‹ Aymé Verd (volume 3)Chapitre 24 sur 39 · CHAPITRE XL Ce pxoBmt · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL Ce pxoBmt

Venez î vous dormirez sous le toit d'un ami : Contre l'homme et les vents il sera votre abri l L'Ecossais garde encor quelque pitié dans l'âme ; Je veux vous héberger, vous, vos fils, votre femme.

Mou^cEY-Cu]SK^^"GHAM .

A l'exemple des plus gros seigneurs campagnards de ce temps-là, Renaud de Montmaur était allé vendre lui-même à Romans ses bestiaux et ses grains, en compagnie de son majordome et de nombreux serviteurs. Lorsque ses marchés furent conclus, il monta à cheval, et laissant aux gens de sa suite le soin de ramener à Montmaur ce qui restait des troupeaux et des provisions d'hiver qu'il avait Faites pour sa maison, il s'achemina vers le château, suivi d'un piqueur, armé comme lui jusqu'aux dents.

Au moment où commence' notre récit, Renaud

venait d'atteindre sa vingt-huitième année. C'était un grand jeune homme d'une figure sévère, et dont la tournure avait plus de noblesse que de grâce. Quoiqu'il eût presque toujours vécu dans ses terres, occupé à la chasse et à d'autres exercices violents, il ne portait pas sur son visage les couleurs fraîches que donne l'air vif des montagnes. Il avait plutôt cette pâleur qui atteste chez certaines personnes le sourd travail des passions, de même que la peau jaunissante trahit à la longue, dans les fruits, la présence du ver qui les ronge. Le sombre manteau dans lequel il était enveloppé, et dont le vent agitait les plis; son chapeau de feutre, surmonté d'une plume noire, et rabattu sur ses yeux, contribuaient à donner à sa physionomie un air sauvage qui effrayait, pour ainsi dire, les rares passants qui le rencontraient. Mais le jeune baron, plongé dans une profonde rêverie, ne semblait pas s'inquiéter beaucoup des remarques dont il pouvait être l'objet. Grâce au vigoureux cheval sur lequel il était monté, il eut bientôt laissé derrière lui les tours de Romans. Il suivit quelque temps la grande route; mais lorsqu'il fut arrivé sur les hauteurs, il la quitta brusquement et s'enfonça dans les bois, par un chemin

étroit et difficile qui paraissait entièrement désert. Il était environ cinq heures. Le jour tombait et la bise commençait à souffler. Après avoir fait quelques milles dans la foret, P^enaud ralentit tout à coup le pas de sa monture et porta au loin ses regards, comme s'il eût cherché à découvrir quelqu'un. Mais le sentier était solitaire, et l'on n'entendait d'autre bruit que celui du vent dans les arbres, et des loups qui hurlaient à la brune. A la fin, cependant, il aperçut une croix de pierre qui se dressait au milieu d'un carrefour, et assis sur les marches de la croix un homme de petite taille, vêtu de noir, la main appuyée sur un bâton.

— Le temps est à l'orage ce soir, dit-il d'un ton grave.

A ces mots l'étranger se leva et répondit sur le même ton : — C'est Dieu qui gouverne les vents, et la main de l'homme ne peut les arrêter.

— C'est bien, dit Renaud ; vous êtes l'homme que j'attendais.

— Et moi, dit l'étranger, je ne sais pas encore si vous êtes celui que je cherche. Je suppose, ajouta-t-il en montrant la croix, que nous ne sommes pas encore sur vos terres?

— Non, révérend docteur, répliqua le baron ;

les signes de l'idolâtrie oiU disparu de mes domaines, autant du moins que cela a été en mon pouvoir.

— Dieu soit loué! dit l'étranger, je suis prêt à vous suivre.

— Jolyot!dit Renaud à son domestique, qui, outre le cheval qu'il montait, en tenait un autre en laisse, descendez et tenez l'étrier à monsieur.

