‹ Aymar (volume 3)Chapitre 1 sur 1 · Aymar · texte numérisé non relu

Aymar

Elle marchait pâle, haletante elle regard ardemment fixé devant elle. Cette femme était belle encore. On pouvait voir aux vêtements qui la couvraient, à l'inégalité de sa marche, et surtout à la lassitude de ses pas, qu'elle était peu accoutumée à sortir ainsi par la ville et à toucher le pavé rude qui brûlait en ce moment sous ses pieds.

i8 CHAPITRE I.

Le chemin qu'elle suivait était ces longs quais de Paris bordant la rive gauche de la Seine, depuis l'Ile-des-Cygnes jusqu'au quartier de la rue de la Harpe. Ces quais alors déserts étaient déjà étincelants de soleil. Il n'était guère que sept heures du matin : mais ce jour là était aussi dévorant que ceux d'un été méridional.

Si elle avait été atteinte d'une préoccupation autre que celle qui lui faisait, pour ainsi dire, aspirer l'espace et dévorer du regard la distance qui la séparait encore de l'objet de sa course, M^^ Beauval eût été frappée du caractère de silence qui couvrait Paris à cette heure. Aucun être humain n'errait sur les deux marges de la rivière. Toutes les portes du double quai étaient fermées. Nul bruit des lointains carrosses, nul mugissement de la cité commerciale ne bourdonnait dans les échos.

Point de barque qui s'agitât sur le fleuve; aucun élève de natation dans les écoles. L'eau coulait tranquille et d'un vert argenté;

pas un oiseau ne traversait les airs, et des innombrables moineaux de la ville dont les volées avaient disparu dès la veille, quelques traîneurs à peine restaient cachés derrière les hautes cheminées en briques des grands hôtels. Le tocsin retentissait seul et clair comme un imposant coryphée quand la symphonie fait silence, tandis que le canon, comme une basse éloignée, grondait vers le faubourg Saint-Antoine. A d'assez longs intervalles on voyait, des fenêtres cintrées du vieux Louvre, à l'étage qui domine les orangeries d'hiver, étage si fameux par nos galeries de peinture et le souvenir de Charles IX, s'élancer des arquebusades dont il ne restait suspendues au-dessus de la Seine que les gracieuses spirales d'une fumée bleue et légère, évaporée bientôt dans les rayons d'^un éclatant soleil.

Inquiète, et partie du fond de la Chaussée-d'Antin où elle habitait, M^e Beauval s'était présentée en plusieurs lieux pour

approcher le point où elle voulait aborder. Elle avait rencontré partout d'infranchissables obstacles : ici des charrettes amoncelées et coupant la voie par la force seule de cette inerte résistance , là des ormeaux feuillus couchés dans la poussière des boulevarts, des obélisques de pavés tumultueusement défendus, et plus loin, les colonnes muettes de la garde royale. Elle avail voulu d'abord atteindre le faubourg Saint- Germain à la hauteur du parvis Notre- Dame; mais repoussée d'un pont à un autre pont par d'inflexibles consignes, il lui avait fallu descendre jusqu'au pied du coteau d'Auteuil. Là, favorisée enfin par l'inattention bienveillante d'un factionnaire, elle franchit la gare de Grenelle et tomba dans les grand'gardes d'un des régiments de Marmont.

On la laissa passer.

Au coin de la rue du Bac et du pont Royal, deux cavaliers placés en vedette et

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le pistolet au poing, s'abstinrent de tirer sur elle, malgré leur consigne.

Le long du quai Voltaire, elle devint le point de mire des Suisses, placés comme en des meurtrières sous le soubassement des croisées de ta galerie du Musée; et soit qu'elle bravât volontairement la mort, qu'elle fût distraite du danger, ou qu'elle l'ignorât peut-être, se jugeant à une trop grande distance pour être atteinte des balles, elle passa sans courber le front ni presser le pas, à la vive admiration de tout ce qui était militaire dans les deux partis. Sous les guichets du palais Mazarin, elle rencontra un poste retranché de volontaires libéraux. On voulut par pitié pour elle arrêter sa marche. Elle ne comprit pas même cette terreur, et franchit devant le pont des Arts ce passage que suivirent les obus pour aller marquer de trous profonds et d'arêtes brisées, tels ([u'on les voit encore , les colonnes el les pilasdes du pérystile de l'Institut.

M™® Beauval arriva au quai des Augustins sans avoir compris les chances de sa fortune, bien que l'harmonie des balles passât à son oreille comme une courte et sifflante chanson; et qu'après avoir touché ses habits, plus d'une allât se loger dans l'épaisseur des portes-cochères et au fond de ces contrevents dont se ferment en ce quartier les nombreux magasins de la librairie. Enfin elle traversa le petit pont de l'Hôtel-Dieu par un dernier effort, et se trouva, défaillante et épuisée, sur les marches de l'hospice.

Quel désordre en cette enceinte ordinairement si bien disciplinée ! là où la vigilance et les soins sont prodigués si pieusement! A qui s'adresser dans ce tumulte?

Les salles étaient vides de médecins et encombrées de malades : les blessés surtout, dont le nombre augmentait à chaque instant, étaient abandonnés, dans le premier moment, à la confusion même de leur nombre et à l'incurie des surnumé-

raires de service. Était-ce préoccupation des événements qui s'accomplissaient au dehors? était-ce crainte de n'obliger que des adversaires, ou l'impitoyable dureté de l'esprit de parti?

M™® Beauval, revenue déjà aux sentiments de son existence par une poignante anxiété, pénétra dans les premières salles; et devinant que le caractère du blessé qu'elle cherchait n'aurait point reculé devant la fausse pudeur de faire inscrire là son vrai nom, elle le demanda d'une voix presque assurée. Elle sut que celui qui le portait, ce nom, était entré àl'Hôtel-Dieu la veille au soir. La sœur qui déjà depuis plusieurs heures ne pouvait sufGre à enregistrer tant d'hôtes, reçus toutefois comme par habitude, porta nonchalamment les yeux sur son registre; puis encouragée à la politesse par l'aspect d'une personne dont l'extérieur et le maintien contrastaient avec la rudesse des visiteurs ordinaires, elle tourna un des feuillets précédents , et,

d'un accent moitié sinistre et moitié civil :

— Salle Saint-Estève , dit-elle, n° 45.

La mère , car c'était une mère qui demandait son fds, trouva comme par instinct cette salle, perdue au milieu du dédale de tant d'autres; et à travers des soupirs d'agonie, des cris de souffrance et l'immobilité plus terrible encore qui régnait déjà sur quelques couches, elle arriva au lit étroit dont la courtine grise portait le numéro 45. Le lit était vide. Les couvertures, où l'on s'était débattu, semblaient avoir été écartées récemment par une action violente : les draps étaient ensanglantés.

— Mon fds est mort ! cria la malheureuse femme, en se laissant tomber sur la place abandonnée.

Elle voulut douter un moment de l'identité de la victime ; mais en relevant brusquement la tête, elle aperçut, sous le traversin dérangé , la pointe d'un foulard qu'il lui était impossible de méconnaître.

Un infirmier, novice encore, s'approcha au cri déchirant. Il parut surpris autant que la mère de trouver ce lit inoccupé.

— Voilà qui est étrange, dit-il.

— Monsieur, qu'avez-vous fait de celui qui reposait là!

— Il n'y a pas vingt minutes, Madame, que je me suis éloigné de lui, répondit le jeune homme. Il était si grièvement blessé à l'épaule gauche, que M. Dupuytren avait jugé l'amputation inévitable ; il a confié cette opération au docteur M.... 11 m'a fallu passer à la pharmacie. J'avais remarqué ce blessé qui, malgré nos instances, avait voulu conserver ses habits. Le bruit du canon l'avait fait relever sur son séant; il en écoutait la direction, qui venait du Louvre, dont on poursuit l'attaque en ce moment même. Se serait-il sauvé pour retourner au combat?

Lanière soupira d'orgueil et de terreur; et elle sortit.

Cette f^mme était l'épouse d'un riche

joaillier qui faisait des affaires avec la couronne, ou qui, pour mieux dire, retiré en apparence de tout négoce depuis une dixaine d'années, ne conservait de relations demi-secrètes qu'avec les lapidaires particulièrement chargés de l'approvisionnement de la cour. On disait que les diamants et les pierres précieuses qui lui restaient étaient la réalisation de gains énormes faits en pays étrangers , et spécialement en Espagne. Cet homme, gros et court, le plus opulent électeur du deuxième arrondissement de Paris, avait fait plus d'un métier, et tous avaient contribué à lui élever une grande fortune.

Il se nommait Chalamel, ou, comme il préférait se l'entendre dire, Chalamel-Beauval, du nom de sa femme; car en joignant à son nom propre celui de l'héritière noble qu'il avait épousée vingt-trois ans avant l'époqu;^ où nous voilà, il avait cru faire participer sa vaniteuse bourgeoisie aux honneurs d'une source féodale. Et cette

excroissance de noms, commune dans les mariages de négociant, n'avait pas desservi pour lui, durant la restauration , ses avidités aristocratiques. Sa femme avait a ce caprice opposé d'autant moins de résistance, qu'ainsi elle pouvait de son côté conserver l'appellation paternelle, et qu'a l'aide de cette pluralité de titres , elle signait volontiers et se laissait appeler encore Beauval.

Or le citoyen Chalamel , né à Paris, dans la rue des Lombards, le 1 " février 1 771 , était le type du bourgeois ami de l'ordre , c'està-dire appui de toute tyrannie assise, toujours prêt à seconder le plus fort et à venir au secours du vainqueur. 11 avait été très bon jacobin jusqu'en thermidor 1793; sous le directoire, commissaire des guerres; après le 18 brumaire, bonapartiste enthousiaste; et aussi le grand homme l'avait-il autrefois chargé, comme fou^^nisseur divisionnaire, d'une partie des approvisionnements de l'armée de Junot. Cette

armée, entrée en Portugal en 1807, avait eu la mission de déclarer la maison de Bragance inhabile à régner en Europe.

Le régent portugais , certain prince Jean, bien digne d'être un jour Pioi, avait, à l'arrivée deChalamel, gagné le Brésil sans tirer l'épée. 11 avait fui à la tête de trente-huit voiles, abandonné son pays et son pouvoir, mais emporté toutes ses reliques. Il oublia quelques-unes de ses richesses. Le palais fut livré au vainqueur; les officiers civils, ([ui à la suite de l'armée traînaient des capitaux dans leurs fourgons, achetèrent à vil prix de nos soldats des lingots, des pierreries, les vases d'or des églises, et déplus précieuses choses encore : des tableaux de Velasquez et de Murillo. Chalamel, courtisan assidu d'un officier supérieur, dont le crédit lui avait été plus d'une fois utile et dont la haute probité servait de garantie à la sienne, ne passait aux yeux du major Léonce, dont nous ne désignerons pas autrement encore la famille et les

hautes alliances, que pour un jovial compagnon , créancier commode et industriel sans conséquence, dont personne ne soupçonnait toutes les qualités financières.

Après une de ces batailles où nos généraux ne servaient que trop le courroux de ce chef qui avait coutume de dire : — Ce ne sont plus les Espagnols, mais l'Espagne que je veux, Chalamel fut appelé un soir dans la tente du Major. C'était un bivouac à peine abrité d'un coutil en lambeaux, et où le cheval du mourant partageait la paille de son maître.

Le fournisseur fut frappé de l'aspect lugubre qu'éclairait la lune si riante. C'était une de ces nuits espagnoles, oùl'air estembaumé et tiède, l'ombre transparente, et le firmament semé d'étoiles. Tous ces yeux du ciel regardaient avec amour une terre où des débris, tout à l'heure animés , gisaient informes au pied des citronniers effeuillés parles biscaïens etdes ruines mauresques où croissaient les lauriers sauvages et les câpriers.

Léonce semblait près d'expirer; mais tant de sang perdu avait amorti ses douleurs : il avait à peine la force de souffrir. Avant le repos éternel , un dernier et léger sommeil était venu affaisser ses paupières. Au fond de cet asile de soldat, sur des selles en désordre et près d'un coffre où mille linges du plus fin tissu étaient déjà déchirés pour des appareils, une personne était assise qui semblait retenir son haleine, et dont les yeux fortement ouverts et rouges devaient ne plus distinguer les objets à force d'immobilité et de tension ardente. Cet être qui partagea dès le premier abord l'attention et l'intérêt du survenant, était enveloppé d'un manteau militaire dont l'agrafe d'or serrait les plis autour d'un cou éblouissant de blancheur; de longs cheveux s'échappaient d'une résille verte; et en travers, sur les genoux de cette femme, car on ne pouvait long-temps méconnaître son sexe ni sa beauté, reposait l'épée nue de Léonce. On eût dit

que l'infortunée n'attendait plus que le dernier soupir du Major pour recourir au seul et dernier ami qui allait lui rester. Chalamel crut se souvenir d'avoir vu dans un bal, à Burgos, cette jeune parente du Major, accompagnée alors par une dame âgée, la cousine de son père, émigré de France en 1788. Il crut se rappeler avoir entendu dire aussi alors que l'absence de toute fortune avait contraint l'orpheline à venir chercher ce refuge enCastille.

— Vous êtes le moins jeune et le moins étourdi des compagnons qui m'entourent, dit l'officier en rouvrant les yeux. Je vous confie le dépôt sacré qui m'a été envoyé par Dieu sur cette terre étrangère. Pourvoyez au sort de M"^ de Beauval, défendez-la, rendez-lui les protections qu'elle a droit d'attendre et une patrie. Je meurs moins misérable en pensant que vous veillerez sur ses intérêts, et retrouverez pour elle une famille, s'il lui en reste encore une,

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dans quelque province écartée de notre France.

Léonce se souleva péniblement , et ne pouvant ajouter une parole de plus, il remit àChalamelun riche portefeuille, quelques papiers scellés de ses armes, et en prononçant le nom de Laurence, sa tète retomba sur les genoux de la jeune fdle, qui s'était avancée en pleurant.

Avant ce moment fatal, qu'il avait semblé attendre pour appeler prés de lui un étranger, suprême exécuteur des volontés testamentaires, le Major avait déjà passé deux nuits bien douloureuses , veillées par les soins exclusifs de sa parente; et leur conversation à voix basse, dont on n'a jamais su les détails, avait éveillé en chacun d'eux des émotions bien variées et d'intarissables larmes de la part de la jeune délaissée. Elle ne voulut se rappeler dans la suite que les souvenirs de sa douleur.

«Je le voyais, écrivait-elle depuis, s'é-

teindre et pâlir. Que de fois n'ai-je pas arrêté sur lui un œil immobile et farouche, où se peignaient déjà malgré moi les présages de ma pensée ! Il m'est arrivé de le voir mort au moment même où ses lèvres pâles m'adressaient encore un sourire. Hélas I c'était surtout quand il voulait me consoler qu'il aigrissait ma douleur. Je contemplais, durant les longues nuits et dans l'amertume de mon cœur, la décadence continuelle d'une vie plus chère mille fois que celle qui m'est restée. Que n'ai-je pas souffert dans ce poste cruel, où je veillais sans cesse et l'observais mourir!

(( Il entra dans la tente un matin un vieux soldat qui servait Léonce depuis son arrivée à l'armée. La tête du blessé reposait encore sur mon épaule ; et depuis deux heures je le croyais livré au sommeil. Le soldat s'arrêta tout court ;

« — Mon commandant est mort, dit-il.

u Hélas! je rejetai le cadavre involontairement sur l'oreiller. Ce pauvre corps!

Je ne pus tiiompher du premier instinct que la nature inspire si aveuglément; mais que je l'expiai bientôt par de tendres étreintes!

« Il n'est plus, et je vis! Pourtant je me sentais mourir avec lui par degrés. »

Mais cette victoire des Français qui avait coûté la vie au Major avait du moins donné à sa division la sécurité d'un séjour devenu bien nécessaire à tant de fatigues. On put espérer, pour plusieurs semaines, l'absence de toute surprise par l'éloignement des guérillas, et on pensa à en profiter pour remonter quelques débris de la cavalerie échappés aux embuscades. Les frères d'armes de Léonce usèrent aussi de cette trêve pour rendre à leur compagnon les funèbres honneurs. Quand on vint ensevelir le corps, Laurence, qui ne s'en était pas séparée un moment, se leva comme une insensée qui se révolte, puis elle reprit dans ses mains cette tête désor-

mais sans souvenirs ni pensée. Elle ne voyait point que tout était devenu un objet d'horreur en cet être chéri, tout, excepté ses mains valeureuses. Elle les baisa, puis s'enfuit aux coups retentissants des marteaux qui clouaient la bière. Elle s'enfuit en criant y les mains pressées sur son front, et alla attendre le corps au cimetière. Là, elle s'écarta un moment à l'approche du bataillon d'escorte ,• mais , placée derrière une touffe de chênes verts, elle recueillit les chants du prêtre et la détonation des armes tirées sur la terre remuée. Il lui sembla que l'àme du guerrier avait tressailli à ce salut, qu'un cri souterrain répondait à cet appel; enfin elle vint s'agenouiller et pleurer jusqu'au soir sur le tertre abandonné.

Quand l'armée battit en retraite et qu'il fallut quitter le vallon, Laurence prit une résolution bizarre et désespérée. Elle alla, dans la superstitieuse ignorance de son esprit romanesque, couper sur le tertre

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déjà verdoyant ces herbes confuses qui devaient leur naissance et leur force aux restes de son ami; et espérant que plus d'une d'entre elles enfermerait des sucs vénéneux, elle prépara avidement ce thé mortel. Il devait, pensait-elle, la réunir à celui qu'elle pleurait. Mais la nature se révolta en elle. Au moment de porter le breuvage à ses lèvres , elle sentit des émotions inconnues jusqu'à ce jour et une répulsion si soudainement énergique, que ses entrailles en furent émues. Elle leva les yeux au ciel et jeta le poison. Son crime lui avait paru en ce moment plus grand qu'elle ne l'avait entrevu d'abord. Elle se résolut à attendre.

Après six semaines de deuil et d'une douleur devenue silencieuse, Chalamel proposa à Laurence de l'épouser.'^M"'' de Beauval recula dVbord d'horreur : non qu'elle eût observé ou deviné le caractère de son singulier tuteur, mais par un sentiment de pudeur trahie qu'elle eût é(é

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embarrassée d'expliquer même aune mère.

Et cependant elle avait pris en Chalamel une sorte de confiance, parla raison unique qu'il avait inspiré ce sentiment à son imprudent protecteur. Elle ne supposait point que l'ample dot reçue pour elle et avec elle avait déjà écarté du fournisseur l'idée de transmettre jamais ces deux trésors à un autre. Elle croyait au désintéressement de toutes les intentions, au désir sincère de la part d'un homme qu'avait choisi Léonce de s'acquérir de plus imprescriptibles droits à sa reconnaissance. Elle le supposait voué à la défendre contre tous les événements et les pièges qui allaient entourer incessamment leur vie aventureuse.

Elle réfléchit donc. Un premier essai n'avait point découragé de mourir la déplorable jeune femme; il ne s'agissait pour elle que d'un sursis. Et si elle n'eût conservé cette prochaine et consolante espérance, si elle n'avait pas compté, un

lar un et par anticipation, le peu de ours qui lui restaient à souffrir, elle n'eût amais accueilli, par une résistance moins dédaigneuse et moins opiniâtre, les obsessions continuelles du dépositaire de ses biens.Mais, ô mystère d'un cœur de femme! elle fléchit dans sa résistance. Les biens laissés par Léonce ne lui semblaient ni à elle ni au fournisseur. Il se forma dans l'esprit solitaire de Laurence on ne sait quelle contradiction d'idées , on ne peut dire quel sophisme de sa conscience entre le mariage et la mort; elle voulait les accueillir l'un et l'autre : la mort pour elle , quand l'autre sacrifice serait fait pour l'avenir. Elle se procura clandestinement à Valladolid un poison cette fois immanquable; et le soir même du jour où elle s'en était emparé, Chalamel espéra qu'elle déposerait sa fortune en ses mains.

Ainsi un sentiment de pudicité naïve avait fait rejeter à Laurence jusqu'à la pensée de jamais appartenir à Chalamel,

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puis un sentiment presque identique lui survint avec une force contraire et la décida, sous quelques conditions par elle réservées, à cet effort qui devait livrer à un homme les avantages qu'il estimait avant tout : l'or et la considération vulgaire. Dès que cette première promesse fut saisie, Chalamel évita bien soigneusement toute occasion nouvelle de se retrouver en conférence avec la jeune femme, tant il redoutait qu'une irrésolution de plus ne vînt à remettre en question la possession de cette dot, son premier amour.

On les maria un soir dans une pauvre chapelle de la frontière.

— Monsieur, dit Laurence, dès qu'ils furent rentrés dans le cantonnement du munitionnaire, je vous devrai la consolation de mourir en France. — Recevez mes actions de grâce; ma reconnaissance vous est acquise dans cette vie et dans l'autre. — Voici une lettre de ma main qu'il vous faut joindre aux papiers dont vous êtes déjà le

dépositaire et désormais l'unique maître. — Pardonnez si je me suis servi une fois encore d'un cachet et d'un chiffre qui vous sont étrangers. Reconnaissez les armes de Léonce. Mais, vous, vous êtes libre de briser à l'instant même ce faible obstacle; seulement je vous confie que ce soin n'est essentiel qu'après ma mort. — Maintenant, vieillissons comme un couple fraternel, et pareils à des chrétiens toujours prêts à se quitter pour s'en remettre à la miséricorde de Dieu. Je compte sur votre indulgence infinie, — et vous pouvez. Monsieur, vous reposer désormais sur l'inviolabilité de la foi que je vous ai jurée aujourd'hui. La mariée, en disant ces mots, passa dans l'appartement réservé pour elle; et il y avait dans cette séparation ordonnée presque solennellement, dans cette réserve, une autorité si imposante et si simple, que l'époux, tout grossier qu'il fût et passionnément épris des charmes de celle qu'il nommait emphatiquement son épouse.

n'osa enfreindre la consigne. Il entra dans sa chambre avec une humeur fort mal déguisée.

— Ou dévote, ou bégueule! se dit-il; mais il faudra bien qu'elle change de régime tôt ou tard.

Et il jeta avec colère, au fond d'un tiroir à double fond, le chiffon de papier qu'on lui avait remis orné de la double cire. Il se disait :

— Ce sera quelque legs qu'elle veut faire, une disposition après décès, pour enrichir à mon détriment quelque Beauval; car, vivante, elle me dispute déjà des privilèges. Ma foi! j'ai bien le temps de m'informer de tous ses genres de caprices ; quitte à opposer, quand en viendra le temps, de bonnes fins de non recevoir à cette manie contradictoire de donations.

Cependant l'absolue solitude où se perdaient les jours de Laurence ne tarda pas à éveiller avec certains soupçons l'équivoque gaieté de tous les compagnons de ChalamcL

4î2 CllAl'ITKE I.

Quelles que soient les distractions d'une troupe qui se retire et les fatigantes manœuvres de la plus habile des retraites, il reste encore aux officiers de longues heures d'oisiveté bavarde; et le ménage du fournisseur n'échappa point aux malignes observations de toute la division Védel.

Le général et plusieurs colonels avaient près d'eux, malgré d'expresses défenses, leurs femmes. Madame Chalamel ne paraissait jamais aux réunions où elle était sans cesse invitée; et comme on voyait l'époux lui-même fort contrarié de cette abstinence, on douta de ses droits acquis. On ouvrit des paris sur la virginité de sa femme, et enfin devant lui-même on en proposa sur la sienne.

Le lourd Chalamel se piqua; il s'enivra de son dépit. Logé à Bordeaux dans la maison d'un pharmacien, il y corrompit un élève , se fit donner une mixtion astucieusement combinée d'opium et d''albasera; et le misérable, abusant de la sain-

teté du sommeil et de la faiblesse d'une femme sans défense, conquit ignoblement ses droits d'époux. Ainsi les légitimités s'obtiennent et se fondent! Cet homme qui, à la rigueur, aurait pu réclamer ses droits et agir en maître, préféra à l'autorité brutale la lâcheté.

Laurence, à cette découverte, faillit expirer de douleur, Chalamel ne répondit à ses plaintes que par d'insolents rires, et il invita ses amis à un banquet. La niaise et offensante publicité que donna à ce triomphe l'homme à qui elle avait confié son court avenir devait les séparer pour jamais, quand même Laurence eût trouvé la force de se résigner long-temps à une pareille existence. Mais au milieu des fatigues renaissantes et de ses chagrins non expliqués tous, Mme Chalamel mit au monde un fils au bout de sept mois de mariage. Son mari fut empressé, bon, attentif pour elle. ]\Iais par un instinct étranger aux cœurs de toutes les mères, Laurence se défendit de

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voir son enfant; car le voir c'eût été ac-r cepter de vivre. Elle envoya chercher un confesseur. Le confesseur la laissa dans un abattement voisin de l'agonie; mais une femme qui la servait eut l'inspiration de rapporter sur le lit de la mourante la créature qu'elle venait de mettre au jour. Laurence contempla ses traits avec enivrement, d'abondantes larmes déterminèrent une crise favorable, et M™« Chalamel sembla se résigner à la vie, uniquement pour veiller sur les faibles jours de son fds.

L'enfant grandit rapidement en force, en sagesse, en mille qualités heureuses; mais toujours assez loin des yeux de ses parents.

Il eut une nourrice en cette vallée de Chevreuse que vous voudriez connaître , riante comme un coin de l'IIelvétie, solitaire autant que la Vallombreuse; puis il fit ses études au lycée d'Orléans. Soit que M"»e Beauval fût assez modeste pour ne pas oser se confier à elle dans le soitï

de cette éducation, soit qu'elle redoutât pour ce fils l'exemple et les sentiments de Chalamel et de ses amis, elle n'attira l'enfant auprès d'elle, à Paris, que vers sa dix-septième année, et à l'époque où de brillantes études terminées, il convenait pour le jeune homme de commencer son droit. Mais de quelle joie profonde n'avait-elle pas été soutenue pendant ce temps par les courtes mais fréquentes apparitions qu'elle avait pu faire d'abord auprès du berceau, et plus tard à son collège ! Soit qu'elle fût allée guider ses premiers pas dans les prairies de Coubertin, cueillir pour lui les mauves fleuries jusque sous les roues écumeuses des moulins de rivette, ou bien, jeune rhétoricien à qui elle donnait déjà le bras avec orgueil comme à son jeune amoureux, se perdre tout un jour sur les bords de ce Loiret qui n'a que six lieues de carrière et porte bateau à sa source. Ondes éphémères, sorties au matin de cette source bleue,

elles perdent leur nom à midi et ont moins de durée que les liserons qui croissent sur leurs bords. Ils aimaient cette rivière qui ne vit pas plus qu'une fleur. Ce voyage d'Orléans, trente lieues qu'on parcourt en neuf heures, combien de fois Laurence ne le fitelle pas sans que son mari, qui suivait alors avec enthousiasme les chasses du comte d'Artois, se doutât seulement de son absence. Dans un automne, ils allèrent ensemble habiter un vieux château de Berry qu'avait possédé le major Léonce. La mère et son fils avaient contracté l'un pour l'autre une affection plus vive encore et une amitié plus passionnée que ne le comportent leurs liens; on eût dit que se sentant seuls sur la terre ils voulaient s'aimer de tout ce qu'il y a de filial et de fraternel dans le cœur; on eût dit l'enfant impatient de protéger sa mère.

Et sa mère cependant n'avait besoin d'aucun appui. Chalamel s'occupait peu d'une autre existence que de la sienne propre;

mais il ne se refusait à rien de ce qui pouvait plaire à sa femme. Ni soupçonneux, ni exigeant, ni indifférent avec outrage, il la laissait vivre à sa guise et administrait avec sagesse, bien qu'avec mesquinerie et âpreté, la fortune destinée à leur fils unique.

A l'entrée des alliés, en 1814, Chalamel n'avait participé à aucune tentative téméraire pour défendre la capitale. Il s'était abstenu d'irriter le courage parmi les Parisiens et d'envenimer la résistance; mais dès que le Czar eut pris logement chez un prince français, que l'hetmann des cosaques fut à l'Élysée-Bourbon, et Saacken établi sur le quai Voltaire en qualité de gouverneur, Chalamel reprit l'habit de la garde nationale et fit loyalement de fréquentes patrouilles pour maintenir l'obéissance au gouvernement des Prussiens.

Aussi le bon caporal fut-il nommé lieutenant de sa compagnie à l'avènement au trône de S. M. Charles X; personne n'avait mérité

dans ce corps un avancement plus honorable. Aucune procession ne s'accomplissait sans que Chalamel n'y déployât l'éclat de ses armes et la candeur exemplaire de sa bufïleterie. Il était cité pour l'exactitude avec laquelle il savait exécuter, aux portes du château des Tuileries, la consigne militaire d'expulser les petits chiens. Si la duchesse d'Angoulême se rendait à pied à quelque Fête-Dieu, si Monsieur de Paris faisait traverser à quelque châsse miraculeuse les ruisseaux du noble faubourg, aucun officier ne criait d'une voix plus haute : — Agenouillez-vous ! Jamais les protestants ne furent, dans son quartier, dispensés de déployer les draps de leur couche devant le passage de quelque idolâtrie inventée par Quélen. Il portait un lys artificiel au bout de son fusil ; le dernier , il conserva cette image suspendue à sa boutonnière , et l'on dit qu'un jour, exaspéré d'avoir deux fois fait avertir un gamin distrait de l'approche de la bannière épiscopale , ce brave lui

même enleva la factieuse casquette et la terrassa deux fois sous ses pieds. Bon citoyen ! digne sujet! soutien du trône et de l'autel. Il aimait la discipline jusqu'à la violence, et la tranquillité avant la justice.

Aux premiers coups de fusil échangés dans les rues , Chalamel se retrancha dans la plus reculée de ses caves. Et non pas sans avoir béni jusqu'au fond de son cœur certain licenciement de bourgeois opéré par le toutpuissant Villèle. Toutefois il avait, avant de descendre, jeté les yeux derrière une porte de bibliothèque où s'abritait ordinairement un fusil de luxe à baïonnette et quelques munitions; il avait tremblé de tous ses membres en voyant que ces armes avaient disparu.

— Monsieur votre fils , dit le concierge, est sorti depuis ce matin quatre heures pour aller sans doute à la chasse.

Mais ce jour n'était encore que le vingthuit du mois : rien n'était décidé sur les événements qui s'agitaient, toute victoire

restait indécise, Laurence et son mari sentirent s'écouler ce jour avec une lenteur intolérable, seule disposition d'esprit qui établit quelque sympathie dans leurs cœurs. Au tomber de la nuit, la mère s'échappa pleine d'angoisse , incertaine , éperdue ; mais à peine s'était-elle éloignée à cent pas de l'hôtel , cherchant son fils , que quatre hommes du peuple couverts de poussière et les lèvres noircies de poudre, s'étaient présentés à cet hôtel avec un brancard.

Chalamel fut prévenu qu'on lui apportait un blessé.

— Hors d'ici, cria-t-il , je ne connais personne parmi les révoltés, les régicides, les infâmes qui ont osé lever les armes contre leurs princes , nos princes bien aimés , notre roi légitime, le sang de Henri IV, la race de saint Louis. Je ne reçois pas les scélérats ici. Portez vos complices à la voirie ou à l'hôpital.

Le blessé souleva sa léte doucement, et

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prononça à voix basse en se tournant vers l'ouvrier qui n'avait point cessé de se battre à ses côtés pendant tout le jour :

— Prenez bien ajarde qu'on n''avertisse ma mère. — Allons — quelques-uns des nôtres sont encore à l'Hôtel-Dieu, essayons de l^s rejoindre — là ou ailleurs.

— A bas le carliste ! à bas l'ami du jésuite, le conseiller des ordonnances! — A bas le chasseur de lapins, l'ami de Robindes-Bois! — C'est un émigré, c'est le cousin de Polignac ! — Ouvrez! ou nous allons brûler les portes.

— Vous n'en ferez rien, dit une voix tranquille et grave partie du groupe même où s'élevaient ces cris.

Oi CIlAI'lTKi: II.

— Il nous fauL des otages, capitaine. Les carabiniers vont revenir, on mettra Paris à feu et à sang.

Ce tumulte augmentait ainsi devant un vieux hôtel, ouvert d'un côté sur une des rues silencieuses du faubour" Saint-Ger-

main , et de l'autre sur ce quai fastueux qui regarde la terrasse des Tuileries.

C'était le vingt-neuf. Trois cents personties environ circonvenaient la maison assiégée ; et par une exception unique à ce calme si généreux, à la modération tout héroïque de la population victorieuse , les assiégeants demandaient à grands cris une victime. Quelques uns se disposaient à escalader les murs; on cherchait des échelles, on voyait briller quelques torches improvisées avec la paille enlevée chez les grainetiers du voisinage. 11 n'était encore qu'une heure après midi de cette dernière des joura'Ées, que nul de nous n'osera dans lavenir appeler glorieuses; et l'irritation des combattants était explicable à la fois

par la résistance dont ils venaient de triompher au prix de leur sang à la caserne de Babylone, et l'enivrement d'un succès si chèrement payé. On distinguait au bout de quelques sabres des lambeaux d'uniformes écarlates, et plus d'un ouvrier imprimeur portait attaché à sa blouse la moitié d'une épaulette à graines d'épinards.

La maison menacée était l'hôtel de Clalemond. Le noble comte, dévoué à la famille de Bourbon , passait pour être l'ami particulier du roi. Cette amitié, fort orageuse, n'avait cependant jamais rapporté au dévoué sujet que le stérile honneur d'être consulté comme pour braver ses avis ; puis boudé , livré quelquefois aux malveillances de lacamarilla et desservi infailliblement dans tous ses protégés. On le retrouvait dans la disgrâce , donc on Poubliait dans la prospérité. Mais ce sincère gentilhomme gardait pour la race de ses maîtres un si religieux attachement, il était avec tant de verfu une tradition du respect d''au-

trefois, une fidélité sans tache et sans espoir, que sa personne et sa présence étaient comme un exemple édifiant à la cour.

C'était un ornement du trône, c"'était un des symboles de Pécusson royal. Parce qu''il aimait la royauté, on le croyait courtisan. Il ne s''éloignait jamais aux jours du malheur, et on le supposait dans le secret des complots. Cependant il ne cultivait au Château ni un ministre ni un favori; il ne connaissait que le prince. Nul ne Pavait entretenu de ces Ordonnances pour lesquelles sa vie était alors en péril; mais si Pon avait voulu connaître sa pensée , il n''eût point évité de la dire. Il les jugeait mauvaises, et il les croyait nécessaires. Son opinion sur Pétat du pays ne s''était point formée d''après la témérité de tel ou tel système, la fausse route de tel ou tel ministère; elle remontait à la restauration même, époque où la puissance avait été selon lui trahie; elle s''attachait à Pirréparable faute qui avait concédé une charte, cai' le vieux et loyal

pair de France était naïvement du dix-septième siècle. Il ne comprenait que Fabsolu pouvoir et le droit divin. Sans ces conditions là, il n''aurait pas voulu régner luimême. Se départir du régime de Louis XIV, abdiquer Fomnipotence du bon plaisir, était à ses yeux lâcheté ou abnégation; mais il y avait à Finsu du possesseur de la couronne autant de pitié que d''idolàtiie dans la persistence d*'un tel culte pour le trône. On disait le comte de Claremond plus royaliste que le roi; il était simplement plus honnête homme. Monarchie et religion , c'^était pour lui la même chose; il définissait la monarchie le gouvernement de Dieu.

Mais la sédition hurlait autour de ses portes, et de secrets émissaires de ce pouvoir qui tombait, des agents du parjure qui auraient bien voulu déshonorer la cause populaire, parlaient d''immenses richesses enfermées dans Fhôtel , afin de semer quelques idées de pillage.

Le comte était sans famille. Ses domcs-

58 CHAPITUE II.

tiques avaient tous fui. Il ne lui restait de parents qu''une jeune fille, enfant de son second fils, mort en Bohème. Il l'avait ramenée de ce pays au moment même où Napoléon livrait, pour la seconde fois, la France aux Russes, et la timide orpheline, qui nVvait pas depuis ce moment quitté un seul jour son aïeul, était à ses côtés dans cette périlleuse attaque.

— Ce sont nos troupes, n''est-ce pas, mon enfant? disait le vieillard. Cest la Maison du roi qui passe pour aller chasser la canaille de tous les postes du faubourg?

— Je ne saurais Tassurer, mon père, répondit la jeune fille; mais on n"'arrivera jusqu'à vous que lorsqu''on m''aura tuée.

— Comment! dit le comte, est-ce qu'ion oserait persister dans cette révolte et commencer la guerre civile ?

— Je le crois.

— Ils n'oseraient, enfant! Pourvu que cette mutinerie ne parvienne pas (hi moins

jusqu'aux oreilles du roi à Saiiit-Cloudl Ah! misérables jacobins de rémigration, c''est vous qui, en 1814, avez ébranlé ce trône avec vos imprudentes concessions ! Ma fille, dites un peu à Berry d'aller voir dans la rue ce qui se passe et de venir m''en rendre compte.

— Nous sommes seuls , mon père : vos serviteurs ont profité de votre indulgence; Berry est allé voir sa filleule.

— Envoyez la Jeunesse.

— Il est à Saint-Mandé.

— Faites-moi monter Prosper.

La jeune fille, sans sVxpliquer à ellemême toutes ces absences successives, commença à devenir inquiète , et autant pour confirmer au comte Tabandon absolu qu'il se refusait à comprendre , que pour aller au devant des informations que leur situation commune commandait d''approfondir, elle descendit dans les cours de Thôtel, e( se prit un moment à écouter.

Ce bourdonnemcnl de la foule grandis-

sait de minute en minute. Il s'élevait des menaces plus directes et des imprécations plus terribles.

La pauvre enfant eut peur : elle s'appuya sous Tombre d\in mur, elle s''agenouilla devant un grand tilleul, et se mit à prier sans savoir encore pourquoi. Il lui vint ridée de fuir; elle passa, à travers les remises et les cours de service , dans une partie reculée de Thôtel. Un jardin s''étendait là jusqu''à un passage extérieur à peine fréquenté et qui pouvait ouvrir une voie de salut à son père et à elle-même ; mais il fallait attendre la nuit.

Elle s''effrayait, et puis se rassurait tour à tour. Elle eût été embarrassée elle-même de définir si c''était bien FefFroi ou la curiosité qui Pagitait le plus. Les deux impulsions se succédaient en elle sans motifs et sans transition. Un coup de fusil la faisait tressaillir , un roulement de tambour la [rassurait.

Si vous avez jamais, au lever du jour,

surpris dans quelque vallon humide de rosée un chevreuil, il écoutait ainsi les moindres oscillations de Pair et les plus vagues échos. Le fouet du pâtre vient-il à retentir au loin? ou près de lui le frôlement d'une aile d'oiseau? Il précipitera subitement sa fuite . Vous le croyez emporté au delà des montagnes? Regardez; il s'est arrêté à vingt pas , nonchalant et paisible ; et déjà il broute la pointe des fleurs; ou bien, le pied levé, il boit tranquillement dans le ruisseau.

La petite-fille du comte, pâle de saisissement , fredonnait un air italien qu'elle avait entendu dans une circonstance assez singulière de sa vie, quand tout à coup elle vit dépasser, au dessus du toit de la serre formant l'extrémité de l'enclos, une tête. Elle jeta un faible cri, et toutefois cette tête jeune, aux yeux brillants, aux cheveux demi-longs et en désordre, n'avait rien qui dût exciter, ou du moins prolonger cette terreur. Elle était coiffée d'un

0!2 CHAl'ITRK II.

casque de théâtre : les joues en étaienî rondes, enflées, vermeilles, et un rire de triomphe laissait d'*autant mieux distinguer trente -deux dents blanches, que le front était tout bleu d''une assez large meurtrissure , et le reste du masque confusément barbouillé de raisiné et de poudre à canon,

L''escaladeur ne vit pas la jeune fille : il s''était retourné vivement, dès que ses mains avaient pu saisir les arêtiers du bâtiment, et, bravement posé à cheval sur les tuiles rondes , il se tenait penché vers la rue, soit pour recevoir des instructions du dehors, soit pour y rendre compte de ce qu'ail avait déjà découvert à Tintérieur. La jeune fille qui, du fond d''un quinconce , observait ce personnage , le trouva bientôt phis petit qu'elle ne s''était attendu à le voir dans une première frayeur. A Faplomb de sa tenue, elle Teiit volontiers pris pour un apprenti couvreur ou un fumiste ; mais il avait une ceinture brodée au travers du corps ; la

jambe qui passait du côté de Thôtel était bottée , et au talon de maroquin jaune , il restait encore un fragment d''épeion. Ce conquérant paraissait fort heureux du désordre qui Tentourait; c''était pour lui mieux qu'un jour de congé , mieux qu^in jour de maraude. Lorsqu'on avait eu besoin de son audace et de toute sa dextérité à gravir, il -avait fallu Taller chercher dans le centre même d'une barricade ; car parmi les objets empilés pour former obstacle au passage des troupes, au travers des poutres, des coffres, des charrettes et de tant de pavés , il avait remarqué un omnibus capturé tout roulant. On avait donné à peine aux pèlerins de cet équipage le temps d''en sortir pour le renverser, et notre nouveau venu avait trouvé plaisant d'aller se glisser, comme en une guérite, dans les flancs de la voiture monstre. Là, passant par une des portières, il était arrivé au siège, puis, établi à ce poste, il s''était occupé à mettre enjeu , à grands coups

de pied , la bruyante musique attribuée à Rossini , laquelle , à l'origine de cette industrie locomotive, avertissait le piéton du passage de son carrosse. Il avait semblé à Tenfant de Paris qu''il animait ainsi au combat les deux camps , et que cette fanfare recommencée sans cesse et toujours crescendo , était comme la charge qu'il sonnait, en éclatant de rire, au milieu de la double grêle des balles avec lesquelles on attaquait et on défendait à la fois ce rempart dont il était le centre.

On lui avait fait signe , il était sorti à l'accent d'une voix bien connue, et après avoir tourné la position attaquée par la rue principale , il se prit à monter à l'assaut. Qu'allait-il faire? quel était le but de cette tactique et par qui était-elle commandée ?

Un cri unanime , poussé tout à coup par les assiégeants de la porte-cochère, annonça que cette porte allait céder.

— Alerte, Mafflier î répondit à toutes ces clameurs une voix qui s'adressait au jeune

CnAI'ITRE |[. 65

homme et partait de la ruelle déserte.

Mafïlier (Jean-Modeste) se laissa sur le champ glisser sur le toit de la serre, comme un sac intelligent, puis il saisit au passage les rebords de la gouttière , resta ainsi suspendu quelques secondes , accourcissant la distance qui restait à franchir de toute la longueur de son corps , et se redressant ensuite par un mouvement de cambrure dans les reins, il alla tomber sur des plantes dont il enfonça le terreau . Se relever, courir à l'étroite porte de service, tirer les verroux, dévisser la serrure avec son couteau cassé , fut l'affaire d"'une seule minute. Il était temps ! Les flots d"'assiégeants avaient enfin , du côté de la rue de Lille , ébranlé leur digue , et ils allaient se précipiter dans les cours dlionneur.

Trois ou quatre personnes seulement avaient attendu à Fopposite le succès des tentatives de Modeste; mais quand la noble demoiselle qui avait fui au moment où le gamin prenait terre revint de ce côté ,

chassée par rirruption plus menaçante encore de la foule , elle distingua à la tête des survenants un jeune homme. Il avait le bras enécharpe. A sa vue , elle retrouva assez de force pour courir jusqu''au vieux gentilhomme ; et avec Faccent d''une sécurité dont elle était fière :

— Mon père, lui dit-elle , nous sommes sauvés !

L''homme au bras en écharpe avait été reconnu et salué aussi des principaux assiégeants ; il se hâta de placer des sentinelles à rentrée de la maison conquise, et quand les furieux se présentèrent :

— Que voulez-vous ? déshonorer la victoire? compromettre votre cause , et faire suspecter en vous la probité ou la justice? Si vous êtes avides ou sanguinaires, vous n''êtes pas du peuple. Allez voir sur la place Vendôme comme on traite les hommes de pillage ou de sang. On les fusille au pied de la colonne. Montrez que vous n''êtes plus cette populace de Tancien régime si san-

guinaire, parce qi^elle avait été élevée sous Tinfluence des nobles et des prêtres; qu'acné était, en 1793, le produit des institutions monarchiques ; mais bien que vous êtes le grand peuple de la révolution. Pas un vol, pas un meurtre ! Quand les princes sont cruels , Thistoire les absout ; quand le peuple oppose une heure de colère à un siècle d''oppression, Phistoire Faccuse de cruauté : songez-y !

