pieds, couché sur l'herbe, et je tenais sa tête entre mes mains, lorsque deux aigles fondirent sur nous, comme pour nous arracher les yeux à tous deux. Mais un faucon survint, qui arrivait du côté de mon pays, et avec lui un lion d'une blancheur sans pareille. Le faucon se rua sur les aigles et ne lâcha point prise qu'il ne les eût abattus à terre, où le lion les mit en pièces. — Dame, s'écrie la païenne, c'est une grande joie qui vous est promise : un secours vous est arrivé, et, si le roi le savait, il en pourrait être marri. » P. 60-6 1 .
Cependant les Français reçoivent bon accueil du roi et des siens. Ils demeurent longtemps sans combattre. Un jour le duc Garnier, en revenant de la chasse avec deux de ses compagnons , passe sous la tour où est enfermée la belle Aye. Accoudée sur sa fenêtre, la duchesse les aperçoit et s'écrie : « Guerriers de France, parlez-moi un peu, car moi aussi je suis française. Ditesmoi des nouvelles de ma douce patrie. Pour Dieu,
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Charles, notre empereur, vit-il toujours? » Garnier l'entend et lève la tête. Elle le reconnaît et lui dit : (( Ah ! noble baron , comme vous m'avez oubliée ! Qiielles peines j'ai endurées pour l'amour de vous , exilée et captive sur la terre étrangère ! )) A ces mots, elle prend son anneau d'alliance orné de trois pierres précieuses, dont l'une, qui venait du paradis terrestre, avait été douée par Dieu d'une telle vertu qu'elle était comme féée. La femme qui la portait ne pouvait, contre son gré perdre sa virginité. Aye jette l'anneau à son époux, qui le reconnaît , et désormais la duchesse ne sera plus en souci de sa délivrance. — Cependant les fils de Marsile, à la tète d'une troupe d'élite, ont quitté leur camp, et viennent un matin, au lever du soleil, pousser leur cri de guerre sous les murs d'Aigremore. Ganor , guéri de ses blessures, mande auprès de lui les Français: « Barons, leur dit-il, armez-vous, et nous ferons des sorties le matin à l'aube du jour et le soir à la clarté de la lune. Je ne me priserais pas un gant si je ne pouvais soutenir la lutte à vos côtés. Je sais me servir dePécu, n'en doutez pas, et si je suis désarçonné, qu'importe? Pourvu que je puisse combattre à l'épée , je ne pense pas trouver mon maître. Deux prisonniers français qui sont tombés dans mes mains l'an dernier m'en ont assez appris pour que je n'aie plus de leçons à demander à personne. — Faites-nous les donc voir, sire, dit un des compagnons de Garnier. )) — Ganor donne l'ordre qu'on les amène, et les barons reconnaissent avec joie Garin d'Anséune et Hemaut de Gironde. Garnier va au-devant d'eux et leur dit : « Ne nous nommez point, vaillants chevaliers ; nous sommes à la solde du roi Ganor; nous allons lui demander votre délivrance. » — Ils la demandent en effet, l'ob-
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tiennent, font armer Garin et Hernaut et se renforcent ainsi de deux nouveaux compagnons. P. 61-64. — Ils entendent les fils de Marsile, qui les appellent à grands cris en frappant de leur lance contre les portes de la ville. Les voilà qui piquent leurs chevaux et qui vont montrer le courage du faucon. — Les Sarrasins tombent sous leurs coups , la terre en est jonchée : il n'en échappe pas cent. « Aux armes! barons, s'écrie l'un de ces fugitifs en rentrant au camp. Je puis vous dire des nouvelles de Ganor : il a à son service des guerriers français qui nous ont mis en tel état que, sur mille chevaliers, il ne nous en reste pas trente. » A ces mots, Bérenger , Sanson et Amauguin courent au combat. Ils sont bientôt en face de Garnier et de ses compagnons, qu'ils ne reconnaissent pas. — Grande est la joie de Garnier quand il aperçoit son rival. Il fond sur lui, traverse d'un coup terrible l'écu et le haubert de Bérenger, lui plonge dans le corps le fer de sa lance avec le gonfanon, lui déchire les entrailles, lui brise l'échiné en deux parts et le renverse sans vie sur le sable, en lui disant à demi voix : « Ce fut pour ton malheur que tu vis la nièce du roi Charles , et c'était ici , loin de la France , que tu en devais être puni ! » — Sânson a vu mourir Bérenger, dont le destrier s'enfuit : « Frère, s'écrie -t- il , qui vous a tué me laisse en grand deuil : tant que je vivrai, je ne connaîtrai plus la joie î » A ces mots, il brandit sa lance, court sur Garnier, qu'il n'atteint point, et tombe aux mains de ses ennemis, qui le font prisonnier. Bérart et Amauguin ne tardent pas à le suivre dans la même prison. — La bataille continue et se termine à l'avantage de Ganor. P. 64-68.
Les barons français lui demandent leur congé : ils
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ont achevé leur Uche. Mais Ganor les retient; il les prie de rester pour garder sa terre pendant qu'il ira en pèlerinage à la Mecque. C'est un devoir qu'il n'a pas encore rempli et dont il veut s'acquitter sans plus tarder. « A mon retour, dit -il, je prendrai, comme de raison, pour femme celle qui a été cause de cette guerre; vous recevrez de moi de quoi vous enrichir tous, et si je vous rappelle, vous reviendrez volontiers. » — Ganor part, en effet, avec une suite nombreuse, et laisse la garde de sa terre au fils de Doon. P. 68-69.
Il y avait trois ans que la duchesse était captive, lorsqu'une nuit de la Saint-Jean (fête que les païens célèbrent plus religieusement que nous), elle voit entrer dans sa tour les douze compagnons. « Noble fils de baron, dit-elle à Garnier, que de peines je vous ai coûtées î Puisse le Seigneur Dieu vous en récompenser ! » Puis elle le couvre de baisers. « C'est assez de caresses, dit l'un des barons; les nuits sont courtes, et si les païens nous aperçoivent, nous sommes perdus!)) — Le trésor du roi était entre leyrs mains; mais le noble Garnier n'en prendrait pas la valeur d'un bouton : il ne veut que sa femme. — Deux de ses preux compagnons pénètrent dans la prison où sont renfermés Amauguin, Bérart et Sanson, les délivrent et les font embarquer sur le navire qui doit les emporter tous. — Ils partent et arrivent à Grellemont le onzième jour. — Le bruit se répand bientôt dans le pays que Ganor est de retour avec Aye d'Avignon , et de toute part on accourt pour leur faire fête. Les évèques et les clercs accueillent avec grande joie le fils de Doon, qui, non content de pardonner à Amauguin et à Sanson , leur accorde ses deux sœurs et rend à l'un La Roche , à
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l'autre Grellemont {i). — Aye et Garnier ne tardèrent point à retourner à Avignon, où ils se reposèrent volontiers des peines qu'ils avaient endurées. Dieu Ijur donna un héritier qui eut nom Gui. Ce fut Gui le sauvage, qui eut guerre avec Chariemagne. P. 69-71.
{Ici le trouvère prévient ses auditeurs que la chanson n'est point finie, et que qui n'en entendrait pas plus long perdrait la plus belle part du récit.)
Ganor en revenant de la Mecque apprend qu'il a été dupe des Français, a Garnier de Nanteuil , lui dit un messager envoyé à sa rencontre , n'était venu se mettre à votre solde que pour reprendre sâ femme. Il Ta tirée de la tour et l'a emmenée ainsi que tous vos prisonniers. » — Douleur de Ganor à cette nouvelle.— De retour à Aigremore, il reste plus d'un an sans se baigner et sans changer de vêtements, laissant croître ses cheveux et sa barbe. Il était beau, cependant; son teint était clair comme l'or le plus pur. Large des épaules, mince de la ceinture, il avait îe corps bien fait, les mains belles et blanches et le cou gros.
Il forme le projet de partir pour la France avec un de ses interprètes, qui était bon compagnon, et part en effet comme pour aller accomplir une pénitence. Arrivé au port le plus voisin , il fait marché pour son passage et pour celui de sa suite avec le patron du navire le Saint- Clément. C'étaient de riches marins de Gênes et de Pise qui montaient ce navire et faisaient
I . Les deux fiefs qu'il avait reçus lui-même de Chariemagne après la fuite de Bérenger. Voyez ci-dessus, p. xliv.