L'étranger se hissa sur sa monture avec toute la maladresse d'un écuyer qui prend sa première leçon d'équitation. Cependant il ne tarda pas à se raffermir sur la selle, redressa aussitôt sa taille avec un air de dignité, et rejoignit le baron, qui l'attendait pour se remettre en route. Il était aisé de reconnaître, à la tournure et au langage de ce cavalier inexpérimenté, un de ces pauvres pasteurs du culte réformé qui exerçaient alors en France le rude métier de l'apostolat, et qui erraient nuit et jour dans les campagnes, pour se soustraire aux persécutions dont ils étaient l'objet. Le nombre en était assez limité, grâce aux mesures sévères qu'on prenait pour les découvrir. Le duc de Guise, qui tenait alors d'une main ferme les rênes de l'État, avait résolu, comme on sait, d'extirper du royaume la nouvelle hérésie, et employait, pour

y parvenir, la manière expédilive dont Henri VIII avait usé à l'égard des papistes. Il faisait pendre ou brûler les malheureux qui étaient surpris enseignant en public les doctrines réprouvées, et son zèle était si bien secondé par celui des corporations monacales, que les infortunés ministres, privés de l'eàu et du feu, poursuivis partout comme des bétes malfaisantes, ne tardaient pas à tomber dans un état digne de pitié, et n'étaient plus soutenus que par la foi vive qui les animait. Celui qui, en ce moment, cheminait à côté de Renaud, paraissait avoir beaucoup souffert. Il avait pour tout habit une simple souquenille noire, usée jusqu'à la corde, et dont les nombreuses pièces attestaient l'opiniâtiete d'une longue misère, aussi bien que la vigilance plus opiniâtre encore d'une ménagère économe. Aucune trace de linge ne se montrait sur cette robe vraiment apo^lique, et qui s'accordait d'ailleurs à merveille avec la figure hâve et décharnée de celui qui la portait. Les traits du digne homme n'avaient rien de noble et d'imposant; ils étaient même assez communs, quoiqu'ils révélassent, après un examen attentif, une grande fermeté d'âme et une sorte de résignation stoique.

Les nouveaux compagnons de route marclièient quelques instants côte à côte, sans s'adresser la parole. Ils s'examinaient niutuellement, comme deux personnes qui se voient pour la première fois, et ne sont pas encore bien certaines de sympathiser ensemble.

— Si j'en crois ce qu'on m'a appris de vous, révérend docteur, dit enfin Renaud, je parle en ce moment à un des martyrs de notre sainte cause.

— Dites, messire, repartit le ministre en s'efforçant de maintenir son équilibre fortement compromis par l'allure un peu vive de sa monture, dites à un pécheur indigne de la gloire qu'il a eue de confesser le nom de Christ.

— Je suis heureux que vous puissiez trouver un asile dans ma maison, reprit le baron de Montmaur. La présence d'un saint y attirera sans doute les bénédictions du Très-Haut, dont elle a grand besoin.

— Moi, un saint! s'écria le ministre avec aigreur; moi, qui ai autant de peine à conduire mon âme qu'à mener ce cheval rétif. Gardez le nom de saint pour ceux qui l'ont mérité mieux que moi, messire. Quant à l'asiie que vous m'offrez,

LE PROSCRIT. HS

j'ai deux mots à vous dire avant de passer le seuil de votre porte.

— Je vous écoute, dit le baron.

— Savez-vous bien ce que vous faites en me recevant chez vous?

— Oui, révéï^nd docteur, répondit Renaud, j'use du droit que m'ont donné les édits d'avoir dans ma maison un pasteur.

— Mais vous ignorez sans doute que l'homme qui vous parle a été trois fois condamné à mort^ et n'a échappé à la corde jusqu'à ce jour que par une fuite incessante?

— Je le savais, dit le baron.

— Alors, reprit le ministre, vous n'avez pas lu l'édit de juillet qui punit de la hache les gentilshommes qui reçoivent sous leur toit les ministres proscrits?

— Je l'ai lu, dit Renaud.

— Bénie soit donc la main généreuse 1 reprit le docteur. Je n'ai pas un endroit en France où reposer ma tête, et il y a trois jours que j'ai donné à mes enfants le dernier morceau de pain qui me restât. J'accepte votre hospitalité , et prie le Seigneur d'éloigner de vous les persécutions

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qui me suivent comme la meute suit le daim harassé.

— Vous avez une famille, docteur, et vous ne l'avez pas amenée avec vous?

— Betbsabé me suit de près, messire. Je l'ai laissée à Valence, chez un petit libraire, que les dernières perquisitions ont ruiné, et où elle attend mes ordres.