— Nous demandons la tête de ce carliste !

— Qu''en feriez- vous? est-elle meilleure que la vôtre ? Ce noble a sa religion comme chacun de nous ici a la sienne ; êtes-vous intolérants et jésuites ? Vous avez chassé le roi , cVst assez. Claremond n''est pas plus coupable d''avoir ses vieilles idées qu/'une médaille de représenter un ancien siècle. Demanderons-nous compte au bronze de IVffigie qu''on lui a fait revêtir? briseronsnous encore les images, comme les aveugles Maratistes? Le parti féodal, il fallait Tabat-

tre , et vous Tavez abattu , mes amis ; mais les personnes, laissons-les debout. Un nom historique est une propriété de la France. Ne cassons nos statues ni de chair , ni de marbre. Vous feriez mieux, voyez-vous, d''aller prendre une bonne position entre Saint-Cloud et Rambouillet, pour empêcher Marmont de revenir.

Et en quelques heures. Tordre fut rétabli dans le quartier. Le silence avait même reconquis les gigantesques appartements de Fhôtel Claremond. Mais le libérateur n''avait pu s''éloigner. La perte de son sang éteignait si rapidement ses forces, que la fiévreuse agitation qui le soutenait une fois atténuée, il s''évanouit. On le porta sur un lit de repos , et le comte vint le visiter avec reconnaissance.

La jeune fdle se voyait sans crainte au milieu des mille combattants qui remplissaient encore les cours et les escaliers de riiôtel. Elle allait au devant des secours que pouvait réclamer son hôte, et sVmpressait

CIIAIMTRE II. 00

crenvoyer prévenir les médecins. Le jeune homme contestait le sacrifice de son bras , peut-être pour ne point cesser de porter au même doigt où Pavait passé sa mère un anneau d''or autrefois apporté d''Espagne; mais ce bras était cruellement entamé, L''habile chirurgien qui vint poser les nouveaux appareils était ce même chef de THôtel-Dieu qui avait dit aux blessés du 27 :

— Ah ! vous souffrez, misérables? Cest bien fait!

A ceux du 28 ;

— Etourdis, qu''alliez-vous faire là?

Et enfin à ceux du 29 :

— Venez ! héroïques vainqueurs, nous vous sauverons comme vous avez sauvé la France !

— Que ce peuple a été brave et clément ! disait la jeune fille quand son hôte s''informait des résultats de la victoire. Attaquer presque sans armes et se jeter avec tant de désintéressement au devant de la mort ! Cela est beau I Et vous êtes de ces hommes,

Monsieur ! ce ne sont donc pas des républicains? car les républicains ne sont avides que de sang et de pillage.

Le blessé souriait tristement, et Pabusée patricienne déchirait ses schalls les plus précieux pour en entourer^sa blessure rouverte. En allant chercher, pour remploi d''une potion calmante, quelques feuilles d''oranger dans le parterre , elle vit venir, sous le pérystile , une femme qui observait tout, hésitait à entrer et avait Fattitude de cette anxiété qui brûle d''interroger et qui n''ose. La fierté des traits de Tinconnue la frappa ; elle crut retrouver sur ce front et dans cette taille je ne sais quelle ressemblance qui Tattira; et au moment où elle allait S'enhardira lui adresser obligeamment la parole , Tétrangère contemplait elle-même la jeune fille avec des yeux empreints d''admiration.

Ces deux femmes firent simultanément, pour se rapprocher l'une de l'autre , la moitié du chemin. Enfin, plus frappées de

leur aspect mutuel «à mesure que la distance s'effaçait :

— Vous vous nommez Christiane , Mademoiselle? dit l'étrangère.

— Oui, Madame; et IL est ici, répondit candidement la jeune fille.

Puis elle précéda l'inconnue vers le lit où souffrait son libérateur.

— Ma mère î — Quel hasard vous a conduit ici?

— Tu crois donc, dit M™" Beauval , penchée sur le front du malade, et l'entourant délicatement de ses bras , et le couvrant de son souffle , tu crois qu'on peut cacher ({uelque chose à sa mère?

Le comte reparut au chevet du républicain et renouvela fastueusement ses actions de grâce pour le service qui lui avait été rendu.

— Ne calomniez personne pour me louer, dit Aymar; aucun de mes amis n'eût agi contre un homme sans défense.

M. de Claremond donna à sa ligure l'expression du doute ; et , promenant sur le riche mobilier qui les entourait un regard de suspicion, il revint à exprimer une dernière fois sa gratitude.

Aymar pouvait s''irriter, mais Christiane ajouta :

— Et nous avons besoin encore de votre présence, Monsieur. Si vous avez Pinsouciance de ne pas voir que Taction de vous transporter loin dici serait mortelle, en rétat où vous êtes , comprenez au moins que votre présence est ici une sauvegarde pour mon père...

Et son regard timide ajouta., et pour moi.

Aymar, par une rapide inconséquence de son esprit , se laissa persuader. Il avait consulté sa mère d^un coup d''œil, et celle-ci avait approuvé Tavis de Christiane, comme si, dans un autre instinct, elle n''eût pas été moins prompte à comprendre que son fils avait plus de chances à guérir dans cet atmosphère là qu'en tout autre.

— Mais mon père? demanda Aymar.

— Il vient de rentrer chez lui, répondit M™^ Beauval. Pierre , qui avait son secret, me donne cette assurance ; c'est Pierre qui doit présider ici à tous les secours que pourra nécessiter ton voyage.

En disant ces paroles , la mère s''éloigna comme pour éviter le regard interrogateur de son fils. Elle sortit même tout à fait pour quelques minutes de Tappartement où entrait Pierre.

— Qu''est-il donc arrivé à votre maître pendant ces deux jours? poursuivit Aymar, dès qu'ils furent seuls .je dis seuls, car je ne compte pas Modeste, bien que Tassiduité de cet enfant fût touchante auprès du blessé.

— Rien, Monsieur, dit le domestique.

Et il ne put réprimer un mouvement des

muscles de la bouche qui porta successivement sa joue gauche vers la droite , puis la joue droite vers la gauche.

— Ma mère dit qi*e votre niailre s'est absenté de sa maison.

— Monsieur Aymar, répliqua Pierre avec une gravité qu'il eût bien désiré ne pas démentir, il est vrai que Monsieur a éprouvé une grande défiance. Je ne sais pas qui lui avait persuadé comme cà qu''on voulait faire un mauvais parti à tous les amis du Château et qu''il fallait se cacher des bons enfants ; mais il ne s''est pas cru assez en sûreté sous la maison; il a disparu, et nous n"'avons pas pu deviner ce qu"'il était devenu pendant vingt-quatre heures.

— Enfin?

— Enfin, j''ai reçu tantôt, par un enfant ([ui s''était glissé comme une anguille entre toutes ces pierres dérangées, le petit billet que voilà. Il y a seulement : M. Pierre Coumoul est invité à se rendre sans délai chez M™« Abeille , carrefour Bussy, n» 30 , septième étage au dessus de Fentresol.

— Tiens! me suis-je dit, qu''est-ce que ■j*'ai à démêler avec cette aventurière ? Estce un piège qu''on nous tend ? Il y a peutêtre quelque engeôleuse qui voudrait pro-

liter de la révolution pour me séduire. Je vais vous la remettre à sa place. Et j"*)suis allé tout droit. Ils verront, me disaisje , que je n'ai pas perdu la tête comme Polignac, et ne me laisse pas enfoncer comme la monarchie !

Monsieur , quand je suis entré dans cette allée obscure où il me fallait monter cent vingt-cinq marches, j''ai eu une émotion tout de même. On est sûr de soi; mais on n''est pas à Tabri d\in guet-apens. On sait des femmes qui font voir mille et mille couleurs à d''aucuns benêts , voyez-vous !

Enfin je grimpe; et sur une porte grise au haut de Pescalier, je lis : — Lucrèce , femme Abeille, élève de M. Gilbert, médecin de la Maternité. Je sonne de toutes mes forces.

Une dame de la seconde jeunesse, avec un tablier , des boucles d''oreille et des battant-rœil à sa coiffe de dentelles , vient comme une furie sur le pallier.

— Quel est le butor qui fait ce tapage ? (iu''elle dit. Ne savez-vous pas, mon garçon, que vous pouvez causer ici des saisissements et faire avorter des jeunes personnes? Il est défendu de faire du bruit autour des accouchées. La police n''a pas même le droit de pénétrer dans nos maisons ; et vous venez carillonner comme si le feu était à Tentresol. Qui ètes-vous , benêt?

— Ma foi , Madame , que je dis , je suis un homme assez embêté de votre mauvaise grâce, voyez-vous; et si vous ne vouliez pas de moi , il ne fallait pas m''envoyer quérir. — Voilà !

Je lui montre le papier , et tout à coup c''est un sucre. — Par ici, mon petit homme, fit-elle; il y a là une personne qui sera ressuscitée de vous voir.

— Nous serons deux que je me dis en moimême. — Monsieur, M"^ Abeille me fait pour lors entrer dans sa plus belle pièce, et j^perçois le pied d^m lit, passant au bout

d''un grand paravent à fleurs, qui servait à envelopper la personne.

— CestPierre ! dit de loin la sase-femme avec une voix de réglisse : c''est le fidèle Pierre.

— Point de réponse.

— On aura mal dormi cette nuit , ajoute en se tournant vers moi la matrone; on repose sans doute un moment,- asseyez-vous là, mon amour. Ma cliente veut vous voir et vous parler elle-même. Prenez patience.

Monsieur, j''allais trouver une réponse sévère, mais la cupérieure était déjà adroitement partie. Alors je me lève et je m*'approche sans précaution du lit. Il y avait là, enfoncée dans une demi-douzaine d''oreillers au moins, une figure... que je ne reconnus pas dVbord ; figure , certainement bien respectable, mais si embéguinée de coiffes, Monsieur, de collerettes, et un tel nœud de rubans bleus sur Poreille, que je nVi jamais rien vu de si... je veux dire de si singulier. — C'était? — Vous comprenez.

— Nullement.

— Eh ! c''était Monsieur votre père , devina Modeste en éclatant de rire.

— Hélas! oui, Monsieur, déclara Pierre; il s''était déguisé comme ça et réfugié si haut, de peur de la hagarre et de la liberté,

Aymar fit jurer au domestique et à Modeste de n''ou\rir jamais la bouche sur cette aventure; et il sonnait pour se débarrasser de leurs offensantes assurances de discrétion et de dévouement, quant- M. Clialamel entra lui-même dans *a chambre de son fils.

— Victoire ! s'écria-t-iî. Nous avons tout culbuté. Il fuit, ce roi parjure ! ce monarque des étrangers , ce vil instrument de la sainte-alliance! A bas la chose légitime : et vive à jamais , à jamais , le peuple

souverain

Modeste pirouetta sur le talon de ses bottes trop larges, et le blessé arrêta un long regard sur sa mère. Il y avait au fond de ces yeux là une confusion profonde ,

et comme Tamei tume d''un indicible reproche.

— 0 mon fils ! continua le bourgeois triompheurj vous êtes le brave des braves ! Je sais de vos exploits, et je suis fier de votre naissance! Mais, ajouta-t-il aussitôt, en contemplant tout autour de lui, avec le sentiment d**upe protection dédaigneuse : Que faites-vous chez un carliste? Tu ne saurais conserver plus long-temps cette position sans te compromettre ; il faut sortir au plus vite , mon ami , et retourner ce soir même

— A riiôpital ? demanda Aymar à sa mère.

— Chez ton père, ajouta Fhomme amoureux de discipline privée comme d''ordrc public. Je veux que mon salon soit disposé pour te recevoir , et que ce soit là que tu puisses accueillir tous ceux qui sauront ta conduite , et viendront me féliciter.

— Le docteur donnera son avis , dit avec conciliation la mère.

80 CHAPITRK II.

Mais le mari ne vit qu'^avec chagrin reculer le moment de son succès personnel. Cette fièvre si dangereuse qui suit Tatteinte des coups de feu tempéra forcément , durant quelques jours , Timpatience de Tun et remit en péril Texistence de Pautre. Enfin la jeunesse, le bonheur de la victoire et peut-être avant tout la douceur des soins dont il était Pobjet, ramenèrent Aymar à la vie. Il ne perdit point ce bras qui avait été menacé par Part des Dupuytren ; et pour avoir préféré les hasards du combat aux périls de la chirurgie, il avait bien mérité cette chance miraculeuse.

Ainsi se passèrent dix premiers jours de convalescence; et au milieu du trouble des esprits , du désordre causé dans toute la maison du comte par Pévénement d''une si grande perturbation , Christiane se trouva souvent auprès du blessé. L"'appartement où il avait été recueilli dominait le quai

CHAPIÏKE 11. 81

tl''Orsay ; c'^était celui-là même que Chiistiane avait habile dans son enfance. Une gouvernante âgée , trésor de charité chrétienne et modèle de curiosité bavarde, lui disait — Venez avec moi , Mademoiselle, visiter le malade; il s"'ennuie , ce brave jeune homme , et il faut le distraire un peu.

Le soin avec lequel Christiane veillait sur la souffrance d''Aymar et les conversations dont elle essayait à consoler ce qu''elle érôyait son ennui , se prolongeaient quelquefois durant des heures entières, sans que personne et la jeune fille même eût à soupçonner Tombre d''un danger pour sa sereine innocence. ElevéeàFinstitutiondu Sacré-Cœur , maison qui pour les familles les plus liées à la légitimité, avait remplacé, depuis 1814, l'impériale école de M"^ Campan ; instruite au fond de cette rue de Varennes, où les traditions d''Ecouen s'hélaient de beaucoup épurées au feu des dévotions les plus exaltées et

au contact des blasons le plus haut placés, Christiane avait contracté les principales dispositions de Tâme qui forment encore aujourd''hui le caractère des disciples de cet établissement. Ainsi elle traitait tout autour d''elle et spécialement les inférieurs, avec grâce et aplomb, L''expression de sa figure n'était pas étrangère à quelque habitude de dédain , mais d''un dédain protecteur et pour ainsi dire bienveillant.

Jamais intolérante, bien qu''assiduement dévote, tous les devoirs de Téglise et toutes les distractions du monde se conciliaient pour elle sans efforts. Elle était si calme et si pure , qu''elle n''eiit pas évité puérilement Tapparence d**un tort et le danger de se compromettre . Là où quelque bourgeoise timide se fût retirée hâtivement , Christiane n''opposait que la libre simplicité de son maintien. On aurait pu même quelquefois s''étonner de tant de sécurité , si la pudeur n''avait son effronterie , et la vertu sa fatuité.

De tous les tableaux successifs que l''étude avait fait passer sous ses yeux, le long des annales de la France , c'était Tépoque des Croisades, et particulièrement les quinze et seizième siècles qui avaient charmé cette jeune et virginale imagination. Elle et ses compagnes n"'étaient de notre époque que parleur existence matérielle; car leur goût, leur pensée, et toutes les électives affinités de leur âme religieuse appartenaient au moyen-âge et à Fère poétique de la Renaissance. C'étaient les pittoresques temps de la chevalerie qu''elles voulaient ranimer : c'était Dieu , mon prince , ma Dame , largesse au peuple , lointains voyages; de vieilles basiliques et déjeunes épées. C'étaient elles qui avaient envoyé secourir les Grecs et poussé des vengeurs en Alger; elles qui , du fond de leurs salons catholiques , auraient secouru la Pologne et sauvé rhonneur du drapeau qu''elles brodaient.

Christiane et toute cette génération de dix-huit ans conspiraient à refaire une

France àTimage de leurs rêves ; à restaurer les anciennes vertus et les anciens arts. Parées comme la Féronnière et chastes comme Valentine de Milan , il fallait à ces blanches demoiselles une patrie qui servît comme de cadre au tableau dont elles étaient les personnages. Mais leur avenir n''était que le passé ; et elles croissaient dans Fimprévoyance , comme , sur nos vieux remparts, ces hautes fleurs à qui demain la terre va manquer.

— Oh ! messieurs les vainqueurs , combien de belles choses vous avez détruites ! disait M"^ de Claremond avec un soupir. Que mettrez-vous à la place de la monarchie?

— La liberté, répondait Aymar : le droit, rémulation des intelligences , le gouvernement de régalité , digne de la parole du Christ; car Dieu n'a dit à aucun : Tu seras le maître , et ta tyrannie sera héréditaire. Tous ne seront plus la proie de quelquesuns. Mademoiselle. Dieu n'a pas fait toutes

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ses créatures pensantes pour n"'être que le troupeau de quelques-unes? Cette discipline qui vous effraie , elle est déjà partout à votre insu; elle bat dans vos idées, elle circule dans vos mœurs , elle est la vie de Pavenir , ou Tavenir ne serait encore qu'un combat. Allez demander au testament de Napoléon s*'il n''a pas tiré cet horoscope de la France : — Dans vingt ans , républicaine ou cosaque?

— Et d''où vient donc , Monsieur, que je sens tout s''ensevelir avec un trône de quatorze siècles?

— Erreur ! se régénérer n'est pas mourir. Est-ce notre faute , à nous qui sommes dliier, si Tancien élément royal se retire, si les princes s''en vont? La factice énergie du galvanisme ne saurait parvenir qu''à faire grimacer un cadavre ; et ces sortes d''expériences sont hideuses. Si Pancre de salut était brisé , d""©!! naîtrait donc Tallégresse du peuple ? Ecoutez les cris instinctifs de sa joie! D''où vient que les cœurs

se dilatent? Voyez sur la double rive de ce fleuve ses pas égarés de plaisir. Entendez-vous ces chants nouveaux, inspirés aux Parisiens par des espérances nouvelles? Ce que nous aurons conquis sera pour vous et pour nous; car nous nous enrichirons sans appauvrir nos frères et sans contester à personne une parcelle de riiéritaj^e commun. Deux principes se disputent le monde politique et la lutte est engagée depuis plus d''un demi-siècle: malheur si nous ne triomphons pas encore cette fois ; car ceci , voyez-vous , c'est un duel à mort entre raffranchissement et les privilèges , Tabsolutisnie et la liberté , vingt millions de familles et une seule famille. Pourriez-vous être du parti de Tinjustice?

— Hélas ! Monsieur , dit Christiane , que jVntrevois de sang et de guerres.

— Hélas! reprit Aymar, et depuis quand la justice a-t-elle été consacrée sans efforts, et la liberté acquise sans victimes ? Pour gravir la montagne , Mademoiselle , le

moindre chasseur de chamois ensanglante ses mains déchirées ; et Israël, pour arriver à la terre promise , quelle mer fut-il obligé de traverser? Mais cette mer rouge , elle est franchie ,* Thorrible tribut, la France Ta payé en 1793 ; et Ton ne doit plus , quand on a si chèrement payé !

— Donc , pour renverser ce qui existe , objectait Christiane, vous vous êtes crus plus sages que nos pères?

— Reprendre son bien n''est pas changer j^ordre éternel , Mademoiselle, c**est y revenir. Les seigneurs et les serfs ne sont pas d''origine divine. Il n''y avait, au commencement, que des patriarches et des enfants. Quand la force vint à dominer la terre, peutêtre fut-elle un moment protectrice ; peut* être à de lointaines époques des Rois plus instruits que les peuples ont pu servir aies défendre, à diriger les entreprises , à féconder les industries ; mais les tenips ont marché. L*'intelligence se déplace; les plus opprimés ont acquis la sagesse , tandis

88 CHAPITRE ir.

que engourdies dans le bien-être , les majestés se sont affaiblies et elFacées. L'^invincible nature des équilibres reverse aujour- (fhui le pouvoir aux esprits contre lesquels il fut hostile trop long-temps. Cette réaction est forte, et elle grandira d''autantplus qu''elle peut rencontrer encore quelques obstacles d''unjour. Mais les princes et leurs universités s''elforceraient en vain d''abolir encore la science et la pensée, afin que les peuples demeurent dans la dépendance du bon plaisir. La royauté dans Fétat n"'est plus qu'un parti. Elle gouverne pour le moindre nombre ; ni affection ni prestige ne s''attachent plusàelle. Il lui faut tromper, il lui faut corrompre pour gouverner. Il ne lui reste que ces deux ressorts du pouvoir, plus faibles encore qu''ils ne sont odieux. Savez -vous, Mademoiselle, que-, maître hier des Tuileries, le peuple a éloquemment placé sur le trône un cadavre?

— On va donc , dit la gouvernante , recommencer la Convention ?

— Eh ! quoi , Monsieur , ajouta Chrisliane, ce fut pour étayer de monstrueux abus que Bayard tombait à Ravennes? que M. de Larochejaquelain couvrait de son sang les bruyères de la Vendée ?

— Bayard mérita de rendre son âme à Dieu comme il le fit : sans peur et sans reproche. M. de Larochejaquelain est un martyr digne de notre admiration républicaine. Nous ne confondons pas avec une institution devenue absurde les vertus qui la défendirent. Marc-Aurèle fut pieux ([ui adorait des divinités fausses; et si vous avez pour votre religion et votre roi une affection aussi désintéressée que celle que nous portons à la patrie, où prendre le droit de vous mésestimer? Non, vous n''êtes pas plus touchée que moi de Théroïsme de Delbée et de la résignation de ces paysans de Stenay qui, agenouillés avant de combattre , se relevaient armés de la faux ou du bâton pour aller enlever nos formidables artilleries. Cela est beau , Mademoiselle!

Et il n''y a rien de plus beau sur la terre que Fabnégation de soi-même et le sacrifice de tout bien pour assister ses frères, maintenir son culte, offrir le sanglant hommage de sa vie à sa conscience. Car la conscience, voyez-vous, c"'estrindicationde la volonté de Dieu,

— Vous êtes donc Vendéen ? s'*écria Christiane.

— Je ne suis , reprit Aymar en souriant , que Tadmirateur de tout ce qui est noble. L'égoïsme , depuis que je respire, ni''a paru la plus abjecte des infirmités, comme il est le plus stupide des calculs. Partout où je vois la sincérité des dévouements , j''éprouve une sympathie , je reconnais une âme sœur de la mienne.

Et lajeune fille pressait involontairement la main douloureuse du blessé , sans que rélève de Manuel eût senti autre chose que la douceur de Fétreinte.

— Je ne mets, poursuivit-il avec un plus doux enthousiasme, Bonchamp, qui

cnAi'iTKt: ir. Î)I

réclama à son dernier soupii- la grâce de ses prisonniers de Saint-Florent, ni au dessous de Hoche abandonnant au péril de sa tête le commandement après Quiberon , ni au dessous de Marceau qui brava la hache pour sauver une pauvre fdle prise les armes à la main dans les rangs de Stoflet... Mais ce souvenir vous émeut, Mademoiselle... A votre tour, les larmes vous viennent aux yeux : vous êtes donc républicaine ?

Christiane rougit. C'était la mobile franchise de Tenfance , c''était Timage d''un jour d''avril mêlé de rayons et d''ondées ; c''étaient les deux sentiments de Tespoir et de la pitié réunis dans un seul ange.

— Hélas! reprit Aymar, vous n''êtes encore au milieu du chaos politique qu''un rayon de clarté propre à faire croire à l'ordre futur. Mais la justice peut renaître et deux religions se réconcilier un jour, qui professent la même horreur de l'égoïsmcH y a un lien déjà entre nous : c'est la sympathie

des haines généreuses contre un instinct abj ect ; c'est l'alliance des passions et des idées contre la ligue des intérêts. Dans un ciel de ténèbres , déjà c'est une bienfaisante étoile. Si le hasard vous a placée parmi les dominateurs, une fois du moins l'injustice admise , une fois le privilège consacré par le pouvoir de ce temps qui aujourd'hui les renverse tous, vous êtes la divinité qui console. Au milieu des rigueurs féodales, la châtelaine qui descendait de sa tour essuyer les larmes, c'était vous; c'est vous <[ui gagnez le cœur du pauvre et du chevalier; vous étiez la grâce du mal et la poésie de l'oppression. Mais avant la fille du suzerain , effleurant sous les pieds de son palefroi la mousse des forêts et des collines pour aller au travers des joies de la chasse réparer l'incendie des chaumières ou doter l'indigente bachelette , il y a de plus beau la fdle du citoyen présente au Champs -de -Mars, portant des balles dans son tablier, déchirant la moitié

de ses voiles pour le soldat qu'on traîne à Fambulance.

Christiane écoutait ces discours, et surtout cette voix. Elle se rappelait, la tête languissamment baissée, qu''elle avait à envier, pour son parti , les efforts que les républicains venaient de tenter. Elle gémissait sur l'absence des antiques enthousiasmes de sa race , usés dans la possession des richesses et l'apathique orgueil d^ine aristocratie qui ne demandait plus au trône que sa protection pour des usurpations caduques , et cette garantie honteuse dont un maître est obligé de couvrir ses esclaves. Pendant qu'elle se jugeait humiliée sous les regards si attentifs de son hôte, lui, il ne considérait plus que la pureté du gracieux profil et ce duvet que la joue des vierges emprunte à la rondeur veloutée de la pêche. Il était prêt à se demander, comme le poète des Mille et une nuits, a Mais, qui donc a jeté dans ses yeux cette poudre enchantée ^

qui donc a cueilli , pour en orner la rose , le coloris et la fraîcheur de son front? » Elle le releva bientôt avec orgueil, ce front rougissant et pur , et elle dit :

— Si nous devions, Monsieur, être supplantés dans l'avenir; si la gloire devait être maintenant exclusivementacquise par une autre caste , la noblesse de France n''a-t-elle pas fait assez jadis pour subir patiemment ce triomphe, et laisser prendre au Tiers-état sa revanche?

— Oh î oui, dit Aymar, et nous envions de vous les pages militaires de votre histoire. Vos exploits nous forceront de créer de nouvelles annales pour obtenir des succès encore inconnus. Nous irons rendre au genre humain ses droits, aux créatures de Dieu leur dignité , la pudeur aux tyrans, une patrie à chaque peuple. Llieure de la résurrection va sonner. Si la France pouvait être infidèle à cette victoire ou la laisser avorter dans son sein , elle serait lâche et parjure envers l'humanité. Elle aurait trahi

l'avenir de l'univers. Ce serait démenlir la protection du ciel , ce serait forfaire à l'honneur, ce serait abaisser le courage à n''avoir été qu''un leurre misérable, et le triomphe un piège. Oh ! nous placerons suides frontières reconquises le drapeau de l'affranchissement. La religion de la liberté aura partout ses apôtres. Grèce, Italie, Pologne, Espagne, levez-vous! Que les ouvriers de Paris appellent TEurope entière au travail ! que la rêveuse Allemagne nous comprenne ; que sa philosophie revête enfin un corps , et que partout la pensée s"*élève à l'action ! S''il restait sous les neiges du pôle quelques tribus engourdies encore aux superstitions de Tautocratie , un gouvernement intéressé à l'abrutissement des peuples, porté aux cruautés infâmes , avide de tortures et de larmes, nous irions le vaincre. Nous irions, par une juste réaction de rintelligence et des arts attaqués tant de. fois par la barbarie du Nord, reporter la conquête au

Nord, refouler dans leurs repaires les Vandales , écraser le nid sanglant des czars , et apprendre à ce hideux despote, colosse et pigmée à la fois, à débarbouiller ses baskirs avant d''essayer à se mêler des affaires de l'Europe intelligente. Lui! dont l'empire avorté n'est que ce monstre dont a parlé le poète : horrible , informe , immense ,età qui la lumière est ravie Oh !

mais, pardon. Mademoiselle ; je m'emporte à vous adresser un langage fait pour un club plutôt que pour ce salon ; destiné à nos camps plutôt qu'à vos organes inaccoutumés et délicats. Un temps luira peutêtre où la parole du patriotisme ne semblera rude à aucune oreille française !

La gouvernante pensa que ce grave jeune homme devait avoir étudié pour être prédicateur.

— Mais pourquoi, dit Christiane , outrager de vénérées idoles et profaner les saintes reliques de l'histoire? Là-bas, tenez, sur la statue de notre Henri IV, je vois jurer

CHAPITIiE 11. 97

VOS trois couleurs. Ah! la fidélité nVu avait besoin que d'une seule pour suivre à la victoire le panache du Béarnais.

— Je les vois aussi sur le vieux Louvre, dit Aymar, ces trois couleurs; Tazur et le blanc cfFaceront un peu peut-être la pourpre que la Saint-Barthélémy a laissé sur ce palais.

Mais Chalamel visitait souvent le vain- ({ueur; et Aymar, encore exalté par ses espérances et tout enivré des propres images <[u''il avait créées, se hâtait de s'enquérir des actions nouvelles qui s'accomplissaient .

— Victoire! répétait fastidieusementChaîamel.

Son fils aspirait à suivre la marche de ces événements que son courage avait préparés avec tant de désintéressement. Il eût voulu, jour par jour, saisir la progression des faits. Il frémissait bien d'une contrainte et d'une pitié mal déguisées quand son père venait lui réciter la prise du Louvre extraite des gazettes, et dire par quels

98 ("JUl'ITUK II.

traits de son audace le drapeau blanc était tombé à jamais du sommet des Tuileries. Il avait fallu au jeune homme plus que du respect humain , plus que de l'abnégation filiale pour écouter : — Nous reprenons les armes! nous nous levons alors!

nous mettons en fuite les soixante -dix mille hommes de la garde royale.

— Ah ! vous et moi, général? disait Modeste à demi-voix.

Mais la curiosité d'Aymar était si vive, son intérêt si pressant !

— De quoi s''occupe-t-on pour l'avenir du pays? demandait-il, préférant encore être abusé en quelques détails au malheur d''ignorer toutes les actions publique^. Que fait-on pour ce peuple, si supérieur en sa clémence à la conduite des chefs?

— On fait un roi , dit triomphalement Chalamel.

— Quoi ! déjà ? Mais Paris a-t-il seulement une armée préparée contre le retour des traitres? Ainsi, pour la future splendeur de

CMAITIRE H. 99

cette nation «[iii s'est rajeunie, on fait?.,.

— Un roi , répélait le llnancier.

— Mais qu'^opposer à l'Europe absolutiste, aux Prussiens, aux cosaques, qui peuvent être lancés contre nous, comme des dogues serviles ?

— Un roi. Et nous l'aurons dans deux jours.

— Qui Pimprovise ? dit Aymar.

— La chambre de vos députés. Et de plus, nous aurons une constitution dimanche.

— L'assemblée constituante, remarqua Aymar, mit deux ans au même travail, et elle avait pour auxiliaires Tronchet, Mirabeau, Duportet Sieyès. Votre chambre des députés était dissoute dans ses six cent soixante et tant de membres

— Il s'est retrouvé 219 personnes de bonne volonté.

— Sur trente millions de citoyens?

— Sans compter 80 pairs de France et l'honorable M. de Talleyrand.

— Qui donc a vérifié l'élection? Qui donc

100 CHAPITUE 11.

a donné à ces bourgeois étrangers aux vainqueurs le mandat de troquer une dynastie contre une autre dynastie? Je ne savais pas qu'on eût eu besoin pour s''affranchir de quelques avocats à paroles vides. Ces hommes de proie et de sophisme, qui leur a donné mission de recrépir ce qu'aucun d'eux n'avait eu le courage de renverser?

— La dynastie nouvelle a été acceptée en comité particulier, mon ami. Elle ne s'était point montrée ambitieuse, celle-là! Elle n'a été vue ici ni le vingt-six , ni le vingtsept , ni le vingt-huit , ni le vingt-neuf; mais, arrivée au Palais-Royal vendredi au soir, elle est venue partager nos périls.

— Comment?

— Elle a dit sur une affiche : (( Je viens partager vos périls. » Supérieure, mon garçon, au respect inutile qu'on doit à un roi déchu, fût-ce un parent et un bienfaiteur, elle a ajouté : — Et la charte sera une vérité, à présent.

CHAPITRK U. iOl

- — Le pouvoir nouveau va signaler sans doute son arrivée à la tête d'un peuple plus grand que tous les monarques du monde , par des dispositions dignes de l'événement qui le place en un poste glissant?

— En doutez-vous ! On a déjà rendu une Ordonnance parlaquèlle on permet à la nation de reprendre ses couleurs.

On a fait grand'croix de la Légion monseigneur le duc de Chartres et monseigneur son frère puîné.

On a prescrit à FAcadémie des beaux-arts de proposer des plans pour tous les monuments funéraires qui vont être élevés sur le champ, et dans tous les lieux où reposent tous les citoyens morts pour la patrie.

Toutes les forteresses delà Belgique, on va les faire niveler.

Enfin M. Plougoulm est chargé de la narration officielle de tous les traits d''héroïsme et d''humanité qui ont honoré la France. Vous serez sur la liste do

i02 cn.vi'iïnE ii.

l'avocat Plougoiilm, mon fils î — Connaissezvous M. Ploimoulm?

— Pas plus que le roi , dit Aymar en se retournant sur l'ottomane où il souffrait.

Mais le père , animé par cette affamation de servir, si éminemment française , et qui est toujours prête à grandir quand il s'agit d'un maître nouveau :

— Croiriez-vous bien qu'au milieu du concours unanime de tant de fidèles, il s'est trouvé un ingrat , un homme , un officier, un général, qui a osé douter de la bonne foi d'un prince, dix jours après les Ordonnances de Charles X? Il a poussé l'indélicatesse jusqu''à soupçonner la candeur d\m Bourbon ; il a dit au Duc àTHôtel-de-Ville : — « Tenez vos serments, Monsieur; vous voyez comme nous arrangeons ceux qui les violent. Vous connaissez nos besoins et nos droits ; si vous les oubliez , nous vous les rappellerons. »

De telles paroles à un [)rince qui honore

Lafayette et le consulte ! qui a dit à M. Bérard : — « Comment trouvez-vous Dupont de TEure, qui a la prétention d''être plus libéral que moi ? » Un prince qui pleure de reconnaissance pour LafTite, donne la main au premier venu, et chante la JNIarseillaise mieux que celui qui Ta composée?

— Mon Dieu ! dit Aymar, je voudrais })ien un peu d'air.

La vaste chirtnbre où il reposait s'ouvrait par deu^ hautes croisées sur des jardins. Qui n''a pas remarqué la solennelle grandeur des dix à douze hôtels dont la façade domine ce quai d'Orsay? Ils ne sont séparés de la rivière que par la seule voie (jui mène au pont Royal, leurs perrons déserts , quelques gpands arbres, et des massifs de fleurs qui semblent éclore là sans culture, comme autour du palais des Fées. A passer en hiver sur celle large et silencieuse rive , on sent le nord plus aigu, on voit la course des flots plus rapide. Les lignes architecturales dont cet horizon se

compose ont une dignilé sévère, une noblesse rigide, propres à faire rêver des grèves de laNéwa et de la féodalité moscovite. Au printemps , vous croiriez , à la fraîcheur de Pombre et au parfum des jasmins , être transporté vers ces rives de TArno , qui abritées du soleil de Florence sous les ailes du palais Corsini , s'^olTrent à conduire le promeneur jusque sous l'ombrage des Cassines. La similitude des lieux est frappante. 0

Christiane , pour obéir aux vœux du malade, ouvrit un store ; elle s''appuya sur le balcon et s''oublia à contempler les Tuileries. Là , aux approches du soir voltigeaient comme à Tordinaire les tourterelles des inaronniers et les corbeaux des combles, seuls hôtes restés fidèles à cette dangereuse demeure. Aymar s''approcha aussi à pas tardifs; sa tète, encore pâle, était plus inclinée vers le sol, et il aperçut descendre sur le cours transparent de la Seine un bateau. Le bateau vaste et péniblement chargé

était surmonté de crêpes attachés à des branches de chêne; il était goudronné de noir, et une toile immense et noire aussi couvrait sa cargaison mystérieuse. Un seul marinier suffisait à guider sa marche. Le chargement s''élevait vers le milieu en pyramide, les bords laissaient çà et là traîner dans la rivière des vêtements rougis, des bras abandonnés. A Farrière , deux jeunes homnpis, sous l'habit national, n''inîerrompaient par intervalle leur recueillement profond que pour rappeler aux passants , un moment arrêtés de stupeur sur Tune ou Fautre rive , qu''ils oubliaient de découvrir leurs fronts. — Les chapeaux bas ! disaient-ils pour toute oraison funèbin^ et pour toute éloquente prière.

— Qu'est-ce, mon Dieu? demanda Chrisliane. Je ne vois point de prêtre. On dirait la fable du Styx.

Aymar avait compris. Ces voyageurs sous lin linceul étaient des compagnons emportés de l'Hofel-Dicu veis le Champ-de-

iOO CHAPITRE n.

Mars, pour y trouver une sépulture commune. Leurs restes devaient s''oublier là, dévorés bientôt par la chaux vive ; et avant ({ue Christiane n''eût, après un cri d'effroi, laissé retomber le store afin de dérober à tous les yeux ce spectacle :

— Voilà peut-être, avait di' Aymar, les seuls heureux qu''auront fait nos jours de victoire !

Les mots qui venaient d'écliapper au blessé dans une disposition toute mélancolique, n'étaient pas l'expression de sa j)ensée habituelle. Sa pensée au contraire était naïve encore de sécurité et d'espoir. Il croyait relVort (pi'il avait vu faire au peuple une régénération complète. Lliumanité lui semblait réhabilitée tout entière ;

108 CHAPITRE m.

et volontiers il eût pris le drapeau qui flottait dans les airs avec ses diverses couleurs pour le signe renouvelé d'une alliance entre le ciel et la terre.

Avant de fermer cette àme à de généreux sentiments , il eût fallu qu'elle rencontrât une défection double , là où elle s'ouvrait simultanément aux affections privées et aux espérances politiques. Et il en était encore, malgré ses premiers mécomptes, à opposer aux menaces de l'avenir les crédulités de son cœur, aux prévisions de l'expérience son optimisme déjeune homme : honorable duperie que la vertu imposera toujours.

— Je vais quitter Paris , Monsieur, lui disait un jour le comte de Claremond. Depuis la retraite du roi, ce parti est irrévocable ; je n''ai point perdu de temps; nos passeports sont prêts , mes préparatifs achevés. J''ai vendu Ihôtel qui portait le nom de mes pères.

— Eh quoi! émigieriez- vous encore, monsieur le comlc .^

— Non pas comme vous venez de le comprendre. Si j'avais une patrie, je ne la quitterais pas. S''il restait au vieux gentilhomme la force de soutenir uneépée, il ne déserterait point le champ de bataille. Partout il y a malheur à subir : et il le supporterait mieux de la part des Français que chez nos ennemis naturels. Je sais s"'il est amer le pain de l'étranger î Mais quand on n'appartient plus à Fespérance , n'est-on pas étranger même à sa terre natale? Je ne veux rien; je ne demande rien.. qu''éviter Faspectd'un lieu désolé et les horreurs prochaines de vos guerres civiles. Je ne vais pas rejoindre un fugitif qui s'est abandonné lui-même, mais retrouver, non loin de Wilna, le dernier parent qui me reste : un frère retiré là depuis le premier sacrilège commis ici, en 92, par des insensés sur leur prince. Lui, ce frère qui n'a jamais laissé corrompre son cœur par une coupable indulgence, ni [)ar un lâche espoir de redevenir Français,

110 CHAIMTKE m.

il sera, pour quelques jours encore après moi , la providence de Christiane.

— Mais que pensez-vous donc, dit Aymar troublé de cette résolution de partir, que va devenir notre pays?

— Un abime , Monsieur, un chaos.

Quel avenir peut espérer une nation qui perd son frein, sa foi, sa moralité, ses crovances? Heureux qui prêt à changer encore d'exil va être bientôt absous de la peine de vivre.

— Sa foi, dites-vous? mais, sommes-nous coupables desagressions d'autrui?Et si dans cette religion qui précéda le Christ, il était déjà établi que Jupiter ôte la raison à ceux qu'il veut perdre, est-ce notre faute?

— Il fallait, tout en chassant les ministres, respecter le prince et son droit..

— . . divin, n'est-ce pas? La grâce de Dieu ne se retire-t-elle jamais du parjure?

— Mais l'enfant, dit Claremond avec solennité, n'était-il pas innocent?

— Mais la France n''était-elle pas iniio-

CIIAI'IIKL III. m

cente aussi ? et faut-il à rintérèL d'un enfant immoler la durable sûreté d'un granci peuple?

— Ce n'est point que je doute, reprit le vieillard, du retour de l'héritier royal !

— Pourquoi vous éloignez-vous donc?

Je ne vois cette nécessité pour vous dans aucune des chances de l'avenir; dans tous les cas, la royauté vous reste à ce qu'il paraît. Est-ce l'homme ou le principe qui vous attachent?

— L'homme est le principe : c'est hi légitimité que je révère.

— Il y a quelque chose, dit Aymar, qui avant toutes les royautés du monde fut légitime : c'est la liberté. Eh bien î moi , Monsieur, qui crois juste un autre pouvoir que l'autorité d'un seul , et meilleure que toute autre l'administration du pays parle pays lui-même, je doute de ce retour. La paix sera votre ennemie, et je renoncerai même à Favénement de mes théories si l'homme qui vient d''ètre obligé de choisir

112 CHAPITRE Hi.

entre le trône et l'exil, une couronne et un passeport, continue à marcher dans ses premières voies. J aimerai toujours mieux, j en conviens, le gouvernement de Washington que celui de la plus saine dès majestés ; mais si le prince continue à rester citoyen, son pouvoir a des chances viables. Il accueille, dit-on, les travailleurs et se confond avec eux ; il sort sans carrosse , porte le parapluie, la cocarde bourgeoise , et ne demande point de liste civile : que ferait de mieux le président de l'Union? Ce système vaut le gouvernement de l'avenir, à plus forte raison celui du passé; la seule manière de jouer au roi , au dix-neuvième siècle, est de rester national. Si celui-ci la comprend , je crains franchement qu''il ne renverse à la fois vos utopies et les miennes.

A entendre ainsi parler Aymar, après sa conversation avec son père, qui n'eiit pas îu dans son âme aurait pu penser le surprendre en llagranlc contradiction de

conscience. Erreur! c''est qu'affamé d^impartialité, il se défendait encore d''accueillir le découragement; c'est qu''il eût été bien fâché de convenir avec un adversaire qu'il n'y avait rien à attendre de la commotion de juillet.

— On changera, dit le comte. Il faudra tôt ou tard aux Français l'obéissance; quiconque reste leur égal est perdu, et quand il s'agira de prendre un maître , on préférera le mien.

— 11 est peut-être vrai, soupira le démocrate, qu'il y a quelque chose de plus redoutable ici que la présence d'un roi pour opérer le retour de la tyrannie : ce sont les dispositions de ce peuple toujours porté à prendre sa facilité à servir pour le génie transcendant d'un chef. Ici on est toujours plus enclin à être esclave qu'aucun prince à devenir despote. Il y a des individus résignés à recevoir un affront avant que qui que ce soit songe à le leur imposer. Bonaparte n'a-t-il pas été incité à se

114 CHAPITRE m.

perdre par la servilité des ministres et le mutisme de son sénat? Quelque chose est plus haïssable qu'un roi qui opprime.

Monsieur, c'est une nation qui se laisse opprimer. Agrandir son pouvoir, c'est le mé-. tier de ce magistrat fragile qui souffre qu'on l'appelle majesté; mais se laisser avilir justifie infailliblement l'abjection qu'on inflige aux sujets. Si la France de 1830 devait se rapetisser jusqu''à l'égoïsme étroit dVm chef de dynastie, c''est du parti de l'écornifleur que je voudrais être!

— Il y a dans les bibliothèques royales beaucoup de traductions du prince de Machiavel !

— Ne nous quittez pas, Monsieur : tout va se transfigurer. L'Europe entière va reconnaître nos principes de probité et de bonne foi ; et cela , à la vue seule de nos plénipotentiaires : car il faudra à la France, redevenue j eune et sans tache, des ambassadeurs purs comme elle et d'une exemplaire probité.

— On vient, dit le comte, d''envoyer à Londres le prince de Bénévent.

— Sans doute c'est un mal que le peuple ait vingt ans et son gouvernement soixante-dix. Les jeunes rois du moins appartiendraient mieux aux idées de leur temps, ne fût-ce que par les passions. La vieillesse pourrait ne sentir plus qu''un besoin : celui du repos; un seul amour: celui de Fargent; mais désabusé par le conseil des plus vrais représentants du siècle, le Duc reviendra à des pensées actuelles et françaises.

Ainsi rhonnête homme se confiait à sa propre candeur. Tromper la jeunesse, c'est couper l'arbre qui croît, c'est étouffer la poule aux œufs d'or.

— La cour, ajouta Claremond, restaure déjà les errements héraldiques; n'a-t-on pas offert vingt croix aux trois Écoles ?