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le commerce des épices et des plantes médicinales^ qu'ils allaient acheter dans toutes les contrées païennes. « D'où êtes-vous , beau sire ? demande cà Ganor le patron de la nef. — De Saint-Denis en France, et je suis le frère du riche Gaifier. — Si Dieu me prête vie, répond le marin , et si je n'ai point vent contraire, dans quinze jours vous pourrez être à Saint- Denis. 11 y a une foire franche à Avignon . Le duc Garnier, fils de Doon, l'y a établie en y ramenant sa femme, qu'il a si vaillamment reconquise et tirée de la tour d'Aufalerne. C'est là que se rend mon navire avec quatre mille autres. » P. 71-73. — Belle occasion pour Ganor. Il s'embarque, et au bout de dix jours il est à Avignon. — 11 admire le pays et regrette de n'y être point venu avec une flotte pour en faire la conquête. — Il entre dans la ville, s'arrête sous un arbre devant le perron du palais , et ne tarde pas à voir la duchesse qui revient de vêpres, a Dieu vous garde, lui dit- il; on ne vit jamais si belle dame! » Puis il lui demande l'hospitalité. Aye le regarde, et peu s'en faut qu'elle le reconnaisse : « Frère, lui dit-elle, je t'ai vu quelque part, mais je ne saurais dire où. — C'est à Laon, Madame, répond Ganor. j'y ai vu faire vos noces, et quand la cour se sépara vous fûtes la cause d'une grande guerre. — Êtesvous donc de Laon ? reprend Aye. — Non, Madame, je suis né en Vermandois. — Et à quelle occasion faites-vous pénitence? — Madame, j'ai tué un de mes frères en un tournoi à Bouillon dans les Ardennes. Je reviens de Rome, en passant par Saint-Gilles de Provence, et me rends maintenant au Puy-Sainte- Marie, et de là à Saint-Martin de Tours. — Il a le diable au corps, disent tout bas ses compagnons! Si elle nous reconnaît c'en est fait de nous, d — Durant
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cet entretien, Ganor avait retiré le gant de sa main droite. Au petit doigt de cette main, qui était belle et effilée et blanche comme neige , brillait un anneau d'or orné d'une pierre précieuse d'une vertu singulière : qui la porte n'éprouve ni faim ni soif. La duchesse s'approche du pèlerin et lui tire l'anneau du doigt, en lui demandant: « Bel ami, n'en aurezvous point regret } — Non, sur ma foi, douce dame, répond Ganor; gardez l'anneau et le gant aussi. )) Puis, comme il veut prendre congé de la duchesse, elle le prie de remettre son départ au lendemain matin, et le fait conduire à l'hôtel du prévôt Garin Bonnefoi, où était le jeune Gui, son fils.
Arrivé chez son hôte, qui demeurait près des murs de la ville, Ganor s'informe de lui où est le duc Garnier. — « Beau sire, répond le prévôt, il a conduit une grande armée à Nanteuil, dont il fait réparer les murs et les défenses. » — Ganor en éprouve grand déplaisir. Il avait avec lui deux félons Sarrasins : Baratron et Margot. Celui-ci était pourvu d'une racine dont on ne peut goûter sans tomber soudainement dans un profond sommeil. Il s'en sert à table pour endormir l'hôte et tous les convives. Les portes sont refermées sur eux, et Ganor s'enfuit avec ses compagnons, emportant le fils de la duchesse. P. 73-77.
Ils courent au port, où ils trouvent un marin qui apprêtait sa nef pour mettre à la voile. « Hâte-toi. l'ami, » lui dit le roi en lui donnant de l'or. Mais, avant de s'embarquer, Ganor avise sur le rivage un paysan qui labourait. « Tiens, l'ami, lui dit-il, prend cet or, va-t'en tout droit à Avignon, et dis de ma part à la duchesse que le pèlerin qui Ta si bien déçue est l'arabe Ganor, que j'emporte avec moi le petit Gui, son fils, qu'elle ne le reverra pas jusqu'à
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ce qu'il ait appris à parler ma langue, et que je lui laisse en gage mon anneau et mon gant. » — Une fois parti, Ganordit au patron de la barque: a Es-tu bien pourvu de vivres ? — Oui , répond le marin, j'en ai assez pour vous nourrir pendant un an. — De quel pays es-tu ? — Sire, du pays de Ganor, de celui qu tint en prison la duchesse Aye, comme le dit la chanson. — Hâte-toi donc , frère, car je suis ce roi que tu viens de nommer. Si Garnier m'a ravi la duchesse que je tenais prisonnière, j'ai bien pris ma revanche aujourd'hui en lui ravissant à mon tour le petit Gui, son fils. » A ces mots, il soulève un manteau et lui montre l'enfant, qui pleure et veut, dit-il, retourner à la maison, car sa mère aura du chagrin s'il tarde tant. Ganor le console avec un émerillon(i). P. 77-78.
Au même moment , la duchesse endormie dans son palais est éveillée en sursaut par un songe terrible. Elle voit sa ville en flammes; elle voit son fils jeté par deux ours dans la gueule d'un lion ; elle voit un griffon qui saisit à la fois et le lion et l'enfant, et les emporte vers la tour d'Aufalerne. Dans sa frayeur elle se lève pour aller prier au moutier Saint-Simon, et envoie à l'hôtel du prévôt pour avoir des
1 . Le moyen employé par Ganor nous paraît plus efficace pour consoler un enfant qui pleure que celui dont s'avisa en semblable ocurrence un moine de l'abbaye du Mont-Saint- Michel , lequel cependant ne laissa pas de réussir, comme l'atteste une charte du cartulaire de cette abbaye. Cette charte de l'an 1050 se termine ainsi : « Jbi rei geste testes affuerunt : Mainus de Castro Felicense^ Adelaïdis uxor ejus, Juthalis puer^filius eorum^ qui, vagiens adductus interamplexus matris, ab Hernaido monacho duodecim denariis pacificatus quievit.» (D. }AoTkey Mémoires pour servir de preuves à l'histoire de Bretagne, t. I, p. 398.)
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nouvelles de Gui. — Elle apprend bientôt avec effroi qu'elle a perdu son fils, et que c'est Ganor qui le lui a enlevé.
Arrivée de Ganor à Aigremore. — Il prend grand soin de l'enfant, qui croît et embellit. — Education du jeune Gui. — Il devient sénéchal de Ganor. — Lorsqu'il a atteint l'âge de la chevalerie, il est armé par le roi. P. 78-79.
Garnier, cependant, est desservi auprès de Charlemagne par ses deux beaux-frères Sanson et Amauguin, par leurs cousins germains Milon et Auboin, et par un de leurs proches parents, Othon l'Allemand. Un jour de Pâques que l'empereur tenait sa cour à Saint-Denis en France, Sanson et Amauguin, profitant de l'absence du duc, se plaignirent de lui en ces termes: « Sire, faites-nous justice de Garnier fils de Doon, qui a tué notre frère Bérenger. Il nous a donné ses sœurs, mais en nous frustrant de la moitié du fief de Nanteuil, et voici que maintenant il en répare les défenses sans votre aveu. Il ne marche jamais seul. C'est par crainte de vous, sire, que nous n'osons porter la main sur lui ; mais, par saint Pierre, ajoutent-ils, si nous en trouvons l'occasion, nous ne lui laisserons pas la tête sur les épaules. — Qu'avez • vous dit, race d'enfer ? répond Charlemagne, son fief ne sera-t-il point à vous si son fils ne revient pas ? — Qu'importe ? dit Amaugin, je me soucie aussi peu de ses fiefs que de lui. — Sire, dit le comte Alcrant, souvenez-vous de la prise de Nanteuil. Doon vaincu alla se réfugier en Pouille ; par malheur à sa mort il laissa trois enfants. La reine Blanchefleur en prit soin , mais ce fut à vous surtout que Garnier devint cher, et ce fut par vous qu'il fut armé chevalier. Vous lui donnâtes, sans l'avis de personne,
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le fief d'Antoine, qui vous venait servir à la tête de quinze mille hommes, tandis que Garnier s'acquitte de son service avec quatre ou cinq des siens. Le château de Nanteuil , sire, est à la porte des domaines royaux, sur les confms de trois pays : l'Allemagne, la Lorraine et la France. Garnier vient d'en réparer les défenses sans votre aveu, et bien qu'il y restât encore assez de murailles. Quiconque aura Nanteuil ne sera jamais sans ressources : aussi le duc s'est-il vanté que votre fils Louis s'en apercevrait. » — Othon l'Allemand et Milon l'Ardenois tiennent à peu près le même langage : a Si nous savions, sire, ajoutentils, ne vous point causer de déplaisir, nous vous le livrerions d'ici à un mois. )> — Ils font tant que l'empereur leur abandonne Garnier. P. 79-82.