— Je l'enverrai chercher demain , dit Renaud. Mais est-il possible que nos amis vous aient laissé, vous et les vôtres, dans un pareil dénùment?

— Vous n'avez pas voyagé depuis quinze ans comme moi, messire, dans toutes les provinces de la France, reprit le ministre, et ne connaissez pas encore les hommes. Ils parlent beaucoup de charité, blâment les égoïstes et les avares, et sont tous plus avares et plus égoïstes les uns que les autres. Mais, interrompit le ministre, allez donc un peu moins vite, messire. Je ne me sens pas bien à l'aise sur ce cheval; il me secoue sur son échine, et semble vouloir se débarrasser de moi, comme les gens à qui j'ai demandé asile jusqu'à ce jour, car on ne me garde pas longtemps ; chacun s'empresse de me passer à son voisin comme

une pièce de mauvais aloi qu'an a peur de garderdans son escarcelle.

— Mais, Totre femme, vos enfants, révérend docteur, comment peuvent-ils supporter les fatigues de tant de voyages?

— Avez-vous vu, messire, dit le ministre, avezvous vu une poule et ses poussins chercher un abri dans les champs, quand le milan plane sur eux, ou quand l'orage approche? C'est ainsi que nous voyageons. Un buisson nous reçoit et nous cache. Une grange abandonnée est une bonne fortune pour nous. D'ailleurs, Bethsabé est une femme comme il y en a peu. Jamais ménagère n'a su nourrir ses enfants à moins de frais, et n'a fait durer aussi longtemps un petit écu. Et avec cela, elle n'a jamais manqué un seul de mes sermons, quoique, tout bien compté, j'en aie prononcé déjà quatre mille cinq cent soixante-quinze, non compris les oraisons et les actions de grâces. Mais s'il me fallait, messire, vous faire connaître les vertus de Bethsabé, il faudrait vous raconter ma propre histoire.

Comme il leur restait encore deux lieues à parcourir avant d'arriver au château, Renaud crut n'avoir rien de mieux à faire que d'interroger le

ministre. C'était un moyen d'abréger la route, et de mieux connaître l'homme qu'il allait recevoir sous son toit. Il pria donc le docteur de lui donner quelques détails sur sa vie errante; et celui-ci, pour qui tous les sujets étaient bons, pourvu qu'il parlât, se prêta sans mauvaise grâce aux désirs de son hôte. Son récit ne fut interrompu que par les soubresauts qu'il faisait, un peu malgré lui, sur son cheval.

— Il y a seize ans, niessire, dit-il, je demeurais à Genève, où j'avais monté un petit commerce de librairie. Comme je vendais des ouvrages de philosophie et de piété, je ne voyais guère de chalands dans ma boutique. Ils passaient devant ma porte, feuilletaient mes livres, et les déposaient ensuite avec respect sur l'étalage, car c'est là le sort des bons livres. On se contente d'en lire le titre pour en connaître le nom, et l'on en parle ensuite d'un ton magistral, comme si on avait passé sa vie à les étudier. Mais on va acheter des ouvrages frivoles ou obscènes qu'on cache la nuit sous son chevet et qu'on apprend par cœur. Oui, messire, je voyais ces petits savants, ces petits maîtres, traverser la rue; j'entendais le son de leurs écussurle comptoir de mon voisin, ce qui, soit dit en pas-

sant, est un fier crève-cœur pour un marchand. Aussi, ma femme ne cessait de me dire: Enoch, Enoch, pourquoi ne vendez-vous pas "des livres à belle couverture comme notre voisin Henriot? — La couverture est belle , ma mie, lui répondais-je; mais les livres sont comme ces fruits qui tentent les enf^ints sur les buissons, et qui empoisonnent ceux qui les mandent. Pauvre Bethsabé ! c'est l'innocence même. Elle est de ces gens qui ne soupçonnent pas même le mal. Elle ne savait pas qu'il en est des livres comme des hommes, et qu'il ne faut pas les juger, sur l'apparence. Mais, ajouta le ministre, j'ai envie, messire, de descendre de ce cheval ; qu'en pensez-vous? S'il continue à trofter de la sorte, il va me jeter à terre, et, comme on dit, il vaut mieux quitter un ami que d'attendre qu'il vous quitte.