— Mais les trois Écoles ont refusé. Elles déclarent qu'elles n'ont fait que remplir un devoir national, et que d'ailleurs tous

iiQ CHAPITRE III.

les élèves se sont également acquittés de ce devoir.

— Que diriez-vous si Finstinct de sa conservation personnelle unissait demain Théritier des barricades à la cause des autocrates ?

— Calomnie ! Des courtisans dépossédés ont pu seuls répandre ces craintes.

— Monsieur Aymar! vous êtes plus jeune que votre âge. Et on se laisse en attendant, et sans un congrès préalable , placer à la tête d'une monarchie...

— ... entourée d'institutions républicaines.

Un sourire échappa au comte.

— Cela n'est pas plus absurde à espérer, dit-il, que de maintenir la virginité d'un harem pratiqué par des janissaires. Si vous croyez à certaine innocence , je commence à croire à la vôtre.

— Entre le malheur d'être dupe et celui de soupçonner la probité, acheva Aymar, mon choix est fait. J'attendrai cette cala-

r.iiAiMTnE III. ii7

mité qu'on appelle expérience , et ne me déciderai qu''après elle. Je ne veux rien préjuger.

Et Christiane allait partir. Aymar, réinstallé dans la maison de son père, était déjà en dissidence de vœux avec les amis qui le venaient voir. Cette courte séparation du monde , opérée pour lui par une maladie de quelques semaines , avait suffi à le jeter dans un vif désaccord avec des intentions déjà rétrogrades. Il se sentait une solitude de cœur qui glaçait ses résolutions. Tout esprit conséquent à ses principes et fidèle à sa conscience tombera ainsi promptementdans cette misanthropie.

Il perdra vite Tintelligence du langage vulgaire et deviendra un paria dans nos sociétés mobiles. Il peutfmirparse troublersur luimême et douter de sa propre raison, à force de voirlarapidité des inconséquences d''autrui. Dès qu''Aymar voulut rentrer dans la circulation des idées flottantes ctserepren-

dre à marcher sur ce sable ondoyant qu'on appellel'opinion publique, il se crut injuste. 11 douta de la portée de son jugement, quand il n'avait hélas î à condamner que l'improbité générale. Le premier homme supérieur qu'il avait rencontré lui avait dit avec un sérieux qui déguisait mal son contentement :

— Eh bien , jeune homme ? Quinze jours encore , et nous en aurons fini avec l'héroïsme. J'espère que vous n''avez pas été atteint de cette courte épilepsie?

— Pardonnez -moi, dit Aymar avec gravité.

— Tant pis; elle n'avait pourtant aucune chance de vivre. Il n'y a point d'effets durables où manque l'intensité de la cause. Et d'abord les femmes n'étaient pas pour vous; or, il n'y a rien à faire dans ce paysci sans les femmes . Je ne sais, ma foi, si l'absence d'une cour les effraie ; si Fémulation qu*'éveille en certaines classes élevées le poste des Gabrielle et des Maintcnon en-

Iretient dans beaucoup d''esprits de secrètes et ambitieuses espérances, mais en général le sexe ne goûte guère la sévérité qu''on attribue aux mœurs de Brutus.

— Parlez pour les duchesses.

— Non , toutes ont un peu de rancune contre vos trois journées. Au fait, on s''est fort peu occupé d''elles pendant soixantedouze heures; et dans quelques mois, l'état civil rendra témoignage d\ine remarquable indifférence.

— Vous êtes jovial , remarqua Aymar, pour un philosophe, un professeur, un grave partisan des pudicités britanniques.

Le personnage, en effet, était cet homme à la taille grêle, au teint scholastique, aux lèvres pincées, et dont toutes les habitudes, même corporelles, étaient, comme elles le sont demeurées, plus étrangères à la gaieté française qu'à la raideur d''outre-Manche. C^était ce pédant confit dans Thistoire d''Angleterre, et figé à ce premier progrès de la science politique où le Représentatif et

rAristocratie ont comploté leur alliance; cloué enfin au millésime de 1688, comme l'est à la porte d'un vieux castel la chouette écartelée : c'était celui dont on peut dire . Sa philosophie se compose d''une idée retournée en un kaléidoscope, ses discours sont des variations sur le même motif ; c''est l'art de faire une perruque avec un seul cheveu et de se draper avec une ûcelle. Son érudition ? Fagots assez mal liés, coupés dans la grande foiét de l'histoire.

— Je suis gai, dit-il, parce que j^ai foi dans l'avenir. Jamais le besoin du Pouvoir ne s''était fait mieux sentir qu''au bout de cette crise démagogique. Dites -moi, s''est-on demandé autre chose , dès que la fumée du canon a été dissipée , si ce n'est : Qui sera roi? On s''est préoccupé de cette nécessité bien plus que d'avoir du pain dont Paris pouvait manquer. Voyez : le gouvernement populaire est de tous celui qui a le moins de popularité. Les hommes d''ordre sont déjà rentrés en place, comme nos

CHAl'lTRli 11». i21

pavés ; et les routes de la monarchie se trouvent déblayées des trois seuls obstacles qui pouvaient entraver sa marche : une charte, un roi tombé en enfance et un dauphin qui n'en est jamais sorti. Gloire à Tévénement qui a produit de tels résultats ! — Etes-vous déjà présenté au Palais-Royal?

— Je ne crois pas , dit Aymar.

— Tant pis. Soyez des nôtres.

— Je n'ai pas la modestie d'aspirer à une préfecture.

— Prenez-en deux. Il faut devenir membre de la « gouvernementabilité j » et par sa position , imposer toujours autour de soi quelque respectueuse... intimidation.

Car, quel est le plus fort des liens qui attache Fhomme , même à Dieu?

— Cest Famour.

— Cest la crainte. Le peuple quia eu velléité de se mêler de ses affaires est moquable à miséricorde. Rien se peut-il constituer sans aristocratie? Étudiez les Anglais : leur gouvernement est un modèle pour tous les

siècles . Le plus grand homme de laphysique, c'est Newton; ceux de la politique , Castelreagh, Ancillon, Metternich. Trois têtes mènent Thumanité. Il n''y a point de peuples, il n'y a que des cabinets. Et remarquez ce qu'on a épuisé déjà de vains efforts et même de talents dans les premiers jours d'un établissement où s''agite encore la mauvaise queue du libéralisme? Un ministère ne dure pas six semaines et un orateur plus de trois discours. Cette fièvre de perfectibilité détruirait tout et ferait bientôt de nos assemblées un désert. Elleemporte une renommée comme était dévoré un régiment du temps de Bonaparte. On disait alors , je crois, chair à canon , on dirait bientôt chair à tribune. Mais Juillet lui-même nous délivrera de ses enfants. Déjà il avachit vos avocats, il accule vos poètes : on ne peut suffire à lui en mettre aux pieds. — Il faut penser à vous faire un majorât, monsieur Aymar î — Comment? dit celui-ci, vous vous

occuperiez déjà, au milieu de tant de changements?.,

— Il n'y a rien de changé, enfant que vous êtes. Encore un peu de temps, et vous le reconnaîtrez. Écoutez donc, regardez donc ce qui se passe autour de vous. Nous rebrodons de vieux habits dont l'étoffe est toujours la même ; et jamais les grenouilles de La Fontaine n'avaient fait entendre de si unanimes pétitions.

— Je ne sais quelle grue est déjà votre maître, reprit Aymar; mais nous resterons ses juges. Oubliez-vous que c'est le peuple qui est devenu roi ?

— Ce sera bientôt un roi fainéant , dit le député en tournant les épaules.

Il s'éloigna avec cette morgue qui a mérité à toute son école cette populaire épigraphe : Suffisance et insuffisance.

Ce n'est pas que cet homme manquât de facultés hautes;, mais l'esprit engagé dans l'étude de son caduc système, son obstination à fermer les yeux au jour présent le

i24 CHAPITRE m.

rendaient presque d'un autre temps, d'une autre nature que les nôtres. x\poiogiste de féodalité, roturier anti égalitaire, aristocrate de nature, il prenait le droit pour la révolte. Il s'appliquaitàs'écarter de l'instinct des niasses et à enrayer tout progrès politique. Ce n'estjamaissurles faits qui s'accomplissent et le monde tel qu'il marche qu'il médite : il étudie le passé, expérimente sur le cadavre. Ses idées les plus nouvelles traînent dans les bouquins usés d'histoire. L'actualité lui est indigeste. Son vœu est de commander bien plutôt que de gouverner , entretenir les partis pour se rendre nécessaire : désunion fait sa force. Sa fatuité principale, c'est d'être impopulaire ; et plutôt que de reconnaître ce qu'il raille sous le nom de volonté nationale , il abîmera tout comme un homme d'église. Sa fermeté, c'est la colère; sa justice une vengeance. On a dit avec raison que si la liberté et Tégalité étaient d''autrefois, il les eût apprises dans les livres : mais c'est l'a-

ristocratie qui est ancienne, et il est fatalement voué aux institutions périmées.

Le gouvernement rétrospectif que sa coterie appelle Doctrine dort dans les chroniques du moyen-âge, ou ne se conserve que chez l'étranger : imiter le Nord et réédifier les privilèges héréditaires, c'est renoncera être Français par l'intelligence. Avec une ma- •jorité de dix boules parlementaires, minorité si effrayante au milieu de la nation, ce ministre , tour à tour blanc ou tricolore , selon la température de Gand ou de Paris, peut-il jamais parvenir à s'asseoir en politique autrement que sur la lame d'un couteau?

Il s'était éloigné de quelques pas , puis il ajouta, en revenant encore vers Aymar, car il tenait à le recruter pour sa future presse oflicielle. — Soyez à nous pour la dernière fois : nous vous ferons un bel avenir.

Le naïf radical se rappela le bourreau de Philippe II disant à don Carlos : —Laissez-

VOUS faire, Monseigneur: tout ce qui se prépare là, c'est pour votre bien.

— Voudriez-vous donc , répondit-il en souriant, essayer sur moi un peu de corruption ?

— Non, certes! car je vous connais: Mais ne dites pas de mal de ce moyen. La corruption, voyez-vous, il ne faut pas s'en laisser atteindre; la probité personnelle est un très bon calcul, quand elle ne serait pas une vertu; mais comme ressource d''homme d'état , on peut remployer. Il faut donner de Targent et n'en pas prendre. L''habileté consiste à faire porter sur autrui la corruption et à ne pas s'en salir soi-même.

— Cet austère intrigant a dû autrefois, pensa Aymar en le voyant partir, professer la morale à l'académie des Bonnes- Lettres.

Le lendemain quelqu'un se jeta précipitamment sur les pas de notre ami et presque sur ses épaules. C'était un très petit homme, encore jeune, à la tenue demi-£;asconne et

à l'accent deux fois gascon. A l'exiguité de sa taille, à la nerveuse impétuosité de sa parole et de ses gestes, on l'eût pris pour un écolier de Carpentras. Ancien condisciple du républicain et autrefois soldat comme lui de la presse libérale , ce Bébé avait la bouche grande, les sourcils relevés à la Méphistophélès, et sa voix était bizarrement remarquable. Cette voix arrivait à l'oreille, souterraine et voilée, à peu près comme l'accent d'un ramoneur qui déjà parti pour gravir au sommet de sa tâche, s'arrête à recommander une précaution oubliée, pendant qu'il n''est encore qu'à la hauteur de la glace qui pare votre cheminée.

— Eh bien! cher, dit-il ; à nous enfin le tapis politique ! Les blancs ont usé le leur jusqu'à la corde sans avoir su gagner la partie. Ne nous laissons pas décaver.

— Êtes-vous sûr, dit Aymar, que de nobles actions seront une fois profitables?

— Mais cela servira d'abord, dit l'autre, à

428 CHAPITRE m.

répartir le bien-être, la fortune un peu moins injustement que par le passé. L'or reprend son équilibre, la race des millionnaires va être croisée.

— Obtiendrons-nous le Rhin pour frontières ?

L'interlocuteur , comme un homme qui croit qu'on veut le railler, leva les épaules et répondit : — Nous obtiendrons les portefeuilles et les hôtels.

— Effacerons-nous les traitésde 1815?

— Nous effacerons nos dettes dû livre impertinent des créanciers. La société se régénère : cette révolution sera sociale un peu aussi bien que politique. La justice distributive va être une bonne fois à la mode. Est-ce que nous ne saurons pas mieux jouir des biens de ce monde, nous, qu'on appelait hier encore les prolétaires, que cette race de possesseurs titrés, lesquels sont tombés depuis cent ans dans leurs châteaux à l'état de crétins? A nous , les châteaux! les villas! les lacs transparents! Nous

OHAl'lTRE iir. i29

avons des facultés fraîches pour comprendre ces bienfaits de la Providence, des sens et quelque esprit aussi pour en jouir. Tout cela manque aux hommes encroûtés de mollesse et de bonheur. A nous les chevaux du Yorkechire , les maîtresses espagnoles , la tiède température des salons, et pour nous reposer les sophas embaumés , les tapis d'Orient! Mon cher, sous ces appartements à vastes cerveaux, les idées grandissent , l'àme s'élève avec les plafonds. C'était là le rêve de mes nuits provençales: atteignons à cette poésie. Il est bien temps que notre tour arrive et que notre volonté se fasse. Mais, à propos, on dit que vous vous êtes battu comme un lion : quel emploi avezvous? Est-ce que je ne rencontre pas des vieux qui se plaignent d'avoir perdu leurplace possédée depuis quinze ans ! — Eh î vénérable sot, c'est parce que tu l'as depuis quinze ans qu'il est bien temps de la céder à d'autres. J'entends dire que Mirabeau a eu tort de se donner à la cour pour un

430 CHAPITRE m.

million : oui, certes! et je suis de cet avis s'il en pouvait demander quatre. Adieu , féal, nous nous retrouverons. Ne me retenez pas , je cours chez mon banquier de la rue d'Artois. J'ai eu le bon sens de m'impatroniser là depuis dix-huit mois. Ce n'est qu'un pauvre honnête homme, mais il sait les finances, et je le pompe! Nous n'aurons eu que deux contemporains, mon brave:

Bonaparte et avant lui Talleyrand. Bonaparte avait coutume de dire que sa dynastie deviendrait la plus vieille de l'Europe, j'espère me tromper moins en prédisant que nos mansardes deviendront avant peu les plus riches hôtels de la Chaussée-d'Antin.

11 y a donc quelque chose, pensait Aymar, pendant que ce demi-personnage s''éloignait, il y a quelque chose de plus profitable que d'écrire l'histoire! c'est d'arriver de la campagne le lendemain du jour où l'histoire s"'est faite.

Il se faisait ainsi, pour lui-même, allusion

à d'inflexibles souvenirs, car il savait qu'il avait été rencontré, le trente au soir, allant à Neuilly à travers des plaines alors pacifiques, deux voyageurs assez frais sortis d'une prudente retraite choisie aux Batignolles. L'un avait un faux air de Jésus- Christ, et l'autre ne ressemblait pas mal à l'édition in -32 de Gusman d''Alfarache.

Aymar prévit que le Tite-Live, révolutionnaire un moment par spéculation , agirait bientôt contre le système dans lequel il avait écrit et brillé, et qu'il déchirerait, l'ingrat, la dépouille qu'il se disposait à quitter. Mais plus Aymar se recueillit , moins une indignation bien sérieuse put s'emparer de son esprit, parcequ'il se rappela encore que le champignon des trois jours obéissait peut-être aussi aune secrète et invincible pente de sa nature en subissant l'attraction des richesses. Sa mémoire lui retraçait certaine soirée où le goût de la phrénologie avait retenu un peu tard et après tous les autres adeptes im certain nombre

d'amis chez le docteur Spurzheim.L'hominicule était là. Ce fut à qui présenterait son crâne au docteur, tant chacun était empressé de connaître sa prédestination organique. Spurzheim, qui montrait d''abord peu d'envie de satisfaire à cette curiosité, céda enfin, à la condition, quelles que fussent les explications données, qu'on ne s'en formaliserait point. Le futur conseiller du trône apporta sa tète spirituelle : on lui reconnut l'aptitude, l'astuce, puis tant de prédispositions incohérentes, que les gouttes de sueur lui montaient au front. Enfin il allait sortir de l'épreuve, moitié maltraité, moitié caressé par la science, quand l'élève de Gall ajouta, en laissant retomber sur sa cuisse la main qui avait long- temps interrogé le crâne , et avec l'accent d'une bonhomie toute allemande :

•^r^ Dites donc ? Vous avez dû être un grand chippeur dans votre enfance î

Et si pourtant, pensait Aymar , celui-là arrivait jamais au pouvoir ! Sa maxime fa-

vorite est qu'il faut, pour réussir, soutenir s l'opinion des sots, parce que c''est elle qui faitlapuissance des fripons. Il qualifie deduperie les sentiments désintéressés, il appelle niais l'empire de la conscience. Dans quel bourbier aurait-il donc ramassé son âme, si ces déplorables axiomes de perversité n'étaient pas le cynisme affecté d'une immoralité bavarde, un esprit de paradoxe et de forfanterie? Ordinairement les fripons ne crient pas : Mettez vos mains sur vos poches . Il vaut mieux qu'il ne veut le paraître. Mais je m'y fierais peu si jamais il venait à se dire honnête homme ! Il serait ministre à faire tirer sur les citoyens , et député à restaurer les lois de censure.

Peu de jours après, Aymar qui pour respirer un autre air que celui de Paris, voulait gravir les buttes de Saint-Chaumont, de si belliqueuse mémoire , vit débusquer vers lui, du fond de la rue de Latour-d'Auvergne, unrêveur.Soncœurse dilata au seul aspect de cet ami. Le solitaire murmurait

des vers. Ce ne pouvait être qu'un rerrain digned''Horaceoude Tyitée. Sa tête chauve penchait sur l'épaule gauche; il portait des lunettes trois fois grandes comme ses yeux; toute sa personne accusait en même temps quelque chose de la malice de Piabelais le buveur et du dormeur La Fontaine.

Aymar s'arrêta à lui barrer doucement le passage; et quand le promeneur leva son regard distrait, Aymar lui tendait déjà une main affectueuse.

— Ah! ah! fit le grand poète, vous paraissez soucieux : voulez-vous que je traduise ce qui se lit sur votre front par un seul vers d''une chanson populaire? Il est écrit en épigraphe entre vos deux sourcils :« Épicier, tu nous as trompés.» Ce qui souffre en vous, ami, c'est la logique . Eh! patience; avez-vous jamais vu planter un peuplier sans qu'il n'y soit venu quelque chenille en dévorer les feuilles? Laissez cuver l'égoïsme et déposer lapeur. Quasi-légitime, quasi-quelque chose! c'est-à-dire rien, peut-il durer? Mais n'exi-

gez donc pas qu'une plante prospère en peu de jours, surtout quand ses racines n'ont pas rencontré un sol préparé. Il vient, voyezvous, des époques de sommeil pour une nation comme pour un homme. Il faut subir des périodes de vertige. Qui nous aurait dit, par exemple , que les magnanimes ouvriers de juillet voudraient se venger du choléra sur les riches; qu'ils prendraient les flâneurs de Paris pour des empoisonneurs , et frapperaient, en vrais sauvages, les premiers inconnus qu'ils verraient s'arrêter sur un trottoir? Il y a des pages inintelligibles dans l'histoire du monde. Mais, patience , vous dis-je : les masses effarées de terreur se trompent de point d'appui. La sécurité n'est point où ils la cherchent, ils l'apprendront plus tard. Je ne blâme nullement leur désir de la paix; mais on frappe à une porte qui n'a qu'une aumône passagère à offrir. Peutêtre aussi l'Europe , qui ne peut nous empêcher d'être toujours d'un pas en avant, ne se soucie-t-elie pas de nous eu laisser faire

^36 ciupiTRE m.

deux à la fois. Attendons que d'autres états nous rejoignent. Quand les Espagnes, par exemple, arriveront au système parlementaire, il sera temps, pour nous, de gagner un terrain nouveau. Je ne nie point qu'il serait de la charité politique de tendre la main aux autres après avoir passé un fossé, mais il faut se garder aussi de compter sur des infirmes à qui lesjambes n'ont pas poussé encore. Se hâter lentement n'est pas un précepte exclusivement applicable aux arts. Que de progrès partiels sont désirables avant le grand progrès! D'abord il faudrait apprendre à ce paysci, grand niais d'enfant de famille à peine majeur, à régler ses affaires lui-même ; car une maladie de notre France, c'est de vouloir toujours être administrée, gouvernaillée; d'avoir un tas de commis et de rouages parasites. En législation comme dans l'art de guérir, les plus simples agents sont je crois les meilleurs. Quel besoin l'administration de ce coin de terre a-t-elle toujours de deux millions de lois? Mon vieux médecin était

Corvisart : il purgeait peu, laissait agir, observait et ne contrariait pas la nature des sujetsqui lui étaient confiés. Leur Juste-milieu, comme ils disent, est déjà Purgon et Sangrado àla fois. Déjà des ressources exceptionnelles !

— « Seignare, dit Aymar , purgare , clysterium donare ! » Leur Chambre veut incessamment purgare, la police seignare, et M. le maréchal de Lobau....

— Mais, interrompit le modeste penseur, on reconnaît un bon mécanisme au petit nombre des moyens qu'il invoque. Quel progrès n'a pas fait la machine de Marly depuis qu'on asuppi imé cent cinquante roues. Nous en sommes encore à la machine de Marly administrative. Frottement, efforts stupides, résistances forcées dans l'appareil. Le meilleur gouvernementestcelui deDieu, je suppose ? eh bien ! celui-là on ne le sent guère; sa volonté se révèle par un ordre immuable et la police infaillible des saisons. Au lieu de peser, cette volonté se dissimule à

i38 CIIAPITUK III.

force (rintelligence el de bon vouloir. Le plus bel hommage rendu à ce gouvernement là , n'est-ce pas la voix de l'athée qui nie son existence?

— Nous feront-ils, dit Aymar, regretter les jésuites? La crainte du diable est moins abjecte que l'amour de l'argent. Envierons-nous même le temps de la régence?

Mieux vaut être gouverné par la beauté que par l'avarice. Il y a, dit M. Heine, moins de bassesse dans un boudoir de câlins que dans un comptoir d'agioteurs.

— Mais à qui confier votre gouvernail?

Voulez-vous qu'on s''embarque sans l'espoir d'un prochain rivage et sans bien savoir où l'on va?

— C'est un inconvénient, avoua Aymar; et pourtant vous ne comprenez pas mieux que moi la patience de ces gens qui aiment mieux s'acclimater dans la fange que risqvier , en essayant d'en sortir , de tomber sur quelques ronces et des cailloux. Il y a ici des cœurs sales et froids, donl l'inertie

s'arrange toujours du présent, quel qu'il puisse être, et du fait le plus honteux, dès qu''il existe. Ils s'engraisseraient là, et y dormiraient comme certains animaux dans la première bauge qui se présente. Hommes de chair, gens d'arrière-boutique , ils craignent surtout la peine physique , prêchent la docilité à tous les jougs, et après toute première révolution , ils en rendent une seconde nécessaire.

— Ah ! concourir à une autre forme de gouvernement , mon cher , embarrasse la paresse de ces fortes têtes. Les classes dites élevées sont soumises à l'influence d'un amour d'ordre qui ne signifie guère autre chose que la continuation de leur bien-être au milieu des souffrances publiques. Quand les hommes de cœur se lèvent , et que le peuple s'émeut, ily a pour eux perturbation! Us croient naïvement que ce monde appartient aux poltrons, aux sots, aux avares, aux intrigants ; et ce monde civilisé ne rentre selon eux dans Tordre que lorsqu'il

iiO CHAPITRE III.

revient de nouveau aux intrigants , aux avares, aux sots et aux poltrons.

— Après quarante ans de lutte et vingt millions de citoyens sacrifiés sur le champ de bataille contre les trônes, est-ce qu'on veut encore, dit Aymar, de la royauté absolue ?

— Visionnaire! il n'y en a plus en France, nos mœurs s'y refusent; la royauté est un mensonge. On vous a promis je ne sais quelle monarchie entourée d'^institutions républicaines, je vous la souhaite; mais ce que vous aurez certainement pour quelques instants encore, c'est une république de fait entourée d'abjections monarchiques. Il y a ici un commis choisi par la peur à la hâte; ce n'est peut-être pas là de toutes les origines royales la plus épique , car on a vu des trônes fondés parle courage, d'autres par l'autorité des vertus, le libre choix des diètes , la reconnaissance des populations : ici l'ésoïsme du riche a été le fondateur, et Tavocat de cette peur un paysan de la Nièvre , rivière qui ne coule pas pré-

cisément tout à côté du Danube. Mais, encore une fois, on ouvrira les yeux. Ce n'*est pas du reste que les torts soient tous du côté du chef. N'a-t-il pas raison de les gouverner à son profit , puisque c'est à leur profit seul qu'ails l'ont cherché? II les prend pour lui, comme ils Pavaient pris pour eux. Le troupeau avait besoin d'un berger, le berger tondra; et qu'ils rendent grâce à Dieu que le boucher ne soit pas venu : car leur imprévoyance l'avait mérité. Allez, le temps remet beaucoup de choses àsa place; c'est un « galant homme » , disent les Italiens. J'ai* lu quelque part : « Si quelqu'un renverse une borne , il vient quelqu'un qui la relève , tandis que si chaque jour le frottement l'amoindrit et la dégrade , elle ne sera jamais remplacée. » C'est là mon opinion. Laissons faire et passer. Il faut se résigner, perfectionner nos mœurs et mériter un meilleur avenir. Prenezpatience, trop vif jeune homme, ajouta Finterlocuteur avec unsourire où perçait plus de mélancolie

14ti CHAPITRE 1!I.

qu'il ne s'efforçait démontrer d'espérance. Prenez patience ! ce n'est que Taffaire d'un demi-siècle.

Et les amis se séparèrent.

Il ne disait pas toute sa pensée, l'humble sage dont la raison fut toujours supérieure même au talent. Mais était-ce à lui, dont la voix a le mieux consolé la patrie dans ses désastres , à prédire ici des malheurs sans gloire. Le poète qui avait tant influé sur le , réveil de la France en 1830, le citoyen qui avait donné depuis de si hauts conseils à des ministres, n'avait-il pas acquis le droit du repos? L'alcyon qui a chanté dans la tempête cherche le rivage. Déjà elle avait hâte, cette lyre, d'aller se réfugier aux bords de la Loire : c*'est là qu'elle devait échapper aux soupçons des moindres récompenses, aux menaces de la croix d'honneur, aux pièges d''une souscription à son profit, aux inconstances même de la gloire, et à l'infaillible ridicule des Académies. Le philosophe savait bien que l'exemple de

CHAPITKE III. 145

sa modestie n'aurait pas le danger d'hêtre contagieux.

Et d'ailleurs , dans cette exagération , sous ce délai de cinquante ans, demandé comme crédit au bon sens public , il se cachait peut-être Texacte sagesse : mais cette vertu convenait-elle à Femportement du caractère d'Aymar? Il est des consolations qui abattent; il est tel sermon sur l'espérance, après lequel on regarde la rivière. Proposer aux jeunes courages la tempori- , sation, la prudence à l'impétuosité, c'est demander à l'homme de vingt ans d'en avoir soixante ; aux cheveux noirs de se couvrir de neige en une seule nuit. Quand Aymar vit que les plus fermes amis de sa religion demandaient sursis et se réfugiaient dans l'avenir , il baissa la tête , et pleura. Les trois hommes qui l'avaient abordé successivement résumaient pour lui de grandes classifications dans l'opinion flottante. 11 y voyait représenté d'abord l'entêtement systématique qui veut étouffer

l'avenir dans son germe; ensuite la'cupidité habile se frottant les mains des misères publiques , professant cette maxime : que l'intérêt privé est d'instinct, et l'intérêt général une chimère; puis enfin venait cette prudence qui, n'ayant â vivre qu'un jour de revers , est patiente comme l'éternité ! Il se frappa de doute et de tristesse. Tantôt sa crédulité première faisait place à l'irritation, et tantôt il gémissait à l'idée de se sentir aussi seul au milieu de ses frères. 11 était comme tel généreux sous-lieutenant qui élancé à la tête des bataillons se croit suivi des siens, et qui, une fois au milieu des rangs ennemis, se retourne pour voir loin derrière lui ses camarades et même son vieux colonel. La fatale intelligence de son cœur lui faisait sentir avant tous ce que l'avenir réservait à la France, et ces abaissements, ces lâchetés qui ne devaient être de notoriété européenne que trois ans plus tard. Il compritdès lors que le nouvel état allait s'appuyer sur les mauvais sentiments

flu cœur de l'homme, cultiver la crainte, l'avarice , la dureté de l'àme ; et qu'après l'action royale qui avait mitraillé un peuple , il y avait une plus infâme politique : c'était de l'abrutir.

Déjà les étudiants qui, aux premiers cris de fraternité poussés par les Lombards et les Espagnols, s'étaient empressés de voler à leurs secours, qui chargeaient les impériales de diligences, n'emportant qu"'un fusil et leur courage, étaient partout refoulés aux frontières par le même ministre dont les instigations avaient encouragé leur départ. Trahis par Son Excellence à deux masques , ils revenaient sans pain vers ce Paris déjà fermé aux assemblées civiques, et empoisonné par l'ironie des vertus désintéressées.

Aymar, attentif, haletant d''espérance comme devant un spectacle nouveau , tenait les yeux ouverts sur la scène politique. La table est rase,' se disait-il, que va-t-il apparaître de grand sur ce vaste horizon?

i46 CHAl'ITRE III.

Il n'apercevait que de vieilles et boiteuses figures. Partout ressuscitaient ces magistrats usés par cent tyrannies, ces maréchaux vendus, ces courtisans fatigués d'adorer par derrière tant de fortunes tombées. Employer ces hommes, n'était-ce pas une injure à la probité, un soufflet adressé à la victoire?

Chaque jour apportait à Aymar un désenchantement. Tous ceux qui le connaissaient à la ville et dans la banlieue, le plus équivoque cousin de province, sa dernière et sa plus vague connaissance au fond d'un village dont il savait à peine le nom, se précipitaient chez lui, soit par lettre, soit par présence réelle , afin de mendier sa protection. On savait sa conduite aux jours du péril , on lui supposa du crédit ; et alors des extrémitésdeFrance et dcNavarre, il fonditau domicile deM.Chalamel, orgueilleux de cette nuée de solliciteurs, des myriades de médiocrités plus avides de proie que les corbeaux de l'hiver. Jamais l'espèce

humaine n'avait semblé à Aymar si abjectement livrée à l'empire des appétits ignobles, des passions voraces. Il pensait, lui, qu'il faut mériter pour obtenir. Il ne pressentait pas que tout étanti mitation d'en haut chez ce peuple de singes, l'égoïsme, comme une lèpre féconde , allait gangrener à vue d'œil une foule de cœurs. Si le crédule enthousiaste se trouvait un moment au sein d'une réunion d'hommes de son âge, il était frappé des ambitions positives et des matérielles rêveries de ses compagnons. On parlait spéculations, profits; peu d''acquérir un nom recommandable, beaucoup de gagner des trésors. On ne s'enivrait guères qu''avec les espérances de la fortune; l'orgie n'était plus comprise que dans des flots d'or. Imagination, amour, ardeur aventureuse, tout était à ce nouveau culte.

— Qu'allez-vous devenir.-* disait-on au fds d'un vieux général.

— Agent de change.

— Et toi , enfant des arts ?

— Avoué. J'achète une étude; quelque femme la paiera de sa dot; puis, vivent les cigarres et les affaires.

Les affaires ! c'est-à-dire le bien d'autrui!

Aymar espéra que les lettres conserveraient du moins leur philosophique dignité dans ce désastre moral, dans cette défection des intérêts élevés. Hélas! là aussi il vit la spéculation grandir aux dépens de Fart, et le but commercial remplacer toutes les préoccupations du talent. Le talent devint spéculateur et avare. La littérature prenait remploi d'amuser les sots au lieu d'éclairer les grands et de protéger les faibles. Elle inondait de stériles romans des esprits affamés d'écrits virils. Et puis la corruption vint l'attaquer dans son germe ; la corruption , poison officiel , inventé durant les restaurations royales, et qui consiste à détourner d*'une pénible, mais généreuse carrière, des esprits qui sauraient un jour s'y distinguer laborieusement, en les séduisant dès leur début par une tâche facile et

l'appât de quelque salaire escompté. Il vit des hommes d'avenir se faire journalistes; des poètes commis de ministre et valets de la pensée d'autrui. Après la retraite des Laffîtte et des Dupont de l'Eure, tel bureau prit à sa solde toute une conscription de bacheliers; car il fallait des pourvoyeurs à l'éloquence officielle et leur fabriquer les improvisations de la tribune. A l'un étaient confiées les réponses parlementaires d'une modération hypocrite , à l'autre la colère du pouvoir, Celui-ci était à la Guerre, celui-là à la Marine ou à l'Ordre public. Tel était réservé pour l'insulte au parti national , et tel pour flagorner la cour. Il vil prendre à ce guet-apens , s''enfoncer en ce Parc-aux-Cerfs , d*'abord les envieux, les médiocres, ceux qui savent écrire et non penser, des parasites de coulisses, des jugeurs sans titre , enfants caducs , germes flétris , sceptiques universels, qui ne s''intéressent à rien et surtout à la probité ; puis enfin il vit tomber là des plumes élé-

150 CHAPITRE m.

gantes, espérance de notre avenir. Pour un demi-franc la ligne, le mérite pauvre écrivit sans inspiration, se laissa prendre à l'heure, et imposer des passions menties.

Un jour qu''il rencontra un publiciste long-temps fameux par son idolâtrie en faveur de la légitimité, Aymar se sentit embarrassé à formuler quelques condoléances; il craignait de voir entreprendre une difficile apologie du passé. Le valet de plume le prévint avec une assurance stoïque ; — Appuyez-moi , lui dit-il ; j''ai bien servi l'autre , que pourrait me reprocher celui-là? La presse n'est pas un sacerdoce, et le pouvoir est mon client. L"'avocat élève bien la voix , alors même que le prévenu est un homicide ; moi, partout où le vainqueur se trouve, je lui dois aide, assistance et dévouement. Je suis conséquent dans cette vocation.

Devant l'effronterie de ces sophismes , Aymar gardait le silence. Lui qui, de toutes les puissances humaines , considé-

CHAPITRli 111. loi

rait l'esprit comme la faculté la plus haute et la plus chaste, l'autorité de la presse comme la plus incorruptible magistrature, il s"'éloignait de dégoût. Ignorait-il donc , pour consoler sa pudeur, combien sont en secret misérables ces trafiquans de la pensée , fanfarons d'improbité , espèce de condottieri voués à soutenir Finjuste, à trouver le fait accompli moral , et l'oppresseur clément? L'écrivain soldé a beau faire accroître ses gages et fleurir en ce bazar, il est suivi en tous lieux par la déconsidération et l'ennui. Nul ne s'identifie à ses travaux. Une fois établi en servilité, le pied sur les dalles froides de l'antichambre, il n'a plus d'individualité. LVrt et les lecteurs disparaissent. Tout s'anéantit, même son inspiration s''il fut un moment touché du feu sacré, ou bien les facultés qui lui restent le dévorent. Ses patrons eux-mêmes détournent les yeux de leur éloge obligé, et au milieu du bruit qu'on lui commande de faire , son nom

i52 cuAi'iTRb: m.

ne s'entend pas. Au foyer des lumières factices, il ne peut éclairer son obscurité. Il dispense les gloires et ne s'en réserve aucune. Parodiste, ou insulteur, il fait des vœux pour que tout soit mal, et ne se sent à Faise que quand il peut flétrir. Le dégoût reste sa seule lîïuse. Son métier devient à la poésie ce que la prostitution est àl'amour. Artiste apostat, il se prend à la misologie par Popinion qu"'il a des travaux qu'il encense ; et à l'humanité tout entière il étend la mésestime et l'ennui qu'il s'inspire à lui-même. Si nous allions, réfléchissait Aymar, voir la France reculer jusqu'à cette époque de l'histoire d'Angleterre où Pavénement de Guillaume jeta presque tout ce qui avait combattu les Stuarts dans les profits du pouvoir! où tant d''écrivains descendirent aux places! Si nous n'ofïVions qu'une contre-preuve des années 1688 et 1689!

Afin de chercher une diversion à ses émotions fatigantes, Aymar se présenta quel-

quefois à rhôtel de Claremond. Un soir, il apprit avec stupeur que Christiane et son aïeul étaient partis depuis plusieurs jours. Ingrate ! murmura-t-il, en ne croyant prononcer que le nom de la jeune fille. Il lui sembla que ce départ était une trahison. Et cependant de quoi me plaindrais-je? ajoutait-il. Elle n'a manqué à rien ; que m''avait-elle promis? Parce que nous nous sommes rencontrés dans une fête, puis à de pieux concerts ? que pour la re voir j e Fai suivie aux cérémonies de la cour et jusqu''aux offices du Sacré-Cœur? est-ce une raison d''obtenir ses égards? Je Tai sauvée : mais les grands sont-ils obligés à la reconnaissance, même à la politesse? Parce qu'elle m'a quelquefois adressé un regard... Hélas! le comprenaitelle elle-même ? Il se croyait résigné depuis trois mois à cet événement. Il s''étaitsur{)ris à en causer avec tranquillité devant Porpheline; mais dans ses dispositions présentes , tout lui semblait apostasie. Il lui avait même dit une fois : — .Pirai vous retrouver en Po-

154 GHAPiïRE III.

logne, Christiane, si la Fiance nous devient hostile. Accueillerez-vous le voyageur?

Mais, vous vous marierez infailliblement dans ce pays-là?

La noble fille n''avait répondu à ces deux questions que par un sourire mêlé de rougeur. Elle avait touché l'enfant du peuple : mais soit que la distance sociale qui semblait les séparer interdît au jeune homme toute idée ardente, ou plutôt que cette âme fût déjà distraite et emportée par les vicissitudes d''une passion plus haute, 41 était demeuré jusque là près d'elle sans oser lui adresser ces deux mots si doux et si hardis: Je t''aiine.Et puis, comment savoir bien son propre secret quand on n'a pas encore souffert?

Pour Christiane, elle avait répondu à certaine question que lui adressait quelquefois sa conscience : — Je lui porte la plus vive estime; mais pour Paimer, il n''est pas genlilhomme ! — îl y a des cœurs de femme qui s''ignorentlong-temps; ils ne se croient pas la

puissance d''enfermer un feu bien dévorant, du moins, avant certaines épreuves de la vie... mais une lueur tendre les illumine assiduement. Ainsi la flamme que traîne après soi le ver des nuits de la Saint-Jean n'est à vos yeux qu''une frêle étincelle, mais elle ne s'éteindra jamais.

Aymar vivait de ses aspirations vers Pavenir plus que des immédiats intérêts du monde; son âme abstraite semblait n''avoir faitqu''effïeurer son corps; il démentaitPidée matérialiste de leur réciproque dépendance; il lui fallait un intérêt intellectuel. Ses facultés étaient plus grandes que la vie qui nous est accordée. Meilleur que les bons , mais sans indulgence pour les lâches, la première des vertus humaines , la patience, lui manquait. Il voulait des actions rapides comme son instinct â bien faire. Ses ennemis étaient le temps, le froid et les sots. Il manquait de toute tolérance pour la médiocrité. Ce libéral de cœur était insolemment aristocrate devant les facultés

de Tespiit. Il aimait la contradiction e( allait volontiers au devant, mais n*'endurait pas le moindre manque de logique. Il supportait courageusement le malheur et était vaincu par la déplaisance. Une épingle lui eût fait plus de peur qu'un poignard. S''il eût été appelé , celui-là, dans les conseils de la France régénérée, il aurait contribué à faire abolir une science dont il se raillai! autant que de Tastrologie judiciaire , et qu'ail méprisait comme la mauvaise foi pédante : c''était la diplomatie. Ministre, il aurait envoyé des passeports à tous les espions masqués du nom d''ambassadeurs , et pour toute chancellerie, il se fût abonné aux gazettes de l'Europe.

Ses répulsions comme ses amitiés, il ne pouvait les déguiser , même quand cet instinct s'^exerçait contre les personnes , qu'il aurait, selon le monde, dû entourer de plus de respect. Ainsi, dans sa propre famille, il avait rencontré des antipathies déplorables: M. Chalamel, lui-même, son

père , Devait pu échapper à je ne sais quel ék)ignement de ce cœur instinctif.

* — Ma mère, avait-il dit un jour, en se jetant dans le sein de sa seule amie : ai-je donc le cœur méchant et dénaturé? Dismoi ce qui se passe en mes réflexions , à mesure que j ''avance en âge. Pourquoi ne puis-je sentir envers cet homme aucun attachement filial, aucun respect affectueux? Suis-je dépravé au point de le haïr?

— Non, tu ne le hais pas, ce serait être injuste : il est inépuisable de bonté pour nous.

— Oui, mais de cette bonté qui s''occupe du vivre matériel, qui soigne vos besoins, mais qui froisse votre âme. Il s'intéressera à mon sommeil, il voudra savoir si Pappétit ne m*'a point manqué : et je succomberais de désespoir à ses côtés avant qu''il s''en doutât , ou voulût le savoir.

— Pensez qu''à son âge on est positif, et qu''on ne comprend guères plus les malheurs que les bonheurs de la jeunesse.

i58 CHAPITRE III.

— Vous les comprenez bien , vous, ma mère ! •

— Vous êtes choqué à tort de ce qu"*!! ne partage pas vos idées, mon fils : les siennes sont peut-être meilleures , car les vôtres vous font souffrir.

— Je n'aime pas ce qu'il dit ni ce qu'il fait, reprit Aymar. Lorsqu'il perdit ce frère que nous n''avons pas connu , souvenezvous que je le supposais inconsolable ; je le plaignais et je m'enhardis à lui dire : Vous devez être bien affligé ! — Je n'ai pas le temps, répondit-il; les affaires me donnent tant d'occupations !

Et moi aussi, ma mère, je comprends l'industrie , le commerce, et j'honore leurs succès; mais se tourmenter autour de l'argent, le pressurer pour en extraire vingt fois le suc; le couver nuit et jour pour lui faire éclore un nouveau million qu''on ne destine qu'à soi seul, c'est recommencer la religion du bonse, qui sVdorait lui-même, et faisait consister son culte dans l'action béate

de contempler son nombril éternellement.

M. Chalamel ne demande-t-il pas à quoi sert le beau, et ce que rapportent les arts? Il a dit devant l'Apollon et l'Hercule du palais Farnèse : A quoi cela sert-il? Que fait donc là ce grand drôle qui tend le bras et ce fort de la halle inutile? Mais il estimerait une cariatide , par cela seul qu'elle paraît du moins servir à porter quelque chose. Ma mère , je ne ressemble pas à cet homme.

— Tu me ressembles à moi , enfant, dit la pauvre femme ^ et j'en suis bien heureuse et bien fière , car je te trouve beau.

— Pardonnez-moi donc , continua Aymar; je voudrais penser autrement , mais je ne le puis , et ce n'est pas ma faute.

— Ce n''est pas la sienne non plus, dit la mère en baissant la tête.

— Je m'éloignerai , acheva le jeune homme : l'espace me manque ici , on ne respire pas , comme le dit en quelque beau livre M™e de Staël, assez d'air, assez d'en-

thôusiasme, assez d'espoir. Mais je ne confie ce projet qu'à vous seule ; car, éloigné de cette ville assoupie, je ne serai absent que pour vous.

Le combattant du Louvre avait déjà refusé Féphémère décoration bleue liserée de rouge. En sa modestie naturelle, en sa judicieuse raison, il répugnait à toute distinction d''imitation monarchique. Un soir il trouva chez lui un brevet et les insignes de la Légion-d''Honneur. La disposition de son humeur blessée influa-t-elle sur le parti qu''il se hâta de prendre? Il avait commencé par froisser le parchemin et jeté la banale étoile. Il les ramassa, ouvrit le diplôme avec un sourire et se prit à le déchiffrer attentivement. Il y rencontra peu d'obstacles à la plus innocente et à la plus dérisoire des supercheries ; et furtivement il alla déposer tout le ministériel envoi sur le comptoir de son père. Louis-Antoine-Honoré-Philippe Chalamel ne trouva peut-être pas là exactement tous

ses noms; mais malgré cette irrégularité, attribuée à Tignorance des bureaux , il ne douta pas un seul moment de l'identité de sa personne avec cette faveur, car il était entré depuis la veille dans Tétat-major de la garde nationale; il avait même défilé à la parade devant le château. Le lendemain, lorsque le nouveau chevalier voulut paraître devant sa famille, orné de cette récompense dans laquelle il ne lui vint pas même à la pensée que la conduite de son fils pût entrer pour quelque chose :

— Monsieur , dit M™** Beauval , Aymar est parti cette nuit pour un voyage. Sa santé le lui rendait nécessaire. Il vous fait ses excuses, et reviendra bientôt,

— Aurait-il quitté la France? demanda avec distraction le radieux décoré.