Le duc avait deux neveux : Guichart et Alori, nés du mariage de ses sœurs avec Sanson et Amauguin, et qui étaient au service de Charlemagne. Quand ils apprennent que le projet est formé de détruire Nanteuil et de livrer Garnier, ils viennent devant l'empereur pour défendre leur oncle. « Garnier est votre homme lige, lui disent-ils, et vous a bien servi. Vous lui avez permis de refaire les murailles de Nanteuil. C'était son aleu ; il Vous l'a donné pour le reprendre en fief, et voici que vous l'abandonnez à tous ses ennemis. Si jamais il vous sert, puisse Dieu ne lui venir jamais en aide !>) L'empereur ne fait que rire de ces paroles d'Alori : « Tu permettras bien, lui dit-il, que Garnier soit mis à mort.^^ — Non certes! » répond Alori, puis il prend congé du roi, et quitte la cour avec son frère. Le proverbe dit vrai : Neveu venge mieux que fils. P. 82-83.
Guichart et Alori courent informer leur oncle du danger qui le menace. Ils le trouvent avec la belle
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Aye à Nanteuil, où plus de deux mille maçons font retentir la ville du bruit de leurs marteaux. — Sentiments de Garnier à la nouvelle du complot formé contre lui. — Aye compte sur le trésor rapporté d'Aufalerne pour soudoyer des gens de guerre et défaire les traîtres.
L'ennemi est bientôt aux portes de Nanteuil. Pendant que chacun court aux armes, Aye se met en prières et demande à Dieu le salut de son époux. — Sortie de Garnier à la tête de mille chevaliers. Dans cette première rencontre, où Dieu fait pour lui des miracles, le duc renverse tous ceux qu'il atteint et capture plus de cent prisonniers. — Guichart et Alori combattent à côté de leur oncle et en face de leurs pères, dont ils bravent les injures et les menaces. — Garin d'Anséune et Hernaut de Gironde viennent, à la tête de vingt-cinq mille hommes, porter secours au duc Garnier. — Sanson et Amauguin s'élancent vers eux, et, vaincus tous deux, tombent aux mains du duc. — La nuit survient et met fin au combat. Les royaux disent entre eux: « Le bon lot est pour Garnier: il emmène mille chevaux dont le pire se vendrait cent marcs à Pavie, et, comme dit le vilain : Mieux vaut un tiens que deux tu l'auras. » P. 83-88. Rentré à Nantueil, Garnier fait livrer à son chartrier Sanson et Amauguin. Les deux prisonniers sont en butte aux railleries de leurs fils. « Par ma foi, père, dit Guichart, mieux vous eût valu demeurer dans votre fief de Grellemont que défaire la guerre à mon oncle Garnier. Là du moins vous auriez pu vous distraire à voir passer les navires, tandis qu'ici il s'écoulera bien un mois sans que vous puissiez apercevoir vos pieds. — Ah Dieu! ajoute Alori, voici qui est plus triste encore, c'est que Garnier veut les en-
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voyer en Espagne au roi Ganor pourles échanger contre son fils ! — Il ne l'oserait pas pour tout l'or du monde, répondent Sanson et Amauguin. Taisez-vous, misérables! Si Charles vous peut prendre, vous serez mis en pièces.» — Garnier les entend, et , n'étaient leurs fils, dans sa colère il leur trencherait la tête. En ce moment surviennent les femmes des deux traîtres , les sœurs du duc Garnier. Elles lui redemandent leurs époux. Garnier refuse de les rendre. Aye, à son tour, implore leur délivrance. Garnier forme alors le projet de les conduire en France et de les rendre à l'empereur pour rentrer en grâce auprès de lui. Il fait décharger de leurs chaînes Sanson et Amauguin , mande ses barons et se met en route avec une suite nombreuse. — Arrivé en Bourgogne, il est arrêté par une triste nouvelle : il apprend d'un messager que Milon l'Ardenois et Othon de Vaurin ont emporté de vive force sa cité d'Auberive , ont fait ses bourgeois prisonniers et s'en vont chargés d'un riche butin, a Ils passeront par ici, ajoute le messager. — Si je les laisse aller sans bataille, dit Garnier à ses barons, c'est ma perte et ma honte. » Sanson et Amauguin s'offrent à aller au-devant d'eux. Ils les combattront, disent-ils, et ne reviendront qu'avec leurs écus percés et leurs gonfanons déchirés. Guichart et Alori s'étonnent de ce dévouement de leurs pères : ils soupçonnent quelque trahison. Mais Sanson et Amauguin ne laissent pas de se bien montrer et d'engager la lutte avec la bande de Milon. — Bataille entre les deux troupes. — Celle de Garnier a l'avantage. Milon prend la fuite. Garnier le poursuit. Il va l'atteindre, lorsqu'assailli lui-même, en flanc ^ par deux de ses ennemis, il est blessé et désarçonné. P. 88-95.
Dès lors s'arrête la poursuite. Autour du duc ac-
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courent tous les siens , Guichart et Alori , Sanson et Amauguin , ses deux sœurs, la duchesse. Aye tombe évanouie sur son époux. Revenue à elle, elle se lamente et se désespère : « Ah ! Dieu, s'écrie-t-elle, recevez mon âme, car je voudrais mourir! » — On couche le duc sur l'herbe fraîche, à l'ombre d'un arbre ; on le désarme doucement. Il se ranime et demande : ce Où sont mes deux neveux , Guichart et Alori ? — Sire, nous voici, répondent-ils. — C'est vous qui aurez ma terre, reprend Garnier, si mon fils ne revient point. — Et la mienne aussi , ajoute la duchesse. — Vaillants chevaliers, dit Garnier, portezmoi près du fils de Pépin; je veux lui parler avant ma mort. » Les barons s'empressent de lui obéir : ils font une litière, y placent le duc et l'emportent ainsi en France, à Saint-Denis. — Le jour de leur arrivée on installait un nouvel abbé. L'empereur assistait à la cérémonie avec les barons du pays. Comme l'abbé chantait la messe, voici venir en pleurs les vassaux de Garnier portant leur seigneur. Il déposent la litière devant la croix. Charlemagne accourt à eux et leur demande : a Barons, qu'avez-vous.^^ » Amauguin le lui apprend. « Garnier est blessé, ajoute-t-il, et n'a plus longtemps à vivre. )> Le duc a entendu la voix de l'empereur ; il se redresse sur son séant et lui dit : « Sire, vous m'avez pris tout enfant et vous m'avez élevé ; vous m'avez armé chevalier quand vous l'avez jugé à propos , et m'avez donné votre nièce avec un grand fief; mais Dieu ne permet pas que je vive plus longtemps; je remets en vos mains et la femme et la terre. — Ah ! vaillant chevalier, lui répond Charles en pleurant, quelle douleur pour moi ! Aucun homme au monde ne me tiendra lieu de vous. » Le duc bat sa coulpe, s'incline vers le
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ciel et adresse ses adieux à Tassislance. Ses plaies sont ouvertes; il a tant perdu de sang qu'il rend l'âme. Dieu l'ait en sa garde! P. 95-98.
Quand le duc eut reçu la sépulture, Sanson et Amauguin quittèrent la cour. Ave demeure à Paris, et avec elle Guichart et Alori. Elle eût mieux fait de prendre congé, car, si grand que fût son malheur, il lui advint pis encore. Milon l'Ardenois promet à l'empereur tant d'or fin et d'argent et de chevaux de prix, qu'il se fait pardonner la mort de Garnier et obtient la terre du duc. — Un jour de Pentecôte, l'empereur venait d'entendre les vêpres et retournait à son palais , tenant par la main sa nièce Aye; il lui dit en riant: « Nièce, que pensez-vous faire? Laissez-là le deuil qui ne sert de rien, et prenez pour époux un seigneur de grande prouesse; prenez le duc Milon, vous ne sauriez mieux choisir. » Aye l'entend^ lève la tête et lui répond : a Comment! Sire ^ est-ce possible? J'aimerais mieux i)rendre le voile qu'oublier jamais celui qui m'alla rechercher si loin, et accepter pour époux ni Milon ni aucun des siens. — Sur ma tête, dit le roi, c'est pourtant ce que vous ferez. »
Milon vient à Paris, suivi de mille chevaliers. A force de présents il fait tant que l'empereur lui accorde Aye et le duché d'Avignon. Il n'y eut à la cour écuyer ni sergent, queux ni sénéchal, chambellan ni huissier, qui ne reçût de lui, chacun selon son rang, une belle récompense : ou une once d'or ou un bon hanap d'argent. Aussi tous, petits et grands, s'é^ taient-ils employés pour qu'il obtînt la dame d'Avignon et sa terre. C'est une vérité , et on la trouve dans les livres, qu'il n'est pas un homme sur terre, s'il est riche, bon vivant et large dans ses dépenses A-jt d'Avignon. c
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qui ne parvienne à être en faveur et en renom parmi les gens du monde. P. 98-99.