— Il me Taurait dit, répondit la mère. Mais cette seule supposition Pavait fait

pâlir.

C'était dans de telles dispositions qu°'Aymar s'était éloigné de Paris. Fatigué des routes battues et des questions d'oisifs qu''on n''évite nulle part moins qu'en diligence , il quitta bientôt sa direction première, et prit, à quelques lieues au delà de Tours , le chemin diagonal qui unit les routes de Bordeaux et de Toulouse. Puis

Tabandonnant lui-même pour des sentiers tout à fait agrestes, il tourna brusquement à droite vers la hauteur d''une citadelle où la vieille famille des Châtillon a pris naissance. Là, il s''enfonça dans une contrée inculte, appelée la Breisne. Cest une région toute à part de la riche province de Berry.

La Brenne est un désert dans un pays fécond : c''est, par antiphrase, un affreux oasis qui porte au sein d''une zone riante Téchantillon des thébaïdes, la désolation des lieux maudits, le deuil d'une nature marâtre.

A mesure que vous avancez vers le sud, la végétation s''appauvrit, les arbres s''affaissent, le chemin s''évanouit lui-même : vous voilà entré dans les brandes. La brande ou lande est une terre primitive, ordinairement sablonneuse et que n''a jamais entamée la charrue ni la bêche ; ou bien , c''est la place incendiée de quelque forêt druidique. Océan de verdure , héritage sans produit , plaine sans fin , désert

ciiAPiTRi: IV, 165

infertile et fleuri, là, nulle plante ne s''élève au dessus cPune autre : pas plus qu'entre elles les vagues de la mer, La bruyère, le houx, la fougère et les genévriers composent un taillis flexible et épineux qui arrive aux genoux du chasseur.

Nulle cime n''attire à Thorizoo vos reeards ; la plus haute serait celle d'aune croix moussue , ou le front couronné de ce poirier sauvage qui se meurt là-bas devant une large pierre, la seule qui se rencontre bien loin et où le pied de la mule de notre Seigneur est marqué. Là, des étangs bleus dorment à fleur de terre, des nuages blancs marquent leur ombre sur la plaine où la bergère promène ses ouailles en rêvant ; le lièvre y songe , le râle de genêts y chante, la perdrix rouge y cache ses œufs tachetés, et la buse au loin bat des ailes. Le jour , la nuit, Fhiver, Pété, passent sur labrandc sans en varier jamais l'aspect.

Engagé ainsi entre llndre et la Vienne par les capricieux ennuis d^m voyageur,

Aymar remarqua bientôt le singulier caractère de ce pays. Dans quelques parties plus ingrates encore, le sol, composé d''argile, de marne et de grès agglomérés n*'est pénétré qu''avec peine par les eaux pluviales et il ne peut se dessécher que par de lentes évaporations. De là, au coucher du soleil , des vapeurs errantes et malsaines. Vers les hameaux de Neuillay, Migné, Douadic, tout à la vue offre une même couleur. Les murs du village, la terre et le ciel, tout est d''un gris humide, quelque temps qu'ail fasse. Dans les guérets où se hasarde la culture, voyez languir le seigle et le sarrazin : quelques pauvres champs de rabette composent les uniques tapis de fleurs. Aux bords des eaux dormantes errent des moutons grêles et quelques vaches maigres comme celles de la vision de Pharaon. Elles paissent le glayeul, Fhypne, Fortie, le triste nymphaea. Habituellement traversées par les vents du nord-ouest, appelé galerne, ces silencieuses solitudes

CHAIMTRE IV.

sonl les marais Pontins de la France, moins le buffle et le bandit qui animent au moins les campagnes de Rome. Ici, nulle végétation parfumée : pas un acacia qui fleurisse , pas un rossignol qui chante près de réglise,pas un ver luisant sur les tombeaux.

Ah ! Monsieur , disait la bonne femme

qui avait recueilli Aymar dans une assez chétive métairie, à quelques portées de fusil de Fabbaye de Maubec : Ceci est un pays oublié du bon Dieu , voyez-vous ; le diable a craché dessus en volant : ne vous y arrêtez pas.

Mais cette désolation même et Tabandon dont la Brenne semble chargée, composaient Tattrait qui y retint le voyageur quelques'jours. D'abord il trouva cet exil en harmonie avec sa pensée : c'était un lieu dépouillé comme son cœur, déshérité comme ses >spérances. Aymar se complut à voir cette dérision qu'affectait la providence pour une portion du sol de sa patrie, ailleurs si prodigalement favorisé.

Dans ces campagnes sans rivière, il se traîne sous le nom de la Glaise un fossé vaseux dont l'œil ne saurait deviner le cours et qui, ne pouvant suffire ni à vider ni à contenir les eaux que lui versent tant de fondrières, inonde les routes mouvantes et les rend impraticables. La Glaise n''arrose pas, elle submerge; elle ne désaltère pas , elle empoisonne ; elle n'a jamais fécondé, mais elle pourrit les pâturages.

Parti pour aller visiter ou Venise ou Madrid , ou les riches colonies américaines, Aymar trouva un plaisir amer à languir ainsi à deux pas de cette capitale, d''où il avait pris son essor. Il comparait le terme de cette course à ses projets naguères immenses; et il se promettait de faire avorter les fruits de sa jeunesse comme on en avait déjà glacé la fleur. Il trouvait là le secret d''une ironie profonde et il se mit à en cultiver le poison. Errant dans ces monotones parages, il remarquait souvent près

du laboureur, traçant péniblement son sillon, les taureaux compagnons de sa tâche aussi abattus que leur maître, et comme lui vaincus par la secrète influence d''une fièvre qui ravage cette terre enveloppée d''invisibles fléaux.

De Péglise, couverte en pierres tachetées de lichens , et où nulle décoration ne se voit qu''un crucifix ensanglanté d''ocre ; du cimetière établi dans les ronces , où ne fleurit ni la scabieuse sauvage, où ne vient jamais la cigale, abritée partout sous les ruines, il se rendait au bord de ces grands viviers, qui ne se comptent guères là par moinsdecinqcents. Dix mille arpents d''eau en quelques lieues ! Là, près de la croix de la bonde courbée comme un ancêtre du village , il s''oubliait d'^un soleil à l'autre à voir glisser la bise et ondoyer les joncs; à écouter les flots dans leur clapotement éternel. Aux approches de Forage, rhirondelle de mer crie, effleure de ses ailes cette mate étendue de jachères

170 CHAI'ITRE IV.

humides, ou bien le héron cendré se dresse sur ses longues jambes, comme un pédagogue en courroux.

Nul rire d'enfant n'interrompait jamais les méditations du promeneur désœuvré.

L''enfant ne vient là au monde que pour souffrir : on n''y connaît point la jeunesse, et la vie décroît à trente ans. De stériles ajoncs, des eaux, du silence : hommes et végétaux consternés ! Là, les principes même d'aune existence si rapide sont attaqués sans cesse par Fimpérieux besoin de se^désaltérer, car les fontaines élaborent des décompositions délétères. La gaieté du vin est à peine connue; point de chants, rarement l'accent de la cornemuse. Nul habit de fête , nul bouquet pour les fiancés; partout le bonnet malade. Pair piteux, les frileuses mains dans les poches, les pas traînards et le langage plaintif. On ne tente rien en Brenne pour arrêter la course de ce vieux fossoyeur qu'on appelle le temps. La mauvaise santé, qui en tous lieux est

une partie de la mort, là en est le grand commencement .

Aymar arriva vite à sentii-, et d''abord par Tatonie même de ses forces physiques, un découragement de tout vouloir, et ce moral dégoût de notre condition qui faisait au dernier siècle encore, au milieu d*'une jeunesse occupée du moins à la guerre, envier le refuge du cloître. Il n'en eût accepté ni les rigueurs stériles, ni les jeûnes fastueux , ni les macérations fanatiques et ces interminables prières qui supposent en Dieu Toubli de ses créatures, ou les misérables distractions de la pensée humaine; mais qu''il eût accueilli avec joie tout divorce avec le monde ; qu''il eût béni quelque enceinte murée, volontaire tombeau qui avertit à toute heure qu''il n"'y a rien à chercher entre les étroites parois de l'existence de Thomme !

Hélas! que d''exilés de leur siècle semblent à l'heure où nous voilà vivre encore dans son tourbillon, qui déjà sont étran-

i72 CHAPITRE IV.

gers au milieu de leurs frères ! Que d'àmes bannies comme la sienne de leur enthousiasme et chassées de leur vertu, parce qu''elle a été prise en dérision î

Aymar croyait ne regretter que sa mère. Voyager avait été un prétexte; il n''attendait ni les mobiles impressions , ni les distractions puissantes que ce plaisir accorde ou suppose. Il n'^avait désiré que se fuir. Eh bien! pensait-il, ne suis-je pas ici au bout de l'univers, et plus retranché contre les lâches de cette génération que dans un exil au delà des Alpes, un sépulcre que leur désœuvrement viendrait peut-être fouler et leur curiosité décrire? Dans quel espoir marcher encore, et pourquoi la peine d'aller plus loin? Demeurons ici : aussi bien, nul lieu de ce globe n''est qu'aune tente d'un jour; la terre est un hôpital, non une hôtellerie; un lieu pour mourir, et non pour vivre.

Il médita de se laisser éteindre à Maubec , en un pays où tout conspirait à une telle fin. On lui croira l'âme faible : er-

CÎIAl'IÏUE lA. 175

reur ! Seulement cette vie, qui jamais ne lui avait semblé précieuse et solennelle autant que Festime le vulgaire , lui paraissait désormais sans but. C'était moins par le vêtement de chair qu''il était accablé que par l'hôte qu''enfermait son corps. Il résolut de s'en dépouiller : non pas à la manière des furieux qui portent une main rapide sur le poignard ou le poison , et «""attaquent que Penveloppe où manquait une âme; d''ailleurs il lui restait sa mère, et il ne pouvait renoncer au devoir de lui fermer les yeux; mais ce fut cette âme ellemême qu''il conspira à détrôner. Il se flatta de Fanéantir; il entreprit de tarir peu à peu cette source de toutes ses douleurs, cette dupe , cette victime qui avait osé concevoir une autre destinée que celle des hommes de son temps. Révoltée contre les fins d''une vie lâche que Fégoïsme appelle raisonnable, cette âme avait rêvé une carrière , une sagesse , autres que celles du monde. Il voulut châtier Forgueilleuse ,

i74 CHAPITRE IV.

comme la volonté de Dieu a jadis frappé les anges rebelles. Il voulut humilier "et perdre ses facultés , ou les forcer à s'enfouir dans les appétits de la matière. Enfin, saisi de la triste émulation de ressembler à tous , il tenta de vaincre ce qu'il appelait ses ennemis : c''est-à-dire son cœur, Tinstinct de la gloire, ses nobles souvenirs, et l'amour de la patrie. C'était un abrutissement moral , c'était un suicide intellectuel qu''il voulait s*'appliquer à commettre. Et cela, par dérision de sa loyauté trahie; et cela, pour venger des inspirations généreuses étouffées par Fépoque où il avait le malheur de vivre.

Ace siècle en effet il appartenait de créer pour la jeunesse une mélancolie plus dévorante que les regrets de Werther, un ennui plus rongeur que le mal de René : c'est le supplice de sentir inhumer dans son âme toute virilité. A Werther il manquait l'amour, à René la poésie : c''était une patrie qui manquait à Aymar. Hélas !

devant la monarchie des Tarquins, Brutus ne s'était fait qu'insensé : le jeune français résolut de se faire cadavre devant cette France qui finit à 1830.

Non, je ne saurais, se disait-il, m'intéresser à rien , plus à rien sur cette terre de servage et de profit. Il est évident que je ne suis point de la race des trafiquans qui vivent en même temps que moi. Croupir dans leur matériel bien-être , et pour amasser l'or des boutiques oublier ou trahir le passé ; végéter pour soi s«ul et méconnaître jusqu'à la signification de quelques mots jadis français : enthousiasme , désintéressement, honneur! c'est une existence impossible; car elle est indigne du Dieu qui nous a prêté l'intelligence et nous a séparé des animaux par les besoins du cœur. On nous ravale aux instincts de la brute. Je sortirai, par la pensée du moins, d'une terre de sujets , d'une fange qui ne porte plus le nom de 'patrie ; où se professe, hors l'argent , l'indifférence en

matière de tout; où Ton s'informe, avant cPaller secourir ses frères , combien il y a de lieues jusqu''au pays où on les égorge.

Aymar n''écrivit plus, ne reçut aucune lettre, n'ouvrit aucun journal, ne fit aucune question à personne. Il invoquait et il pratiquait déjà Poubli. Il espéra quVinsi Tinsensibilité pourrait bientôt Fatteindre , l'ennui lui arracher la mémoire, la végétation s'*attacher à son cœur. Il se demanda pourquoi il n'obtiendrait pas, dans un prochain avenir, ce bienfait de Fétat fossile où arrive une poignée de sable, un rameau plongé dans la mer, un patient lézard encloitré dans sa roche.

Mais il avait beau s'isoler, la poésie le suivait encore : ces étangs profonds , Jacs immobiles appelés le Bizon, le Grand-Mé, la Mer - Rouge , conservaient leur majesté; le murmure des joncs était encore un concert. Les nuages lui parlaient de Dieu, le lever du soleil le réveillait homme ; et la nuit, quand sur ces mornes ondes

il avait vu flotter les étoiles comme des fleurs marécageuses, s''il relevait les yeux vers le ciel il y retrouvait deux images : Timage de Christiane et l'imiage de sa mère. Ne pourrai-je me faire enfin, pensait-il, oublieur et stupide comme le musulman engourdi d''opium ? le ver enfermé dans Taveline des bois, le prince dans sa liste civile? Enfin Taspect de cette nature ingrate tardant trop à opérer l''anéantissementqu''il invoquait, Aymar résolut de pratiquer les hommes; car il les crut avec raison plus propres encore qu^cune autre influence à lui désenchanter la vie. Il rechercha les asse3ibi,ées, les réunions foraines, et jusqu''à ces sombres cabarets où l'on s'abrutit sous la ramée. Si dans ses courses sans but il rencontrait un berger, c'est-à-dire un rustre qui, maigre, le teint bilieux, Tair méditatif et Pœil au ciel, a donné aux autres rustres la crainte qu'il pourrait bien leur jeter un sort, il s'arrêtait pour comprendre comment on sait borner sa mission à

i78 GIIAIITRE IV.

se faire suivre cFiin chien, à lancer quelques mottes de terre à son troupeau, et à se méfier incessamment du temps qu'ail va faire , comme du seul ennemi qui puisse vous menacer. A l'orée des bois, renconfrait-il le laborieux charbonnier? Qu''il eût voulu être cet homme qui couvre <à dem.i de terre le circulaire édifice de son bûcher, s'édifie une cabane de feuilles, et là passe les veillées solitaires à voir la fumée lourde et rêveuse monter vers les nuages , à cette place même où s'éleva autrefois Tencens des sacrifices gaulois. Quelque fois Aymar parvenait à engourdir ainsi tout son être ; il aimait à subir ces jours d''inertie, où le soleil et le temps passent sans mesure sur notre tête ; où Ton a poui' objet d'attention une paille volante, un sureau dépouillé, Tobélisque de luzerne élevé près de la ferme voisine ; où Ton écoute sans distraction le petit bruit du chaume qui pétille sous la chaleur de midi. Et pourtant , si le moindre artisan parlant de

son métier lui révélait involontairement tel mystère de la nature dont la prévoyance ou la grâce lui étaient inconnues , il se rattachait par Tadmiration à la providence.

Le pauvre pécheur de la Glaise cherchaitil un appât pour ses hameçons? il montrait le fragment d''une petite branche d'aulne qui, cassée aux articulations, enferme un insecte fluvial. Ces légers vaisseaux sont creusés et flottants. L''insecte a remplacé la moelle du rameau , il a fermé par les deux bouts les ouvertures, et il se fait ainsi transporter sans fatigue. Vient-il à déboucher une des écoutilles afin de laisser pénétrer Peau? Cest qu*'il désire tomber à fond pour chercher sa nourriture, ou éviter les crues s\ibites qui pourraient Tentraîner trop loin. Les braconniers lui apprenaient que de tous les oiseaux du ciel, le coucou voyageur est le seul qui n*'ait pas tout le temps d'être mère, parce qu''il est condamné à errer comme le juif de TÉcriture. Mais innocent du moins des ruses dépravées

480 CIIAPITUE IV.

qu''on lui attribue, il se borne à placer ses œufs entre ceux de la bergeronnette , et n''est coupable que d'imiter ces femmes qui mettent leurs enfants en nourrice.

Il y avait à quelques milles de la demeure d'Aymar un homme qu''il se résigna à rechercher. C"'était le modèle de toute monacale inertie; un sexagénaire passant Thiver au coin d'un feu de tourbe et les jours de soleil sous l'ombrage d"'un coudrier : car il ne verdit point de treille sur ce sol déshérité. L''arbre s''arrondissait en tonnelle au fond de Tinculte jardin du cénobite. Son coudrier et lui n''étaient qu''une même végétation. Ainsi au temps des Hamadryades, tel saule et tel Sylvain ne formaient quVin seul être. Il aurait pu , le curé de Mézières (car c'était un curé), il aurait pu, s'il avait su écrire, procéder comme le philosophe Socin , rival de Luther, qui datait ses lettres d'un chêne, son plus habituel domicile, à quelque distance de Sienne : ex illice toscana.

CllAPHllK IV. ISl

Mais le pasteur du Bas-Beiry s'était bien gardé d''acquérir la coupable activité d''espi it de l'hérésiarque .11 ne prenait de distraction qu'à distribuer quelquefois lui-même le chenevis aux oiseaux de sa basse-cour. Aymar remarquait qu''apporté en Europe par les jésuites, certain oiseau noir vêtu de sa soutane , sa soutane moirée , marchant en prélat, portant à sa tête la pourpre de cardinal, imite assez bien dans toute sa démarche un peu gauche la gravité du clergé campagnard.

De quelle bonne vie et mœurs le curé de Mézières n'édifiait-il pas ses paroissiens, en attendant là le royaume des cieux! Les mouches qui bourdonnaient autour de son sommeil , de son front demi-chauve , de son nez coloré de pourpre , agitaient entre elles plus d''idées que ne le faisait le saint homme. Moins végétative était la pariétaire, qui avait le temps de pousser sous ses pieds avant qu''il ne les dérangeât une fois par jour.

— Monsieur , c'est le climat qui m''engage à boire , disait-il à Aymar. L'eau est partout l'ennemi de Phomme, et Feau de ce canton surtout. Nos puits, pratiqués près des habitations et des étables , sont creusés dans la marne, et, loin de s''y purifier, les sources deviennent laiteuses et nauséabondes. Il faut toujours un peu de vin pour corrompre Peau.

Aymar, qui brûlait de recourir aux espérances de la foi , amenait souvent Peiitretien sur ses aspirations vers une meilleure vie. Le bon curé ne comprenait pas même le doute, il citait la date des conciles et montrait son bréviaire. Rassurer une âme lui eût peut-être semblé un sacrilège. Une fois il avait laissé sans secours un enfant tombé au fond d''un marais , croyant plus saintement agir en allant célébrer sa nïesse", dont il entendait la cloche retentir. Quand on lui parlait de mystères, il répondait : Je crois.

— Vous croyez croire ! répliquait impa-

tiemmenl Aymar. Car il s'irritait de cette foi si aveugle et toute traditionnelle, qu'il eût mieux mérité de sentir que le prêtre.

Mais l'automne avançait : Texilé volontaire accompagnait quelquefois les travailleurs afin de suivre leurs tâches ; car rien n"'endort Tesprit comme l'intérêt qu'on prend à voir labourer ou bâtir, il s''obstina à passer Thiver au même lieu. 11 y attendait la fièvre comme une immanquable récolte de la Brenne.

Un soir, le vent de décembre faisait plus plaintivement crier les chaumes; les corbeaux noircissaient les chênes, et les nuées commençaient au dessus de la plaine ces évolutions qui présagent les tempêtes.

Enfermé près de son àtre mal clos , Aymar se demandait ce qui pouvait occuper à cette heure ses compagnons d\in moment d''énergie.

Ils courent au théâtre , ils jouent à la revue, ils se rendent aux festins de

i84 CHAWTRli IV.

la cour. Voilà cette mobilité frivole, cette défection qui fait douter de la sainteté des causes, met au rang des duperies la conviction, rend les morts ridicules et insulte à d''héroïques tombeaux. Français que vous êtes î à quel usage flétrissez-vous Tuniforme que vous osez appeler national î

L'heure était avancée. On avait déjà éteint les feux du village , et il restait à peine une lumière dans la cabane d'Aymar, quand il entendit s'arrêter à sa porte des pas pressés mais appesantis. Sa tète, appuyée contre la haute pierre de la cheminée, se redressa, et il retint son haleine pour saisir la moindre indication qui se manifesterait de nouveau. Il faut avoir ainsi vécu mort, s''être cru à jamais oublié sur cette terre, pour comprendre ce qui se passa d'anxiétés laborieuses dans un esprit qui n'attendait rien. L'œil ouvert, le souffle arrêté, on prête à de vagues révélations une oreille qui ne saisit que le mouvement de l'horloge, le

CHAITIRE IV. 183

chant du grillon dans le foyer, le bruit des battements de son cœur. En quelques secondes, il passa par Pimagination du solitaire une foule de suppositions bizarres, depuis Tarrivée de sa mère, jusqu'à l'attaque de quelque nocturne malfaiteur.

Mais on frappa au petit contrevent brun de la seule fenêtre qui pendant le jour éclairât sa chambre, et il ne fit pas attendre sa réponse à cette interpellation :

— Ouvrez.

— Que veut-on ?

— L'hospitalité.

A ce mot dont Télégance n^'appartenait guères au langage des naturels du pays, Aymar se leva et courut tirer le verrou grossierquiassuraitsaporte.il en avait déjà ouvert la partie supérieure, hérissée de clous symétriques, quand il fit la reconnaissance de deux hommes. L'un se tenait étendu sur le banc de pierre près du seuil , et l'autre passait avec empressement par dessus sa tête la bandoullièie d'un fusil

dont il voulait avec évidence, ou se débarrasser, ou se servir.

— Qui êtes-vous ? demanda iVymar.

— Un invalide et son compagnon de route.

L*'aspect des voyageurs n'était pas fait pour inspirer la sécurité à leur hôte. L'un, celui qui avait porté la parole , avait bien l'extérieur assez ouvert et quelques indices de brusque franchise ; mais son camarade épuisé de fatigues cachait tant de douleurs sous un front grisonnant, qu''on eût pris pour des remords la pensée ardente dont l'exécution paraissait prête à lui échapper. Qui donc saura jamais lire à travers nos enveloppes de chair, et troJiver sous les rides de Page ou dans les traces de la souffrance les primitives inspirations du cœur? Cet homme, un vieillard, un étranger à la moustache rude et blanchie, à la joue balafrée et qu'ion eût pris peutêtre pour un contrebandier échappé à plus d'une sanglante rencontre, la France Fa-

CHAl'lTUE IV. 1H7

vait vu , jeune et intrépide , entrer il y avait vingt-deux ans dans les rangs de ses plus infatigables lanciers. Il portait déjà sur la poitrine la croix gagnée à Lutzen , lorsqu"'il avait défendu les murs de Paris en 1814; et cette cicatrice que vous lui voyez au poignet gauche , c'est le souvenir d'un dernier coup de sabre reçu entre Aulnay et Versailles, sous les yeux du général Excellmans, qui remporta là le dernier de nos avantages. Ce voyageur affaibli;, ce mourant, était un Polonais. Le cri qui venait d''ètre poussé à V^arsovie, le 29 décembre, Pavait réveillé au bord de la tombe . îl traversait la France avec une force retrouvée, mais toute artificielle, toute nerveuse , une volonté dernière de l'âme qui faisait obéir ce corps si chancelant.

— Monsieur, dit-il (soutenu avec peine par le bras de son compagnon), j'irai.

J''irai, ne fût-ce que pour une seule bataille, au devant des animaux à face humaine qui ne connaissent que deux choses :

CzAR et Knout. Les Russes sont une nuée d'esciaves qui massacreraient cent mille hommes pour plaire à un seul. Vous savez ce qui est arrivé depuis deux mois?

— Pas encore, dit Aymar.

— Lorsqu'on a voulu nous faire marcher contre vous , Favant-garde s'est retournée contre le corps d'armée, Monsieur, et les enfants de Kosciusko ont encore une fois protégé la France. Ah! jeune homme, quand j'ai appris à quatre cents lieues de Varsovie qu'il y aurait encore une Pologne, j'ai senti la joie d'un enfant qui verrait ressusciter sa mère. Il n'y a que nous, voyezvous, qui donnions à la patrie ce nom de ]MÈRE. Mais l'Europe se souviendra, n'estce pas , que Sobieski a sauvé la chrétienté devant Vienne? et la France surtout ne peut pas oublier que sur tous les rivages, depuis le Nil jusqu'au Niémen, notre sang s'est mêlé au sien.

— Ami, dit le guide qui accompagnait le vétéran, calmez-vous et reprenons un

peu de forces, puisque nous sommes assez heureux pour avoir trouvé un gîte en ce pays perdu.

On aida, après un frugal repas , le Polonais à se débarrasser de ses vêtements , parmi lesquels Aymar remarqua un petit sac de cuir qui avait été suspendu au cou du voyageur. Le voyageur suivit de l'œil le mouvement de son compagnon, jusqu''à ce que celui-ci eût rangé cette espèce de relique sur le paquet des hardes , et il parut satisfait du soin religieux qu*'il en avait pris. Alors il se laissa placer dans le lit de son hôte, et le sommeil, comme un manteau chaud et doux, enveloppa encore une fois le courageux malade.

On mit auprès de lui une garde, et lorsque les deux Français eurent repris place au coin du feu ranimé, l'homme qui portait en bandoullière un fusil de chasse dit au bienveillant colon de la Brenne :

— Monsieur , je ne suis qu'un officier de santé, jadis au service de TEmpereur. J'ha-

190 CHAIITRE IV.

bite un petit coin du Languedoc, où, retiré depuis le licenciement de Tarmée de la Loire, je partage mon pain avec ce brave. Non pas qu'il m''ait été à charge : car c'est lui seul qui cultivait notre jardin et le pauvre champ qui me vient de mon père , pendant que je parcourais à cheval nos campagnes , portant des conseils aux malades, et en guise de pistolets, deux flacons de thériaque et d'éther dans les fontes de ma selle à la hussarde. Notre connaissance avec Casimir date de Wilna, où je fus reçu par billet de logement dans sa famille , et traité par lui avec une loyauté fraternelle. Aussi me suis-je attaché pour jamais à son sort depuis 1814, époque où notre régiment fut licencié. On a parlé mal de cette opération , devenue nécessaire peut-être, puisque le roi restauré n'avait pas rapporté la pensée française de se réfugier lui-même au camp de la Loire. Mais on a eu tort d'en vouloir à Macdonald , jusqu'à dire que c''était la

première armée qu**!! eût défaite. Il a dû lui sembler plus pénible d'exécuter un ordre pareil que d'assister à trois batailles perdues . Quand on nous eut donc renvoyé . . . — Casimir repose. — Écoutez- vous mon bavardage?

— En doutez-vous ! lit Aymar.

— ... chacun de nous reprit la direction desa province. Un grand nombre suivait d'abord la même route, et puis chaque jour le détachement diminuait. Qui à droite , qui à gauche , retrouvait des embranchements qui menaient au clocher de son village. Toute la troupe s''arrêtait quand nous allions perdre un camarade, et c''étaient des adieux, des embrassements bien tristes : quelquefois une courte station à la dernière Croix-d''Or, mais le plus souvent un regard et une poignée de main. « Les brigands de la Loire » rapportaient plus de glorieux coups de lance chez eux que de pièces de vingt francs. C'était un spectacle attendrissant, allez, Monsieur, que

lÇf2 CHAPITRE IV.

de voir ce vieux nid d''aigles poursuivi par tant de vautours. Les proscrits regagnaient les hameaux en cachant leurs blessures.

Pour nous , nous descendions silencieusement le Rhône, et enfin le 17 septembre en sortant de Valence, nous n''étions plus que trois. Un fourrier des environs de Privas nous quitta à Loriol, et quand je me disposai moi-m^me à prendre le sentier qui mène à ma pauvre retraite, Casimir, que je n''avais jamais vu se troubler même àla retraite de Moscou, me prit la main. — Cest singulier, dit-il ; je vous aurais vu périr tous les uns après les autres sur le champ de bataille, que je vous aurais simplement regrettés ; et ici je me sens fendre le cœur. Je serai donc le dernier ! abandonné de tous les bons enfants! La grande armée finit en moi. Hélas! je devais m** y attendre ; eh bien ! je ne peux pas m'y résigner. Toute ingrate qu'elle soit , vous avez au moins une patrie, vous autres; et moi, que vais-je devenir, étranger que je suis?

Le quarante-cinquième était ma famille.

— Sur ta feuille de route, lui dis-je, n'as-tu pas l'ordre dVmbarquer à Bor-i deaux pour Kœnigsberg? Le détour est fort, et pour cause. L''on te fait éviter bien des pays que nous avons traversés en maîtres; mais enfin tu reverras Eylau, et ton vieux faubourg de Praga.

— Ce n''est plus là mon pays , dit-il : c'est la possession des Russes. A qui parlerai-je

-de nos campagnes? à qui montrer mes blessures? à qui les faire panser?

— Si le cœur t''en disait, repris-je, songe que la chaumière et Tamitié du chirurgien de campagne sont à toi.

Casimir ne me laissa pas achever: il déchira sa feuille de route , et nous ne nous sommes pas quittés , Monsieur , depuis quinze ans. C^était un agneau dans la maison, le plus sage de tout le pays; c''étaitle gàte-enfantdu village; laborieux comme une abeille, et résigné comme un chartreux.

Mais quand il a entendu parler du soulè-

vement de la Pologne, quand il a lu, dans une gazette que nous prête le maire, que le Czarewitz était chassé du Belvéder et que ses compatriotes courraient aux armes, il a été impossible de le tenir aux arrêts dans la paroisse. Il s'est échappé, oubliant son âge et ses blessures. Il n"'avait plus ni rhumatisme aux articulations, ni anévrisme au cœur. Car, Monsieur, sa vie est à chaque instant menacée. Il a résolu de traverser la moitié de TEurope sans ressources et sans passeport. Je Pai suivi; que voulez-vous? c'est mon frère. On est plus lié par la passion de la liberté qu'on ne le serait par les nœuds du sang. Jusqu''où il ira, j''irai. J''ai entendu dire que l'armée insurrectionnelle manquait de chirurgiens : les états du Wurtemberg, du pays de Bade et la Prusse se soucient peu de voir des soldats venir au secours des opprimés ; mais ils laisseront passer peut-être des chirurgiens sur leur territoire, quelques hommes de l'art , dont l'humanité rougirait de priver

des chrétiens. J'ai repris le diplôme , et me voilà prêt à offrir à nos alliés ( car ils le sont bien^ ceux-là!) les restes de ma force. Pespérais que la France de Juillet les réclamerait pour son compte

Aymar n'avait rien appris encore de la révolution commencée par les porte-enseignes et les étudiants. Il s'émut aux détails de ces événements grandioses , et sentit au fond de son âme qu'il était moins mort qu'il ne se flattait de Têtre. Quelle joie d''entendre dire qu'il y a encore une nation qui respire, et raconter l'élan des patriotes et les terreurs de Constantin ! Car il avait fui, rigno}3le prince, à travers ses jardins , enveloppé d'un manteau de nuit. Il dormait pendant que la liberté réveillait ses vengeurs. Stupide comme la fauve prise dans les filets du chasseur , on dit que cette figure de singe et d'hyène était plus ridicule encore au delà des remparts que lorsque sur la place de Saxe , étouffé à la parade dans son pédantesque uniforme , il

i96 CHAPITRE IV.

portait sur Tœil gauche ce chapeau tartare dont la troisième corne se dressait en Pair comme Paile d''un moulin. Les noms de Wysocki, Lelewel, Dwernicki, Ostrowski et Mickiewicz le grand poète , se révélèrent à Aymar pour la première fois comme des noms amis. Enfin il apprit avec transport qu^ne poignée de ces vaillants soldats, que cette nation tant de fois égorgée et réduite à peine à quelques millions d'hommes allait ouvrir la campagne contre la Russie. La Russie ! le plus énorme des colosses armés; la Russie ! qui forme à elle seule la septième partie de la terre ! Il se confia à Ténergie populaire, parce qu'il était instruit qu'une nation possède des ressorts que ne connaissent pas les plus nombreux et les plus disciplinés bataillons. Il espéra dans la fortune de Taigle blanc contre le vautour noir à deux têtes.

Mais durant ce récit prolongé long-temps et détaillé au gré de Tauditeur avide, le vieux lancier s''agitait parfois sur le lit de la chau-

mière, dans un épuisement douloureux.

Ces symptômes effrayaient le docteur,

— Ah ! Monsieur; il parle, c"'est mauvais signe vint dire tout à coup la peureuse métayère qu''on avait été chercher pour le veiller. Bonne sainte Vierge ! la mort le mène ; écoutez-le donc , il demande des choses impossibles.

— Pourquoi, murmurait le patient, laissez-vous échapper le Czarewitz? Fermez les grilles du Belvéder. Pactisez-vous donc avec le Moscovite ? Quoi ! il passerait le Bug... et avec armes et bagages!.. Cest une insulte au peuple , c''est le soustraire à la justice du peuple.

— Voilà peut-être , prédisait le chirurgien , le dernier éclair d'aune raison fidèle, la clarté du flambeau qui meurt.

Et la paysanne enfonçait sur ses yeux le couvre-chef de sa capiche de droguet.

— Les monstres ! reprit le Polonais , ils enlèvent vos enfants ! ils portent dans les marchés de la Lithuanie les boucles d''or

avec les oreilles arrachées aux femmes î

— Oh! réveillez-le, Monsiem^, proposa Aymar, réveillons-le, au nom du ciel !

— Voyez, dit son guide, le sourire revient sur ses lèvres, et il répète avec extase le même mot : Oyczyzna. Ce mot signifie patrie, jeune homme, et patrie, pour un Slave , enferme tout ce qui peut nous attacher à la terre, à nos frères, à la religion. Il est hien autrement étendu que Texpression française. Fanatisme! diront de prétendus sages. Celui-là, du moins, n'a jamais fait rougir la philosophie.

Mais Casimir en effet avait souri , bien que sa main ne cessât de presser avec effort son cœur. Et il disait :

— Où vont ces moines? ces enfants, ces vieillards, la pioche et la bêche à la main? Rétablir les anciennes fortifications de Praga! Oh! soyez bénis, enfants! et vous, qui sanctifiez la défense de mon pays par la présence de la croix. Voyez les femmes: elles vendent leurs croix aussi , voyez les

saintes cloches : elles descende iiL de la cime des tours. Elles vont vomir la mitraille sur les masses de Tennemi !

Il parlait ainsi en langue polonaise; et le docteur traduisait à peu près à Aymar ie sens de ses paroles. Puis tout à coup le mourant ajouta, mais cette fois dans l'idiome de la France :

— Gloire à Dieu! Pendant que les ilusses mettront en mouvement toutes leurs forces, le roi de Suède, un Français , un parvenu qu''ils voulaient détrôner tôt ou tard, va

frapper le colosse au cœur — Dieu! que je

souffre au cœur!,., — et il s"'emparera de Saint-Pétersbourg. — Bernadotte ! tu as donc saisi enfin Foccasion de replacer la Suède au rang des puissances, et toi-même au rang des hommes?

— Son délire augmente , observait le chirurgien , vous le voyez; et je crains de plus en plus cette funeste exaltation ; elle fait crisper ses nerfs, elle peut rompre un

ï200 CHAPITRE IV.

des faibles vaisseaux où se gonfle tant de sang autour de Faorte.

L'homme de Tart n''avait pressenti que trop juste; et pendant qu''Aymar attentif s'ingéniait à trouver quels secours il pourrait encore essayer d''offrir, Casimir se tut. Mais sa face était devenue livide , ses membres se raidirent, il poussa un soupir profond. Il nVtait plus î

— Et des lâches, soupira Aymar, des égoïstes inutiles au monde prolongeront au delà du terme leur dégoûtante existence !

— Ne le plaignez pas , mon fils , dit le docteur. Il est mort, celui-là, sans être désabusé de son espoir; il emporte une patrie au tombeau ; nous pourrons l'ensevelir avec le plus précieux des biens de 1 ''homme : ses illusions. Il ne faut pas gémir sur lui , mais envier son sort.

Et le lendemain , quand il fallut rendre au soldat les suprêmes honneurs, on envoya

chercher le curé de Mézières. On le trouva endormi encore : non plus sous son coudrier dépouillé de feuilles, mais toujours à côté du vin préservateur et les pieds engourdis sur ses hauts landiers de fer. Il ne consentit à partir qu'après avoir dévotement frotté d'ail une petite croûte de pain noir et jeté leur pro vende aux favoris de sa basse-cour.

D'abord il éleva bien quelques scrupules sur le manque de Fextrême sacrement imposé aux chrétiens ; mais on vainquit son hésitation par le récit du foudroyant trépas. Puis le chirurgien posa sur les paupières à jamais fermées un peu de cette poussière qu'enfermait le sachet suspendu ordinairement à la poitrine du soldat

— Quelle est, se récria le prêtre, cette profanation ?

— Ceci, reprit Aymar, informé de la coutume polonaise, est un peu du sol natal. Ne savez-vous pas que ces pieux étrangers, enrôlés sous l'aigle de Napoléon, em-

CHAMTUE IV.

portaient tous ainsi une poignée de leur terre sacrée, afin d^en couvrir les yeux de leurs camarades tués dans les pays lointains. Connaissez-vous, Monsieur, dans le rituel romain , beaucoup de cérémonies aussi touchantes que cette superstition?

Soyez donc indulgent : lorsque jadis un de leurs rois, qui avait remis à Paul Y les drapeaux pris sur les païens, demanda en retour des reliques : — Est-ce que chaque fer de bêche enfoncé dans votre sable n''en fait pas mouvoir? dit le pape. Ce sont les cendres et les larmes de vos pères, les plus glorieux martyrs de la foi.

On enterra le Varsovien sous le chétif gazon de la Brenne, le front tourné vers le nord; et quand les deux nouveaux amis furent rentrés sous le toit rustique , Aymar était changé, transfiguré comme le pécheur qui s'est repenti et accusé. L''arrivée des deux pèlerins avait brisé son projet, l'avait interrompu dans sa mort; elle avait rendu le courage et la vie à cette âme.

comme agirait sur l'asphyxie matérielle un événement qui ferait pénétrer l'air dans la chambre fermée du suicide. Il commença à regretter les jours qu'il avait passés là,sans les avoir vécus. Il se disait : Les misérables! ils m'auraient fait une existence qui bientôt ne se serait composée que de haines , moi , qui n''ai encore aimé que ma mère !

— Monsieur, qu'allez-vous faire? demanda-t-il à l'ollicier de santé, dont le front restait attaché à la terre.

— Je ne sais, dit le docteur.

— Vous n'avez plus le choix de votre destinée. N'avez-vous pas promis de servir la cause de votre compagnon? Vous ne pouvez trahir ses mânes et affliger dans le tombeau un ami qui vous regarde. Cette religion est aussi la mienne : partout où Ton défend la liberté, c'est mon poste. L'espoir du soldat ne sera point déçu. Il n'y aura pas un combattant de moins sous son drapeau. Venez, je remplirai sa tâche. Le conscrit prendra la place du vétéran;

et s'il succombe à son tour, le jeune homme, eh bien! vous lui rendrez, sous quelque arbre noir de la Pologne , l'asile qu'il a creusé ici pour Fétranger.

Ils partirent. Et Aymar avait ramassé avec respect le bon vieux sabre du Polonais.

Il y a plus loin des mœurs du Nord à celles de la France que ne semble ; l'indiquer la séparation des pays. La distance morale est plus marquée que Féloignement des lieux.

Il s''était déjà passé près de deux mois depuis que le comte de Claremond avait pour ainsi dire enlevé Christiane ; leur course

avait été une fuite plutôt qu'un voyage, à travers la Prusse-Rhénane la Saxe et laSilésie. Il tardait au vieux gentilhomme d''avoir abordé une de ces contrées où la noblesse conserve encore Tautorité intacte de ses privilèges et la magie de ses antiques prestiges. Plus d\me fois, le long de la route, il avait pris pour les marques d'une déférence en faveur du carrosse armorié qui le portaitl'empressement du peuple des villes à s'approcher du relais où l'attendaient les chevaux. Il n''avait lu sur aucun visage de ces oisifs Tintérêt de curiosité qu'^excitait l'aspect seul de deux voyageurs venant de France. A son»insu, il avait inspiré Padmiration, Tattente et je ne sais quelle terrein- mêlée d''espoir, par sa qualité unique de Français. Pour quelques citadins, tantôt il avait été un ambassadeur russe chassé par le peuple victorieux de Paris , et pour d'autres, c''était Lafayette lui-même se rendant à Saint-Pétersbourg, afin de décider le Czar à donner à ses Baskirs

la charte-vérité jurée par Louis-Philippe. Pour Christiane , emportée sans intérêt comme sans sommeil à travers ces routes uniformes, à peine son esprit s'était-il intéressé à un séjour de vingt-quatre heures fait à Dresde. Et encore, les statues, les tableaux du plus riche musée de l'Europe avaient passé devant ses yeux avec une rapidité éblouissante. On aurait dit , à la voir , la Lénore de Bûrger entrainée par le cadavre habillé en chevalier vengeur. Elle n''avait gardé de toutes ces images que le confus souvenir que laisse un rêve poétique. Quand TOder fut franchi, Forpheline n'avait aperçu à travers les glaces de la berline ternies déjà par la température hostile du dehors, que des solitudes infinies. Point de villes à Phorizon, point de villages : des plaines de sable bornées par de noires forets , des flaques d''eau dans les joncs, des neiges dans les bois et sur ces collines où le châtaignier à larges feuilles s*'essaie à coté du pin py-^

ramidal. Mais les rares habitants qu''elle avait rencontrés contrastaient par leur vivacité et leur air de bonheur avec le sol cultivé à peine. Si des cavaliers croisaient ou devançaient l'équipage sur de petits chevaux infatigables, souvent un violon était suspendu à l'arçon de la selle; et quand le cavalier faisait halte, il n''était pas rare qu'ail ne se mît à jouer gaiement du modeste instrument qu''il avait fabriqué luimême. Christiane avait remarqué des paysannes qui, les cheveux flottants et enlacés de rubans, portaient le corsage rouge , chamarré aussi de cordons , et dont le jupon court laissait voir un pied digne des femmes de Cadix.

Le comte avait eu hâte d''arriver au palatinat de Novogrodek. Là, son frère possédait de vastes domaines , et les voyageurs n^avaientfait que traverser Varsovie. Christiane , à l'aspect de quelques riches édifices et de la montagne de Nassau pittoresquement couronnée de ruines, entre

Tamka et la colonne de Sigismond, leBelvéder et la splendide église d'Alexandre , avait maudit la pente du terrain qui , incliné jusqu*'à la Vistule, favorisait encore la rapidité des chevaux de poste, et ne lui laissait pas considérer au gré de son intérêt cette ville qui préparait déjà une statue à Poniatowski ; cette ville qui fut la patrie des Jagellons, vit des Czars traînés à la suite de ses palatins vainqueurs, et enfin s'honora des triomphes de Sobieski. Jean Sobieski qui arracha la civilisation à la conquête des Turcs. L''image de Sobieski sur un pont fut le dernier objet qui frappa la vue de Christiane. Le comte de Claremond et son frère aîné, le Duc, s'étaient retrouvés après quinze ans d'absence plus affligés que jamais de la situation politique de FEurope. Le comte qui pendant la restauration avait ébréché, par dévouement monarchique, quelques parties de sa fortune, conduisait sa petitefille avec joie sous la protection du grand-

210 CHAl'lTllE V.

oncle; et celui-ci , prévenu de Pautorité qu''on voulait lui laisser prendre sur sa nièce, avait d'avance tout décidé et réglé touchant son sort. Ainsi il lui avait choisi un époux : c''était un puissant seigneur polonais ; tous deux avaient échangé leur parole, et le contrat était disposé pour ce mariage avant même que la fiancée eût passé la frontière.

Une dot restreinte était assignée à Christiane, mais la fortune entière des Claremond passait au Castelan de Muranoff, dans un cas prévu et désiré.

A peine au sortir du traîneau qui avait achevé à travers les neiges une route commencée en calèche entre les grands ormes qui bordent les chemins de France , le Duc parla de Timportante affaire et de la nécessité d'en accélérer Faccomplissement,

— Ambroise î objecta le comte , pourrions-nous déjà nous occuper de ces soins, au milieu du deuil qui emplit toutes les âmes dévouées à la cause des rois .'' Quoi !

CHÀMTRi; V. 211

la prospérité et les revers ; la proscription pour nos maîtres et Pallégresse dans nos familles !

Le Duc avait serré la main de son frère. Il répondit avec un grave sourire : — Cest à cause de Padversité qui poursuit une auguste race que je veux confier à un sûr protecteur le soin de cette enfant, afin de t''emmener en mon pèlerinage. Établissons Christiane dans une noble maison ; et nous , mon frère , allons dans leur exil visiter les descendants de saint Louis.

Nous leur offrirons nos dévouements déjà éprouvés. Faudrait-il mourir sans avoir accompli un tel devoir.^ Nos princes quittent rÉcosse et c''est à Prague qu''ils se réfugient : faisons la moitié d\in chemin qui les rapproche de nous.

Adam Oswald, fait tout récemmentprince de Muranolf par une grâce du maître de toutes les Russies , fut mandé aussitôt au château d'Yélva. La future épouse arrivait à peine. Il était venu le front sérieux, l'espril

distrait ou tellement occupé de projets confus et mystérieux, qu'ail oublia de faire à Christiane cette cour d'une galanterie si affectée qui caractérise les seigneurs de cette nation. Là, en effet, les manières de la France sont plus parodiées qu'imitées. Christiane vit le prétendu, qu'on supposait possesseur de trente villages, sans se rendre compte de l'idée que son avenir pût si brusquement dépendre de lui.

C'était un homme de trente-huit ans , constitution blonde et déjà fatiguée , plante étiolée avant Tautomne, comme les courtisans de Saint-Pétersbourg. La richesse de ses fourrures bizarres, Taffectation de ses grâces de cour et l'odeur d''ambre fortement imprégnée à toute sa personne , frappèrent la jeune fille plus que Timminence des projets qu'ion avait sur elle. L'indifférence ou, disons mieux, la sécurité de Christiane furent complices d^ine action dont elle pouvait se repentir. Une autre eût élevé des objections bien fortes; la plus

CHAPITrxE V. 215

simple enfant d''une pauvre famille eût consulté ses souvenirs et ses penchants avant que d'abandonner une main si blanche et si glacée; mais l'héritière d''une colossale fortune, mais le dernier rejeton dHine maison illustre a-t-elle jamais d'autre volonté que celle de ses proches? Victime respectueuse, statue d'or, automate obéissant, le devoir lui ferme les yeux, le cœur et Ta venir. Christiane demanda une fois si l'on recevait encore des nouvelles de la France..

— - Peu, dit son aïeul; mes relations sont finies avec cet ingrat royaume.

— Et M™^ Ancelin, ma gouvernante, nous rcjoindra-t-elle bientôt? Savez-vous ce que devient M. Aymar?..

— Je ne sais de lui qu'une chose : c'est qu'il s'est éloigné de Paris. On le croit embarqué pour les Antilles.

Christiane inclina sa tête comme le voyageur qui voit tout à coup à Thorizon pâlir la lumière qui pouvait encore guider sa route; comme le matelot dont

l'ancre de salut vient de se briser. Le comte ne remarqua pas même la tristesse de sa petite-fille; cette tristesse n'occupa guères plus sa pensée que la précaution de consulter l'orpheline sur son mariage. Pouvait-il la soupçonner malheureuse? On allait la donner à un prince.

Les deux vieillards étaientsi frappés d''ailleurs du dessein qu'ils allaientsuivre de^leur côté, et si émus déjà de leur prochaine et solennelle démarche, qu'ails remarquèrent peu combien le Castelan de MuranofF écoutait mal leurs paroles, si ce n'est quand le Duc énumérait les avantages que l'époux devait trouver dans leur alliance, et supputait complaisamment les richesses de la jeune pupille. MuranofF avait signé que les biens dotaux ne seraient dévolus à sa maison que par la naissance d'un héritier mâle ; et qu''il joindrait alors à ses armes les armes des Claremond. C'était là principalement ce qu''on voulait de lui. Ils ignoraient , ces incorrigibles émigrés toujours

ClIAPlTIUi V. 215

inhabiles à apprendre, qu'une agitation profonde minait déjà cette terre de Pologne où ils venaient chercher asile ; ils étaient loin de soupçonner que leur allié hésitait encore à prendre un parti dans la lutte prête à s''engager.

A travers les préparatifs de ce mariage, le Castelan fit en secret un rapide voyage à Wilna, où se trouvait l'Empereur; et dès qu''il fut revenu , les deux Français se hâtèrent de faire achever les formalités commencées, tant ils avaient l'espoir de porter les premiers à Charles X l'assurance que Nicolas rendrait la Belgique à Guillaume et irait châtier le peuple insolent de Paris, LeCzar devait, en avril 1831, passer TOder; en juin, le Rhin; et être au pied de la colonne brisée de la place Vendôme pour le premier anniversaire de juillet.

Mais àPépoque où Christianes*'était laissé conduire à l'autel , la terreur croissait dans Varsovie. Les Juifs, espions des Russes, traversaient par milliers les j)ro-

vinccs loublées, et méritaient cet odieux éloge que le Czar leur donna plus tard dans un remerciement public : — u Je suis content de votre fidélité; persévérez, et surtout n''ayez jamais rien de commun avec Tesprit de ces maudits Polonais.); Déjà aussi les sociétés secrètes étaient organisées : dans les écoles on déchirait ces cathéchismes où il est ordonné d'adorer Tautocrate. Au fond des campagnes, la dent des herses, aiguisée finement, armaitle bout d''une lance soigneusement cachée sous des gerbes. Le dard recourbé des faucheurs était auprès. Parmi les Seigneurs, ou Starostes, car c'est ainsi que sont désignés les possesseurs de fiefs, riches de paysans comme on l'est ailleurs de troupeaux, quelques uns voulaient la régénération entière du pays; mais le plus grand nombre ne faisait consister la nationalité qu'à secouer le joug des Russes . Et encore ! ceux-là ne voulaientils peut-être que Pexercice un peu plus libre de leur aristocratie sous un protectorat

moins immédiat. A ceux-là deux cent mille riches paraissaient constituer la nation. Ils n'avaient jamais daigné s'apercevoir que les laboureurs étaient plus esclaves autour d'eux que les Noirs le sont à la Martinique. L'éloquente voix de Rousseau leur criait encore en vain depuis Tannée 1768: ((Nobles Polonais , soyez hommes : alors seulement vous serez heureux et libres ; ne vous flattez jamais de Pêtre, tant que vous tiendrez vos frères dans les fers.»

Au nombre de ces personnages immobiles d''esprit, à vues oppressives et sordides , était Muranoff, objet des faveurs de Fautocrate. II faisait, en son âme de prince , des vœux pour la domination des étrangers. D''autres brûlaient d'imiter la France en ses beaux jours d'illusion récente , ou d'emprunter aux Amériques quelques institutions progressives. Ils avaient deviné, ceux-là , le secret de la dernière et stérile guerre de la Russie contre la Porte. Elle n''avait été entreprise et combinée, d'un

commun accord par les deux despotes , que pour débarrasser les deux empires des sujets séditieux. Là devaient être employés les esprits turbulents. Il convenait de part et d'autre d'envoyer à la mort les hommes dangereux : libéraux russes , ou partisans des janissaires ; et ni l'une ni l'autre des deux puissances ne devait perdre une lieue de terrain durant ce massacre prémédité. Les esprits les plus avancés avaient l'orgueil de prétendre à leur tour donner un exemple, et quand on leur disait : — Voulez-vous donc bouleverser FEurope? — Pourquoi non? répondaient-ils :

Nous sommes de la patrie de ce Kopernic qui a changé une fois le système du monde. Mais le mariage, accompli seulement par le prêtre, avait été fait dans la nuit même où le vice-roi fut chassé de Varsovie.

La nouvelle de ce politique événement était parvenue à Muranoff par un courrier expédié en toute hâte; on ne sut si c''était de la part des Russes ou des patriotes. Les

deux parents de la jeune lille étaient montés en voiture au sortir de la chapelle , et le Castelan lui-même avait voulu les accompagner à plusieurs lieues en se dirigeant vers sa propre résidence seigneuriale, afin , disait-il , de mettre cette antique forteresse plus en état de recevoir la nouvelle châtelaine. Ainsi la pauvre Christiane se trouva abandonnée , le soir même de ses noces, dans l'immense domaine d''\élva appartenant à sa famille. Elle resta sans défenseurs entre des carlistes que leur devoir appelait en Bohême et ce sauvage époux que lui avaient donné des volontés qui n'étaient pas la sienne.

De longs et tristes j ours s'écoulèrent ainsi , Us répondaient à ceux qu'Aymar avait passés en Brenne. Pendant l'intervalle, la Pologne avait encore une fois relevé son front cicatrisé; l'aigle de la Vistule livrait aux vents d'Avril son aile blanche. Varsovie appelait aux champs de bataille la fraternité de l'Europe ; et , non moins glorieux martyrs

que les confesseurs du Christ, ils allaient combattre et mourir aussi pour leur religion, ces Polonais confesseurs de la patrie. IMuranoff, qui avait attendu les événements avant de se prononcer à travers les partis, avait choisi enfin celui qui semblait en ce moment le plus fort. Il s''était déclaré Polonais : il avait arboré les couleurs de Faffranchissement ; car le premier élan de la vengeance et Ténergie de la révolte semblaient devoir entraîner la victoire de ce côté. Le prince ne soupçonnait pas lui-même, malgré son esprit pervers, qu''à la honte de toutes les populations européennes, cinq ou six familles royales qui se partagent cette Europe avilie viendraient, par une neutralité hypocrite, se faire les valets du bourreau moscovite. Il crut qu'il était temps d''agir. Alors il envoya au château d''Yélva un jeune porte-enseigne, son plus cher vassal et le chargea de lui amener la timide épouse, qu 'il était loin d''avoir oubliée, mais qu''il avait tenue à distance jusqu"'ici.

par le plus obscur et le plus impérieux des motifs. Au milieu des partisans qui se combattaient et des troupes opposées qui tenaient la campagne, pouvait-il plus longtemps la livrer aux hasards d\ine séparation si périlleuse?

Egidius Ogenski était un de ces élèves de rUniversité qui, dans la nuit du 29 novembre, avaient des premiers couru aux armes. Il était neveu du général Chlopicki, élu tout d'une voix par les insurgés pour commander Tarmée polonaise; et, depuis cette promotion, MuranofF s''était souvenu que lui-même était parent d''Egidius. Il lui avait donc offert un drapeau dans la division qui sous ses ordres devait occuper un défdé assez important, voisin des frontières de Litliuanie; et Egidius avait accepté, sans voir autre chose dans cette faveur que Tavantage pour lui de rencontrer Tennemi plus t(k. Mais Tennemi nVbordaitpas encore ce point militaire; le porte-enseigne, que Tennui gagnait quelquefois au milieu des

â!22! CIIAPITRK V.

longs repas et des orgies qui se succédaient au château de Muranoff, saisit donc avec empressement Poccasion de faire un voyage qui lui présentait deux attraits : celui du péril avant tout.

Il partit suivi d\ine escorte assez nombreuse pour se présenter devant Christiane comme un envoyé sûr et un libérateur; mais il fut reçu avec un sentiment de crainte si profonde que Torpheline ne sut pas la dissimuler.

Néanmoins , sur les lettres de son époux inconnu , Fépouse se décida à suivre le guide qui venait la réclamer au nom des droits les plus absolus; et, dès le lendemain au point du jour, elle fut prête à se joindre à Tespèce de caravane qui devait la défendre contre les pièges et les ennemis dont les défilés étaient couverts. Ce voyage pouvait durer plusieurs journées avec des chances assez hazardeuses.

Le printemps rendait les chemins pénibles : ils auraient même été impraticables

pour un équipage de luxe à la marche rapide et réglée. 11 fallut monter achevai. Christiane s\ résigna sans effort; et, quand on amenapour elle, devant le vieuxperron du manoir, un de ces coursiers de rUkraine dont la race est si célèbre depuis Faventure de Mazeppa , elle sentit le premier mouvement dVnfantine joie qu''elle eût éprouvé depuis son départ de France. Elle admirait, en voyageant , des aspects tout nouveaux pour elle : tantôt des lacs couverts de cygnes sauvages ; quelques roches d''un granit vert, parées de ces mousses du nord où le pâtre enfonce jusqu''aux genoux, et dont quelques unes offrent une nourriture; tantôt le houx et ses feuilles lustrées, les genévriers à fruits noirs, et enfin les sapins polonais qui rendent autour d'yeux Patmosphère odorante, et dont le bruit des rameaux imite les gémissements d''une mer qui manque , hélas ! à ces contrées pour assurer leur indépendance.

Egidius ne pouvait se défendre d''une

224 CHAl'ITRE V.

émotion vive à voir Christiane, confiante et délaissée jeune fille, s''abandonner aux hasards de son sort. Mais comme elle vivait sans espoir encore et sans intérêt dans la vie , elle était aussi sans suspicion bien durable^ à force d''innocence. Cette femme déjà épouse et bannie, elle était si jeune : elle avait seize ans ! Egidius était dans le secret des peines qui pouvaient Tattendre sous le toit conjugal; il savait quelles amertumes devaient composer son avenir; et quand il appelait du nom de princesse la femme d*'un courtisan ruiné et livré à mille désordres, il se surprenait à hésiter comme s"'il lui eût échappé une ironique injure.

Le premierjour il avait parlé à Christiane sans embarras : puis la timidité lui vint. Enfin devant tant d'^innocence, à force de la voir jolie à rendre un évêque infidèle, il s*'éprit de vagues espérances , et telles que la conduite de Fépoux absent pouvait les rendre un jour moins téméraires.

Les voyageurs arrivèrent aux bords d'aune rivière peu profonde et dont les marges fleuries n*'inspiraient de toutes parts que de pacifiques et riantes idées. Christiane s''arrêta à demander son nom. Elle le fit pour tirer de sa rêverie son guide autant que par un sentiment de curiosité.

— Son nom! Ccst le Niémen, répondit Egidius avec un belliqueux éclair dans les yeux.

— Quoi ! ces eaux si modestes ont vu des Empereurs conférer sur les destinées du monde? et deux fois Napoléon les a franchies : en vainqueur et en fugitif? Mais cette statue , dites-nous , qui , placée à la tète de ce pont étroit, semble présidera ce formidable passage, est -elle aussi l'image d''un guerrier? Ce n''est pas la première fois, ce me semble, que je remarque aux bords des eaux que nous avons déjà passées une figure à peu près semblable?

— Il y avait une fois , répliqua Ogenski , un pauvre chanoine de Prague, confesseur

à la cour de lY^mpei eur Wenceslas , roi de Bohême. Il possédait la confiance de Pimpératri ce Jeanne, et Wenceslas était jaloux. L"'odieux mari fit venir le moine et lui ordonna, sous peine de la vie, de révéler la confession de sa pénitente. Le prêtre résista, et le tyran, pour punir cette vertu, le fit précipiter dans la Moldau.Le confesseur y trouva la mort. Le confesseur s''appelait Népomucène ; et c''est depuis ce temps que la coutume de nos pays de loyauté el de foi est de placer la figure de ce martyr de la discrétion aux passages les plus fréquentés des rivières. On assure que ce culte est conservé et encouragé surtout par les dames.

— Eh! pourquoi, dit Christiane, mêler la raillerie à cette légende? Y a-t-il tant dliommes au monde restés fidèles à la défense de la faiblesse, et qui se soient montrés dignes de la confiance du malheur?

— Si jamais, osa murmurer Egidius d'une voix basse et émue, j''avais à espérer

CHAPiTRi: V. 227

Tinestimable trésor d''un secret., je souffrirais mille morts avant de le trahir.

— Bien ! reprit la jeune française avec Texpression d''une indifférence polie. Ne désespérez pas, dans cent ans, d''obtenir pour votre portrait la survivance de toutes ces statues.

Mais, durant la soirée, les vents qui avaient jusque là soufflé de Pouest passèrent tout à coup au nord , et vinrent en quelques instants durcir la terre sous le pied retentissant des chevaux: ainsi, dans ces latitudes , le printemps sourit au matin, avec le soir revient fhiver.

— Voilà, dit quelqu''un de la troupe, un zéphir échappé des glaces de la Sibérie. Celui-là, j''en suis sûr, a caressé en passant les clochers blancs de Kaluga et de Tobolsc. Si le seigneur Porte-enseigne voulait en croire ma vieille barbe , nous n''irions pas plus loin.

— Conrad ! répliqua Ogenski , vous êtes un peu, mon cher, de la famille des corbeaux

qui nous suivent depuis la dernière montagne : vous annoncez les mauvais augures.

— Les corbeaux savent ce qu''ils font, mon maître ; et il y a des chevaux dans Tescadron qui pourraient bien avoir cette nuit le ventre de ces oiseaux pour litière. N''a]lons pas plus avant sur les hauteurs ; abritonsnous derrière ces bouleaux. Voyez-vous làbas cette barre cuivrée qui se forme au couchant? elle annonce des vents furieux. Vous entendrez au beau milieu se mêler le tonnerre; vous verrez les éclairs et la neige. Je vous promets une de ces nuits où le diable change de femme et marie sa fille.

Une rafale élancée au même moment et comme pour appuyer Fopinion du piqueur, emporta la pelisse de Christiane. Parti de Tangle d''unbois, ce sémoun glacé avait détaché d''un pin gigantesque le vêtement de neige qui le couvrait, et il tomba sur la troupe comme un fantôme qui vole.

On rit de Tincident, on secoua les manteaux; Egidius posa le sien légèrement sur

les épaules de Christiane; mais en peu de temps la nuit fut close et il ne se présenta devant les pèlerins que des déserts de sable et des steppes sans limites. Les chevaux qui étaient guidés au nord refusèrent de faire tête à Porage et de percer tant de ténèbres. On s''égara : et on fut contraint, au bout d''une heure, de jeter les brides sur le cou des coGNATS, dont Tinstinct fidèle a plus d*'une fois sauvé les voyageurs dans une pareille détresse. Ces intelligents compagnons ramenèrent leurs maîtres sur la lisière d''une forêt, où rons*'enfonça à travers les rameaux brisés pour chercher du moins quelque rempart contre la tourmente.

— Qu'*allons-nous devenir? dit Egidius.

— Ah ! il y avait plus de ressource à la première station , reprit Conrad avec flegme ; mais nous trouverons encore peut-être, ici au pied de ces rochers , quelques graines de kloukva pour Madame: c''estune petite baie qui n''est pas sans saveur : elle a le goût des fruits du mûrier. Quant à nos chevaux ,

voyez comme ils déchirent déjà les écorces de tous ces arbres.

— Gloire à Dieu ! Gloire à Dieu ! s''écria jusqu''à trois fois Taumônier qui faisait partie de la troupe. Il y a non loin d''ici des chrétiens. JVi entendu, dans Tintervalle de deux coups de Pouragan , retentir la cloche de bois qui appelle les fidèles à la table ou à la prière. Que quelqu''un de nous se détache dans cette direction de gauche; il y a, à peu de distance, un village ou un camp.

— Et si c''étaient les Russes? murmura Conrad.

— Poltron ! Ils sont à dix journées encore de marche. Avançons.

L'aumônier n''avait pas fait deux centspas qu''on entendit retentir un énergique QUI VIVE? puis deux coups de feu partirent presque aussitôt; mais Egidius se prit à chanter ou plutôt à crier gaiement les premiers vers de Thymne patriotique « Non, tu n''es pas sans défenseurs , ô Pologne chérie ! »

Il avait reconnu des accents amis. C'était en effet une troupe assez nombreuse de Lithuaniens nouvellement insurgés qui allaient au devant des drapeaux de Gielgud, et marchaient dans la direction d'^Ostrolenka.

On mena Christiane et les deux femmes qui la servaient devant le chef de ce bivouac, afin d"'obtenir plus tôt sa protection. Le chef se leva à la vue des vêtements inattendus , et vint obligeamment conduire les voyageuses devant le feu de genévriers qu''il avait fait entretenir à grand soin.

Cet officier paraissait à peine toucher à Tadolescence. Il laissait, sous de longs cheveux blonds , percer un regard plein de mélancolie et d''audace. Il s''aperçut bientôt de Teffroi de Christiane au milieu de bataillons étrangers et d\ine réunion de soldats qui , pour la plupart, vêtus de peaux d^lan, d''ours et de loup , ressemblaient à des bandits , bien plutôt qu''aux possesseurs, ([u''ils étaient, de tous les châteaux voisins.

Alors il se rapprocha dVlle en souriant, retira deux mains douces et blanches de ses gants fourrés de zibeline , saisit la main transie et embarrassée de Christiane ; puis rejetant au loin son cigare pour s''approcher de Toreille de la jeune française :

— Ce familier capitaine , lui dit-il , le chef de toute cette compagnie de chasseurs, voulez-vous savoir son nom? Il s''appelle Emilia Plater.

— Comtesse ! s''écria Pépouse de MuranofF, est-il possible? quoi ! ce dévouement se rencontre dans un être faible. Je croyais fabuleux le récit qu'on nous faisait de votre présence à Parmée.

— Est-ce bien , répondit Pamazone, à une femme de France à s''é tonner que sous un corset vulnérable il batte un cœur résolu ? Et Jeanne d''Arc ! et Jeanne Hachette! et votre admirable Charlotte Corday î

Christiane devint de plus enplusattentive.

— Si le monde, ajouta Emilie avec embarras , ne suppose point qu''il soit permis

(:hai>itre V. 253

cfentrepiendie la tâche de sauver son pays sans toutes les conditions que possédaient vos pures héroïnes , au moins je nVurai pas eu Thypocrisie de les affecter. Non , achevat-elle, en portant un regard d'affection chaste et brûlant sur un officier compagnon de ses courses, je ne me vante point d\ine idolâtrie aussi exclusive et aussi désintéressée : j''ai suivi un autre instinct encore. Cestla fidélité de mon cœur qui m''a conseillé cette carrière où Phonneur emportait déjà la moitié de moi-même. Cest d''un sentiment de faiblesse que je tiens mon courage. Il fallait, ou vivre malheureuse et inutile au sein d''une famille qui ne pardonne aucune faute, ou braver les préjugés de la société. J\i choisi,': je me suis réfugiée contre elle au milieu des dangers ; j''ai quelquefois voilé mon existence sous la fumée des champs de bataille, et je me suis vengée de nos villes indiscrètes en défendant leurs remparts. Du reste , ce n''est pas la gloire que je cherche , mais le pardon d'avoir été heureuse.

Emilia prit les soins les plus affectueux de la voyageuse égarée : elle fit approcher le charriot de cuir qui, selon Tusage du pays, contenait un lit portatif; et les deux amies improvisées dormirent dans le même manteau, auprès d'un foyer de bivouac. Quand il avait fallu toutefois se placer aux côtés de son protecteur, faire toucher aux vêtements de drap , aux gances d'*or et aux brandebourgs w les plis légers de la soie , Christiane avait hésité. Singulière image que le tableau de ces deux tètes : femme et capitaine sur un même coussin ! Quand le froid les réveillait , Tune contemplait pour se rassurer les étoiles qui avaient reparu scintillantes au firmament , et Fautre parlait avec calme des chances de la guerre. Terre et ciel, sérénité et faiblesse! D'un côté , les terreurs de la femme et presque de Tenfance; deTautre, Théroïsme inspiré par de mâles projets. A les voir ainsi rapprochées , on n'eût pas dit que tant d'éléments de distance séparaient ces deux

étrangères ; mais la guerre rapproche , et rhospitalité est ie premier des liens.

— Savez-vous qui le premier, disait la guerrière , m''a enseigné Tamour du pays ? Cest Plutarque. Bien plus que Pltalien qui a chanté Clorinde, il est le poète du dévouement ; il attache à Thistoire de toutes les causes malheureuses. J''ai été attendrie, dès mon enfance, du vœu qu''il fait pour que la terre natale soit appelée , au lieu de patrie, matrie. Ah! mère, c''est en effet le plus doux nom qu''on puisse donner et recevoir. Hélas ! le ciel n''a pas tout accordé à mes prières ! Vous , Madame , vous serez un jour plus heureuse que votre imagination même ne vous le promet; car il n"'est pas vrai, voyez-vous, comme on le dit sans cesse , que la grâce de la fleur soit seulement dans ses boutons , tout le bonheur dans les projets qu''on forme et Tespoir qu'on en a.

Christiane écoutait peu ; car elle tressaillait en entendant de distance en distance et

à travers les mugissements de Forage, des voix qui répétaient : Batz-Notz ! * Sentinelles, prenez garde à vous.

— Ah! de combien de héros, continuait M"^ Plater, Plutarque nVt-il pas peuplé pour moi les grandes chambres du manoir de mon père ! Lorsque le soir nos feux de résine jetaient leurs reflets le long des murs, mes sœurs n*'osaient regarder; et moi j'espérais toujours voir descendre des tapisseries quelques guerriers républicains avec leurs glaives vengeurs : soit Taméricain Paul Jones, soit Pathénien Harmodius.

— Mon Dieu , Madame , interrompit Christiane , ne vois-je point là-bas, dans un rayon de la lune , quelque chose de sanglant comme une dépouille qui se dresse au dessus de la neige?

— Cest une touffe de sorbier avec ses fruits écarlates .

— Qui s''avance de notre côté? Est-il vrai que les loups habitent ces grandes forêts ?

* Bacznosc. ;

CHAPIIUE V. 257

— Cest roflicier de ronde qui vient à moi pour demander le mot d''ordre

— Mais ce bruit rauque et intermittent qui tinte si souvent vers la droite, sous cette épaisse feuillée ?

Emilia sourit.

— Cest le choc des verres entre quelques soldats qui veillent. Nos gobelets sont de ferblanc , et le vin arrive de Hongrie ; voilà toute la magie de cette agitation pour ce soir. Ah I princesse, intéressez-vous à la Pologne. Elle a perdu des mois irréparables , les deux premiers surtout de son affranchissement. Que n''a-t-elle usé du primitif enthousiasme, et retenu le Czarewitz en otage au lieu de lui envoyer une députation pour traiter! Que ne s'est-elle inspirée de Fesprit de Lelewel ! Constantin disait à ce docte professeur : — Qui osera , Monsieur, se placer entre la constitution et votre maître ? — Ceci , répondit Lelewel en faisant briller la lame de son sabre ; et

238 ciîAPiTRi: y.

Constantin recula d''effroi. Si, au lieu détendre les Russes , on eût pris TofFensive , si on eût armé les peuples , organisé des gardes nationales a Tinstar de la France républicaine, nous n'aurions pas donné ànos divisions intestines le temps de naître , et à vos misérables ministres le loisir d''annoncer que u la Pologne était destinée à périr. » Mais on a créé une dictature; mais les princes se sont mêlés des affaires du peuple; Radziwil , Czartoryski ont voté dans nos conseils, et tout est encore en question. Ainsi Waterloo a été perdu parce que des sous-lieutenants ne commandaient pas Farmée. Si vous aviez entendu nos braves paysans crier : Allons à Wilna ! Il fallait que Chlopicki passât ce Niémen que vous avez traversé hier. Il fallait réduire le tigre couronné qui nous attaque à défendre ses propres déserts. Mais n''importe , des alliés nous arrivent : il nous reste Dwernicki , le fournisseur de canons , les Mazurs , les

CHAl'lTRE V. 239

Krakus sous les yeux de qui nous allons combattre, et nous serons encore vainqueurs , j"'en accepte Taugure î

Cliristiane, sans envie de sommeiller, fermait souvent les yeux le plus fortement qu'elle pouvait, afin de ne pas saisir quelque objet d'épouvante nouvelle; mais involontairement elle se laissa aller à considérer le sommet d'un chêne , parce qu*'il s'yagitait une forme haute et noire. La comtesse qui suivait la direction de son regard effrayé , reprit d'une voix à demi - railleuse :

— C''estlacicogne,que nos laboureurs appellent pieuse. Elle habite volontiers la cheminée des chaumières ; elle s'approche de nous à cause du feu, ou bien elle aura pris cette clarté pour celle de Faurore. Mais notre officier attend sa consigne : quel motd''ordre allons-nous donner à mes chasseurs? 11 faut deux noms , Madame ; choisissez l'un, j'^indiquerai l'autre. Voyons! un terme de France et un terme de Pologne.

Vous hésitez? eh bien! je vous confierai un nom de baptême , si vous m''en voulez avouer un autre.

Christiane rougit.

— Je ne saurais... dit-elle...

— Le nom que vous avez aimé le mieux à prononcer en France? Voilà, reprit 1-a Livonienne , des discrétions qui ne sont pas de ce pays-ci. Adoptons donc Seine et Vistule; et dormons, s'il se peut, sous les auspices de cette alliance loyalement renOuée.

L'officier s'était approché en ce moment de son chef, et lui avait fait un court rapport en des paroles plus mystérieuses et plus sourdes que le frôlement des ailes d*'un papillon de nuit. Cet officier était celui-là même que la guerrière avait regardé avec complaisance et qu'elle appelait ordinairement Stasio , dimunitif caressant du nom de Stanislas.

Les avant-postes recommencèrent à se répondre, et on entendait au loin répéter: Sentinelles , prenez garde à vous!

CHAl'JTKt; V. 241

Le rapport que la comtesse venait d'écouter contribua à lui tenir les yeux ouverts, ou bien Pintarissable amour de sa cause lui rendit encore une fois la parole.

— Vous allez dans un palatinat où l'indécision dure encore . Usez de votre influence, Madame, autour de vous. Maintenez Muranofi*dans l'exacte fidélité aux serments qu''il a faits devant la diète. Il a hésité.

Et Christiane comprenait à peine qu''on voulût Passocier à des intérêts si étrangers aux habitudes de son esprit et des ses préjugés.

— Je vous parle de tout cela, poursuivit M"e Plater , parce que la Pologne c'est la France. Plusieurs de vos concitoyens sont venus déjà prendre part à notre défense ; ils regardent notre hberté comme leur cause. Il y a des Français jusque dans les rangs de mes chasseurs.

Christiane s'émerveillait à cette nouvelle, et se surprit à faire pour la première fois

des vœux en faveur d'une entreprise où des compatriotes venaient se joindre.

Mais au le ver du jour, quand on eut sonné le réveil, quand les fifres eurent fait retentir la marche de Dombrouski, Egidius s^pprocha du gracieux commandant de la brigade :

— Capitaine ! il serait prudent de faire prévenir le Castelan de Muranoff que sa femme et ses officiers ont été retardés dans leur voyage, et qu'il convient de leur envoyer des guides et un renfort. Je viens d'apprendre par un de vos soldats , qui tous ont fait cette route, que le seul chemin qu''on puisse suivre à cheval nous sépare encore du château pour deux journées, tandis qu'un fantassin pourrait franchir en peu d'heures la distance en passant à travers des bois non frayés et sur le bord des fondrières. Voulez-vous nous permettre de disposer d''un homme de bonne volonté?

— Que ce soit un Français! demanda Christiane.

La comtesse consentit à cette double demande, et on alla chercher un Français.

C'était un tambour. Tel qu'ail se présenta, il était de petite taille, vif, alerte; et il arrêta assez effrontément ses yeux sur Christiane qui semblait chercher à le reconnaître par la seule raison qu'on lui avait fait dire que c'était un enfant de Paris.

— Tu sauras, dit Ogenski, remplir ta mission en ordonnance discrète et fidèle?

— Oui, mon camarade.

— Vous ne redoutez. Monsieur, ajouta timidement Christiane, ni les lacs cachés sous de trompeuses verdures ni la rencontre des Russes?

— Pas plus , Mademoiselle, que je n'ai eu peur, dans la rue de Lille, des mouches (le plomb qui volaient en juillet.

— Elle arrive ce soir? Eh bien! je veux à l'instant partir.

Ces mots étaient répétés par lady Buccleugh, en frappant du pied et en élevant de plus en plus la voix. Le pied était joli, la voix sonore ; mais la contraction des muscles, aperçue alors dans le satin noir, en éloignait toute image de volupté fur-

tive; et l'organe harmonieux s'éraillait insensiblement à monter par tous les tons derla colère.

— Arabelle ! vous n'y pensez pas, répondit MuranofF.

Il était pâle d'inquiétude mais aussi de colère, à voir avec quelle sécurité de domination cette femme proclamaitsa volonté devant lui. Depuis quatre ans, l'étrangère était la maîtresse du prince. Elle portait ce nom de Buccleugh , comme celui d"'un noble écossais dont elle eût été veuve ; elle se disait née aux environs du lac de Garry; mais à l'éclat doré de ses belles épaules , aux tons fiers et verdàtres qui se mêlaient tout à coup et selon ses émotions changeantes aux roses de son teint, plus d'un courtisan de MuranofF la soupçonnait Italienne. Personne ne savait au juste si elle n'avait pas quelque intérêt à déguiser un mystère touchant sa naissance et sa vie passée. On ignorait enfin sous quel ciel s'étaient ouverts de si grands yeux noirs.

Une voiture sortit, attelée, d'un hangar pratiqué en face des fenêtres mêmes de la galerie où avaient été attirés les deux personnages suivis alors de quelques indiscrets amis; et six chevaux de front faisant voler leurs vastes crinières, s'animaient à partir, comme si les issues eussent été possibles en ce moment de dégel. Malgré l'absurdité du départ avec un tel équipage , MuranofF ne soupçonna aucune ruse. Il semblait dans son trouble n''apercevoir que la femme de confiance de lady Buccleugh , déjà occupée dans la cour dlioiineur à faire attacher des cartons sur Timpériale de la calèche anglaise.

— Vous ne voulez pas notre séparation et ma mort? reprit-il en touchant le bras de lady Arabelle.

Son caractère de Tartare était dompté.

D'ordinaire impétueux comme un torrent d'hiver, il demeurait en ce moment humble et consterné devant cette femme.

— Pourquoi m'en avoir fait un mystère?

248 CHAPITRE vr.

Ainsi, sans cet étourdi soldat qui est venu réclamer tout à l'heure vos bons secours pour (( Madame la princesse de MuranofF», comme il le répétait avec Finsolence de son pays, je pouvais donc ignorer un événement prêt à s''accomplir? être surprise ici par cette étrangère?

— Je devais vous en parler ce matin. Je n'ai jamais vu dans cette arrivée un motif de votre éloignement, Arabelle. Vous savez si je vous ai fait un secret de toutes mes démarches, si je vous ai consultée sur la nécessité d'un acte tout politique où mes créanciers m''ont poussé. L''ai-je épousée sans votre aveu, cette inconnue? ne savezvous point mes raisons comme moi-même?

enfin si vous nVvez point conseillé ce parti rigoureux, ne vous y êtes -vous pas du moins résignée?

— Je n''ai jamais supposé, dit-elle, qu'elle approcherait de notre résidence.

— Où lui trouver désormais un autre asile ? Vous comprenez les hasards de la lutte, les

probabilités dHme invasion... Elle vient ici comme otage ; mais elle y restera plus séparée des habitudes de notre vie accoutumée qu''aucune autre personne de ce château.

— Monsieur! reprit Arabelle , j'ai bravé pour vous Pexil loin de la cour, toutes les privations de cette solitude, les inconvénients de la guerre, les dangers et les ennuis de toute espèce au milieu de cette place forte, où la soldatesque abonde et où des Français vous protègent; mais ce dernier coup de la fortune , ce dernier affront épuise mon courage. Je pars.

Le Castelan pâlit. Il avait rencontré cette brillante femme dans un des plus hauts cercles de la société de Saint-Pétersbourg. Son protecteur était un rabbin de soixante ans, riche comme la mer; et le Czar luimême n''avaitpas été, dit-on, insensible à la séduction de cette beauté. Muranoff s'éprit d'une grâce si altière avec toute la rapidité d''une passion du Nord, et Arabelle le

soumit à un joug aussi dur que celui que le féodal seigneur imposait luimême à ses serfs. Résistait-il à ses volontés? elle parlait de se laisser mourir : et lui ne rêvait plus que poisons mystérieux cachés dans les plis de ses vêtements ou enfermés sous rémeraude de ses parures. Manquait-il à prévenir un de ses caprices ? elle était résolue à fuir le monde; le repentir l'obsédait, la Grâce avait parlé en elle; elle allait entrer dans un couvent et prendre à jamais le voile , pour élever d'éternels remparts entre sa faiblesse et l'ingrat qui abusait de tant d'amour !

— Enfin, Monsieur, répéta-t-elle, pourquoi garder le silence avec moi sur cette subite résolution?

— Par la seule raison qu'on balance à parler d'une chose qui déplaît et qu'on en recule involontairement l'heure.

— Non, non, je connais votre caractère mobile; j'ai éprouvé cette faiblesse que tous les hommes décorent du beau nom de

pitié. D'abord, je veux le croire, vous serez pourl'orpheline un maître assez dédaigneux; peut-être avez-vous encore pour moi quelque reste de tendresse qui plaidera contre elle ; mais un jour vous serez touché de son abandon , puis atteint de quelques accès de sensibilité romanesque et de protection généreuse ; un autre jour frappé de sa jeunesse et de sa beauté, car peut-être estelle belle; personne n'a osé me le dire! Puis attiré enfin par l'attrait capricieux d'une possession nouvelle, vous vous souviendrez que cette femme est la vôtre. Vous croirez lui devoir des consolations, parce que la fatuité vous fera supposer qu'elle souffre de votre indifférence ; vous irez la visiter dans le donjon où elle languira. Autour de vous on s'intéressera à elle, et vous subirez la contagion ; car les hommes sont ainsi faits, que leur admiration a besoin pour naître des hommages qu'obtient leur conquête. Les désirs qu'excite au loin leur maîtresse animent, irritent, exaltent leur

misérable amour. Enfin vous tomberez à ses pieds. Pendant que je gémirai, elle sourira; et la malheureuse amie qui vous adore sera sacrifiée à une ingratitude que vous nommerez devoir. Des reproches et des larmes de la victime fidèle, vous passerez dans les bras de la jeune fille coquette, et vous appellerez ce libertinage une vertu !

— Que faut-il faire pour te rassurer?

— Il n'en est qu'un moyen. Une seule barrière, infranchissable peut-être, peut s''élever entre vous et ma rivale; mais avezvous assez de dévouement et de force d''àme pour essayer cette épreuve?

— Laquelle?

— Je répugne à le dire. Cette hésitation même est déjà un indice, ou de remords pour moi, ou de lâcheté en vous., qui ne devinez rien. Laissez-moi partir.

Elle se précipitait sur Tescalier qui, enveloppé de tapis et embaumé de fleurs, laissait voir par ses doubles croisées une

campagne encore en deuil, lorsqu''un bruit retentissant et soudain l'arrêta sur la dernière marche. Elle demeura sans mouvement, comme une statue de plus dans ce bizarre pérystile.

— Et pourquoi ces tambours? s'écria MuranofF, parlant à son lieutenant Wilfrid qui avait peine à entendre sa voix^ tant les fanfares grondaient de plus en plus sous les voûtes sonores du portail. Messieurs! d'où vient qu'on bat aux champs?

— J'entends aussi, dit Wilfrid, des pieds de chevaux retentir sur le pont.

— On ne rend ces honneurs qu'à vousmême et aux vôtres , fit observer avec amertume Arabelle. Je vous défends d'aller savoir qui arrive.

— L'insolent qui a donné cet ordre le paiera de sa tête ! reprit Muranoff, en s'élançant vers les cours...

Mais il se sentit arrêté dans son mouvement de courroux par un faible bras toutpuissant et un artificieux sourire. Arabelle,

qui jamais n'avait voulu partir, sentait combien sa présence était en ce moment nécessaire devant la timide femme qu'elle appelait son ennemie. Elle fit d'un geste éloigner sa suite, rentrer son propre équipage, et appuyée sur le bras du suzerain, elle rentra dans les appartements mystérieux, sa résidence habituelle.

Christiane ne vit venir à sa rencontre qu''une cohue indisciplinée et curieuse de gens de guerre et de serfs à l'œil hébété. Elle crut le Castelan en voyage, à la chasse , ou à l'armée ; elle osa s'en informer à peine, soit par effroi, soit par retenue ou par indifférence ; et les soins empressés d'Egidius et de toutes les personnes de son escorte, dont quelques jours de voyage lui avaient fait autant d'amis, ne lui laissèrent point désirer un autre accueil. D'ailleurs, elle était distraite par les objets extérieurs qui surprenaient ses regards et occupaient sa mélancolie. Elle avait vu aux alentours de ce camp tumul-

tueax où elle arrivait, tant de déserts, une pauvreté si lamentable près de cette pompeuse habitation , qu'elle était affligée autant que supiise d''un tel spectacle. Plus en effet elle avait approché du belliqueux manoir et plus elle avait vu, le long des chemins semés de touffes d'absinthe et d''immortelles jaunes, pareilles à celles dont on couronne nos tombeaux , s'*augmenter les distances entre les chaumières qui ont elles-mêmes la forme des tombeaux. Quatre ou cinq de ces huttes basses et enfumées composent un village. Le temple n'est qu*'une pauvre cabane couverte de mousse, élevée sur un rocher. Au lieu du bruit des abeilles, du vol des pigeons qui entourent de leur cercle le toit du paysan de France, le vent seul gémissait à Tangle de ces retraites crevassées, comme les concerts du ioup. Sur ce toit, au lieu des branches caressantes de l'arbre fruitier , la neige pesait de son poids immobile ; et derrière Thabitation rustique, à cette place

accoutumée de nos chenevières et de ce petit jardin si cher aux enfants, où la rose et les choux vivent en si bonne intelligence , Christiane n'apercevait qu''un pauvre champ de pavots. Cette plante est cultivée là, comme ailleurs un précieux légume; elle entre dans tous les aliments et dans tous les breuvages du pauvre , afin sans doute de contribuer à lui faire oublier le sentiment de sa misère.

Lorsque la voyageuse avait découvert à un horizon fort rapproché les bâtiments mêmes du ûef de MuranofF, elle avait été choquée de leur incohérence. Indigence el faste , du marbre et des chaumes. De grands corps de logis où les poutres du sapin sont dressées et demeurent apparentes , comme aux plus chétives constructions des fermes de la Suisse, et le dôme doré d*'une chapelle. Ici le fronton en granit rouge d'un atrium dans le goût de Pompeïa, et là tout auprès les chenils en désordre d''une meute de chiens affamés. Christiane ne fut artis-

tement satisfaite que d''un pavillon séparé, essai d''architecture tenté il y avait un demi-siècle par un ingénieur français qui avait séjourné dans cette contrée. Au milieu de son aventureuse Odyssée, il avait eu l'idée nouvelle de copier les images familières à ce climat , au lieu d'imiter les natures grecque et orientale, infailliblement reproduites d''après les monuments de Corinthe. Donc, au lieu des palmiers et de Tacanthe , ses colonnes et leurs ornements rappelaient l'attitude des mélèzes et les galbes particulières de la végétation du nord. L'écureuil qui habite les bouleaux de la Finlande était sculpté au milieu du chapiteau , à la place où les Grecs ont indiqué le nid de la colombe. Le novateur avait assis là le plus agile des quadrupèdes avec sa queue touffue en forme de plumet sur sa tête. L''étonnement admiiatif de Christiane eût été plus profond et plus doux encore , si elle avait su que cet ordre nouveau était dû à la fantaisie rêveuse de

Bernarcliii-de-Saint-Pieire , à Fauteur de Paul et Virginie, amoureux à Varsovie et aimé long-temps d''une princesse polonaise. Mais sur tous les passages intérieurs qu''il fallut parcourir à l'étrangère pour se rendre à son appartement, dans les escaliers, le long des corridors et dans les antichambres démeublés , elle rencontra des hommes ou plutôt des esclaves confusément couchés sur les dalles nues, et essayant un sommeil interrompu à toute heure. Ces malheureux qui peuplent comme valets la demeure des nobles n''ont ni lits, ni chambres qui leur soient destinés; ils se dérangent sur les passages du service moins complaisamment que les animaux domestiques ; et aussi le moindre serviteur revêtu d'une charge au dessus de leur emploi , s'épargne pour les écarter ou les réveiller, s'il a besoin de leur aide, moins de brutalité qu'envers le chien qu'ion n'oserait mettre dehors. Ces serfs ne prennent de femme que quand les seigneurs les ont re-

CUAPITRE VI. 259

fusées pour maîtresses, et il n''y a pas longtemps qu'on leur retirait leurs noms de famille en entrant au service, pour les remplacer par des numéros, afin de leur faire perdre sans doute jusqu'à l'idée de l'humanité. Christiane se sentit à ce spectacle la crainte et la mort dans le cœur.