La duchesse n'ignore pas ce que chacun répète par le palais. Pressée par le roi et par la reine, elle échappe adroitement à leurs instances. « Sire, dit-elle au roi, je vous demande un répit d'un an; vous ne sauriez m'accorder moins. Après ce temps, mes barons recevront ma requête; ma douleur et mon courroux seront dissipés, et alors, beau sire, j obéirai à vos ordres. » La demande semble juste à la reine, et Milon y donne son assentiment. Grande folie de sa part de ne point prendre Aye sans délai , car il ne l'aura jamais.
La duchesse quitte la cour, emmenant avec elle Guichart et Alori. Peu de temps après, sa terre fut ravagée par une bande de Sarrasins dont le roi Baudus était le chef. Ils brûlèrent les châteaux, pillèrent les bourgs et se rembarquèrent avec leur butin et une foule de prisonniers. Au nombre des captifs étaient Guichard et Alori. Ils furent pris ce jour-là comme ils chassaient à l'oiseau. « Ah! duchesse Aye, s'écrient-ils , tu ne nous reverras jamais ; nous ne pourrons plus te secourir ! >) Et de son côté, la duchesse s'écrie aussi : « Ah! nobles damoiseaux, quels défenseurs j'ai perdus en vous I II ne me reste personne pour venger Garnier! » — Ce sont les pères des deux prisonniers qui la consolent, malgré leur douleur. Ils lui font espérer qu'un jour Milon tombera sous leurs coups. « Mon Dieu! dit la duchesse, viendra-t-il jamais ce jour où je serai vengée du traître .!^ » P. 99-101.
Après son incursion , Baudus a renvoyé ses hommes avec leur part de butin; mais il a retenu pour lui les prisonniers, qu'il a répandus çà et là par
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tout son royaume pour labourer les terres. Il ne jouit pas longtemps du fruit de ses rapines. Tributaire du roi Ganor, il n'acquittait point son tribu. Ganor le lui fait réclamer par deux messagers, qui le menacent de la guerre et de la mort s'il ne se soumet avant un mois, (c Allez dire à votre seigneur, répond Baudus, que le monde finira et que l'Antéchrist sera venu avant qu'il obtienne de moi service ni tribu. » Cette réponse rapportée à Ganor allume son courroux; il réunit une armée de cent mille hommes et surprend Baudus, qui n'en a que vingt mille à lui opposer. Dans cette extrémité, Baudus imagine d'appeler à son aide tous ses prisonniers. Il leur donne des armes, leur fait jurer de le défendre, et s'engage aussi par serment à les délivrer s'il est vainqueur. Guichart et Alori seront ses porte-enseignes. — Les deux armées en viennent aux mains. Grâce à la valeur des prisonniers Baudus a d'abord l'avantage. Lui-même ( car il était brave) a vaincu six rois dans cette journée, et Ganor est tombé en son pouvoir. La guerre semblait finie quand le fils de Garnier, quand Gui survient à la tête de trente mille païens. A son tour, Baudus est vaincu et fait prisonnier, Ganor est arraché aux mains de ses ennemis, et Gui vient lui livrer Baudus en le tenant par le nasal de son heaume. Ganor jure par ses dieux que Baudus ne se vantera jamais de ravoir vaincu en bataille ; il lui fait couper la tête. P. 101-105.
Cependant les captifs qui ont si vaillamment combattu pour Baudus font encore retentir leurs cors et leurs clairons. Gui chevauche vers eux avec ses trente mille hommes et les enveloppe de façon à leur couper la retraite. Il leur annonce la mort de Baudus et leur promet la liberté s'ils veulent déposer les ar-
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mes. « Qui êtes-vous? lui demandenl-ils, beau sire , qui nous faites cette promesse ? — Je suis sénéchal de Ganor et natif de France. » A ces mots , ils l'entourent et se disposent à entrer en pourparlers avec lui.
Alori et Guichart attirent les regards de Gui , qui leur demande : « Etes-vous frères pour vous ressembler si fort? — Nous sommes cousins germains, répond Alori, nés de deux frères et de deux sœurs, et neveux du duc Garnier de Nanteuil. Les païens nous ont pris cet été sous les murs d'Avignon , et nous sommes sortis de joie pour entrer en tristesse. Un grand malheur nous est arrivé en France : nous avons perdu notre oncle, le duc Garnier. » Gui leur fait répéter la douloureuse nouvelle et tombe évanoui. Ganor accourt, le presse dans ses bras et le couvre de caresses : « Ah ! Gui, lui dit-il , quelle est ta douleur ? N'as-tu pas mon amitié ? Toute l'armée veut que tu aies la royauté de Majorque, dont Baudus était si indigne ; je te couronnerai d'une riche couronne d'or, tu guideras mes hommes , tu commanderas mes armées, et moi je pourrai me livrer au repos, car jamais seigneur n*eut en sa terre meilleur vassal que toi. — Grâces vous en soient rendues, sire , lui répond Gui. Pendant qu'on croyait dans mon pays que vous m'aviez mis à mort, vous m'éleviez avec tendresse. Oui je serai votre fils, j'y consens avec joie! )) — Guichart et Alori surviennent alors Ganor apprend d'eux la nouvelle de la mort de Garnier, et il en éprouve un plaisir sans pareil. « Cesse de pleurer ton père , dit-il à Gui , tu vois cette grande ar- • mée que j'ai amenée ici ; si elle était dissoute , on n'en réunirait jamais une pareille. Eh bien, si je mets à la voile avec cette armée, si pour l'amour de
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toi je vais venger Ganiier, me donneras-tu ta mère? — Oui, certes, répond Gui, oui, vous serez mon père, j'y consens avec bonheur. » — Ganor et Gui échangent alors les serments des fiançailles. « Aux armes ! Sarrasins, s'écrie aussitôt Ganor; je vous mènerai sous peu dans un pays où les chrétiens ont fait périr vos frères et vos neveux. » L'armée se hâte d'obéir, s'embarque et prend la mer. P. 105-108.
Au bout de trois jours ils sont arrivés au port. Ganor, en débarquant, défend à ses hommes de rien piller dans le pays, qui sera à lui tout entier, penset-il. — Le matin, à leur réveil, Sanson et Amauguin entendent le tumulte de Tarmée de Ganor ; ils s'arment à la hâte et sortent d'Avignon pour savoir des nouvelles. De son côté, Ganor, assis devant sa tente, voit briller des heaumes au soleil. Il appelle Guichart et Alori : « Qui peuvent être ces gens que je vois venir .^ leur demande-t-il. — Bon roi, ce sont nos pères, Sanson et Amauguin. — Allez donc à leur rencontre et amenez- les moi. » — Entrevue et reconnaissance des pères et de leurs fils. — Guichart et Alori conduisent Sanson et Amauguin au camp de Ganor, où ils pressent dans leurs bras le fils de la duchesse. « Barons, leur demande Ganor, quand doit venir Milon pour épouser Aye ? — Après la fête de la Pentecôte. — Ah! s'écrie Gui, il sera puni auparavant; sa tête tombera sous le tranchant de mon épée, et c'est Ganor qui aura ma mère : je la lui ai donnée. — Sur ma tête, dit Sanson, elle ne lui sera point refusée; mais il faut d'abord qu'il ait mis fin à la guerre contre Milon. — Seigneurs, dit Ganor, j'ai une prière à faire à Gui, c'est de mander ici sa mère : je veux qu'elle me fasse connaître son cœur et sa pensée. — Comme il vous plaira, seigneur, ré-
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pond Gui, mais vous ne la pouvez perdre quand je vous l'ai donnée. J'aimerais mieux me laisser percer d'une épée que de voir le traître Milon, par qui mourut mon père, épouser madame Aye. » A ces m.ots, il monte à cheval, et, suivi de Guichart et d'Alori, de Sanson et d'Amauguin, il va trouver sa mère, qui ne le reconnaît pas, et demande d'abord à Sanson quelle est cette armée qui vient de débarquer. — « Dame, répond Sanson, vous le saurez avant l'heure de compiles; mais soyez sans crainte, cette armée ne vous veut aucun mal, elle vient au contraire à votre aide avec Gui, votre fils, et avec nos deux enfants, Guichart et Alori. — Dieu! s'écrie Aye, est-ce croyable? Mon fils est mort depuis longtemps, hélas! Que Dieu mette son âme en paradis. S'il n'était mort, il n'eût point manqué de revenir à moi. » — Gui l'entend et verse des larmes d'attendrissement. Aye le regarde avec attention et lui dit : « Jeune homme, par le fils de Marie, je vous adjure de me dire la vérité : avez-vous jamais été en ce pays ? — Ah ! ma douce dame , s'écrie Sanson , c'est votre enfant ! ne le reconnaissez-vous pas ? Gânor Ta élevé , et aujourd'hui il vient avec plus de cent mille payens qui ont passé la mer pour lamour de votre fils, il vient vous porter secours contre le traître Milon et contre sa lignée. » — Jamais en sa vie la duchesse n'avait ressenti pareille joie ; elle se jette au cou de son fils et le couvre de baisers, et tous deux demeurent longtemps sans pouvoir mettre fin à cette étreinte. Après ce transport de tendresse, Gui dit à sa mère : « Madame, mon père est mort, je le sais, par la main des traîtres; je le vengerai, si Dieu me prête vie, de ceux qui ont ravagé votre terre ; je le vengerai avec le roi Ganor. Il vous tint jadis en
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son pouvoir dans la forte tour d'Aufalerne; mais il ne vous traita jamais qu'avec honneur et courtoisie. Il a fait plus encore, puisqu'il m'a élevé près de lui quand il pouvait m'ôter la vie sans que j'eusse à espérer ni secours ni vengeance. Enfin, il m'a fait chevalier, m'a ceint Tépée fourbie, et aujourd'hui, Madame, pour l'amour de vous, il a traversé la mer avec plus de cent mille païens afin 'de vous défendre, vous et votre terre, contre Milon le maudit. C'est pourquoi, ma douce dame, je vous prie, si vous m'avez jamais aimé, de venir parler au roi et lui rendre grâce de sa courtoisie. » La duchesse y consent ; mais Gui voudrait encore, si Ganor tue Milon et livre ses compagnons au supplice, qu'il obtînt d'Aye le premier don qu'il lui demandera. La duchesse le promet, puis elle se revêt d'une riche parure et s'achemine vers le camp de Ganor. Le roi vient à sa rencontre, s'incline courtoisement et la salue en ces termes : ce Que le Dieu Jésus, en qui vous croyez, que les saints et les saintes à qui s'adressent vos prières, aient en leur garde dame Aye et ses amis 1 — Sire , répond la duchesse , soyez le bienvenu en ce pays , vous et vos compagnons. Vous devez m'être cher, sire; vous avez épargné mon enfant quand sa vie était entre vos mains, vous l'avez aimé et élevé. Il n'est rien de si précieux que je ne sois prêté à vous accorder en retour. » P. 108-1 1 5.
Aces mots Ganor ressent une joie sans pareille; mais il ne dit pas à la duchesse le motif qui l'a amené. Bientôt après, comme il va la faire asseoir à sa table, on lui apporte une nouvelle qui causera la mort de plus d'un chevalier, qui fera briser maintes lances, percer maint écu et ruiner bien des châteaux. Les parents de Ganelon se sont joints au traître Milon,
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ils ont réuni une armée de quarante mille hommes, et sont déjà en marche pour venir mettre à mort Aye et tous les siens. « Par mon Dieu Mahomet, s'écrie Ganor, c'en est fait d'eux et nous n'en épargnerons aucun. Après dîner, il nous faut revêtir nos blancs hauberts. Une fois armés, nous séparerons nos gens en deux troupes : la moitié ira s'embusquer dans un grand bois près d'ici, sous les ordres de Gui, qui portera mon gonfanon royal et laissera passer les traîtres avant de les attaquer. Pour moi, je les attendrai ici avec le reste de mon armée. Dame Aye retournera à son palais, d'où elle pourra voir la joute et décider qui en aura mérité le prix.)) — Ces dispositions sont adoptées. Après le dîner, Aye prend congé de Ganor, qui ne vit jamais si belle dame en aucun pays et ne peut détacher d'elle ses regards ni sa pensée. (f 0 Mahomet, s'écrie-t-il, dieu puissant, ô Margot, Apollon et Jupin, que votre divine miséricorde me la donne pour femme , et je ne demande pas d'autre paradis! » P. 1 1 5-1 19.
Gui de Nanteuil va dresser son embuscade. Un des siens fait le guet du haut du chêne le plus élevé de la forêt , et vers la première heure du jour, il crie : « Voici l'ennemi! -» Milon, qui n'a soupçon de rien, continue sa marche, et moins de deux heures après il a dépassé la forêt. Arrivé en plaine, il regarde du côté de la mer et aperçoit au rivage la flotte de Ganor. Il veut savoir à qui elle appartient et envoie un de ses espions pour s'en informer. L'espion revient bientôt et lui dit : «Sire Milon, une grande joie vous attend ; vous aurez dame Aye, car l'armée que vous voyez est au roi Ganor. Ce sont tous Sarrasins qu'il a amenés par mer et avec lesquels il se dispose à attaquer dame Aye et à ravager sa terre. Depuis
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ongtemps il a mis à mort son fils Gui. — Seigneurs, dit Milon à ses hommes, faites reposer vos chevaux et nous verrons ce que fera Ganor. S'il vous vient attaquer, vous vous défendrez, et s'il donne l'assaut à la ville, vous vous joindrez à lui jusqu'à ce qu'elle soit prise, w Comme il dit ces mots, voici Gui qui sort du bois avec trente mille hommes! II fait entendre son cri de guerre : a Nanteuil ! )> et, avant d'avoir rompu sa lance, il a désarçonné sept de ses ennemis, qui ne se relevèrent jamais. D'un autre côté Ganor commence aussi l'attaque, et une terrible bataille s'engage. Aye d'Avignon y assiste du haut de sa tour. Elle voit Ganor frapper mortellement de sa lance le fils de Pinabel. Elle le voit tirer i'épée et en percer plus d'un traître. « Seigneur Dieu , s'écriet-elle, quel dommage que ce roi sarrasin qui donne de tels coups d'épée ne croie pas en Jésus et en la Vierge! Depuis la mort de Garnier je n'ai vu personne d'aussi vaillant; s'il délivre aujourd'hui ma terre, il aura bien mérité d'en être courtoisement récompensé. » P. 1 19-123.
La bataille continue. Gui aperçoit Milon dans la mêlée; il saisit la lance d'un de ses hommes, pique son destrier et s'écrie : « Milon, je vous défie au nom du Dieu de justice! Mal vous aura pris d'être venu guerroyer contre dame Aye et ravager mon domaine; voici la lance qui doit vous en punir et qui vengera à la fois ma mère et Garnier mon père. » — Milon accepte le défi ; mais il tombe mort au premier choc, a Nanteuil! » s'écrie Gui, frappez, francs chevaliers! Milon ne pourra plus guider vos ennemis, » Dès lors c'en est fait de l'armée de Milon : elle s'enfuit comme un troupeau de brebis. Une partie est taillée en pièces, le reste demande merci à genoux. Les vainqueurs,
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chargés d'un immense butin, prennent le chemin de la tour, d où la duchesse descend pour venir à leur rencontre. Elle les reçoit noblement et leur fait fête. Alors Ganor dit aux barons qui l'entourent : a Voici Gui et dame Aye qui m'ont promis hier qu'aussitôt après la mort de Milon et la défaite des siens le premier don que je demanderais me serait accordé. — Il est vrai, dit Aye ; demandez-le donc devant tous. — Madame, reprend Ganor, je ne veux rien que vous. Par Mahomet, je vous tiens pour amie et vous épouserai selon la loi païenne. — Sire, répond la duchesse, vous devez m'être cher , et puisque vous désirez m'épouser, je veux aussi vous demander un don. — Sur ma foi, dit Ganor, je vous l'accorde, quel q u'il soit et quoi qu'il me doive coûter. — C'est Dieu luimême qui vous fait parler, dit Aye. Si vous voulez que je vous aime d'un cœur loyal, je vous demande de devenir chrétien et de vous faire baptiser vous et les vôtres ; nous pourrons ainsi mettre d'accord nos deux dons. )) A ces mots Ganor la presse dans ses bras , donne l'ordre à un évêque d'apprêter les fonts et va se dépouiller de ses vêtements. Sanson et Gui furent ses parrains ; mais ils lui laissèrent le nom de Ganor. Après quoi le roi fit embrasser la foi chrétienne à ses barons, et ceux qui n'y voulurent point consentir, il leur fit couper la tête. Le jour même il conduisit dame Aye à l'église et la prit pour épouse et pour compagne. Tous les jongleurs du pays accoururent en foule à leurs noces, qui furent les plus riches du monde. Le soir, après souper, lorsque Aye et Ganor se retirèrent, un évêque revêtu de sonétole vint bénir leur lit. Cette nuit même Ganor engendra un fils qui reçut le nom d'Antoine, et qui aida plus tard son frère Gui contre les parents de Ganelon . Le lendemain; GanOr
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assiste au service divin et voit l'élévation du corps de Dieu. La foi chrétienne lui paraît douce; il commence à louer le Seigneur et à rejeter bien loin la loi de Mahomet. Il récompensa si bien les jongleurs que chacun n'eut qu'à se louer de lui; puis il retourna dans son royaume, abandonnant à Gui tout ce qui avait appartenu à son père. — Maintenant commence l'histoire de Gui , fils d'Aye, et de sa lutte contre les parents de Ganelon. P. 123-127.