Le reste de cette première journée s''écoula vite. Dans le pays des aurores boréales les soirs n''ont point de crépuscule, et lorsque Topulente épouse, la haute et puissante châtelaine de Muranoff , ainsi que la nommait dans ses illusions lointaines Faïeul absent qui Pavait mariée, eut changé d''habits, reposé sa fatigue et regardé par ses croisées un bastion assez éloigné où elle aperçut, non sans surprise , flotter le drapeau tricolore, elle se vit entourée de subites ténèbres. La nuit de ces climats tombe avec ses ailes noires comme un oiseau de proie sur la campagne. Elle cria d''effroi. Les femmes qui la servaient s''approchèrent. M"® Ancelin lui parla de prendre quelque nourriture :

2G0 CHAI'ITRE VI.

elle demanda une heure encore et ayant fait ranimer les poêles prêts à s'^éteindre, elle voulut, tout en regrettant la pensive lueur du foyer, demeurer seule avec ses souvenirs.

Pendant ce temps , un splendide souper se préparait pour les hôtes de ce singulier séjour. Mille flambeaux étincelaient dans les glaces d'un salon immense. Le parquet s''était jonché du menu feuillage des pins de Norwège , et les quatre parties du monde semblaient avoir contribué à compléter la richesse du festin. Le gibier du Midi, les poissons de la Baltique, les liqueurs américaines, les vins d''Espagne, devaient assouvir la voracité des convives du Nord, (f hommes nés pour manger, n comme dit Juvénal. Mais, selon Pusage russe, aucun des mets brûlants , aucune des viandes énormes n''étaient d''avance étalés sur la table de soixante couverts. On n''y voyait ni le barche ni les kisiels, qui cependant devaient être servis successive-

ment. Le barche, '*' un potage composé de moelle de bœuf, de betteraves mari nées, de lard et de crème; et les kisiels où abondent lacanelleet Pépine-vinette. Point d''agneaux rôtis tout entiers, de chevreaux avec leurs cornes ornées de branches de buis et de romarin. Cette longue table n''était chargée quede cristaux enfermant les conserves, de fruits nouveaux aux robes colorées , d''ananas gigantesques, et enfin de deux babas symétriques de la hauteur d''un enfant : gâteaux qui ne pèsent jamais moins de vingt livres. Et puis partout des fleurs rares épanouies sous la neige; car tout vient en serres chaudes dans ce pays : civilisation et végétaux.

Dans le salon silencieux encore , les convives s'avançaient successivement en cérémonie , saluant selon la coutume les vieux portraits des ancêtres suspendus aux murailles avant les maîtres de la maison : portraits tout bardés de fer, afliiblés de

* Barszcz.

perruques , chargés de fraises et de canons, attestant sept cents ans de noblesse et par conséquent d''ineptie. Quelques femmes arrivaient à leur tour posant la main droite sur le cœur et s''inclinant à la manière des religieuses. Les plus jeunes occupèrent un côté, les matrones se rangèrent de Fautre. Les cavaliers debout tenaient le milieu de Fenceinte ; mais tous semblaient attendre, pour reprendre la vie, la présence d''un être supérieur qui disposait des volontés universelles : on se regardait mystérieusement sans oser parler encore.

Quand MuranofF entra, il était soucieux. A peine Wilfrid osa-t-il lui demander si les officiers étrangers étaient invités à cette fête.

— Non, dit-il : ces Français ont des mœurs [de prude , et ils dédaigneraient ce qu'ails appellent nos orgies.

Mais lady Buccleugli! Voilà lady Buccleugh ! Quand elle apparut , ses yeux avaient un éclat inaccoutumé ; son sourire

était royal : ou voyait à son assurance coinbien elle était satisfaite de son teint et de sa parure. Le satin lamé d''or ondoyait autour de ses formes circassiennes ; un long cercle de diamants lui composait un diadème, et quelques plumes de héron, audacieusement placées sur sa brune chevelure, ressemblaient au panache du commandement dans un jour de victoire.

Toutefois elle regarda autour d''elle avec une modestie affectée , prit possession du second fauteuil à la gauche de la cheminée, en affectant de laisser libre la première place ; et allant au devant d'aune question que se faisait en secret toute rassemblée :

— Où donc, dit-elle avec un ton de déférence protectrice, est la princesse de Muranoff?

Cette demande , directement faite au Castelan, le lit frémir. Il adressa à son despote un regard de supplication muette et de détresse; mais le regard qui lui fut renvoyé était aussi inflexible que le silence obs-

tiné de cette foule de curieux convives.

— La personne dont vous parlez , Madame , dit-il avec une lenteur où Findifférence était mal accentuée, aura Phonneur de vous être présentée plus tard. Elle se repose de son voyage.

— Elle ne sait point, dit Arabelle, quelle affectueuse impatience nous avons tous de la voir ; elle se fût prêtée à recevoir nos sincères hommages. Voulez-vous que le comte Ogenski me donne la main pour me présenter devant elle? J'irai la supplier de se rendre à nos vœux et d''octroyer sa présence à nous tous , ses vassaux fidèles.

Au lieu de répondre, Muranoff consterné sortit comme un banni et monta en silence à l'appartement de Christiane.

Quelques commensaux avaient été choqués de l'insistance effrontée de lady Buccleugh ; mais le plus grand nombre admirait sa puissance et se félicitait déjà de lui devoir un curieux spectacle. Domitien affermit son règne par des fêtes où figuraient

des productions rares; Néron était populaire parce qu'il donnait aux oisifs les jeux sanglants du Cirque.

— Votre supériorité est-elle bien généreuse, Madame? dit Ogenski avec une inflexion de voix moitié galante et moitié ironique.

— Messieurs , répliqua Arabelle , mais en s'adressant à tous ses flatteurs : séparée de nous, cette prétendue souveraine peut être à craindre : il faut la rapprocher pour la mettre à sa place. Je ne veux atteler personne à mon char, mais je répugne à combattre un adversaire dans l'ombre. De loin c'est quelque chose

— Et de près ce n'est rien , acheva Wilfrid avec une doucereuse bassesse.

Ogenski gardait le silence. On avait voulu en vain lui faire donner quelques détails sur la figure et l'esprit de l'épouse nouvelle, il s^tait renfermé dans une affectation de respect pour celle qu'il avait escortée avec tant de sollicitude. Depuis la fin du

voyage, la vie de ce jeune homme semblait terminée.

Muranoff, en abordant Christiane, se surprit ému du rôle qu'on lui faisait jouer. Quelle que soit la dépravation d''un cœur et rabaissement où le fasse tomber le joug qu'il subit , il y a en vous une telle disposition à se sentir le protecteur de la faiblesse et le défenseur de la femme qui porte votre nom , que Pâmant d''Arabelle reprit en l'absence de son démon fascinateur quelques dispositions passagères d'une bienveillance mêlée de pitié. Toutefois ce sentiment nVlla pas jusqu'à affranchir Christiane de la tyrannie qu'ail supportait lui-même; mais il approcha avec déférence, lui adressa plusieurs questions affectueuses et lui remit une lettre du comte de Claremond, que la pupille ouvrit à la hâte.

Christiane avait aussi de son côté Finstinct de se chercher un appui au milieu de Tabandon dont elle se sentait entourée.

Elle éleva sur le Castelan des regards non

moins indifférents, mais moins distraits qu'au château dTélva. LViniforme que portait Muranoff rendait à tout son maintien un peu de cette fierté grave dont il avait paru si dépourvu sous les habits de la cérémonie nuptiale. Elle n^éprouva pour lui aucun attrait de Tépouse à Fépoux , car les sens plus que le cœur encore dormaient en cette froide jeune fille; mais elle contempla son protecteur avec moins d''effroi qu'à Tordinaire : sans partialité comme sans répugnance.

Le Castelan lui présenta la main pour descendre. Alors la noble fille étrangère, sans soupçonner en quelle compagnie on allait la conduire, se laissa guider dans finnocence de son âme et toute la simplicité de sa parure virginale. Elle avait une robe blanche fourrée de cygne, une toque du même velours ornée d''une seule tresse de perles , et elle portait un très petit bouquet d''anémones que peut-être lui avait envoyé Egidius.

268 ciîArnTxE vi.

Quand elle pénétra dans ce salon tout embrasé d''or et de bougies, ses yeux furent blessés ; elle se rejeta en arrière, tourna vers le prince un regard interrogateur; mais celui-ci avait déjà les yeux occupés ailleurs. Néanmoins Cliristiane avança sous la protection du maître : celui-ci , pour abréger ses propres angoisses et s''épargner des cérémonies qui lui paraissaient redoutables, conduisit brusquement à la table la princesse , la fit asseoir à la place dlionneur , et proclama lui-même, comme eût fait le maître d''hôtel, que les dames étaient servies. Il prit la main d''Arabelle et la fit mettre à sa droite , pâle et déconcertée, en face même de sa rivale.

Au premier aspect de Tétrangère, l'assemblée avait été instinctivement séparée : les hommes étaient pour elle, et les femmes déguisèrent mal leur dépit. En la voyant si pure, Arabelle se repentit de Pavoir fait appeler. Mais elle dissimula ce mécompte, etd''une voix qu''elle voulait rendre calme,

elle dit à Poreille du prince, de manière à être entendue plus loin :

— Vous aviez raison : elle est gauche et sans usage. Je rends justice au désintéressement de ce choix, et pour ne point m*'humilier, il y a là une délicatesse dont je vous remercie.

Elle avançait , en prononçant ces paroles, une lèvre dédaigneuse : ses paupières se courbaient ; la fossette du menton s''élevait sans grâce, et les narines étaient plus ouvertes.

— Madame, dit le prince à Tabusée jeune fille , la plus franche et la plus rapide manière de faire connaissance avec de nouveaux amis , c''est de les rencontrer à table. Je vous présente les miens. Ces temps de batailles, d''embùches, de défection et d'incertitude ne sont guères propres au cérémonial et à rétiquette; mais je ne puis m''empêcher de recommander au moins à votre bienveillance particulière Lady Buccleugh que voilà. Elle est ma parente et celle de toutes qui m''est le plus chère.

L''assemblée entière se prit à sourire.

Christiane chercha naïvement à rencontrer le regard de Fanglaise, afin de laisser lire dans ses yeux sa cordiale envie de former des amitiés prochaines ; mais Arabelle adressait déjà au loin à Wilfrid des regards d''une coquetterie non équivoque. Muranoff s''en aperçut et murmura.

Christiane était destinée à voir s''établir autour d''elle dYtranges disparates entre les mœurs de son élégant faubourg et les incohérentes façons de cette société plus moscovite encore que polonaise.

— Une autre fois nous aurons des Parisiens , Madame , dit Arabelle. Pourquoi n''avoir pas, Monseigneur, fait une invitation spéciale au commandant. . . Olgar. . . Oscar. . . comment Pappelez-vous? Un grand et remarquable jeune homme , ma foi î

La consonnance de ce nom indécis frappa fugitivement Fattention de Christiane ; mais elle était si distraite par mille objets bizarres et choquants I

C'était tantôt une large coupe circulant pour être épuisée par chaque convive en riionneur de Tamphytrion ; c''étaient les clames se passant , pour s''associer à de tels vœux , un tout petit verre de cristal, et puis les clameurs unanimes de ce fameux toast polonais , où tout le monde se lève et répète : (( Aimons-nous ! aimons-nous ! » Tantôt, pour plaire à la fois à la maîtresse et à réponse, les courtisans écorchaient Pidiôme de Paris, et tantôt enfin pour épancher leurs plus libres idées, ils reprenaient la langue naturelle. Vers le milieu de ce festin, tout homérique, voilà qu''on déposa en grande cérémonie devant Arabelle, et sur un plat d''or, un mets d''apparence sauvage , lequel nVvait de forme, de goût, de nom peutêtre que dans la gastronomie de ce climat.

— Qu''est-ce c''est que cela? dit Fétonnée Lady, en repoussant l'hommage.

— Comment, Madame, fit observer Wilfrid ; mais c''est un mets dlionneur !

— Et vous appelez ce fragment de gibier tout hérissé de longs poils noirs?

— Une patte d''ours, Milady.

— Ah ! Fhorreur ! fit la dédaigneuse anglaise.

— Et la patte droite de Tanimal! ajouta un voisin; ce n''est pas la moins délicate. Cest celle que Tours a coutume de lécher avec le plus de complaisance.

— Je ne saurais, dit un des moins affamés convives , m'empêcher de me souvenir ici et devant ces dames de certain passage d'un de nos poètes : (f La nature a mis les pierreries en Orient , les fruits délicieux au Midi; en Occident, l'industrie et les arts ; mais elle a plus fait pour le Nord : elle lui adonné les plus belles femmes du monde.))

— L''à-propos est d''autant plusheiireux, fit remarquer lady Buccleugh, que la princesse et moi nous sommes nées dans des contrées méridionales.

Les compagnons ordinaires des soupers de

Muranoff commencèrent dès lors quelques hourras de joie, et ils se versèrent des rasades plus larges encore que leurs sourires.

— Je suis aussi le parent du libéral seigneur, ajouta le maladroit parasite en élevant son verre du côté de Christiane, comme pour lui dédier un toast , mais surtout afin de faire diversion aux quolibets dont il était le plastron.

— Mon parent? dit Muranoff : toi, Zabiello? 11 s'en faut de plus de cent fagots que nous soyons de la même branche. Toi ! qui pour avoir voulu postuler le gouvernement de Zamosc , t'es trouvé accusé devant ^ la diète de je ne sais combien de rapts et de viols !

— Ce ne sont point là, Monseigneur, dit le noble polonais des fautes vulgaires , ni les travers d\m petit esprit. Diable! le rapt et le reste; mais n'a pas cela qui veut sur le corps , non plus que des habits de France. C'est un remords très bien porté !

Christiane, de plus en plus interdite, comprenait à peine de telles mœurs et un tel langage. Elle cherchait autour d'elle {juelque regard sympathique pour la rassurer ou la plaindre : tout était distrait ou hostile. Elle se tint alors songeuse et immobile comme la pauvre folle qui commence à douter de sa raison. Enfin elle rencontra un rapide coup d'œil d'Egidius ; mais il était si triste et si plein de compassion pour elle, qu'elle se prit à pleurer tout à coup au milieu de cette joie universelle.

— Allons , petite , point d'efforts de complaisance. Allez sommeiller, dit l'orgueilleuse anglaise dont le rire de corail et de perles ne s''efFaçait plus guères de ses lèvres que pour accueillir le cristal où pétillait le vin de Sillery. Vous devez être épuisée des fatigues du voyage , enfant. Faites descendre sa bonne, Muranoff. Douchinka, GALOUBKA MAiA , mou àmc , uiou pigeou , ajouta-t-cîle en flattant de l'œil et de la

voix le Tartare , délivrez-nous de la vieige terrestre .

MuranofF hésita.

— Aimez-vous mieux , poursuivit la courtisane , qu'un de vos ofïiciers remplisse la charge de camariste?

— Le conseil que vous donnez , dit MuranofF en se levant subitement de table avec une gaieté fausse et bruyante, est bon à suivre pour tous. Debout, mes camarades! Que ceux qui n'y pourront rester gagnent leur appartement ; accordons trêve aux dames ; mais qu''on brûle du punch pour les braves qui nous tiendront fidèle compagnie î — Que fais-tu là, mon faux parent? ajouta-t-il en s'adressant au citateur des poètes. Celui-ci laissait glisser au fond de sa poche profonde deux couverts de vermeil,

— Cest pour me souvenir devons, Monseigneur, répondit le convive sans se déconcerter. N'est-ce pas là un ancien usage de nos pères ? Largesse, mon prince ! et vivent

276 CHAIITRE VI.

la liberté nouvelle comme aussi les franchises de l'âge d'or !

Christiane s'était enfuie à travers tout ce désordre. Elle effleura d''abord en passant dans les corridt)rs noirs, un homme arrêté dans l'ombre d'un pilier, et qui sembla de Toeil accompagner au loin sa fuite. Était-ce Egidius? non : elle Favait laissé au festin. L'^inconnu d''ailleurs était de la taille de MuranotF. Elle redoubla de vitesse, elle crut entendre des mots qu''on lui jetait dans les ténèbres, des mots français ; «Courage -On veille sur vous ! » Mais elle fut bientôt rejointe par ses femmes et M™^ Ancelin; et déjà elle était à Pabri des propos de Pivresse et des regards insolents des convives, que lady Arabelle , qui la croyait encore à ses côtés , lui adressait par dessus Tépaule ces conseils :

— La compagnie de ces Polonaises ne vous convient pas, Mademoiselle; ces gentilshommes sont grossiers. Allez, retirez-

VOUS, ma chère ; j''irai vous voir demain, et mériter votre confiance . Je connais Thomme qui brûle de rencontrer près de vous un bonheur dont la moitié vous attend... mais votre ignorance nous fatigue. Votre présence nous nuit. Allez rêver du beau pays de France, et comptez sur ma protection.

— Je lui redirai vos paroles exactement, interrompit Wilfrid qui n'en avait pas perdu en effet une seule , tant il se tenait pressé contre le fauteuil de la belle Lady , et caressait de ses regards et de son souffle les trésors que son insouciance laissait dévoilés.

— C'est vous? dit-elle, les yeux demiclos et abandonnant une main tiède et sans résistance. Où donc est notre tyran?

— Près de sa geiite épouse apparemment, dit avec nonchalance Wilfrid.

Arabelle se leva à ces paroles comme Tombrageuse tigresse à qui on voudrait disputer sa proie.

Muranoff qui loin d'être absent, était là

ému du même sentiment en voyants! près de sa maîtresse l'homme qui lui inspirait à la fois le plus de confiance politique et de suspicion jalouse , s''approcha du groupe pour le séparer.

— Je vous croyais , dit iady Buccleugh ^ dans des préoccupations conjugales.

— Je ne suis occupé que de vous , ingrate ! Je ne rêve que vous. Je ne désire que vous plaire.

Arabelle pria Wilfrid de s'éloigner par un regard de discrétion encourag -ante , puis elle répondit au prince : — Monseigneur, séparation absolue et divorce inflexible tant que l'infranchissable barrière dont j''ai parlé n'aura pas été élevée entre la Française et vous.

— Vous m'avez annoncé déjà en effet, dit Muranoff, des conditions que j "'accepte avant de les entendre, des scrupules inconnus, des difficultés que je brave. Connaissezvous un péril que n''airronte un conquérant pour garder son enipire?un genre d'épreuves

cuAPiTRii: VI. 27î>

que ne subisse avec joie le néophyte à qui le paradis va s'ouvrir?

— Jurez cFaccomplir le serment que je dicterai.

Onapportaiten ce moment le bol de punch avec toutes ses flammes ruisselantes.

— Je le jure, s''écr!a le prince avec le mauvais goûtdes Sarmates, par cet incendie moins brûlant que mon cœur! Mais ce nectar qui sera garant de ma promesse, savez-vous , Madame, poursuivit-il, comment vous pourriez le consacrer? Imitez la coutume des Slaves, honorez nos antiques usages î

— Le thé, le rhum et le sucre, objecta Arabelle , ne sont pas , que je pense , d'un temps bien imniémorial.

— Nous parlons d\ine liqueur quelconque; fut-ce Teau duBorysthène, mais qui peut , si vous voulez, approcher du breuvage même que versent nos Walkiries dans le palais d''()din. Nous avons depuis nos pères, voyez-vous , la religion d^me beauté

280 CHAPITRE vr.

spéciale, l'idolâtrie des pieds de femme. Nos pères , pour marquer leur respect , s''inclinaient jusqu'à prendre le bas de la jambe de leurs princesses , et se prosternaient pour leur presser le pied. Les Polonaises possèdent le privilège de leur petitesse; elles sont au dessus de toutes les femmes de l'Europe; et vous, Arabelle , vous surpassez toutes les Polonaises. Cest une aristocratie dont vous êtes la reine ! Voyez si vous n'êtes pas douée de deux trésors à loger dans une seule et la plus coquette des pantouffles de France. Et vous êtes née, Arabelle, dans cette Angleterre où les ladys des trois royaumes ont des bases de statues, des pieds à dormir debout. Ah ! consentez , Madame

— Oui ! s'écrièrent tous les officiers encore présents à cette fin du banquet, car tous avaient compris Pérotique transport de leur maître.

Muranoff fit chercher un précieux vase de la Chine trois fois plus profond que la

première coupe brûlante ; il y versa plusieurs bouteilles d''arach protégées encore du cachet de la Jamaïque ; et quand le mélange des deux températures arriva à la douce tiédeur dHin bain parfumé , il obtint la faveur de dérouler , à genoux , sur la jambe d''ivoire , le bas brodé que portait lady Buccleugh. La belle et folle anglaise se prêta, au gré de mille instances amoureuses , à effleurer le punch de Fextrémité de ses doigts craintifs ; et la liqueur, désormais consacrée ainsi , acheva d''embrâser la tête de tous les convives.

— Qu'avez-vous maintenant à m'ordonner? reprit le brutal esclave hors de raison.

Arabelle le conduisit dans sa propre chambre , au pied de cette alcôve dont la présence seule et les indicibles parfums enivraient les souvenirs et irritaient les espérances de Muranoff : là , elle le considéra avec ces longs regards empoisonnés de douceur qui signifient: M'aimez-vous?

et elle hasarda, à travers mille détours, cette étrange proposition :

— Consentirais-tu , lui dit-elle , à partager la possession de ta maîtresse? souffrirais-tu, même un moment, la crainte vague qui mettrait incessamment ce soupçon dans toii esprit , Oswald?

— Ah! vingt fois, dit le prince, mou sabre dans le cœur des deux coupables.

— Eh bien ! vous croyez-vous plus d'ardente atïection que je n''en ressens moimême ? Je vous veux sans les tortures de Pinquiétude ; comme je suis à vous : sans rivale , Monseigneur. Il faut m''affiranchir du doute qui me tuerait; et pour être à moi sans retour, il faut...

— Abandonner la Pologne? dit-il.

— Non, céder Christiane à un autre.

Le misérable prince fut abasourdi de cette parole. Elle fit tomber une partie de son ivresse. Il sentit tout à coup , par une de ces infirmités de cœur , de ces contra-

dictions du vouloir de Thomme , s'éveiller pour la Française une prédilection spontanée.. Une jalousie bizarre le surprit, un vif amour s'improvisa dans son cœur ; il la préféra en ce quart d''heure , et parce qu''on la lui demandait , à l'idole qui disposait de sa vie et pour laquelle il eût épuisé tout à rheure son sang. Mais frappé brûlant du vent de Sibérie, il put dire encore assez tranquillement :

— Cela est inutile. Et d''ailleurs elle n'y consentirait pas.

^ — Cela est utile : et elle n''a pas besoin d^ consentir. Écoutez, Monseigneur : il faut me perdre cette nuit même, ou me donner, cette nuit, la sécurité que je veux bien asseoir sur votre délicatesse, le sacrifice une fois consenti. Agissons : il faut sans retard à Fépouse un époux ; elle n'en soupçonnera pas rechange; il y a des circonstances perdues et des occasions différées que n'expliquent jamais ni le monde ni la plus innocente des fiancées. vTe suis soi-

CHAHTIlIi Vt.

gneuse de vous conserver tous les honneurs de votre réputation , Monseigneur, Je dois savoir mieux que personne combien il est difficile de prendre un autre cavalier pour vous; mais Christiane ne vous connaît pas. L'effroi des jeunes épouses est peu clairvoyant, les ténèbres sont complaisantes, et il y a un proverbe français favorable à tout ce qui se présente dans les ténèbres. En un mot, tel est mon bon plaisir, acheva-t-elle en souriant : c^est mon ultimatum, comme disent les puissances de la terre.

— Mais, répliqua le morne Castelan qui accueillait volontiers ce ton inattendu de plaisanterie pour fléchir la terrible volonté de cette femme : je vous ai juré, Arabelle, et je le jure encore par le salut de mon âme de n'être jamais quHm étranger pour Christiane.

— Bien ! dit audacieusement lady Buccleugh et avec un de ces lestes sourires que les jeunes hommes seuls échangent entre eux dans leurs confidences de galan-

terie : la victime dévouée à votre abnégation, très héroïque, ne sera jamais initiée aux révélations de la vie ; elle ignorera les consolations du monde et remportera au ciel sa vertu pour satisfaire à votre décorum. Elle trompera les volontés de Dieu pour satisfaire à Pamour-propre d'un homme ; et d''un homme qui lui sera resté étranger. Je reconnais bien à cette prétention la justice qui a présidé à Tarrangement des mœurs de ce monde et Téquité d'une société disciplinée par le plus fort. Je ne saurais trop admirer votre grandeur d''àme ! Mais j'ai lu, moi, le contrat qui vous unit à l'étrangère. Je sais à quelles conditions vous est assuré son patrimoine : un héritier. Et si vous avez le désintéressement de me sacrifier une si vaste fortune, je ne dois pas consentir à cette imprévoyance. Cest à moi de me souvenir de tous ces détails, et je le fais. Maintenant, Monseigneur, c''est à vous seul de choisir à qui , dans les nombreux amis qui vous servent, vous voulez

286 ClIAinTRE VI.

déléguer votre pouvoir de prince , et à qui vous consentez à devoir Paccompiissement de vos prospérités héréditaires.

Muranoff fit à ce propos une si pâle et si obéissante figure que l'anglaise se sentitobligée de se détourner pour dérober un sourire .

Et cependant il restait muet.

— Voulez-vous d'Egidius ? reprit Arabelle : c''est un jeune homme sans conséquence et que je crois éminemment docile. Déjà un voyage que vous lui avez fait faire a dû préparer quelque sympathie. Il vous est dévoué sans réserve ; il a Fœil noir, la figure noble : je sais qu'ail ne déplaît pas aux dames; et Pépouse répudiée ne sera pas partagée plus mal que si ses amis ou son inclination avaient choisi pour elle.

Cet éloge d''un autre dans la bouche de sa maîtresse ramena aux pieds de Partificieuse courtisane tout Pamour frénétique de Pâmant dépravé.

— Eh bien! je m'abandonne à la destinée dont vous êtes le Dieu , dit-il en étrei-

CIIAPiTKli M. 287

gnant sur son sein lacly Buccleugh , avec j)lus de fureur que de passion. Attendezmoi; je vais chercher Wilfrid.. et mes secrets du moins ne passeront pas en un autre sein qu'en celui de Thomme qui m''est le moins suspect parmi tous ces chrétiens.

Wilfrid était doté d''une taille élégante et haute ,• mais sa figure assez repoussante restait sillonnée de nombreuses cicatrices. Ce fut celui-là que son maître choisit.

Quand son maître lui expliqua la commission dont il le chargeait , à travers la double intempérance qui les faisait chanceler tous les deux, le lieutenant ne trouva qu'une grave objection à faire et qu''un délai à demander : celui qu''il fallait pour réparer sa toilette. Ce héros des bals de Wilna ne fut frappé que de Tinconveiiance d'^aller en conquête avec du lin£;e fané , une chevelure en désordre , et autrement enfin que dans toute la fraîcheur qui accompagne le sortir du bain. lls''empressa d''affirmerqu''il allait obéir ; mais il se pro-

mit bien de ne négliger sur sa personne aucune des précautions élégantes et des soins minutieux qui caractérisent un gentilhomme en bonne fortune.

Christiane cependant avait semé dans plus d\in cœur Tintérêt vif et profond que sa situation méritait. Elle avait paru à peine devant les habitués de ce château, dont grand nombre même avait échappé à ses regards, et plusieurs dévouements s'étaient spontanément créés autour d''elle.

Ten excepte même les sympathies passionnées qui, comme celle d'Egidius, s''expli- ([uaient par la beauté de la jeune personne et la grâce de son infortune. Egidius était sorti de la salle du banquet presque en même temps que l'effrayée jeune fille. Il ne pouvait s''approcher d''elle ; mais il errait seul sur les remparts afin de contempler <lu moins les croisées de l'appartement où elle était captive.

La nuit était rigoureuse, les dards de la gelée pénétraient les membres deTofficier;

CHAPiTur. Vf. 289

le vent faisait bruire les plis du manteau qu'il lui disputait, et son chapska se couvrait de neige sans qu'il s'aperçût de l'âpreté du temps. Une faible lampe ^ distinguée à peine à travers l'azur des rideaux , était plus éclatante à ses regards que toutes les étoiles qui parfois venaient à reparaître un moment dans l'air épuré.

Oh! se disait -il en regardant malgré lui cet astre qui porte un nom d''amour et indique une heure favorable : Etre transporté avec elle dans ce monde nouveau , si c''est un monde ; ou enseveli dans ce pur abîme , si ce n'est rien qu'un globe de feu ! Sa fraîche imagination reliait le souvenir des fictions du Tasse à ce vœu insensé, et il allait se répéter à demi-voix les paroles qu'Olinde adresse à Sophronie sur le bûcher qui va les réunir, quand il heurta un promeneur, apparemment distrait autant qu'il l'était lui-même. Il faillit le prendre pour un spectre à la singulière légèreté de sa fuite. Mais bientôt Muranoff vint à son tour

290 CHAi'nr.E vi.

errer sur les glacis. 11 parut s''arrêter avec affectation au pied d''une tour dont Fescalier mystérieux conduisait dans Tintérieur de la forteresse. Egidius étonné de le voir, s'éloigna pour ne pas faire soupçonner que la moindre indulgence de Christiane encourageât son indiscrétion. Ainsi les amoureux pensent toujours que les indifférents lisent dans leurs cœurs ouverts , tandis que cette faculté n'est donnée qu'à la femme qu''on aime. Mais la femme qu''on aime sait votre secret avant vous.

Le prince se morfondit trois quarts d'heure à attendre là le confident de sa lâche condescendance. Il avait monté Fescalier de la tour, il était resté absent vingt minutes; et enfin redescendu il frappait ses pieds d'impatience autant que de froid, lorsqu'il saisit par son manteau un officier qui passait près de lui sans s'arrêter.

— Wilfrid ! dit le prince , en étreignant son homme dans une main de fer : c'est moi. Que craignez -vous donc? pourquoi

CHAPlTUt VI. ^91

VOUS débattre et où voulez - vous aller? Vous êtes si maladroit et si lent que vous alliez passer sans me voir, si je n'avais des y eux meilleurs que les vôtres. Écoutez : le temps presse ; Christiane attend son époux; je me suis présenté à elle, et tout est préparé pour qu*'elle vous reçoive à ma place : sans surprise, sans inconvénient pour tous trois. Je me confie à vous,

Wilfrid ! — pourquoi des armes?-—

mais si jamais vous compromettiez d''un mot ou d''un geste le secret où mon honneur est engagé, au lieu du grade que PEmpereur victorieux vous confirmera bientôt à ma recommandation, je vous fais égorger comme un chien. Songez à la profondeur des fossés du château. Vous dites? Silence ! Christiane n'a gardé qu''une lampe ; vous réteindrez en entrant chez elle.

Il poussa son complice sous l'étroite poterne; puis, refermant discrètement l'issue, il se prépara à quitter les remparts.

Comme il s''éloi£;nait, un survenant à la

démarche vive et pimpante, bien qu'un peu avinée , s'approchait à sa rencontre. 11 causa à Muranoff un vif mouvement d'humeur. Le Castelan ne douta point que ce ne fût là un de ces Français, ses auxiliaires malgré lui, dont le général Dembinski avait voulu fortifier la position que défendait son château, un de ces étrangers haïs qui se fourrent partout et qu'il appelait, avec ses courtisans, des hôtes embarrassants et indiscrets. Pour marquer à la fois son autorité et sa colère, Muranoff s*'arrêta, arma brusquement deux pistolets qui ne quittaient cfuères sa ceinture à la façon des Tartares , et il cria d''une voix insolente :

— Qui vive ?

— Le comte de Wilfrid, répondit d''un ton mielleux le nouvel arrivant.

— Plaît-il?...

— Votre plus dévoué serviteur et le plus honoré de la confiance de son maître.

YII

Le Castelan stupéfait toucha de ses deux mains la tête et les épaules de Wilfrid pour s'assurer qu''il n''était point la proie d'un rêve , et que le lieutenant n'était pas une ombre. Il tourna ensuite les yeux vers la poterne , se demandant si Phomme qu'il venait d''introduire n'était pas déjà ressorti, ou s'il était double par la puissance

294 CHAPITUE VII,

de quelque infernal génie. Il ne savait, dans son trouble, à quelle supposition s''arrêter, quand une question de Wilfrid confirma pleinement la méprise qu'il venait de commettre.

— Arrivai-je trop tôt? dit celui-ci. Lady Buccleugh m'a fait demander : était-ce par les ordres de votre Altesse, et devais-je me rendre à son invitation? J'ai craint de faire attendre mon prince.

— J'ai attendu en effet, dit Muranoff avec l'accent d''un courroux étouffé.

Il agitait alors dans sa pensée s'il ne déclarerait pas qu'il avait changé de projet, et ne congédierait point le malencontreux fat qui le jetait, par ses lenteurs, en cet inextricable abime. Mais une ardeur de vengeance et de meurtre lui fit bientôt abjurer cette dissirtiulation , et il avoua toute la vérité à son complice.

— Ah I malédiction î s'écria Wilfrid.

L'aventurier ne peut être qu'Egidius.

MuranolT posa fortement sa main sur

la bouclie du lieuSenant et réfléchit avec rapidité à la vraisemblance de cette supposition. Elle n'avait rien qui contrariât trop d''indignes projets. Il pensa que s*'il pouvait maintenant associer Wilfrid à sa rage d'avoir été trompé, il verrait s'accomplir presque à la fois deux actions qui lui seraient favorables. D'ailleurs, était-il temps d'arrêter l'inconnu dans une entreprise dont l'époux lui avait lui-même tracé le plan et la marche? Il leva son regard sur les croisées de l'appartement de Christiane: le dernier flambeau qu''elle eût conservé s'éteignait.

— Je ne saurais, Wilfrid, dit-il les dents serrées, différer de me rendre près d"* Arabelle. Ses soupçons contre moi viendraient augmenter infailliblement le trouble de cette situation et la rendraient ignominieuse pour nous deux. Je te charge du soin de la surveillance. Demeure aupied de cette tour, et quand Pinsolent qui nous a joués Pun et Fautre sortira triomphant de cette enceinte . .

— Il ne portera pas loin le secret de son bonheur. Je vous réponds de sa discrétion.

Le Castelan s''était dit : Que celui-là me délivre de Finconnu; je saurai à mon tour me défaire de lui-même, et mon secret me restera.

Wilfrid , malgré les travers de sa fatuité et le ridicule de ses efféminées prétentions, était un sabreur intrépide , un soldat aguerri; et la cruauté autant que la valeur l'animait en cette circonstance. MuranoiT s'attendit bien que son lieutenant lui apporterait en peu d'heures le mot de l'énigme et la nouvelle d'une satisfaction sanglante. Mais à la pointe du jour il n'avait point paru. On le cherche , on le fait appeler.. Nulle réponse. Le prince impatient alla , aux premières clartés de Faube , au devant de l'ennemi dont il désirait si ardemment la mort.. Ce qu'il rencontra sur les marches froides de l'escalier de la tour, ce fut le corps gisant de Wilfrid.

On s'empressa autour du misérable

lieutenant. On le porta sur son lit non dérangé , circonstance qui compliqua les conjectures de la foule, et le premier soin de Muranofl", au milieu de ses efforts pour le rendre à la vie , fut de promettre dix mille florins d'or à qui découvrirait l'assassin du comte Wilfrid.

11 restait à Muranoff un autre moyen de pénétrer la vérité.

— Faites venir devant moi Egidius, dit-il.

— Monseigneur, il est parti.

— Depuis quand?

— Au milieu de la nuit dernière.

C'est cela! réfléchit le prince. Il aura été blessé dans la lutte. Il eût fallu expliquer sa blessure ; il a quitté le château pour ne pas exposer l'honneur de Christiane.

Christiane cependant n'avait pas même le soupçon qu'un autre que son époux eût pu aborder Pimpénétrable retraite où elle était cachée. Son innocence et son effroi avaient été de puissants auxiliaires dans cette trahi-

298 CHAPITRK VII,

son. Elle était restée dans sa pureté naïve; mais toute son âme allait bientôt changer. L'abandon de son être et un don , moitié volontaire et moitié arraché, donne tant de résignation , impose tant de soumission pudique à la plus froide î La victime sent toujours que sa colère expirante peut absoudre le vainqueur , et le sacrifice accompli donne du charme au devoir. Ce maître si farouche et si dédaigneux au milieu de la foule qui les séparait , elle l'avait retrouvé si ému près d''elle ! Il tremblait à ses pieds, il gardait le silence; ses soupirs étaient doux , ses mains délicates , ses caresses timides et brûlantes. Aussi quand MuranofF parut pour la première fois devant Christiane à la clarté du jour, lui dédia-t-elle dans un re^rard confus et languissant tant de reconnaissance, qu'il sentit à la fois deux lames glacées : le remords et la jalousie s'enfoncer dans son cœur.

Wilfrid revint à la connaissance dès

qu^on eût arrêté son sang. Il fut interrogé en secret et dans la plus vive anxiété par le prince.

— C'était Egidius, iî"'est-ce pas?

— Je ne le suppose point, dit le vaincu. Le vaincu n'avait point reconnu le fugitif

enveloppé d'un large manteau. C'était dans les plis de l'étoffe que son épée , à lui , s''était embarrassée par la précipitation de son attaque. L'^inconnu s'était dégagé avec vigueur et l'avait frappé entre les côtes , après l'avoir désarmé. Le lieutenant était tombé en travers de Tétroite porte; mais son vainqueur lui avait appuyé le pied sur la gorge pour franchir les derniers degrés de l'escalier. — Le mystérieux aventurier, ajouta-t-il , était un homme d*'une taille moins frêle et d''un bras plus vigoureux qu''Egidius ; car j''aurais vingt fois triomphé du jeune porte-enseigne. Notre ennemi ressemblait davantage à mon prince dans toutes les proportions de sa personne.

Arabelle ne douta point de son côté que

Phommc qui avait pénétré chez la princesse-si pourtant son ordre avait été exactement suivi -ne fût le docile et mourant Wilfrid. Mais connaissant le caractère de MuranofF, elle pensait qu'après Fobéissance arrachée à l'amant en un moment d'ivressC;, le prince s'était repenti de sa condescendance; qu''il avait rougi de sa honte, et qu'afin d''en ensevelir à jamais les traces, il aurait aposté quelque obscur séïde pour assassiner son confident. Elle croyait se rappeler que dans la nuit qui avait prêté son ombre à tant de complots, le prince n''avait pu feindre même un instant de sommeil. Elle alla jusqu'à soupçonner la longueur du temps €[u*'avait mis ce soir-là Fépoux à la rejoindre... et elle se préoccupa plus que jamais de l'idée que, les événements ainsi modifiés , le Castelan méditait d'autres projets pour Tavenir et n''était pas détaché à jamais de la lâcheté de revenir à sa femme. Egidius reparut au bout de quelques jours. Il semblait dans une sécurité absolue

cnAPirnK vu. 501

et il parvint à expliquer son absence assez naturellement; mais il était devenu plus que jamais distrait et rêveur.

Le possesseur, quel qu'il fût, de la chaste et tendre Christiane , devait, puisqu''il habitait le château, ressentir parfois'' d''étranges sentiments de douleur et de contrainte. La pauvre abusée s'obstinait à ne point s'effaroucher de l'irritation apparente de son époux contre elle. Elle n'élevait nulle impossibilité entre son maintien d*'apparat et ses tendresses secrètes. Les souvenirs de cette femme étaient plus puissants que ses yeux; elle croyait moins à la réalité qu''à Péloquence de ce qu'elle aurait pu appeler son rêve. Elle continuait donc d*'entourer un étranger d''une affection vague, sentiment développé alors et cultivé par elle sans défense, comme le germe d'un instinct un moment éveillé dans les dernières journées de son séjour en France.

L''inconnu , qui découvrit peut-être une anomalie si bizarre, devait se dire : Je Tai possédée et ne suis rien pour elle ! Cette

noble créature est à moi", et c'est un autre qu*'elle aime. Si j''ai été heureux dans ses bras, c'est donc par le hasard seul et par un crime î II n''y avait donc, dans les émotions dont je Pai senti palpiter, rien qui me fût ^attribué , rien qui pût être rapporté à mon existence? Je n'étais pas même pour elle un songe vain : j''étais l'homme ([ue je hais ; j''étais répoux que je méprise : et me voilà réduit à être jaloux de moi-même , torturé par les plus divins souvenirs ! A quel amant cet enfer-là a-t-il jamais été réservé?

Il devait s''avouer aussi que sa conduite , excusable peut-être près de Tindigne époux, ne rétait pas devant la victime. L''amour, l'occasion, la jeunesse n"'expliquent pas toute indélicate violence. Il était de son honneur de n'abandonner pas Tignorante Cliristiane : mais , dès le lendemain , on appela à la guerre tout ce qui se sentait l'impulsion du courage; et Finconnu oublia ou plutôt brava tout pour assister à la première bataille. MuranofF ne se décida qu'après deux longs mois d^'hésitation lâche

CîlAriIRE Yîf. ÔOÔ

OU perfide, à rejoindre les troupes dispersées. Les derniers volontaires : Lithuaniens, paysans du Borystène, montagnards descendus des Karpathes, et surtout les officiers français avaient déjà rejoint les étendards de Gielgud.

• Christiane apprit la tardive résolution de répoux qu''elle voyait à peine dans les courbes apparitions qii''exigeait le cérémonial, etelle s''aiïligea de son départ.EIle avait pensé quelquefois à lui écrire ; elle méditait durant les longs jours sur la nécessité de solliciter un entretien où tout son avenir paraissait intéressé. Pauvre jeune femme , elle était devenue souffrante. Elle sortait rarement des appartements où elle était confinée, et pourtant d''inguérissables lassitudes assoupissaient déjà tous ses membres. Du sommet de la haute terrasse qui dominait sa tour, elle eût voulu parcourir Phorizon entier des campagnes , suivre les chasseurs au delà des rivières... et ses genoux fléchissaient quelquefois sous le seul et si léger poids de son corps. Elle re-

fusait de s''asseoir devant la table préparée, puis elle enviait aux serfs ou aux soldats leur pain noir. La voilà peureuse , distraite, abattue. Elle craint de mourir. Elle s''intéresse à tout ce qui souffre avec une pitié plus facile que jamais. Quand elle est seule et enfermée , elle se surprend à couper ses tissus les plus riches et à partager ses dentelles. «.

Un jour au coucher du soleil, assise près de sa fenêtre , elle pensait à la France sans se trouver trop malheureuse de son établissement en Pologne. Le paysage était pittoresquement encadré pour elle dans la baie rétrécie de cette fenêtre, et la pâle châtelaine s''oubliait dans sa rêverie. Les hirondelles venaient d''arriver; les violiers sauvages fleurissaient entre les pierres des murs. Des chants de moines, partis d'une chapelle attachée aux rochers voisins comme un nid, s''étaient long-temps balancé^ au dessus de sa tête. Célébraientils, ces chants, un événement heureux' ou des funérailles? Christiane, toujours seule,

était dans cette situation d'âme : mélange d'espoir et d''appiéhensions , attente de notre sort qui oppresse et enivre sous le nom de Pressentiment. Elle avait bien une intime révélation de félicité, mais non encore ses apparences extérieures. Cest ainsi qu'il y a des jours de Mai pleins d'une chaleur déjà embaumée , pendant que la terre est encore sans verdure et les arbres sans fleurs : le printemps plane sur vous, le deuil couvre encore nos vergers.

La jeune épouse reprit son travail. Tantôt elle s''interrompait pour écouter les lourdes oscillations d'un beffroi qui comptait les minutes, et elle se rappelait d''avoir entendu lire dans son enfance : « C'était une de ces vieilles horloges qui plaisent aux fantômes : elle avait un son lugubre , sourd , et frappait si lentement , si longuement, que le voyageur pensa quVlle n''en finirait jamais. Le voyageur compta jusqu''à ce qu''il fut bien sûr d*'avoir compté tingize : et alors Thorloge s'arrêta. » Tantôt elle

contemplait sur la flèche d'un paratonnerre le dernier corbeau resté dans la contrée : (( un de ces vieux oiseaux gris, dit Jean-Paul, qui ayant bec comme pioche suivent les semailles du laboureur et savent dextrement choisir sous la terre entre le froment et lesarrazin. » A l'apparition de ces pèlerins, réfléchissait Christiane, les anciens attachaient des augures, et aujourd'hui l'incrédulité s'en raille. Pourquoi le vol des oiseaux n'apporterait-il pas, en eff'et, un avertissement de la providence? Chaque climat a ses prophètes qui annoncent les révolutions de la nature, proclament le beau temps , ou s''écrient que Porage va commencer. On a eu raison de croire qu''ils avaient quelque chose de merveilleux, ces voyageurs qui arrivés de si loin , avoisinent les régions du ciel et s'arrêtent pour nous parler du haut de tous les anciens arbres. Celui-là vient peut-être de France!