EGNEURS, or faites pes, que Diex vous
puistaidier!
^;v\S'orrez bone cha[n]çon qui moult fait à
prisier,
Si comme Charlemaine fist alever Garnier, Et la franche roïne, qui moult \c tenoitchier. L'enfant fu preus et sage; en 11 n'ot qu'enseignier. Quant li rois va en bois, ne le vot pas laissier : Ou il porte son arc ou il tient son estrier. Et quant va en rivière, o lui maine Garnier: Ou il porte l'ostor ou le faucon gruier. Ouant le roi veut dormir, Garniers est au couchier, Et dit chançons et sons por le roi solacier; James n'orrez tel homme por gent esbanoier. Quant vint à ce termine qu'il pot armes baillier, Li bons rois l'adouba , ne volt plus delaier; De sa cort li donna le plus riche mestier : Il le fist seneschal et son gonfanonier. Celui n'oblia mie,ainz pristà chevauchier, Aye d^ Avignon, i
Avec lui maint baron, car il veut sormarchier Les anemis le roi, confondre et abaissier. Moult estoit preus et sages et larges despensier; Desus tous autres hommes est li bruis de Garnier. En la cort ot .1. duc qui ot non Berengier; Cil fu fiz Ganelon , si com j'oï noncier, Et furent compaignon entre lui et Garnier; Mes por une pucele murent tel encombrier Dont morurent as armes plus de .M. chevalier, Et .G. yglises arses , confondu li clochier; Desormès en orrés la chançon commencier.
Garniers le fiz Doon fu de moult grant valor; Por sa bonté Tamoient li grant et li menor. Aveques lui avoit maint noble poignaor.
Et maint vaillant guerrier et maint bon vavasor. Por le bon roi soufri grant peinne et nuit et jor, Maint chastel li rendi et mainte haute tor, Les anemis du roi fist venir à douçor, De lui les fist tenir com de lor droit seignor. Moult l'enama li rois por sa très grant valor, Et por itant le fist montepléer d'onour, Si com porrez oïr à petit de demor.
Charles li empereres, qui tant ot grans vertus, Fu venus de Sessone, où se fu combatus Encontre Guiteclin, les Sesnes ot vaincus; Mes Karles de ses hommes i ot assés perdus. Ocis i fu Antoine qui d'Avignon fu dus ; Sa famé en devint veve, por l'amitié dolut. Il n'orent c'une fille cui toute l'onor fu. En France fu'li rois, qui fu viex et chenus; A Laon tint sa cort , moult i ot^de ses drus. Or a mandé sa nièce que elle viengne à lui ,
jo-Sj A YE d'Avig non. î
Si orra de s'onor et saura comment fu.
Aye vct à la cort , la fille Antoine au duc ,
A .111^. chevaliers le[sj blans haubers vestus ,
Et portent lor bernois et lances et escus ,
Et font ses chevaus traire à force et à vertu.
Et Aye chevaucha le jor .1. fauve mul :
La sanbue est à or tote d'un chier bofu ,
Et elle ot .1. bliaut d'orienne vestu;
Ainz famé crestienne mais si gente ne fu.
La cort torna sor aus quant il furent venu ;
Li rois sa nièce apele, ne fu mie esperdu,
De joste [lui] l'assist, qui q'en fust irascus,
Puis a dit tel parole dont bien fu entendu :
G Antoines de Valence, dist Karles, tant marfus!
ce Grand besoing en aurai , petit avez vescu.
— Tôt ce lessiez ester, dist Bertren de Léun; « Ja ne garra de mort ne chauf ne chevelu ;
ce Mais mariez vo nièce et n'i atendez plus,
ce Si li donnez seignor ou conte , ou prince, ou duc
ce Qui maintiegne la terre à force et à vertu. »
Et Karles se regarde, vit Garnier jouste lui,
Et dist li empereres : (c Venez avant, mon dru.
c( Puis que vos adoubai es landes de Valbrun,
ce M'avez fait grant bataille et fors estors vaincus,
ce Et de mes anemis les plus fors confondus ;
ce Je vos donnasse fié s'il me fust eschéu ,
ce Hui vos croistroi honor de .iiii'^. escus:
ce Tenez Aye ma nièce, la fille Antoine au duc.
— Vostre merci, biau sire w, cil li a respondu; Tant encline le roi dusques as pies li fu.
Et Karles s'aresta , si releva son dru ; Et Garniers tent la main , s'a la dame reçut. Diex ait ceste dame ! si grant painne li crut, Puis que li rois David ot Golias féru
Et ocis à la fonde, dont li essample mut, Et Judas Machabez le roi Antiocus , Et Gete de Londite son compaignon Trassus, Ne fu mais d'une guerre [tant] chevaliers férus , Ne tant barons ocis, qui à joie ont vescu.
La famé fu donnée et recéus li fiés.
Sensés et Amaugins et Renars et Gontiers En sont venus corant jusq'au duc Berengier , Où jouoit as esches à Bernart de Rivier : « En la moiefoi, sire, dit Amaugins ses niés, c< Moult est li dis remeis dont tant vous ventiés ; (c Vous nous avez forment de l'enor abeissiez; « De l'onor d'Avignon nen arez mais plain pié : « Perdu avez Valence et la pucele Aien , fc Car li roi l'a donnée au fiz Doon, Garnier. » Cjl respont en riant : « Nel dites mais, biaus niés <c Car il nenn a en France tant hardi chevalier, oc Tant qu'il me sache vif, ja la doie baillier a Que je ne le ferisse de m'espée el chief. ^) Et respont Amaugins : « Pensez del manacier. » il boute les esches et est saillis en pies; Corant en est venus au roi qui France tient. « Hé! riches empereres, .1. mien don vos requier : « C'est l'onor d'Avignon et la pucele Ayen , « Que me donna li pères tant dis corn il vesquié. » Et Karles li respont : « Aiez pais, Berengiers; a Je n'i fu ne nel soi, trop avez atargié. » Et cil derront la presse, qui le cuer ot irié : « Nel pensés, fet il, ja, sire compainsGarniers, « Que vous prenez la famé ne la terre bailliez , « Car hui départiront les nostres amistiez. « Ja ne vivrez 0 li demi an ne entier <«. Que je ne vos en fiere de m'espée ens el chief. »
Quant s'otle fiz Doon de la mort menacier, II se torna vers lui, doucement respondié : « Par la foi que vos doi, fort vin béustez hier, a Ou moult avez dormi , qui tant avez songié. (c Se si tost m'ociez corn si me menaciez , ce Dont serez vos la foudre qui descendra du ciel, ce La famé prendrai ge, par les eux de mon chief ! « Dehez ait cui on l'offre, c'il ne l'ose baillier ! c( Vos estez mes compains passé .iiil. ans entier; et Je vous semons as noces qu'o moi venez mengier, — Je irai voirement, fet li dus Berengiers, '-1 Si vos rooingnerai quant vos serez baingniez; ce Tôt serez porfendu au brant forbi d'acier.