Et le hibou ! Il habitait peu, je crois, la

transparente Attique ; il n'eut osé effrayer des nuits si belles, se poser sur les corniches du marbre de Paros. Il vieillissait là, sous le tronc des oliviers dans une attitude si méditativement symbolique que ces peuples en avaient orné le casque de leur Sagesse; mais ici, sous ce ciel de brumes, quand il traverse nos ombres si épaisses , déploie son vol oblique, découpe sa silhouette sur notre pâle soleil , s''abrite sous nos porches entre les lierres et aux pieds des Saints de nos cathédrales moussues, comment croire que du sein de telles demeures , du sommet des croix de fer qui dominent les sépultures , le hibou n''est pas chargé de prophétiser des malheurs? Oh! quel fils ne tremble pas aussi pendant qu''il veille auprès du lit de son père , si le hibou est venu frapper aux vitres .

Elle aurait pu, la naïve et timorée solitaire, ajouter, si elle Tavait su, que Torateur romain déclare la superstition un

monstre qui vous poursuit et vous presse de quelque part que vous vous tourniez. La rencontre d\in devin, un présage, une victime immolée , un oiseau, un Chaldéen, un aruspice, un éclair, la foudre, un événement que le hasard accomplit comme il a été prédit, le jetait dans une incertitude profonde. Le sommeil qui devrait faire oublier tant de peines grandit les terreurs par de sinistres images; le jour et la nuit servent à nous tromper. Et il ne faut pas croire que ces faiblesses sont le partage des esprits bornés , car presque tous les hommes à la tête des peuples ont été superstitieux : voyez Thémistocle , César , Auguste , Louis XI , et jusqu*'à Bonaparte. Elle eût pu invoquer les sentiments de Montaigne. « Si autrefois, « dit-il, j'oyais parler des esprits qui re- « viennent ou du pronostique des choses (( futures , enchantements , sorcelleries , (( ou faire quelque aultre conte où je ne <( puisse pas mordre, il me venait compas-

fc sion du pauvre peuple, abusé de ces (( folies; mais à présent je treuve que (( jestoy pour le moins autant à plaindre (( moi-même. La raison m'a instruit que de « condamner ainsy résolument une chose a pour faulse et impossible, c''est se doute ner Fadvantage d''avoir dans la teste les (( bornes et limites de la volonté de Dieu.» Christiane aurait ainsi , sans s'humilier , retranché ses terreurs derrière Popinion du sage qui, sur presque toutes les choses de ce monde, a dit : Que sais-je? Mais déjà la peur s''est emparé d'elle, la méditation l'abandonne; car elle a entendu toucher d\ine main rapide et sûre la clef qui ouvre son appartement.

Ce fut Muranoff qui se présenta devant elle. En le reconnaissant, elle se leva avec empressement de son siège : puis elle y retomba sans force, et la vive rougeur qui l'avait animée fit place sur son front à une pâleur mate et craintive. Si vous avez, pendant l'orage, vu tomber sur la rose du

Bengale un éclair, s'il l'a blanchie d''un reflet ets''il a incliné sa tête , vous comprenez la subite impression qu"'accusa le visage de Finnocente épouse. Elle avait vu entrer le prince avec un secret étonnement de joie; elle avait senti Torgueilleux espoir de lui causer une satisfaction qu''eile n'osait accueillir encore elle-même; mais d'un seul regard elle lut dans ses yeux qu'ails seraient éternellement étrangers Pun à l'autre. Elle demandait protection, elle lut sévérité. Agar implorait de Teau dan^ le désert : la foudre grondait sur sa tête.

— Madame, dit le Casteîan à qui Arabelle venait de dicter son rôle : je vais quitter cette résidence et me rapprocher de Varsovie. J'ignore quelle destinée me réservent les chances de la guerre , car je m''exposerai comme un soldat; mais , quelque événement qui arrive, j''ai voulu vous avertir avant mon départ que je confie Tautorité de cette maison à lady Buccleugh, ma parente. Elle vous protégera.

ClIAPITUE VII. 3 H

Avez-vous quelque vœu à former, quelque plainte à élever sur vos esclaves, quelques paroles à me couder?

— Oui , dit Christiane avec effort.

— Parlez : je craignais que vous n'eussiez laissé en France votre franchise et que vous ne fissiez aucune exception dans vos dédains pour tous les habitants de ce lieu. Parlez; je serai charmé d''obtenir enfin votre confiance.

Il prit un siège, et Christiane pleura.

Cependant elle se remit de son trouble. Les caractères timides ont cette faculté imprévue de passer plus rapidement que les autres aux résolutions que l'excès du malheur inspire. Elle avait souffert de son abandon , et elle sentait s''agrandir encore par ce départ l'immensité du désert où elle avait vécu. Tant que son époux avait habité sous le même toit, elle avait attendu, sans trop espérer, sans la désirer bien assiduement Theuie qui les mettrait tous deux en présence ; mais le laisser partir et

312 CHAPITRE vn.

aller succomber peut-être sans lui révéler un secret qu'elle n'aurait plus le temps de se rendre à elle-même moins douteux, cela n*'était plus possible. Les paroles qui lui pesaient à prononcer lui semblaient un devoir, et elle était résolue à l'accomplir. Mais ces paroles se refusaient à sortir de sa bouche. Elle n'avait pas prévu qu''il lui faudrait chercher des mots., nouveaux pour elle. Elle se taisait ; Toppression soulevait sa poitrine , et pendant ce temps le Castelan , balançant son pied d''impatience, faisait sonner Fétoile d''acier qui armait ses larges éperons.

Un moment la victime eut la pensée de retenir son aveu; elle se sentait irritée, indignée tellement de cette tranquillité insultante qu'acné chercha dans son esprit quelle question ou quelle plainte elle pourrait substituer à son secret; mais, comme entraînée à cette révélation sacrée, elle ressentit en ce moment même une impulsion dont elle n''avait jamais eu encore

le sentiment énergique. La secousse nerveuse fut si forte et si douce que Christiane chancela. Il lui échappa je ne sais quel cri d''étonnement, de douleur ou de joie; puis sa tète se pencha sur son épaule, son corps s''affaissa tout entier et elle allait, la noble et l'adorable martyre, tomber aux genoux de Finfàme qui n'était pas même digne de baiser la poussière de ses pieds, quand il la retint par un mouvement machinal, plus involontaire qu''il n''était humain.

— Eh ! maisqu^avez-vous donc?demandat-il avec une curiosité froide et toute la dureté de l'impatience.

— Hélas ! Monsieur, balbutia Christiane,

je crains je sens je crois que je

suis mère.

Muranoff oublia qu''il était complice d''un ténébreux attentat : qu''il ne devait point témoigner une si impolitique surprise ; il ne se souvint pas même que Pintérèt de sa fortune pouvaitêtre attaché au succès du crime.

5i4 CHAPITRE VU.

— Vous! dit-il avec Texplosion de répouvante et de la fureur.

Et, devant la parole qui est la joie de l'époux, qui fait rayonner tout son être et le porte à se rapprocher dans son orgueil de la sérénité du Créateur , le vil courtisan baissa la tète.

— Eh bien ! Madame , acheva-t-il avec égarement, malheur à vous si Dieu permet que cet événement soit possible , car je déclare que je ne vous suis rien!

Ce fut tout ce que sa honte lui permit de dire : il prit la fuite et il alla se cacher au fond de Tappartement d'^Arabelle.

Là-bas, tout là-bas, sur la lisière de ce bois de mélèzes, voyez-vous non loin d\in ruisseau dont les détours sont déjà dessinés dans Pair par les blanches vapeurs élevées

« CHAIUTRK VII. 315

au matin , un groupe de soldats qui s''éveillentVCe sont les avant-postes d''une division polonaise parvenue aux frontières de la Lithuanie. Vous voilà près d''un bivouac composé de quelques glorieux combattants d''Ostrolenka, d'insurgés nouveaux, de Français réunis sous un même chef. Que de costumes divers ! Que de bizarres contrastes entre le courage de ces hommes et les ressources qu'ils se sont procurées à la hâte pour tenir cette périlleuse campagne ! Les deux seules pièces d''artillerie qu''ils possèdent, prises à la bataille de Waver, ils les tiennent de Dwernicki. Quelques officiers n''ont encore que des épaulettes de papier d'argent. Tel soldat est vêtu à peine, et tel autre a sur son uniforme tous les vains ornemens de la coquetterie varsovienne.

Ce fantassin ne possède d'arme qu'une faux emmanchée droite au bout d''une forte branche d''aulne, et ce cavalier étale les richesses du plus théâtral uniforme. Les faucheurs n'^occuperont que le troisième

rang de l'infanterie : les services qu'ils espèrent rendre, en coupant les jarrets des chevaux ennemis, ne seront pas en rapport avec leur dévouement sans réserve. Pour les chasseurs à cheval si redoutés, ces impétueux partisans, la fleur des guérillas du Nord, ce sont les Krakus. Le Krakus, enfant de Krakovie, porte à sa lance une flamme aux couleurs nationales, le blanc et le ponceau ; il saute sur un cognât dont la rapidité fait tout Ve mérite. Il abordera les escadrons russes, il s'enfoncera tête baissée dans les masses ennemies en fredonnant la Krakovienne : <( Barbares! fuyez dans vos déserts, le Krakus vous poursuit. » L''originalité des habits de cette troupe et sa manière indépendante de servir a décidé plus d''un enfant de Paris à changer de régiment pour se faire incorporer là. Je ne sais si vous devinez à quelle nation appartient Paventureuse vedette que voici à trente pas en. avant du premier poste ; mais Fassurance et presque la fatuité de son main-

tien attestent que ce cavalier est satisfait de son sort. Il a mis pied à terre pour soulager son compagnon de périls. Placé devant lui, un sabre recourbé à la main, il écoute, tout en regardant fixement Fhorizon, le frémissement des banderolles de sa lance. Sa lance est plantée dans la terre : la banderolle dépasse de trois pieds le front du petit coursier qui hennit. Sous le manteau de lourd drap noir à longs poils^ le nouveau Krakus porte la redingote blanche à collet cramoisi. C'est une sorte de tunique dont les coins sont brodés et qui se serre par une ceinture armée de pistolets. Sur la poitrine sont dix petits fourreaux symétriques destinés à recevoir dix cartouches. Le pantalon turc a de larges bandes ; le bonnet polonais, avec ses quatre pointes qui semblent défier les quatre parties du monde au combat, repose sur une couronne de fourrure noire, et au dessus trois plumes de paon se hérissent. Le personnage qui oc-

ùiH CHAPITRE VII.

cupe vos regards voit s'approcher avec quelque plaisir Fheure qui finira sa faction. Remarquez avec quelle dignité protectrice il reçoit la vivandière qui s''avance vers lui un gobelet de fer à la main.

— Que portes-tu dans ce baril, Norka?

— De l'hydromel , Monsieur, à votre service.

— Foin de toutes les boissons de ton pays, excepté Teau-de-vie de Dantzick!

— En voilà; et des harengs, des cigares,

des OBAJANKI.

— Donne-moi trois cigares et un de tes fameux gâteaux.

— Direz-vous encore aujourd''hui qu''il n''y a point de beurre dedans?

— Ce serait une injustice, reprit Modeste ; on le sent d'ici, mon enfant.

Plus loin , des officiers forment un cercle, et Tun d''eux, qui sera célèbre plus tard, ce Stasio que nous connaissons déjà lieutenant aux chasseurs de Plater devenus

25^ régiment de ligne, accourt en élevant au dessus de sa tête une lettre qui porte un timbre étranger.

— Amis! amis! des nouvelles heureuses! Je vous apporte plus que l'espoir et des consolations. Voilà qui nous assure une prochaine et glorieuse patrie. Ne dites plus : ff Dieu est trop haut et la France trop loin. »

On se serra pour mieux entendre.

— Le roi Philippe, poursuivit-il, a déclaré que la nationalité polonaise ne périrait jamais. Il Ta déclaré devant les représentants du grand peuple. Dans son affection pour nous, ce libéral prince a supposé ou anticipé une complète victoire des Polonais; et la nouvelle de ce triomphe annoncé à Paris sur le front de bandière des légions de la garde nationale, à l'anniversaire de juillet, a produit l'enthousiasme. Ainsi nous sont assurés tous les secours des riches et des commerçants de cette capitale : une population bellitiueuse

520 CHAPITUE VII.

et désintéressée ! Messieurs , c'est pour sauver la Pologne qu'on fait régner Léopold en Belgique. Enfin, m'écrit-on, le prince de Talleyrand engage nos envoyés à Londres à se rendre à Bruxelles pour accélérer l'acceptation des dix-huit ou trente Protocoles, en assurant qu'aussitôt après l'Angleterre et la France s'occuperont d'affranchir notre pays. Un diplomate élevé si haut par l'intelligence et la fortune, un prince, un ancien prêtre voudrait-il tromper la religion d'un peuple et exploiter ses malheurs ! L'avenir, Messieurs, est assuré pour nous désormais, sous l'appui royal de la Fiance : n'est-il pas vrai , capitaine ?

Tous les yeux se tournèrent vers le Français qu'interpellait le lieutenant Stasio. Il était grave et pensif. Son attention , après quelques paroles de la lettre, n''était pas demeurée soutenue ; mais il avait compris sa mission, et persuadé que Thomme !'|ui porte le découragement dans les âmes

patriotiques commet le plus froid homicide , il répondit :

— Le prince s'honorera par cette résolution s'il y demeure fidèle. Nous saurons ce que vaut la parole d''un Roi. Surtout, Messieurs, mettons en nous-mêmes et dans nos épées la confiance de Pavenir ; inspirezvous du génie républicain de vos ancêtres; soyez vainqueurs , et vous aurez des amis : car les neuf dixièmes des hommes ne sont que les valets du bonheur. Mais , dites-moi, Messieurs , ce qu'ion répète venant du camp russe s'est-il confirmé? Est-il certain que Diebitsch et le prince Constantin aient été frappés de mort à quelques jours d''intervalle ?

— Parbleu ! rien de moins contesté , répliqua Dembinski, commandant une des brigades de ce corps, appuyé en ce moment sur le Niémen. L''intérêt du Czar explique trop cette double catastrophe pour qu'elle soit douteuse. Nous avions, pendant huit mois, rendus stériles tous les efforts de son

52î2 CHAPITRE VU.

Feld-maî échal , franchisseur de Balkans , et on a commencé à se souvenir qu'il était (rorigine allemande dès qu''il a cessé d'être heureux. Les généraux russes jalousaient sa survivance. Pour Constantin, notre très gracieux maître, que faire d'un vice-roi si on a le projet dVnéantir le royaume ? Constantin avait semé des inimitiés dans le passé et il gênait l'avenir : le choléra devait l'atteindre.

— Vous appelez Choléra, dit Egidius, Paide-de-camp de FEmpereur qui a visité ces deux hommes Tun après l'autre pour leur porter les instructions de l'autocrate? Je croyais qu'ail se nommait OrlofF.

— Quoi qu''il en soit, reprit roffîcier déjà interrogé, nous avons depuis deux mois affaire à un adversaire nouveau, et celui-là ne s''endort guères. Mais qui de nous devine où nous conduit de ce pas notre général en chef, à nous, Frédéric Gielgud?

Demhinski leva les épaules.

— Il me semble , poursuivit le Français , que lui et Dwernicki suivent des directions bien excentriques : Pun se dirige sur la Prusse et l'autre vers le territoire autrichien. Je suis loin d'être un tacticien habile ; mais il paraît qu'on eût pris un grand avantage à s''établir plus au centre de ces vastes contrées qui composent la Pologne-Russe. Par exemple , général, à occuper les marais de Pinsk. De toutes les parties de la circonférence lithuanienne les insurgés auraient pu ainsi s"'appuyer au centre.

Dembinski frappa sur Pépaule du capitaine avec un assentiment qui voulait s''épargner des paroles , mais qui déjà était une dérogation remarquable aux coutumes militaires. Dans cette guerre, en effet, les officiers de tout grade conféraient fraternellement sur les intérêts du pays. Point de cette morgue et de cette hiérarchie pédantes, attributs des armées au service des princes.

— On nous mène, déclara le premier qui

524 CHAPITIIE VII.

avait parlé, vers un certain château où brûle de s''établir notre quartier général. Cette résidence porte par hasard le nom du chef : et Gielgud n'est pas fâché d''avoir à dater ses ordres du jour du château de Gielgudiski.

— Vanité î s''écria le colonel Volhinien Rohland : peut-on se ménager les satisfactions de Pamour-propre quand il sVgit du salut de tous ? Gielgud n''est pourtant pas un traître.

— Si je l'avais soupçonné, dit Stasio en portant la main sur ses armes

— Eh, Messieurs! contesta un autre, nous sommes dirigés vers Mémel. Après la malheureuse affaire de Wilna, on a hâte de se porter sur la Baltique pour s''emparer de Polangen ; car il nous faut bien un port de mer. Un vaisseau chargé de munitions attend que nous soyons maîtres de la place pour y débarquer ce qu''il apporte.

Sécurité admirable et folle !

Mais cependant et malgré les doutes

énoncés, la lettre venue de Paris répandit au loin ses nouvelles. Des témoignages de joie éclataient de toutes parts; les maisons blanchies des villages voisins se parèrent de branches vertes ; les paysans apportaient leurs fruits ; les filles déposaient leurs anneaux d'or, et le drapeau de France fut enlacé au même faisceau que les étendards lithuaniens et Taigle blanc de la Pologne. Sublime bannière ! Dembinski la portait celle-là devant les Russes avec une inscription évangélique : « Pour votre liberté et pour la nôtre. )> Et VOTRE était la première parole î

Mais le bruit se répand tout à coup qu'on va être cerné : plusieurs paysans , éclaireurs volontaires de la colonne de Gielgud , avaient vu se glisser sur la lisière de tous les bois prochains des juifs. Or les juifs, aux vêtements sinistres, au jupon noir à larges manches , étaient partout espions du Moscovite. Ils précédaient assiduement les marches comme le chien

5!26 CHAPITUE VII.

seconde les chasseurs. Puis l'action sVngage-t-elle ? ils se retirent derrière les fourgons et se trouvent alors mêlés aux bandes de vautours, qui flairent les batailles avec moins de voracité qu'eux.

Aymar reprenait son animation à chaque approche du péril : le péril et son charme pouvaient seuls Panacher à son habituelle mélancolie.

— Vous êtes amoureux, commandant!

lui disait quelquefois Egidius.

Aymar ne se trouvait à Taise qu'en présence des Russes ; car il haïssait chaque jour plus généreusement ces automates du Czar que les autres rois appellent mon frère: les vils bourreaux qui venaient d'ensanglanter si froidement les murs d''Oschmiana ! Et chaque jour il apprenait à estimer davantage la nation sarmate , la grèce du Nord. Il avait vu avec attendrissement la commémoration funèbre célébrée à Varsovie en faveur de Pestel , Mourawief et les autres conspirateurs russes morts pour

la liberté en 1826. Plus d\ine fois en traversant les hameaux, surtout après la nouvelle de quelque sanglant avantage remporté par Werzoulinn ou Paszkievicz , Aymar avait vu accourir les enfants sur le passage des troupes polonaises.

— Nous irons avec vousl criaient les pauvres et innocents soldats qui faisaient Fexercice avec des bâtons.

Les uns , avec leur figure ronde et leurs yeux brillants, montaient sur les toits de chaume pour voir un peu plus long-temps les Krakus; les autres suivaient les cavaliers en les priant de les prendre en croupe. Ils s'attachaient, tout essoufflés, aux chevaux dont à peine ils pouvaient atteindre la crinière. Quelques ueiS enfin se glissaient jusque sur les charriots de fourrage afin de se faire emporter à la bataille.

Modeste s'était rendu populaire dans son régiment par plusieurs succès, comme maraudeur et fourrageur. Personne ne savait mieux que lui, apprivoiser un canard

ennemi ou couper la barbe d*'un pré devant les Cosaques.

— Tu seras surpris quelque jouri Tavertissait Aymar.

— Mon commandant, le faubourien a toujours un œil sur le dos : soyez tranquille.

Chaque jour Farmée insurrectionnelle, bien qu'^affaiblie dans sa confiance par Pëvidente incapacité du chef et quelques revers récemment éprouvés devant Kovno, remplissaitvaillemmentson devoir. Retranchée souvent dans les bois d''aulnes, elle attendait Parme au bras , pour attirer Pennemi à elle ou prendre PofFensive, Poccasion d''une manœuvre favorable. Cest un solennel instant que celui où règne encore le silence quand la canonnade va s''ouvrir. Les cœurs battent et les paupières tremblent. Le plus intrépide au milieu de Paction ressent, avant quVlle commence, une appréhension instinctive.

Aymar qui faisait cette guerre en partisan^ se trouva un jour, en un de ces mo-

ments, près du premier escadron des chasseurs libres de Plater, et il adressa en souriant la parole au capitaine de la première compagnie.

— Avez-vous peur, mon ofBcier?

— Pas aujourd'hui, reprit la comtesse : nous avons une revanche à prendre. Mais je ne cache pas que la première fois que j''ai vu autour de mon cheval voler la terre et le gazon sillonné par la mitraille , j''ai senti mes nerfs tressaillir. Je me souviens que je me suis mise à rire par faiblesse.

— Les femmes de ce pays , poursuivit Aymar, apprennent donc qu'elles sont polonaises avant de connaître leur sexe?

— J''aime la patrie comme nous autres nous savons aimer. Et puis en Pologne, voyez-vous, le courage, c''est la coquetterie des femmes.

MuranofF qui se rapprochait volontiers des français quand il le pouvait sans être remarqué, était aussi alors arrêté près du

530 CHAPITUE VII.

même groupe. II conseilla la retraite à la comtesse.

— Pourquoi persister en un métier si rude, Madame? Conservez votre santé qui nous est précieuse. Aurez-vous long-temps la force de passer tant de nuits sans sommeil ? sauriez-vous , si nous étions défaits , franchir les marais, traverser la Wi] lia à la nage?

— Ma vocation est d'être soldat, mon prince. Sans doute je suis faible et ne crois pas mes armes bien redoutables ■• ces pistolets, par exemple, je ne les porte guères que pour me défendre d'un danger personnel, et ce poignard n''est destiné qu'à m"'empêcher de tomber vivante au pouvoir des Russes ; mais c'est quelque chose que de donner certains exemples. D''ailleurs , puisque je suis femme, je suis curieuse; et je ne saurais vaincre ma curiosité d'assister aux prochains combats pour être témoin de votre courage. Assez d''autres filles, ou

ClîAl'lTIiE VII. 551

épouses se sont résignées à ne point tenter les mêmes hasards et méritent d''ètre heureuses dans la retraite. Je pense, en disant ceci , à la timide compagne que la France vous adonnée. Puisse-t-elle bénir son sort! Vous en avez de récentes nouvelles.'*

La fusillade s''engageait en cet instant sur toute la ligne, et les deux interlocuteurs de la comtesse s''élancèrent en même temps pour aller prendre part à Pattaque. L'émotion de Fun et de l'autre était visible; mais telle est apparemment la diversité des courages qu'Aymar partit la pourpre au front, l'éclair dans les yeux , et que le visage de Muranoff était couvert de pâleur.

Aymar , chargé bientôt de diriger les pièces d''une batterie dont le commandant venait d'être emporté, ouvrit entête un feu dont l'ennemi fut ébranlé. On pouvait en serrant alors les masses couper Kourouta de ses retranchements pratiqués à la hâte devant la petite ville ouverte de Schaolé , et Tacculant à un lac, le forcer de mettre

bas les armes; mais Gielgud hésita et perdit le temps à se déployer. Puis il prit sur la gauche une direction tellement malheureuse, qu'Aymar s'emporta à dire en passant au galop devant Tétat-major : Ne veut-on pas se diriger du côté du péril ? Cette parole hardie arrêta tout un escadron en désordre : il était composé de cent hommes résolus tous à vaincre ou à périr; ils se jetèrent, précédés du Français, à travers les colonnes russes, et pénétrant dans les redoutes, jetant l'épouvante un moment dans toute l'armée du Czar, ils firent plus de prisonniers qu'ils n'étaient de combattants. Tel cavalier ramenait à lui seul jusqu''à six cosaques attachés par le cou avec des courroies et accouplés ainsi à la queue de son cheval.

Mais pendant que ces événements s'accomplissaient à la droite et que Dembinski montrait là une habile et courageuse tactique, Gielgud se retirait avec les troupes du centre. Les chasseurs de Plater n'é-

CliAPlTKE Vil. 333

taienî pas de leur côté soutenus. Criblé par l'artillerie , bientôt il ne resta plus de ce régimentque le tiers des soldats.

— Des cartouches ! s'écriait-on de toutes parts.

— Il n'y en a plus, mes amis, répondait avec accablement le faible et magnanime capitaine.

Tant qu'il leur était resté des munitions, les dévoués camarades d''Emilie avaient bravé les forces de Kourouta ; mais la confusion se mit dans les rangs éclaircis. Le commandant ne cédait quVvec des larmes et faisait payer cher à l'ennemi chaque pied de terrain qu*'il abandonnait. La courageuse Livonienne se jeta à pied avec quelques hommes d''élite au milieu d\me terre labourée et récemment imprégnée de pluies abondantes , afin de retarder la marche de la cavalerie russe qu'elle attirait sur ses pas. Mais épuisée enfin de fatigue et ne pouvant soulever l'épée qu'elle portait, elle allait se précipiter sur les lances de la

334 CHAVITKE VII.

garde impériale, afin de ne laisser qu''un cadavre, quand Aymar la rejoignit : il lui fit accepter son cheval à la place du sien qui s''était enfui.

Gielgud était un de ces généraux gourmés formés à T'école de Constantin. Le Czaréwitz avait été si fier de ses élèves comme manœuvriers, que lorsqu''ils remportaient quelque avantage au commencement de la campagne , le burlesque prince se frottait les mains d''orgueil et prophétisait des revers à tous les officiers moscovites.

— Allez, disait-il : mes Polonais vous frotteront !

Gielgud était un homme irrésolu , lent dans l'exécution , incapable d''inspirations soudaines. Insouciant et dormeur quoique doué de vaillance personnelle, les cris d*'indignation de toute une armée le réveillèrent trop tard. On assembla, pour le déposer, un conseil ; ,niais il se prêta presque volontairement à sa déchéance.

Cest alors qu'il fallut songer à cette re-

CHAI'ITRE VIF. 355

traite devenue une des gloires de l'armée. Il s''agissait de ramener au secours de Varsovie ces bataillons d'abord agresseurs et les conserver du moins pour défendre leurs familles et leurs foyers. Dembinski fut chargé de regagner la capitale par les routes déjà parcourues ; Clapowski dut marcher vers la Vistule par lepalatinat d''Augustofr, etRohland s'emparer de Polangen .On brûla tous les bagages et on libéra les prisonniers ; on se consolait de ces pertes par Pespoir de laver bientôt les revers de Gielgud. On allait revoir des drapeaux fraternels ! Aymar s''attacha à la fortune de Dembinski ; ce fut Clapowski qu''Emilia voulut suivre : Clapowski avait le premier obtenu des victoires avec les insurgés de sa chère Lithuanie! Deux nuits d''une marche forcée donnèrent quelque sécurité aux Polonais et Parmée découvrait déjà en imagination la terre où elle voulait retourner combattre, lorsqu''à vingt pas devant soi et à travers les brumes d\ine matinée pluvieuse on aperçut les poteaux

de la frontière prussienne. Gielgud déclara que Tunique chance de salut était désormais la protection de Pétranger. La comtesse résolut de s''éloigner à l'instant même , et de poursuivre sa mission tant qu'une goutte de sang réchaufferait ses veines.

Rohland arriva le lendemain aux mêmes limites; mais il refusa de les franchir. Il se flattait hélas de passer le Niémen ! A la vue de cette colonne résistant à imiter l'exemple de la veille, les soldats de Gielgud voulurent reprendre les armes qu'ils avaient déposées : leurs chefs les arrêtèrent; mais quelques canons furent néanmoins réattelés pour accompagner les intrépides voyageurs. On criait de toutes parts à la trahison... et à Tinstant où la colonne de Rohland défila pour continuer sa route à la vue du corps réfugié , Stasio sortit des rangs. Au galop d'un cheval fougueux, il arrive sur le groupe d'officiers où se retranchait Gielgud , et d'un coup de pistolet il le renverse mort Le malheureux général

protesta de son innocence en tombant; mais telle était Thorreur qu''inspirait le seul soupçon d'un parjure envers une cause malheureuse, que les officiers demeurèrent tous immobiles, et Fassassin put sans être inquiété regagner son régiment et le suivre.

Cependant il dut, deux jours plus tard, accepter une mission périlleuse et expier ainsi une action coupable par Pabandon de son plus cher compagnon d''armes.

Maintenant laissons à d'autres la tâche de retracer, jour par jour, les opérations de cette retraite où Aymar marchait à Favan t-garde. Ce fut un fait d'armes, prodige de valeur et de prudence. Le général Dembinski échappa à la captivité qui atteignit ses collègues ; et parti avec 4,000 hommes seulement et six pièces de campagne, il sut rallier les traîneurs le long des lacs et sur la chaussée des marais , enrégimenter les insurgés, traverser un fleuve, dix rivières, faire cent trente milles en vingt-cinq jours ; et sans jamais laisser

558 CHAPiTrxE VII.

entamer ses troupes , il causa des pertes considérables à rennemi. Tel écrivain d"'académie se trouvera un jour pour peser ces détails; il les appréciera froidement, contestera peut-être du fond de son cabinet Thabileté des plans et il sera appelé un Historien. Le vulgaire lui décernera sa considération sans le lire : mais nous, poursuivons notre carrière d''entraînement et de sympathie. Honorons le dernier germe d'une vertu prête à s'étouffer dans tous les cœurs : Tamour du pays ; nous ne sommes que des romanciers futiles.

Aymar précédait les Polonais dans une double disposition d'esprit dont la moitié seule était avouée : c'était le regret des pertes militaires et l'espoir douteux de sauver cette terre adoptive. Seul, en longeant les colonnes de marche ou assis le soir près des bivouacs, quelques accents français, quelques chants parisiens avaient la puissance d'écarter ses peines. Le vieux chirurgien qu'il avait accompagné depuis les ja-

CilAPITRE VU. 559

chères de la Brenne passait pour mort , et on ignorait depuis deux jours ce qu'hélait devenu Modeste.

Une nuit qu'après le passage du Bug Farrière-garde avait eu à soutenir encore une attaque contre lesulhans de DoctorofF, Aymar entendit un soldat qui en grondait un autre , mais avec un peu plus de déférence qu''il n'en est employé d''ordinaire en ces sortes de discussions. Il lui parut évident que le premier discoureur employait Pidiôme français pour flatter son partner, ou étaler des connaissances encore mal acquises ; et celui qui affectait de répondre en polonais était un Franc qui se vengeait apparemment sur la langue alliée du déplaisir d'entendre écorcher la sienne.

Les Russes envoyaient encore de Pautre côté du Bug, et au dessus du pont qui venait d'être incendié, de lumineux obus qui se dessinaient dans le crépuscule.

— Pourquoi avoir donné votre cheval , et revenez-vous ainsi l'habit déchiré ?

— Laisse-moi donc , Dui ack , regarder ce feu d'artifice. Les boulets ordinaires ne volent dans Tair que comme une nuée de pigeons et ceux - là filent comme des étoiles. J'aime çà! Ce sont les éclairs et le tonnerre des hommes.

— Vous ne répondez pas aux questions.

— Eh ! tu me fends la tête. La plus mauvaise cheville de la charrette est toujours celle qui fait le plus de bruit.

— Quand on donne des chevaux de paysans, même à l'infanterie, pour aller un peu plus vite , vous qui êtes cavalier vous voilà à pattes !

— Pai rendu le cheval à son maître : il n''était pas à moi , je ne l'avais pas pris sur l'ennemi.

— Et cet habit dont la doublure manque?

— Vas demander à DoctorofF de quoi étaient faites les gargousses qui lui ont été expédiées tantôt. Il y en a bien d'autres que moi, et des officiers, de dédoublés!

— Voulez-vous, dit le Varsovien en tirant

des cartes, jouer au drongebart un moment?

— Connais-tu, toi , un moyen de se procurer un bateau pour repasser le Bug ?

Nous irions chercher un camarade blessg , Durack.

Aymar se rapprocha des causeurs.

— Durack ! Durack ! reprit le parisien manqué, c'est un mot que vous employez à tort et à travers. C'est une expression russe qui signifie à peu près imbécille.

— Je le savais bien, dit Modeste.

— Modeste ! C'est donc toi , s''écria avec contentement Aymar.

— Ah ! mon colonel ! -car sur le champ de bataille même de Schaolé Aymar venait d'être promu à ce grade - c'est la bonne Vierge noire de ce pays qui nous réunit. Venez! venez! Faisons un radeau avec quelques planches demi-brûlées qui s''arrêtent encore là-bas dans ces joncs ; et nous irons la sauver ou l'ensevelir avec honneur.

— Qui? demanda Aymar.

— Hélas! le capitaine de la première compagnie du vingt-cinquième.

Ils passèrent à Finstant le fleuve.

Pendant qu'ils approchaient dans les ténèbres du lieu qu'avait bien remarqué Modeste , le Krakus démonté racontait ceci à voix basse :

— Si vous saviez dans quel état de souffrance et de faiblesse j'ai rencontré par hasard cette courageuse femme ! Elle , un guide dévoué, son amie Maria Raszonovicz et son cousin César Plater, marchaient à travers les broussailles. Ils n''ont pu réussir à traverser les grands bois d''AugustofF, gardés impitoyablement partout, et ils se sont rabattus de ce côté. La perte de l'officier que vous savez bien, M. Stasio....

— Non, j'ignorais ce malheur.

— ... n'a pu anéantir tout le courage de la comtesse. - Mais elle-même connait-elle son sort?- Quand je l'ai trouvée, elle marchait avec peine ; ses brodequins étaienl remplacés pai- des sandales d'écorce de til-

leul. Elle est amaigrie, ses pauvres jambes sont déchirées; mais elle cachait encore avec soin sous un pli de son vêtement la batterie d''un fusil de chasse pour en préserver la poudre de toute humidité. Je lui ai rendu son cheval qui s'était dérobé au milieu du feu et que j'avais trouvé. Le vôtre est mort de fatigue. Oh ! qu'elle aura de joie à vous revoir !

— Mais nous ne découvrons aucune chaumière, dit Aymar en cheminant rapidement.

— C'est qu''on n'ose allumer du feu de peur d'être découvert au fond de ces marécages. Je vois bien, moi, la touffe d'arbres fruitiers qui cache la masure : ce sont de mauvais pommiers sauvages et des aliziers aigres. C'est la retraite d'un garde forestier. Tenez, l'apercevez-vous ? la voilà,

— Ceci, mon cher camarade?

— Ah î dam ! c'est bâti avec de la terre glaise et un peu de paille hachée. Baissez donc la tête pour entrer sous la porte.

344 CHAPITRE vir.

Quel spectacle ! Sur un peu de luzerne recouverte d'un manteau troué, expirait de fatigues et d'épuisement la généreuse Emilie. Elle n'avait pas cru, celle-là, qu'on dût attendre la certitude de sauver la patrie pour l'entreprendre . La victoire, pensait-elle, dépend de la Providence : le succès n'est pas un devoir , mais le devoir est de se dévouer jusqu'à mourir.

Et la mort était empreinte sur tous ses traits. La fièvre la dévorait; elle reconnut Aymar, tendit la main et lui demanda de Peau.

— Je n'implorais qu'une seule chose , dit-elle : Varsovie ! et la vue encore d'un drapeau polonais ! C'en est fait de moi ; continuez votre route. Vous ne l'abandonnez point , n'est-ce pas , cette Pologne , si fidèle à vous autres Français de tous les temps. Ah ! ce sont les nouvelles du prétendu réveil de la France , ce sont les déceptions de juillet qui ont conduit ce pays à sa perte. Quel piège, Monsieur,

que l'exemple du courage, quand il ne doit durer que trois jours ! Chez nous, la patrie ne se plaindra pas à l'histoire du dévouement de ses enfants. - Faites venir un prêtre. -La Pologne meurt sur la croix. Puisse son sang du moins , comme celui du Christ, être utile à l'humanité !

Quand elle s''aperçut qu''Aymar s'^occupait de ses douleurs physiques et cherchait à améliorer la couche où sa tête reposait à peine :

— Ne me plaignez pas; dès mon enfance je me suis accoutumée au mal. Je meurs à Tambulance : c''est , après le champ de bataille , la plus belle fin d''un pauvre soldat.

Mais le jour commençait à luire et elle se sentait éteindre. Elle voulut revoir son cheval. Elle demanda aussi ses armes, et encore une fois avec un sourire, elle les pressa d''une main défaillante. Elle ne put retenir des pleurs en formant le vœu qu'elles fussent enterrées près d''elle : - Stasio..

-Ma Pologne! -Ingrate Europe! Et puis :

-Sauvez-vous, exprima-t-elle enfin par un signe fait à Aymar.

Le prêtre vint. C'était un dominicain nommé Jasinski. Lui-même avait porté un étendard au milieu des insurgés d'Oschmiana. Elle osa donc lui confesser son nom , ses vertus , sa seule et pardonnable erreur. Mais quand les deux Français voulurent rentrer sous la cabane, un flambeau de résine brûlait au dehors. Quelques paysans , les hôtes de cette chaumière , étaient agenouillés là et les mains jointes.

Aymar refusa de partir avant que les derniers honneurs fussent rendus à la victime. Il retira de la main déjà froide, et pour le conserver à jamais , Panneau de fer qui avait remplacé pour elle cette bague d'or dont toutes les jeunes polonaises avaient fait don à la patrie. On Fenterra furtivement; car cette terre qu'ion ouvrait pour elle était toute sous la domination du Czar. Dans une bruvère aban-

donnée, entre des mousses grises et des ronces , ce corps fut déposé comme une relique qu'ion voudrait dérober aux impies. Personne n'osa même, de peur de profanation , graver là un nom de baptême et déposer une croix de bois noir.

Heureuse encore ! toutefois , pensait Aymar, elle a fermé les yeux sans avoip vu les calamités qui peuvent atteindre ce pays ; et celui qu'elle croit devancer l'attend déjà dans un monde meilleur.

Mais Tespérance avait ranimé tout pendant ce temps au camp de Dembinski. Le Bug avait semblé la dernière barrière qu''on peut croire invincible pour se rapprocher de la ville natale. — Varsovie! — Ce cri s'élevait en tous lieux comme celui du matelot qui appelle Terre quand le rivage est encore indécis dans les lointain£S vapeurs. Cependant au moment de toucher au port, voici venir un autre écueil. On se croit assailli de nouveau par un ennemi formidable. Devant les avant-postes po-

lonais, d'autres grand'gardes se rencontrent. On crut à la présence acharnée des Russes et l'on se préparait à combattre avec rénergie du désespoir... C'étaient des amis, des compatriotes ! C'étaient les troupes de Rosyski accourant au devant de leurs frères dWmes. Oh! que Tivresse fut vive de part et d''autre ! On se questionne , on s''embrasse , on mêle les drapeaux et les armes.

« J'avais, a écrit Dembinski lui-même, ramené des soldats destinés à la Sibérie au sein de leurs familles. Les hommes et l'honneur étaient sauvés. Il m'est impossible de décrire le sentiment que j'éprouvai en retrouvant des compatriotes après avoir eu contre nous tant de chances de périr. Il faudrait, pour trouver des situations semblables , les chercher entre des marins naufragés. »

La population de Varsovie arriA^a tout entière. Elle accourut jusqu'àPraga au devant de ses défenseurs si miraculeusement con-

serves. Le chef montrait au peuple ses officiers avec orgueil et il n''oublia pas Aymar.

Lui, rêveur et inquiet, eût désiré échapper à l'enthousiasme public, et cependant il partageait du fond de Pâme cette pure allégresse. Les femmes voulaient avoir toutes quelques fragments des vieux uniformes : elles enlevèrent et mirent en lambeaux les épaulettes de Dembinski. Que de cris de reconnaissance ! que de pleurs de joie montaient au ciel !

— Espérons, pensait Aymar : une nation qui sait récompenser ainsi doit-elle jamais périr !

MU

Mais que se passait-il , durant ces graves événements , au fond du château quitté par MuranofF ?

Christiane était restée sous le coup de la révélation qu''un mari lui avait osé faire. Et telle avait été l'intelligence rapide de la double antipathie des personnages depuis ce moment si décisif, que malgré le-

trangeté des faits supposés par la déclaration , il ne vint pas même à l'idée de la victime de douter de la véracité du bourreau. Il ne se pouvait pas que Thomme dont elle avait surpris le regard et étudié Texpression à Finstant de cette confidence, eût été jamais en un intime rapport avec elle. La vérité terrible à travers ce voile de mystère avait un caractère tel que Christiane ne se débattit point contre Tévidence. Mais il lui restait, dans rhorreur de sa situation nouvelle, dans Fabîme de ses suppositions sans limites , une autre vérité plus obscure et plus amère à découvrir .- Qui donc avait été le possesseur de réponse si outrageusement sacrifiée? Quels motifs avaient pu se compliquer et quelles perversités s''entendre pour qu''un pareil forfait s"'accomplît? La première torture qui se présenta à Timagination de la malheureuse fut la croyance qu'elle avait été livrée à un esclave , abandonnée à la discrétion de quelque domesticité bien

abjecte et bien muette. Puis en se rappelant non sans rougir les délicates hésitations, toutes les approches de l'apparition aérienne, ridée d'un piège grossier et d'une profanation immonde ne put se concilier avec ses souvenirs. Enfin avait-elle pensé en frémissant : si le ravisseur , si le coupable et intrépide adultère n'avait eu de complice que moi-même? Si , avant moi, Pépoux eût été outragé? Ah ! sans doute à cette découverte Muranoff se sera hâté de venger son honneur ; et l'être inconnu qui s''est placé malgré moi dans nos destinées, qui m'a associée à la sienne sans plus de volonté de ma part que n'en ont les yeux pour réfléchir le jour et les couleurs pour teindre les objets qui nous frappent, cet homme inspiré par l'esprit de l'enfer est mort ! On l'aura frappé avant qu''il eût réconcilié son âme avec Dieu , et que même son repentir ait atténué le crime. Efl"royables images ! Le supplice de celui à qui j'appartiens malgré moi , et la tombe éternellement sous mes

yeux du damné qui a laissé la vie dans le sein de sa victime. - C'était peut-être lui dont les moines célébraient naguères les funérailles?

C'était Arabelle qui avait exigé l'aveu sans pudeur fait par le prince à sa rivale, tant elle était inquiète de l'avenir et tant elle avait été jalouse de cette soumission chaste montrée d'abord par Tépouse devant le maître à qui elle se croyait liée. Mais n'ayant jamais pu éclaircir les mystères de cette première nuit , par la raison bien simple que Muranoff ni Wilfrid n'avaient pu les percer eux-mêmes , et n'osant interroger Christiane de qui du reste elle n'eût pas obtenu plus de clartés, elle était revenue obstinément à croire : Wilfrid n'aura dû les blessures dont il a failli mourir qu'à un bonheur propre à éveiller de sanglantes jalousies. Las d'être obsédé sans fin sur cette aventure, le courtisan lui-même avait fini, moitié par esprit de vengeance contre la favorite, et moitié par la faiblesse de son

caractère avantageux, par n'opposer sur sa prétendue bonne fortune que des dénégations ambiguës. Mais du moment où Arabelle lut évidemment dans le trouble de Muranoff qu'il ignorait bien véritablement quel personnage avait joué dans ce drame le rôle de son lieutenant , elle résolut d'aborder Christiane et de la circonvenir avec tant de soins que , fût-elle encore elle-même dans l'ingénuité de son ignorance et sans partage dans le secret de son complice , elle parviendrait à lui faire deviner Pénigme à son profit. Elle s'était promise enfin la moitié d''un trésor que son adresse saurait faire découvrir.

Dès que le prince eut donc quitté la forteresse , Arabelle avait pénétré sans se faire annoncer jusqu''au pavillon reculé où languissait Christiane.

Quel prestigieux éclat est-il donc attaché au front de Tinnocence et quel stigmate réside infailliblement sur celui du coupable , pour qu'au premier regard échangé

entre deux êtres pareils, et dès les premiers mots qu'Arabelle osa risquer, elle se crut obligée de procéder par sa justification ; elle, la puissante et la forte, devant la faible et Topprimée.