— En la moie foi , sire, dist Amaugins li brun^ ce Par le mien enscient , tel plait avez méu ce Dont il seront encore .M. chevalier féru, ce Et maint baron ocis , qui à joie ont vescu ; ce Car la famé est mon oncle, et donnée li fu , ce Si que li fiz Doon l'a oï et véu , ce Et, se nous ne l'avon, moult sera chier vendu.» Et Garniers li respont : « Dehez ait qui i fu ! ce N'a chevalier en France de tant fiere vertu ce Que, c'il m'en apeloit, n'en préisse l'escu , ce En une hore de jor ne l'en face estre mu. » Et Aie parla si que bien l'ont entendu : ce Sire dus Berengiers , trop avez atendu ; ce Avez vous esté mors que soiez revescu ? ce Trop avez demoré, à droit avez perdu, ce Ne chaciez mes le cerf que vos avez méu, ce Car Garniers de Nentuel a le sien conséu ; ce Je nel quier mais changier quant donné m'est àdru.» Dient par le palais : ce Tel pucele ne fu ; a Ja qui l'aura à famé ne sera confundu, »
Tant menèrent d'Ayen et l'ire et la tençon , Estez vous ou palais Aubouin et Milon ; Cil sont fil Pinabel et neveu Ganelon.
Ainz montent el palais que n'i ontesperon. Là où virent Garnier, si l'ont mis à raison : « Ne vos pensés vos ja de la ni[e]ce Karlon, « Ne que vous la prengniez , ne l'enor d'Avignon ; (c Que , se vos le faisiez, de mort vos deffion. (c Mes c'est des dons le roi, que de voir le savon, « Car il vos doute plus que l'aloe faucon. (C Vos estez de la geste as .IIII. fiz Aymon , (C Qu'il getet a de France , et Maugis le larron; « Et puis mistrent la terre en feu et en charbon, i(. D'Orliens jusq'à Loon n'i laissierent maison, <c A Espaus en Ardenne geterent mort Guion. » Et Garniers lor respont : « Estez en pais , félon ; <c Vos et vostre lingnage océistes Buevon, « Mon oncle debonaire^ quant venoit d'Aigremont, K Et vos estez mi homme por la mor[t] au baron. « Qui le me reprovez, de droit vos en semon. ». Tant démenèrent l'ire que vint à grant tençon. Auboïn tent les mains vers le chief au baron Que il le vout saisir par les cheveus en son ; Mais Garniers le feri du poing, de tel rendon Du sanc qui ist des dens li covri le menton, Et moillierent les gueules de l'ermin peliçon. Et le roi lor escrie : « Desevrez vous , baron ! » îllec fist Karles prandre Auboïn et Milon , Et geter en la chartre et mener en prison. Puis enmainne sa nièce à la benéiçon ; Celle nuit la fist penre li rois à son baron.
Ce fu après la Pasques , celle feste joiie, Qui moult est en cest siècle henorée et servie.
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Biaus est li temps flori et l'erbe reverdie ; Bêle dame s'acesme et vcst et chauce et lie; Moult est liez et joians qui près est de s'amie. Karles est à Loon , comme bon rois et sires, Où faisoit ses commans et tenoit ses conciles, Et a fait atorner les barons de l'empire. Garniers, le fiz Doon , a cel jor famé prise ; Moult li fist grant henor Karles de Saint Denise. Aye tint par la main Blancheflor la rouïne. Elle avoit afublé .1. grant mantel hermine : La vousure est d'un paile vermeill d'amoravine ; Moult valent grant honor les pierres qui i sont mise. Aij chief de la cortine , lez Garnier, l'ont asise ; D'une part en la sale en tienent lor concile. Si ennemi l'esgardent , moult en ont grant envie ; Dist Amauguin li bruns : « Où est chevalerie ? ce Comme elle est entre nous remeise et afeblie; ce Miex vorroie morir que à honte estre en vie. » Estez les vos devant à tôt lor compaignie, Irié comme lion et plein de felonnie.
Huimès verrez changier le sens por la folie ; Ci vient bone chançon s'il est qui la vos die.
La corl fii moult planiere , s'i fu toz li barnés ; Les barons de son règne ot Karles acordez, Helgot de Duneline etl'Escot Guillemer.
Berengiers vint au dois et li sien parentez ; Il parla hautement et bien fu escoutez. « Hé ! riches empereres, dist Berengiers, oez : (( Tandis com vous servons, et vous nous prametez, « Et quant nous demandons, adonques nous failliez. « Je ne sai qui nous a de vostre amor tornez ; « N'avons mestier en France quant vous nous y haez. « Miex weil en autre terre vivre à povretez
« Que riches en cestui , honnis ne vergondez.
— Berengiers , dit li rois, tant ne vous démentez;
« Laissiez le plaitd'Ayen, car il est trépassez.
(c Garniers a .11. serons; la plus belle prenez,
<c Si vos sera Nentuel richement refermez,
ce Dont vous aurez en fié .M. chevaliers armez. »
Et cil jure la virge dont Damediex fu nez
Que ja le sien lingnage n'iert au sien ajostez ,
(c S'iert li duel esclairiez qui el cuer m'est entrez ,
c( Et Mile et Auboïns de la prison getez.
(C Tant i a de meffès mon cuer en est comblez.
« Marvit Garniers Aien et les sienes bontez;
« Mais, se ore n'en puet du tôt estre tornez,
(C II Testovra encui de tel chose parler,
ce S'il bien ne se defent, traîtres ert prouvez.
a Vos , ja ne soiez rois, s'a forches nel pendez. »
La cort est grant et noble , s'i furent li baron ; Et Amauguin li brun commença sa raison : c< Entendez, empereres, ce que vos conteron : ce Entre moi et mon frère, que tiengpar le giron > c< Fumes fil Aulori et neveu Haguenon , ce Et Mile et Auboïn , fil Pinabel le blon , ce Qui tint tote la terre dusqu' es vaus de Matron. ce II fu jadis ocis por le plait Ganelon ; ce Ce le forfist li pères, quel courpes i a l'on.»^ ce Ne savez, riche roi, por quoi di cest sarmon ? ce Au siège, à Verberie, sor .1. marbrin perron, ce Garniers que je vol là commença la raison : ce Seignor, quel la ferons, franc chevalier baron ? ee Moult par est cis rois fel et plain de traïson , ce De mal et de voidie et de sujection; ce Poi nous leisse de terre que nous tenir doion : ce Près sui que je l'ocie , voiant .M. compaignon ,
« En bois ou en rivière , ou lA où nous porrons. c( Quant nous l'aron ocis, de noiant nous douton : « Il n'a mes c'un sol fiz, que moult fieble senton, « Qui moult par sera liez se servir le daingnon. « Et nous li respondismes : Par ma foi, non feron; c( Miex volons tous jors perdre que le roi ocion. « A ce trai à garant Auboïn et Milon c< Que Karles fust ocis se nous l'otroïsson. » Li rois a fait les contes geter de la prison Et venir devant lui , por oïr la raison.
Li rois a fet les contes de la prison issir Et venir devant lui, por la raison oïr. Auboïn parla primes, qui moult bien fu oïs. Par le mien enscient, si véist tôt escrit La première parole, ne la recordast si. c< Entendez, empereres, dist li dus Auboïn: « A .1. siège, à Verbiere, sor .1. perron marbrin, « Ne fusmes que nos .lill. et Garniers, qui ce dist : a Seignor, quel la feron , par Dieu qui ne menti ? « Ja estes vos par armes corageus et hardi; « Mal nous baillist cis rois , Diex le puist maléir ! « Poi nous leisse de terre que nous doions tenir: « Près sui que je l'ocie , au soir ou au matin , c( En bois ou en rivière, s'i poons avenir. c( Por nient en douteron quant nous l'auron ocis : « Il n'a mes c'un sol fil , le petit Loéis , c( Qui moult par sera liez se le deignon servir. a S'aïdier nous voulez , par tens l'estuet morir. « Et nous li respondismes, si m'aït Diex , nenil ; (( Miex voulons tous jors perdre que Karles soit ocis. « Près sui que m'en combat[e] se il est contredis. » Et Garniers li respont : « Traïtor anemi , c< Recréant t'en ferai , se Diex pleit et je vif. »
11 donnèrent lor gages, li rois le[s] requeilli. Et Ayefu dolente, onques mes ne fu si ;
De la poor qu'el ot tôt li chanja le vis. Berengiers l'en esgarde, par contraire li dist : a Duchese d'Avignon, moult dechiet vostrepris; (( Membre vous du contraire que l'autrier me déis, « Que chaçoie le cerf que Garniers avoit pris. « Se Dam[e]diex se donne que vo dru soit ocis, ce Encore aurai je vos et la terre à baillir, « Si en prendroi mon droit, bêlement, à loisir. :» Et respont la duchoise : « Tais, fel , por coi le dis? ce Miex vodroie estre nonne ou sanz segnor tous dis ce Que je fusse ajoustée à la geste Aulori. )> Blancheflor la roïnne l'entendi, si s'en rit.
La bataille fu prise et li gage donné. Ez Girart de Rivier où descent au degré , Qui tint Hui et Naumur et Dinantet Ruisé. Et cil fu niez Garnier et de saseror nez, D'une fille c'ot Do de Nantuel , li barbez, S'ot en sa compaignie .M. chevaliers armez; Ainz monta el palais qu'espérons eust ostés. L'empereres le baise volentiers et de grez ; Entre lui et Garnier s'asientlez à lez. Garniers Tacole et baise, bel l'a araisonné : « Ditez , biaus niés Girars , qu'avez tant demoré ? (c Desor tous ceus du siècle devon cest roi amer, « Qu'il a le sien lingnage au nostre ajousté ; « Mais li fil Ganelon m'en ont forment pené, (c Et m'ont en ceste cort traïtor apelé : (c Demain ert la bataille, li gage en sont donné.
— Oncles, ce dit Girars, moult avez bien ovré; « Je la ferai por vous de bone volenté.
— Biaus niés, ne porroit estre por .1. mui d'or comblé;
jij— 34é Aye d'Avignon. n
« Je la ferai mon cors, qu'ainsi est porparlé.
— Hé! las, ce dit Girars, dont ai trop demouré.
« Ha! barnage de France, comme avez oublié
(( Le grant duel de Rollant guerpi et trespassé !
« Trop ont li traïtor en grant cort conversé;
« Pendu déussent estre bien a .vu. ans passé;
« Demain, einçois le vespre, seront au doi monstre, w
Dist Amauguin le brun : ce Trop en avez parlé;
« N'a chevalier en France n'en la crestienté
« Que je , en bone cort, n'en face coi ester.
« Demain, ainz miedi, en aurez tuit assez. »
Haut demainnent entr' eus et Tire et la tençon. Berengiers contralie Garnier le fiz Doon : a En moie foi, Garniers , ne dirai se voir non, « Se au roi remembrast de vo père Doon, « De l'asaut qui fu fait à Nentuel sa maison, « De l'orgueill vos cousins, les .iiii. fiz Aimmon, c( Ja n'eussiez sa nièce ne l'enor d'Avignon , ce Dame Aye , la duchese à la gente façon. » Et Garniers lor reproche lor père Ganelon, Qui porta le mesage au roi Marcilion , Dont furent mort à glaive li .xii. compaignon. Et respont l'empereres : « Estez en pais , baron. « Ja nen ert fin ne pes acordé ne pardon , « Ne nulle decevrance, se par bataille non. » La cort s'en est alée de Loon à Soison ; Blancheflor la roïnne et Aye d'Avignon Au baron saint Gervais tornent àoroison.
Ce fu à une feste du baron saint Basile. Garniers, le fiz Doon, a faite la vegile; La messe li chanta li evesques Morises. Il offri de besans qui bien valoit .G. livres ,
Et Aie la duchoise et noches et afiches ;
Encor sont el monstier en saintes filatieres.
Et li fil Ganelon et Auboïn et Miles
Son venu au palais quant la messe fu dite;
Devant le roi jurèrent , si que François Toirent,
Que Garniers vot mordrir le roi par felonnie.
Et li dus rejura , por son cors escondire ,
Onques à Karlemaine ne quist mort en sa vie.
Et Aub(5fn s'arma , qui ne se tarda mie :
Il vesti .1. haubert dont blanche fu la tire,
Et laça en son chief .1. vert elme d'Aufrique;
Devant, ens el nazel , reluist une bericle.
Une espée trenchant li çaint ses frères Miles
Qu'aporta Ganelon, son oncle, de Marcille;
A son col pent l'escu qui fu Reimbaut de Frise.
Hante avoit grosse et roide dont li acier brunie.
On li a amené le bai de Monsenie ;
Et Auboïns y monte de si grant legerie
Qu'il n'i bailla estrier ni arçon n'i prent mie.
Qui oïst le parage com hautement s'escrie :
c( Fiz à bon chevalier, ne recroiez vous mie.~
ce Car si v' estes vaincu, vo geste arez honnie. »
Et respont Auboïns : « Seignor, nel dites mie ;
c( Encui saura Garniers de ma chevalerie,
ce Sanz clers et sanz evesques , à m'espée forbie. »
Estez les vous ou pré 0 lor grant baronnie ,
Et sonnèrent lor greilles moult haut, à la bondie.
Tôt premerainement vint Auboïn el champ . Et Garniers s'adouba à loi d'omme vaillant : Il vesti une broigne fort et roide et tenant Qui onc ne fu faussée par nulle arme tranchant ; Il laça en son chief .1. vert hiaume luisant Qui fu à .1. juïf qui tint Jerusalant ,
Î&Û-4M Aye d'Avignon. 15
(Cil de là rapeloicnt Matol le fil Matant;) .1. païens le trouva en Tostel Ahrahant , En .1, sarqucl vermeil où ot jut longuement. Et a çaint une espée afiléc et trenchant ; En l'escu de son col a paint .1. lyon blanc; Hante avoit grosse et roide et gonfanon pendant. On li a amené Rosenet le bausant,
GARNiERSfu adoubez et bien et noblement. Et ses destriers li fu amenez en présent, Et li dus y monta tant legerierement Qu'ainz n'i bailla estrier n'a arçon ne s'i prent. Li chevaus donne .1. saut quant le chevalier sent; Et Girars et si homme le sivent bonnement Qu'il n'i ait traïson ni nulle estrange gent. Quant il ist de la porte, si va Dieu aourant, Et encline le ciel et mercie sa gent. Estez le vous el champ où Auboïns Patent.
Moult par fu grant la noise et li cris et li ton Quant furent mis ensemble li chevalier baron. Garniers vit Auboïn , si Ta mis à raison : « Vassal, vos m'avez mis en grant torblacion; a Vos et vostre parage doint Diex maléiçon , « Quant m'apelâstes onques de nulle traïson ! « Et por coi le pensastes, di, encrimmé félon , a Que je la mort querisse l'emperéor Karlon? « Certes, je nel féisse por or ne por mangon, « Vos et votre lingnage est plain de traïson. » Et respont Auboïn : c< Nous le vous mosterron, » Il broche le destrier des tranchans espérons, Et Garniers le fauvel qui li cort de rendon , Que des escus percierent le taint et le lyon. Auboïn[s] fiert Garnier par tel devision
14 Aye d'Avignon. 412— 44J
Que del flanc li trencha par deseure l'arçon. Et Garniers le refiert en guise de baron , Que parmi le costé li met le gonfanon , Et le bon fer tranchant de la lance .1. tronçon, Et que deriere au dos li peçoie l'arçon, Si trancha au cheval l'eschine et le crépon. Le cheval trébucha souz Auboïn adon ; Et Auboïn se drece, petit jut ou sablon. Grant honte ot quant chéu le virent li baron, Et de ce que il ot perdu son aragon, Par mautalent jura le cors saint Semion Qu'il en rendra Garnier moult âpre guerredon. Il a traite Tespée qui li pent au giron , Qui fu bonne et tranchant , plus luisant d'un glaçon; Puis apela Garnier par contralioyson :
« Par Dieu, dist il ;, Garniers, ja ne vosceleron, « On vous soloit tenir à mont hardi baron ; ce La proece n'est pas en tel la cuide l'on, « Prest le sui de monstrer à droit et à raison, ce Mon cheval avez mort par fine traïson ; ce Par celui saint apostre c'on quiert el pré Noiron, « Se vous ne descendez delez moi el sablon, c< A ceste moie espée dont à or est li pon, ce Aura vostre cheval .1. autel guerredon. ce Que de Dié soit maudit, qui souffri passion , ce La main du chevalier et le bras et le pon ce Qui lait son aversaire , et ocit l'aragan ! ce Mes se vos descendez lez moi , jel vos pardon, ce Si seron pié à pié, ainsi nous abatron ; ce Si n'iert une bataille de failli champion , ce Que vos avez trouvé en moi tel compaignon ce Qui ja fera dolent dame Aye d'Avignon, ce Et vengerai de vos le roi de Monlaon ce Que Yosistes mortrir jadis par traïson;