— Madame, vous me croyez à tort votre ennemie, dit -elle. Je voudrais au contraire vous aider à recouvrer une liberté perdue ; car je pense bien qu''aux termes où vous en êtes avec le maître vos vœux et vos projets doivent se tourner tous vers la France.

— Quel ordre avez vous, Madame, à m*'intimer de la part du prince?

Cette question était faite avec frayeur plutôt que par le désir d'humilier lady Buccleugh. Mais celle-ci ne comprit d"'explication à cette demande que dans le sens où son caractère impérieux la lui aurait fait hasarder à elle-même; et elle répondit en modérant toutefois beaucoup le ressentiment qui germait dans son esprit :

— Je donne quelquefois des ordres; je

ciiAPirK.E vm. 357

ij*'eii porte ni n''eii reçois jamais. Je ne me suis jamais établie auprès de Muranoff ni le ministre de ses ressentiments, ni même de ses faveurs. Il consulte mon amitié sur ses plus chers intérêts. Il n'a point de secret à me dérober, et si je n'agis pas ici par ses intercessions, peut-être y suis-je venue pour rendre plus facile votre affranchissement et notre repos., à tous., pour peu que vous vouliez me faire connaître Pobjet de vos prédilections mystérieuses; car je puis faciliter votre départ à tous deux.

Hélas! quand la jeune française aurait pu s'ouvrir les portes de ce lieu d'exil , vers ({uel pays adresser ses pas aujourd'hui ? Quel avenir lui reste, quel appui se présenterait à elle? Elle sentit toute l'amertume des offres , peut-être fausses , que lui Taisait l'anglaise et elle répondit avec une calme dignité ;

— Je ne vous comprends point, Madame.

— Si on vous accuse à tort , si Muranoff veut repousser Têlre innocent (jui lui

558 CHAPITRE VHI.

doit la vie, comptez sur mon assistance pour vous défendre. Les femmes se doivent un mutuel secours. Il est si ordinaire , Madame , de voir par la biisavrerie de leurs caprices et pour mettre à l'aise leurs infidélités, des hommes répudier les conséquences de rintimité et sacrifier jusqu'à rhonneur de l'époux à la liberté de l'amant ! Si vous êtes soupçonnée sans raison, parlez; vous n'aurez pas de plus résolu défenseur.

Arabelle hésista; puis :

— Il n''est pas vrai, n'est-ce pas, ajoutât-elle , mais en baissant tout à coup la voix , que MuranofF n'ait été votre époux qu'à la chapelle?

— Il le dit. Madame.

— Mais non pas devant vous ?

— Il me l'a déclaré ici à moi-même.

Arabelle respira. Alors, d'un accent qui

tremblait moins , elle poursuivit :

— Confiez-vous à moi tout entière, enfant. Tenez, ne dissimulons rien ici : je

CHAi'iiut; vm. 359

vous ai redoutée et vous croyez que je vous suis contraire ; eh bien ! quand notre double prévention Tune contre l'autre serait explicable et aurait existé, tout n'estil pas changé dans nos rapports? Que désirez-vous? Vous affranchir de la position où vous voilà placée , et moi favoriser les moyens qui vous éloigneront de cette résidence. Dites vos secrets à une indulgente compagne. Nous ne mettons guères à toutes ces choses la même solennité que les maris. Nous ne voyons souvent qu''erreur ou malheur là où ils inventent un crime. Quel est-il le mortel favorisé qui vous a fait manquer à vos serments? Qu''il profite de Fabsence du maître pour vous soustraire à un tel pouvoir.

— Je n''ai manqué à aucun serment.

— Il y avait au nombre des officiers qui commandaient le bataillon auxiliaire envoyé au secours de cette forteresse plus d''un de vos compatriotes : Ne pouvait-il s''en rencontrer que vous eussiez connus en

360 CHAPITRE VllI.

France? N'avez-vous jamais inspiré de témérité folle et d"'attachement romanesque?

Christiane se perdit dans un étonnement rêveur. Elle sembla oublier la présence même de son ennemie pour ne se saisir que de la supposition qu'on ouvrait à ses conjectures. Mais Arabelle avait trop d^expérience et d'astuce pour ne pas voir que la jeune épouse descendait avec une sécurité innocente dans cette conjecture vague, et qu''il n^ avait aucune complicité de sa part en une intrigue ainsi improvisée par elle.

— On dit, poursuivit Panglaise, en s°'asseyant sur le même divan que la princesse , et affectant les manières et le ton qui peuvent le plus témoigner la confiance et l'inspirer; on dit que votre aventure en ce pays est tout un roman. Le sylphe qui vous visite serait apparu sous les traits de l'époux. Vous auriez été dupe de la ruse, et Pheureux téméraire, disparu avant le jour, ne vous aurait laissé de sa présence que les dangers d'une position équivoque.

Mais , machère, c''est là Thistoire de Psyché : c''est raucienne espièglerie de Cupidon , dont la naïve maîtresse ne s'apercevait pas même qu''il avait des ailes. 11 s''en allait par les airs , et la curiosité de la fille du roi grec ne s''irrita qu''assez tard pour réveiller l'inconnu par une goutte d'huile brûlante. Les femmes de notre temps sont plus jalouses de s''instruire, n'est-ce pas, Christiane? et si vous ne saviez pas, en vérité, quel a été le larron de votre innocence , dites-moi quelque chose sur sa personne et sur ses manières : je connais les gentilshommes qui habitent ou qui ont habité depuis trois mois ce château; je puis vous aider peut-être à démêler le coupable pour le punir., ou pour lui pardonner.

Christiane, humiliée d^une infortune qui l'exposait à de telles enquêtes , résolut subitement de ne plus répondre. Toutefois elle arriva à comprendre la possibilité de parvenir, pour elle-même et pour elle seule, à soulever quelque voile par l'indis-

crétion effrontée de la courtisane. Les chagrins changeaient déjà son caractère , les heures de la solitude et de la méditation avaient éveillé son esprit. L'esprit que le bien-être peut endormir, l'adversité du moins le féconde.

Elle persista donc à garder le silence; mais elle se laissa interroger , en se promettant bien de feindre , parle calme du maintien et l'indifférence du regard, si son adversaire arrivait à saisir le moindre indice qui la pût mettre, avant ellC; sur la trace du complot. Quelle femme au reste et la plus rusée de toutes, ne court le risque, lorsqu''elle entre en lutte avec une autre femme et la plus innocente, de rencontrer ruse contre ruse et à trompeur, trompeur et demi.

— Mon enfant, poursuivit Arabelle avec un demi-sourire, l'usurpateur n'avait-il })as dans toutes les habitudes de son maintien quelque chose de brusque et de maladivement nerveux?

Christiane avança imperceptiblement sa dédaigneuse lèvre inférieure ; car elle avait reconnu déjà à ce signalement l'importun Wilfrid, qui l'obsédait de ses assiduités depuis quelque temps et comme à l'instigation d''Arabelle.

— Portait-il alors en toute sa personne un vague parfum d'ambre , ou plutôt cette senteur de Fessence de nos bouleaux estimée en France sous un nom russe? ou bien ses cheveux, ses vêtements n'étaientils pas imprégnés de cette fumée légère du tabac de la Havane qui envahit aujourd'hui jusqu'au boud -ir des femmes?

Lady Buccleugh avait détourné les yeux en prononçant ces dernières questions , parce qu'acné avait rassemblé là plusieurs traits d'une similitude qu'elle tremblait de faire retrouver. Mais la princesse ne répondit pas . elle devinait que la jalousie de cette femme revenait encore à Tinterroger sur Muranoff,

— Enfin, acheva Pimpertuibable inquisiteur, ce démon familier c'était peut-être un être timide avec des mains remarquablement féminines?

La candide accusée se troubla. Aucun remords n'assaillissait ici plus directement sa conscience ; mais elle avait observé en effet les blanches mains d''Egidius Ogenski. En cela il ressemblait à son fantôme. Elle n'éprouvait pour son guide autrefois si dévoué, si attentif, qu'un intérêt presque fraternel; et cependant elle rougit de l'avoir reconnu à l'élégance de sa personne, quand elle croyait ne se souvenir que des qualités de son cœur.

— Assez, Madame, dit-elle avec l'irrésistible autorité de la pudeur blessée. Si d'infâmes trahisons demeurent cachées sur la terre, rien n'est dérobé à Dieu ; et quand les hommes me refuseront croyance , protection et justice, lui me croira. Il me couvrira de sa grâce et m'assignera un refuge

de paix, quand même à force de malheur je devancerais le jour qu'il a marqué pomme rejoindre à ma mère.

— J'estime ce courage , dit en se retirant Arabelle. J'ai aussi dans le cœur la résolution de ne me jamais laisser abattre par l'infortune. Nous nous re verrons, bonne Christiane.

Ces mots passèrent entre les lèvres de lady Buccleugh sans les avoir déchirées ni fait changer de couleur : et cependant ils avaient l'âpreté des poisons, l'hostilité du poignard.

Wilfrid resté seul dans le château pour y représenter le maître , se trouvait plus à portée, sur les frontières de la Lithuanie , de suivre avec Saint-Pétersbourg certaines négociations que l'indigne MuranofT avait entamées. Arabelle pensa à s'attacher cet homme ; et bien informée de sa situation double entre une passion naissante et une trahison diplomatiquement com-

mencée , elle lui fit demander un entretien vers la chute du même jour. Cette démarche contraria vivement le courtisan : aussi , dès que lady Buccleugh entra dans le salon qui servait de bureau stratégique à son espèce de ministère, il congédia tout son monde; et avançant obséquieusement un fauteuil , il s'écria :

— Ah ! Madame ! que je suis heureux de vous recevoir!

— Entre nous, Monsieur, dit Arabelle, pas plus de compliments que de confiance. Je viens vous parler d'affaires ; écoutez-moi.

— Obéissance facile , Madame ; et vous parlez si bien...

— Vous me haïssez, Wilfrid.

Wilfrid dénia par un geste empressé et

éleva la main au ciel.

— Vous me haïssez, reprit l'anglaise.

Mais je ^ous le rends bien : et quand je vous fais riionneur d'en convenir, nous pouvons examiner ensemble si nos inté-

rets communs ne pourraient pas nous répondre l'un de l'autre, à défaut de toute autre espèce de garantie.

— Expliquez-vous, Milady.

— Vous aimez en secret la femme de MuranofF; et n'osant soutenir à vous seul les risques et périls de cette fantaisie, vous entretenez au fond du cœur de son mari une pitié lâche pour le sort de Christiane. Vous ne seriez pas fâché qu\in jour le prince perdît assez la mémoire pour se rapprocher de la Française : et alors vous vous établiriez en cette petite cour où je vous fais ombrage, dans toutes les riches et honorables fonctions de sigisbé.

Wilfrid voulut interrompre.

— Comment ne devinez-vous pas, reprit l'anglaise, que les suites d'aune spéculation aussi folle sont à craindre pour vous autant que pour moi? ^

— Je comprends , Madame , dit rofliciér ([ui cherchait à se remettre, que vos intérêts soient engagés dans ce qu''il vous plaît

368 CHAPITRE Vni.

de rêver comme une infidélité du prince ; mais je ne vois pas que les miens,..

— Je vais vous Pexpliquer. Je vais vous montrer votre position dans tout ceci ; je vais vous raconter votre propre histoire, et mieux peut-être que vous n''oseriez vous en rendre compte à vous-même.

— Bien reconnaissant! Madame, ditWilfrid : Phumble héros se recommande à Fimpartialité de Thistorien.

— Le premier embarras qui vous menace, Wilfrid, c''est la connaissance que je possède de votre neutralité commode entre la cause polonaise et les promesses que vous ont fait les Russes. Vous pensez qu''un rapprochement du prince vers Tétrangère ne serait qu''un de ces mouvements passagers , un de ces actes de convenance qui rendent le confident plus nécessaire par les craintes ^ui naissent au maître d''une indiscrétion dangereuse : là, vous vous êtes trompé. Je Pai vue cette jeune Christiane; j''ai pu long-temps Tentretenir ; j'*ai rougi

devant elle; et Feffet de cette honte a peutêtre changé Tobjet de ma haine.

— Eh bien? Madame.

— Eh bien ! Monsieur, croyez-moi ; si jamais Muranoff connaît bien sa femme , elle se fera aimer de lui; et il peut un jour éloigner tous ses amis pour elle, sacrifier ses engagements les plus sérieux.

— Vain fantôme de votre jalousie !

— Elle nous supplantera tous. J''ignore en quelle complication vos intrigues ourdies à plaisir ou assez sottement déjouées, ont pu la compromettre ; mais elle est innocente et pure, et le prouvera quelque jour : croyez-en ma pénétration. Alors, rentrée dans sa puissance de princesse, le premier usage de son autorité sera de chasser sa rivale., et les courtisans qui se sont prêtés à conspirer contre elle.

— Je serais encore. Madame, assuré de toute la protection de notre ami : pourraitil oublier...

— Que vous aurez contribué à le récon-

570 CHAPITRE TlII.

cilier avec sa femme? Je m*'en souviendrai mieux que lui. Mais le prince qui vous a mis hier dans une confidence misérable, demain rougira de vous avoir eu pour complice. Et que deviendra votre cédit, Monsieur, dans le camp moscovite? lequel crédit ne s''appuie que sur votre commandement dans cette forteresse? et votre ambition, Wilfrid, et ces dotations immenses de terres et de paysans que vous promet la nouvelle protection de Paszkievicz?

— Comment, Madame, vous prétendez savoir...,

— Je sais tout. Ne vous gênez pas. Réfléchissez tout haut devant moi sur vos intérêts les plus pressants. Il faut choisir ici entre les millions qui vous attendent avec Fascendant que nous conserverons sur Tesprit du prince et votre fuite j ou peut-être un sort plus rigoureux assez souvent réservé aux transfuges. Je vous avertis de vos péchés, et je viens vous demander si nous n''avons rien à résoudre ensemble.

— Vous voyez Tavenir sous de sombres couleurs , Madame ! je puis attendre et me plier docilementaux événements quels qu''ils soient que nous enverra la providence.

— Oui ! si personne ne vous dénonce ; mais cherchez bien dans ce portefeuille vert que vous cachez là-bas , là , sous cette peau de martre où vos pieds reposent habituellement, si aucune pièce de votre correspondance ne vous manque.

Wilfrid réprima le mouvement involontaire qu''il avait fait pour y courir.

— Le messager ordinaire de vos dépêches possède encore dVutres secrets : et il les vendra si on lui donne plus pour vous trahir que vous ne lui promettez pour se taire. Eh bien, moi j''y emploierai toute ma fortune; et à rheure où je vous parle on négocie déjà auprès de lui. Il faudrait avoir bien du malheur, vous en conviendrez, Wilfrid, si Christiane , Ketler... n'est-ce pas Ketler que se nomme votre courrier?., et moi-

même enfin nous ne parvenions pas à vous voir., un peu., compromis.

— Songez, Madame, qu\in homme de mon rang..

— servirait d'exemple mieuxqn'un autre. Et il serait de toute justice que la dernière journée d'un courtisan des Russes servit du moins à quelque chose.

— Eh bien ! dit Wilfrid avec une gaieté

forcée, je veux être tout ce que vous

dites , si je comprends un mot à tant d''irritation. Comment? le sacrifice de votre fortune...

— n''est pas le seul que je sois décidée à faire. Quoi! seigneur comte, un homme si souple que vous , si complaisant à se vouloir substituer à la place d\in autre, ne sait pas trouver de ressource dans son courage quand il s''agit de défendre ses propres intérêts, sa vie peut-être?

— Je me confie , Madame , dit avec un sourire le lieutenant évidemment trou-

CHAl'iTRK VUI. 575

blé, aux intentions pures qui ni''animent.

— Eh bien! moi, si j''échoue dans la démarche assez humiliante que je fais aujourd''hui près de vous, j''ai résolu de m''en punir. J^ai toujours prévu un de ces moments dans la vie où le malheur deviendrait plus fort que la résistance; et je porte sur moi un moyen sûr de m''en affranchir.

Le lieutenant devint pensif.

— Wilfrid ! reprit Arabelle .

— Madame?

— Regardez cette bague.

— La plus rare et la plus étiiicelante que j''aie admirée de ma vie !

— Cest un présent du prince. Je l'ai reçue dans un de ces jours où le don de tous ses domaines lui eût paru indigne de récompenser son bonheur.

~ Elle est bien belle , Madame ! et presque digne de la main qui la porte.

— Quand le cœur de Tinfidèle viendra à m^échapper, mesuis-je dit souvent : au lieu de rejeter cet anneau, j\iurai sn me le ren-

374 CHAPITRE VllI.

dre plus inséparable que jamais. J''ai voulu en faire Timage du sentiment qui peut me perdre. Cette pierre creusée avec peine recèle un de ces talismans qui guérissent tous les maux de Pingratitude.

— Je ne saisis pas bien : Cette bague? dites-vous, si ricbement montée et si brillante. .

— Oui, brillante., et trompeuse comme une espérance de Tamour. Elle vous attire, vous séduit, vous éblouit un instant., elle porte la mort avec elle.

— Se peut-il?

— Là est caché ce que Fltalie a de plus subtil poison.

— Cet anneau..

— enferme ce qui suffit à un malheureux pour se délivrer de lui-même.... mais après qu''il ne découvre autour de lui aucun ennemi qui li^i soit plus dangereux encore!

— Et vous me la confieriez?

— Au profit de nos intérêts comm^ms.

— A quel emportement le délire et la jalousie peuvent-ils condtiire ! Qui ne vous

connaitiait pas, Madame, vous supposerait des résolutions que je ne veux pas traduire.

— Ah! vous faites de la vertu ;, Wilfrid? vous! et si près du pays des Czars où la fin de presque tous ces princes indique les mœurs de vos palais?

— Donnez, dit le lieutenant; défaitesvous de cette arme funeste. Le prince ne me pardonnerait pas de laisser un tel instrument dans vos mains.

On frappait à la porte. C'était Christiane elle-même.

Wilfrid , en la voyant paraître , se promit bien de protéger tant d''innocence, si la jeune femme devait consentir à en immoler une part à sa passion de plus en plus croissante. Son adresse a défendre ce trésor pourrait défier alors toutes les ruses et tous les ressentiments dHine rivale. Mais le choix de Christiane entre deux destinées également menaçantes était- il un bienfait? offrait -il une résignation possible?

576 CHAPITRE Mil.

Elle venait, la touchante captive, dire que des bruits sinistres pénétraient jusqu'à elle, s'informer du sort de Varsovie. En effet, des rumeurs mal étouffées depuis la veille par la politique ou Peffroi de Wilfrid , annonçaient la capitulation de l'armée et des malheurs incalculables autour de remparts si héroïquement défendus.

Le lieutenant voulait feindre et douter lui-même de la vérité avant d'avoir pris ses précautions pour en tirer profit ; mais une estafette arrivait dans la cour du château; et avant que les dépêches ne fussent ouvertes, les questions de tout le monde et Panxiété même du soldat expédié en ordonnance avaient éclairci bien des doutes.

Depuis le passage de la Vistule opéré par les Russes sans avoir rencontré Skryneski, le généralissime polonais , la défiance et les dissensions avaient grandi chez tous les citoyens de la ville assiégée. Cet ofïicier, obstiné à ne pas combattre, avait été

CHAPITUE VIII. 577

déposé. Uembinski lui avait succédé provisoirement; puis Kroukovieski s'était élevé à une puissance à peu près dictatoriale. Varsovie avait été tournée par un mouvement de l'ennemi fait au village d'Osiek, tout près des limites prussiennes , et là des pontons avaient été fournis à Paszkievicz. En vain ce passage avec parc, hôpitaux, fourgons, avait duré trente-six heures; en vain l'occasion d'attaquer séparément les trois corps qui composaient l'expédition russe s'était offerte à Skryneski , rien n'avait pu arracher ce chef et la Diète à un système de temporisation fatale et au déplorable espoir d'être secouru par des négociations. Ce n'était plus du côté de Praga, faubourg déjà si célèbre par la défense de Kosciusko et les cruautés de SouwarofF, que les Varsoviens attendaient les barbares , mais à l'opposite , par les barrières de Jérusalem et de Wola, La rive gauche de la Vistule, plus élevée que la droite, cette partie de lu capitale qui

ressemble à un parc plutôt qu'à une ville , ces hautes promenades plantées de tilleuls et les jardins abandonnés où la population était venue naguères voir la bataille de Grokoff, s''étaient en vain fortifiée de retranchements; le terrain des nouveaux combats, le champ de la dernière résistance avaient été changés et comme librement choisis à l'avantage des agresseurs. On avait dit hautement que Skryneski s''était laissé séduire par les promesses , Tor ou la corruption des cours. Élevé au premier grade d'une armée où il avait été simple soldat, il n''aurait pu , ajoutait-on, se voir entouré de princes qui lui servaient d'aidesde-camp sans que la tête lui tournât. Il prescrivait moins de manœuvres qu''il n'écrivait de lettres ; il ordonnait plus de messes au milieu du camp pour s'attirer la faveur du ciel qu*'il ne savait prendre de dispositions militaires. Ainsi, quand nos divisions de Lithuanie revinrent à leurs foyers pour les défendre et tenir tête aux

assiégeants , on trouva à peine des vivres pour sept jours. La dispersion de plusieurs corps essentiels à la défense réduisit une armée qui s''était trouvée plusieurs fois supérieure en nombre devant les Russes sans les avoir attaqués, à ne présenter plus que trente-trois mille hommes contre cent mille. Varsovie était tellement serrée par Pennemi que son gouvernement n''exerçait de pouvoir que dans une lieue d''étendue.

Alors la terrible nuit du 15 au 16 août se leva! transparente et sinistre Elle poussa à la vengeance une population sacrifiée. Les prisons regorgeaient de traîtres. Tant que la victoire avait couronné les étendards populaires, on avait oublié ces hommes; quand les événements menacèrent , les regards s"'étaient tournés vers cette foule qui n''attendait que le moment de la délivrance pour peser de nouveau sur la nation vendue aux oppresseurs. En vain chercha- t-on à réprimer les premiers élans de la colère nationale. Quatre soldats qui

380 CHAl'ITaK VIII.

la voulaient exercer avaient pénétré dans une maison. Ils y cherchaient une victime. Un général les suit et les arrête. — Je pourrais vous faire fusiller tous les quatre, dit-il ; mais je ne fais à ce mouchoir qu'un seul nœud. II le cacha dans sa main, et présentant aux soldats les quatre pointes réunies : Choisissez. Et le malheureux à qui le nœud tomba fut passé par les armes.

Malgré cet exemple, on se rua sur les apostats dévoués à la vindicte générale. On avait refusé si long - temps au peuple justice, qu'il eut la fatale pensée de se la faire lui-même , et de fournir aux ennemis qui l'abrutissent une occasion de plus de calomnier un malheur. Ainsi Jankoski, ayant pu culbuter Rûdiger et ne l'ayant pas même attaqué , fut traîné dans la boue et frappé. Birbaum, un juif délateur, et un Cosaque qui avait torturé des enfants subirent le même sorl. On vit à la chaîne d''un réverbère se débattre un espion déguisé en femme. Les formalités ju-

diciaires et la protection des nobles avaient jusque-là protégé ces coupables. Les nobles polonais qui composaient la partie influente du gouvernement semblaient avoir pris à tâche, par leur mollesse, de justifier les emportements de la foule , et d''expliquer le règne de la Terreur durant la révolution de France. On n''avait pu obtenir aucune résolution ni mâle ni impartiale de cette caste de parchemins, de ces esprits blasonnés. Les gentilshommes à épaulettes étoilées guerroyaient tous à contre-cœur. « A quoi servirait, avait dit le général Milberg, de détruire une armée russe? Il en reviendrait d'autres à sa place. » Un tel propos ne peut -il éclaircir bien des doutes? L*'histoire dira si l'Aristocratie cherchait autre chose qu''à replacer sur un front privilégié la couronne qu''on avait fait tomber de la tête du Czar. Depuis le commencement de cette révolution , les actions éclatantes avaient été près-

que exclusivement dues à la bravoure des soldats.

Aymar s''était trouvé le 6 septembre près du vieux général Sowinski , héros qui avait laissé sa meilleure jambe à la bataille de Mosaïsk, gagnée en 1812, sous les ordres de Napoléon. Le 6 septembre les Russes attaquèrent dès la pointe du jour le village et la redoute de Wola ; deux mille hommes seulement et vingt-trois canons de remparts eurent à soutenir Teffort de toute l'armée ennemie. Dès que Tartillerie polonaise fut démontée, des bataillons russes avaient franchi les parapets, et quelques soldats effrayés demandèrent quartier :

les officiers polonais les tuèrent de leur propre main. Là, avouent les bulletins russes eux-mêmes , les assiégés se défendirent jusqu''au dernier homme. Aymar dut son salut à Févanouissement où le jeta une profonde blessure dont on le crut destiné à mouiir ; et Sowinski , les cheveux

blancs ensanglantés , la poitrine ouverte par trois coups de lance , alla tomber derrière Fautel de la petite église dont il s'était fait une citadelle. Deux fois sommé de se rendre , le vétéran n''avait répondu qu''en lançant aux Moscovites le dernier tronçon de son sabre. Vers le soir, Egidius Ogenski voyant que la redoute n' 13 n'était plus défendue que par des cadavres , Tavait fait sauter avec les Russes, en incendiant un magasin de poudre. II voulait lui-même périr là glorieusement.

Dans la nuit suivante , Dembinski , vers lequel Aymar s"'était traîné pour concourir à Tassaut du lendemain , proposa de tomber sur l'ennemi à la baïonnette — Mais malheureusement après dix heures de combat et le feu terrible de deux cents pièces de canon, Paszkievicz commençait à s'intimider, et les négociations recommencèrent.

— Pourquoi des négociations ? disait Aymar. Vous comptez encore sur vos agents diplomatiques rabaissés au rôle de que-

teurs de pitié? Vos véritables ennemis, Messieurs, sont vos flatteurs. Ils vous endorment par l'espérance que PAutriche vous secourra, que le premier courrier doit vous apporter la reconnaissance de l'Ani^leterre et de la France, et que l'Europe viendra à s''émouvoir au récit des horreurs qu''on épuise contre nous. Flétrissez de votre mépris le piège de ces promesses. Les peuples n'ont rien à attendre des troupeaux monarchiquement asservis; l'humanité est morte au sein des cours, la diplomatie n*'est qu'Hun instrument de torpeur homicide :

repoussez sa voix infernale. Un peuple qui s''éveille n'a rien à attendre que de lui. Qu''il s''apprête au combat à mort. Les trônes conspirent tous contre l'avenir; tous sont en insurrection contre Pintelligence. L''absolutisme a sa propagande , et Phydre de la royauté soutient ses mille têtes.

— Mais Sébastiani nous a fait promettre qu''on interviendrait si la Pologne tenait deux mois encore.

— Il y en a six que l''époque est dépassée ! N'espérez rien d'un Corse : ministre du juste-milieu, il est aimanté par la peur; il se tournera incessamment vers le Nord.

— Hélas ! c'était pour vous que nous combattions !

— Défendez-vous pour vous-mêmes. Le joug de Nicolas vous attend, défendez-vous ; ou il vous faudra, selon l'image d'un de vos propres poètes, reprendre la servitude comme ces robes de soufre que Néron faisait revêtir aux premiers chrétiens pour qu'ils servissent de flambeaux à ses fêtes.

Sous le prétexte de maintenir la tranquillité de la ville, deux régiments des plus aguerris avaient été retirés du champ de bataille. Quand ces braves rentrèrent consternés dans les remparts, on criait sur leur passage : — Vivent les lanciers!

— Meurent les lanciers, répondaient-ils : pourvu que la Pologne vive!

On paralysait les gardes nationales et on désarmait les citoyens; Kroukovieski avait

dans la nuit du 7 conféré enfin directement avec Paszkievicz. Et pourtant les généraux russes étaient réduits à conduire euxmêmes les étendards à la main , leurs esclaves à de nouvelles attaques. Dans les jardins , dans les faubourgs , le combat se ranimait enfin de plus en plus acharné... quand les Polonais reçurent l'ordre d'abandonner les retranchements en vertu d'une convention occulte.

— Pouvais-je faire ressusciter le cadavre qu'on m''avait confié? disait insolemment Kroukovieski. Et Varsovie au contraire, si elle eût été défendue par un général digne d'acné, était destinée aux yeux du monde à surpasser l'exemple de Sarragosse. La Pologne sans secours gardait sa résignation : elle semblait dire àPégoïste Europe, comme autrefois les martyrs du cirque à César : Ceux qui vont mourir te saluent.

Après les négociations cauteleuses et ces paroles de Nicolas : - « Qu'ils se fient à moi , ils seront heureux ; qu'ils se fient

CHAI'ITRË VUÎ. 587

à la parole d'un monarque qui sait ce que c''est que l'honneur, » une des plus fortes influences sur la reddition de la capitale fut celle des bourgeois empressés de reprendre les douceurs de la vie oisive. Le luxe manquait à leur table, les hommes de loisir ne pouvaient promener hors des remparts, circuler dans les rues, exercer l'égoïsme. Et il vaut mieux, comme on le sait très bien à Paris , subir Tinvasion étrangère que des privations si douloureuses ! En vain le peuple accourait au secours de Tarmée. Le spectacle du carnage n'arrêtait pas le dévouement des femmes. Les ateliers étaient déserts, les pauvres artisans déblayaient l'avenue de Praga, brisaient les charriots pour ouvrir aux soldats le passage, et faute de chevaux ils traînaient les canons eux-mêmes. Mais assez long-temps les marchands avaient fermé boutique pour se réfugier dans les caves; assez îong-temps Taristocratie de billion avait, sous le nom d^v^ARCHISTES, maudit

les libérateurs, les vengeurs et les braves.

Christiane n'écouta qu'avec saisissement la douteuse nouvelle de la mort d''Egidius. Mais ces récits expédiés mystérieusementau château s'arrêtaient à la prise de Varsovie. Elle ignora les événements qui s''étaient accumulés depuis le départ de Fenvoyé, et jusqu''au sort même de JMuranofF. On n'avait point de renseignements, du moins le pensait-elle , sur ce qu'était devenu le prince depuis son passage sur le territoire de Prusse avec le corps qu''avait commandé Gielgud.

Suppléons à son incertitude.

Lorsque le 8 au lever du soleil les défenseurs de Varsovie furent convaincus que les hostilités ne seraient pas reprises, le deuil et la consternation se peignirent sur leurs visages. Les restes de Tarmée chargés de veiller sur les remparts jusqu'au jour jetèrent un dernier regard sur la plaine où l'ennemi fatigué se reposait sur des cadavres ; puis on se re-

plia sur Pragu. Les plus faibles blessés sortaient des hôpitaux pour ne pas tomber au pouvoir du vainqueur, préférant mourir libres que d''implorer la pitié de ces esclaves. Les mères emportaient leurs enfants. On respecta, aux termes d'une capitulation vendue, les fortifications de Praga; mais l'abandon de cette terre sacrée où dormaient tant de cendres fut un sacrifice déchirant. La marche de l'armée avait un caractère de tristesse religieuse. Les plus vieux , les plus riches citoyens , les plus délicates femmes qui allaient partager le sort des défenseurs fidèles, cheminaient en silence et à pied; les chevaux les plus rares avaient été donnés à l'artillerie. On s''entretenait encore de combats nouveaux et d"'impérissables espérances. Le chant national : «La Pologne n''est pas encore perdue ^j résonnait solennel et grave le long des chemins déjà couverts des feuilles de Tautomne. Quand Paszkievicz entra le lendemain dans la ville , sur beaucoup de maisons

390 CHAPITRE VIH.

étaient écrits encore deux beaux vers de Mickievicz : « Salut, aurore de la liberté, suivie du soleil de la délivrance. » Les Kalmouks effkcèrent Tinscription à coups de lance et frappèrent les plus inofFensifs habitants. Ils enlevaient les vierges et les épouses ; ils poursuivaient jusqu''aux enfants du pauvre, occupés sur les bords de la rivière à ramasser ce sable fin qu''ils vendent péniblement pour vivre. Enfin les temples profanés sont ouverts iFincendie éclate; voici le meurtre, voici le sacrilège, voici rhorreur.. Écoutez la voix d'un ministre de France : L''ordre règne à Varsovie !

Si la Pologne n'avait pu sauver sa propre cause , du moins avait-elle mis à couvert pour un moment bien des libertés menacées en Europe.

Cette nation se reprochera d'avoir traité ses laboureurs avec trop d'inégalité politique, d'avoir abusé de la liberté des autres avant de réclamer la sienne ; mais la France, qui pouvait donner à la Turquie Futile si-

CHAPITRK VIU. 391

gnal d''attaquer le colosse de neige , la France, qu\in traité cimenté par le sang de tant de générations , attachait à son alliée fidèle; la France , qui s''est laissé défendre par Dombrouski et dont le salut a jeté Poniatowski dans FElster, devait-elle abandonner aussi lâchement le malheur? « Chaque fois qu''on parlera de la Pologne, les Français baisseront les yeux. »

Aymar, dirigé sur la forteresse de Modlin, assista au conseil de guerre où fut agitée rélection d''un nouveau commandant en chef. On voulut maintenir à ce poste le sénateur octogénaire qui avait servi de chaperon à Tenvahissante autorité de Kroukovieski : " — J''ai signé , dit-il , de mes larmes la prétendue capitulation ; elle était une conséquence des malheurs et des arrangements accomplis. Prouvez au monde et à Fennemi que le capitaine polonais ne doit se laisser entraîner dans aucune sorte de capitulation. Otez-moi ce pouvoir dont j'ai abusé; frappez-moi

d'une punition que je mérite, et laissez , par la condamnation du vieillard, un exemple aux jeunes gens qui viendront après lui. »

Mathieu Rybinski fut donc élu, et la première inspiration de son jeune courage frappa Tarmée d''une étincelle électrique. Mais il reprit trop tôt, comme ses prédécesseurs, le système des pourparlers. On se battait encore, on espérait regagner la rive gauche, rallier les corps de Romarino et de Rosyski , gagner le midi du royaume et enfin le territoire libre de Kracovie; mais la fortune nV qu''une chance ; la victoire ne sourit pas fidèlement à ceux qui Pont méritée. Déjà un régiment de Krakus , élancé sur un pont achevé à peine aux environs de Plock, avait repoussé des détachements postés sur cette rive convoitée si ardemment : Ribynski fit revenir les vainqueurs pour écouter la proposition d''envoyer des ambassadeurs à leur roi, constitutionnel ! On avait dans cette charge entendu un officier crier aux cava-

liers : — Lâchez les brides : C'était iVymar ; et un cavalier répondre : — Mon colonel , j'ai débridé mon cheval : C'était Modeste. Le principal corps désirait surtout rejoindre Rosyski. Rosyski était un général choisi nouvellement et dont Tesprit chevaleresque avait gagné la confiance des plus braves. Cétait lui qui, un jour engagé contre un corps plus nombreux que le sien , s'hélait rencontré sur le flanc de sa troupe , fortuitement détaché et seul en face du commandant russe. Rosyski avait reçu là une provocation personnelle et accepté sans hésiter ce duel singulier. Les deux divisions s*'arrêtèrent à contempler un tel spectacle ; la lutte fut prompte, et Pavantage de Rosyski sur son adversaire avait décidé Tavantage des Polonais sur les Russes. Ce succès remporté à la façon des héros de l'Iliade avait popularisé le nom de Rosyski; et d''ailleurs ne se rattachait-il pas aux premières insurrections de laVolhinie.^

394 CHAPITUE Mil.

Aymar remarquait avec ime peine profonde que les démonstrations d'attaque et les efforts pour passer la Vistule étaient chaque jour une feinte. Plusieurs millions de florins polonais appartenant à la banque de Varsovie avaient été envoyés sous escorte vers lavilledeThorn, etons'approchait de plus en plus de cette frontière prétendue neutre. Beaucoup de Nonces , de Sénateurs de la Diète et les membres du gouvernement suivaient cette dernière armée. C'était un imposant spectacle que celui de ces pères de la patrie réduits à manquer des choses de nécessité absolue. Le prince Czartoryski, Malachouski le sénateur, servaient comme simples aidesde-camp sous le nouveau généralissime.

Skryneski lui - même , arrivé sous un déguisement, offrait loyalement son concours ; mais le prestige des grands noms était évanoui , et Skryneski trouvait dans le refus d*'employer son épée la rigoureuse punition de ses lenteurs et de ses hésitations

àcombattre. Enfin le général russe Palhen, suivantpas àpas avec d''immenses ressources les débris de ce corps fugitif, lui enlevait chaque soir des bestiaux , des canons , des bagages : et Rybinski, malgré la sympathie qu'il rencontrait toujours dans les moindres villages, publia enfin le 5 octobre, au moment de mettre bas les armes , un manifeste digne encore de sa cause et du dévouement des soldats.

« Polonais ! Pennemi nous a fait des propositions humiliantes : il ne nous reste plus qu'à sauver Thonneur en les rejetant. Dans la situation où nous nous trouvons , prolonger la lutte serait appeler de grandes calamités. Nous déposerons donc ces armes que nous avons prises pour la cause sacrée de Tindépendance et de Tintégralité de notre pays, protestant contre l'arbitraire et la violence dont nous sommes victimes. Si la justice nous est refusée , si les rois nous repoussent, le Tout-Puissant nous vengera; et la pierre qui recouvrira la

tombe de la Pologne ensevelira Tindépendance des nations restées indifférentes à nos malheurs.

« Soldats ! allons où le devoir nous appelle. Nous sacrifierons tout, excepté notre gloire qu''aucune force humaine ne peut nous ravir , et nous attendrons notre sort avec cette tranquillité d''àme que donne la conscience d'avoir bien mérité de son pays. »

A la vue de cet ordre du jour, des murmures éclatèrent dans les bataillons de toute arme, et Palhen s'^étant approché comme pour presser le mouvement qui jetait les Polonais de l'autre côté de la frontière , Farrière-garde commandée par Dembinski fit volte-face. Elle voulut épuiser jusqu''à sa dernière cartouche pour combattre encore une fois. On fit pour un moment quelques centaines de prisonniers.

On entendait plus d'^un Cosaque s'^écrier encore : Hospodi pamiluy ! Seigneur Dieu ayez pitié de moi ! Les Krakus brisèrent leurs lances pour ne pas les rendre aux

Prussiens , et beaucoup de fantassins jetèrent leurs carabines dans les eaux de la Nidda. On vit un lancier que le choléra tourmentait se ruer sur ses adversaires, et chercher à mordre autour de lui pour inoculer son mal contagieux. Un autre reconnut en mourant le général Skryneski, accusé tant de fois d'avoir refusé de conduire au feu son régiment , et par un dernier effort d''indignation courageuse , il lui jeta son sang à la face. Horrible et sublime anathème !

Mais au moment de franchir le ruisseau prussien qui ouvrait les limites du pouvoir de Guillaume, un officier inconnu s'approcha des Français . Le peu qu''il restait des combattants de cette nation venait de se grouper autour d'Aymar afm de prendre conseil.

L'inconnu, au lieu des deux couleurs polonaises, en portait trois à sa cocarde, ainsi qu'affectaient de le faire les plus exagérés novateurs de la société patriotique de Varsovie , pour marquer sans doute davantage

leur sympathie avec la bannière tricolore.

— Nous livrerons-nous, dit-il, à la merci des étrangers ? Qu'attendre de Guillaume , Messieurs, un allié, un parent du Czar? Vous flattez-vous qu''on ait oublié dans ce pays-là la défaite d'Iéna et les outrages que votre Empereur a fait jadis subir au malheureux époux de la reine Charlotte ? ^ Le prince royal abhorre jusqu'au nom des Français, et vous n'avez pas , j'imagine , connaissance du décret qui vient d'être rendu à Berlin. On y condamne à la confiscation de leurs biens et à la prison les filles nobles de ces états « qui auront été convaincues d'avoir exercé les fonctions de sœurs de charité dans les hôpitaux de Varsovie : » Tels sont les termes de l'ordonnance. *

— Horreur ! s'écrièrent les plus durs troupiers.

— Voilà leur neutralité , Messieurs : et le moins qui puisse arriver à des ennemis

* 4 juin 1831.

dangereux comme vous l'êtes, c'*est d'hêtre livré aux Russes sans pitié.

— Et le droit des gens ? répliqua Aymar. Sommes-nous donc les sujets de ce lâche souverain? Nous proposer, Monsieur, une chance de continuer la guerre serait la seule raison qui nous pourrait décider à suivre vos conseils.

— Eh bien! acheva rolïicier avec feu, j'ai résolu, moi et quelques camarades, d'ouvrir un passage au devant de Ramorino qui s''avance. Votre concours peut rendre la réussite de ce projet moins invraisemblable : voulez-vous prendre le commandement?

— Soyez notre guide : nous vous suivrons, dit Aymar.

La nuit tombait ; Tinconnu mit son cheval au galop dans l'allée sablonneuse d''un bois demi-défeuillé ; et les Français , avec ce caractère de légèreté trop confiante et d'amour constant du péril , se prirent à se devancer les uns les autres pour rejoindre

400 CHAPITRE viir.

Fescadron qui se tenait masqué prêt à escorter le capitaine.

— Si nous allions pourtant , murmurait un Normand, rencontrer une embuscade?

— J''ai rèvë, dit un maréchal-des-logischef natif de Cluis-Dessous, que je tombais la nuit dernière dans une couvée d''aspics.

— Rendez- vous, canaille! cria tout à coup avec le pur accent du Caucase une vedette du général Palhen , à moitié invisible sous les mousses flottantes d'un bouleau. On tira un coup de fusil ; et à ce signal, cbaque arbre voisin enfanta un soldat russe. Les Français furent cernés. Leur guide, avec un joyeux rire, fit franchir à son cheval un fossé à gauche de la route et se perdit au milieu des assaillants. Aymar crut Tentendre se réclamer du nom de MuranofF.

Aymar et presque tous ses compagnons sont prisonniers!

Le lendemain ils avaient revu Varsovie.

A peine s*'ils reconnurent la ville des espérances et des illusions. Elle était froide et

immobile comme l'artère d'un cadavre.

Desiruines, des cendres, des maisons ouvertes et point d'ébahi tan ts. De longs murs noircis par les flammes , des cheminées restées seules et debout de loin en loin comme des colonnes funéraires.

— Mon fils est emmené en exil , disait une mère ; eh bien, je n^ai plus qu''un vœu à former : c''est qu'il meure ; qu'il meure avant d''avoir oublié qu'ail est né libre et Polonais , avant qu'il puisse servir le Czar. Des cercueils se suivaient dans les rues, mais à peine escortés , car on eût dit que les citoyens rougissaient de rendre les derniers hommages à ceux qui étaient morts captifs.

Pendant qu'à un misérable charriot où Ton avait fait monter Aymar près d''un autre prisonnier on attelait les trois chevaux de front , à Tallure sauvage et aux crins échevelés qui composent l'attelage si connu d'un kibitk, le jeune français, comme insensible à ses propres maux, son-

geait aux maux de la Pologne. Bien que torturé par de secrètes inquiétudes, il aurait eu pitié de lui si ses blessures avaient saigné plus haut que les calamités publiques. La Pologne, se disait-il, n'^existe donc plus que dans le cœur de ses enfants ! Dans son naufrage, dans son déluge, elle avait envoyé partout la colombe ; la colombe n'a rien rapporté. Livrer des combats, défendre ses foyers, c'*est la gloire ordinaire ; mais le dévouement à la cause de l'humanité, c'est le plus sublime des devoirs. Persévérer en des vertus travesties en crimes , sortir d''une tombe pour renouveler la lutte au profit de tous et être abandonné de tous ; perdre ses forces et jamais sa foi : n'est-ce pas riiistoire de ce peuple? Mais pour être tombé hélas, son âme est encore active. Qu'il soit voilé, le soleil existe toujours. Dieu récompensera tant d'épreuves, car le miracle ne coûte rien à Dieu , et la prospérité renaîtra un jour de l'excès du malheur. Gouvernée humainement, cette

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nation fut restée esclave long-temps et partagée peut-être : assassinée comme elle Test, égorgée, inhumée, elle reprendra sa splendeur. La résurrection est fille de la mort. L''équipage s'*ébranla.

— Que vas-tu devenir ? dit à voix basse Aymar qui se penchait vers un soldat déguisé, lequel s''exposaità la mort pour le voir.

— Ouvrier, bûcheron, pêcheur. Je me rapprocherai d''un château de la Lithuanie : n''est-ce pas le meilleur lieu pour vous attendre?

Aymar soupira. Puis se tournant vers un vieil officier, son compagnon de route et de malheur :

— Où nous conduit-on? Monsieur, lui dit-il.

— En Sibérie.

ir-'iÉ

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