— Rassurez-vous, dit Renaud. Vous avez la béte la plus pacifique qui ait jamais brouté l'herbe de mes prés. Un enfant la monterait.

— Vous avez donc à votre service les dragons ailés de l'Apocalypse, répliqua Enoch, qui était loin de partager l'opinion du baron sur la dou-r ceur de son coursier. Mais où en étais-je ? Ah ! oui, je m'en souviens. Je vous disais donc que je

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passais des journées entières dans ma boutique sans parler à aine qui vive. Mon unique remède contre Tê^nnui était de lire moi-même les livres que je ne pouvais vendre. Peu à peu j'y pris goût; je ne savais pas le latin, mais je connaissais l'allemand et le français, et bien qu'on ait écrit autant de sottises dans ces deux langues que dans aucune autre, j'avais réussi à réunir dans ma librairie une bonne quantité d'ouvrages sensés et profonds, tels que les Vicissitudes des choses de Louis Le Roy, que les ignorants appellent Regius ; les Sentences du docteur Schwentzbazen, les Investigations du docteur Petit-Pied, et enfin tous les commentaires que j'avais pu trouver sur l'Apocalypse. A force de méditer ces admirables ouvrages, je finis par en exprimer le suc et la moelle, et je m'aperçus bientôt que j'en savais autant que les ministres quej'allais entendre dans les prêches. Alors, n'ayant plus rien à lire, je me promenais de long en large dans ma boutique ; je faisais parfois tout haut des discours, me figurant que j'avais pour auditeurs les doctes personnages dont les œuvres se dressaient sur mes étagères. C'est ainsi que je reconnus, messire, que je m'élais trompé sur ma vocation, et que Dieu m'avait destiné à instruire

Jes hommes, autrement qu'en vendant des livres. Je résolus donc...

Ici le baron fit signe au ministre df se taire, car il entendait à peu de distance les aboiements d'une meute, ce qui annonçait l'approche de quelques chasseurs.

— Jolyot, dit-il en se tournant vers son domestique , ne reconnais-tu pas la voix de ces, chiens ?

— Oui, messire, répondit le valet; on dirait que c'est votre meute, et je crois reconnaître les jappements de Tayau.

— C'est impossible! dit Renaud. Landry n'a pu donner à personne les clefs du chenil.

Cependant la meute s'éloignait, et bientôt le bruit s'évanouit dans le lointain.

— Continuez, révérend docteur, dit Renaud au ministre; je vous écoute avec intérêt.

— Je résolus donc, reprit Enoch, je résolus de partir pour la France, où je savais que les ouvriers manquaient à la vigne. Un beau jour, je mis une Bible sous mon bras, je pris des sandales, une ceinture de corde et un bâton de voyage, et me présentai à ma femme pour lui faire mes adieux. C'était là le moment le plus dur que je dusse

avoir à passer, car depuis dix ans que nous étions unis, nous n avions pas eu ensemble la moindre querelle, %liose rare dans un ménage ! Bethsabé ne pressentait rien de mon projet, car je n'en avais pas ouvert la bouche. En me voyant, elle joignit les mains : — - Bon Dieu ! Enoch, me ditelle, où allez-vous ainsi déguisé? Les enfants vont vous jeter des pien'es.

— C'est ce qu'ils ont fait à Elie, répondis-je. Adieu, ma chère, portez-vous bien; priez Dieu tous les jours; élevez votre fils dans la crainte du Seigneur, et ne faites crédit à personne, surtout aux étudiants, qui s'en vont un beau matin et ne reviennent plus.

— Quoi! me dit Bethsabé avec surprise, vous partez? Et où allez-vous?

— En France, ma chère; j'entreprends un grand voyage et ne sais trop quand je vous reverrai. Mais, grâce à Dieu î vous ne serez pas en peine pour vivre. Les chalands commencent à venir. J'ai fait hier trois livres dix sous de recette, que vous trouverez dans le coffre dont voici la clef. Pour moi, je n'emporte que deux deniers pour passer le pont.

— Parlez-vous sérieusement? dit-elle en me

regardant d'un air qui m'ëmut jusqu'au fond des entrailles. Est-il vrai que vous veuillez me quitter, Enoch? Je ne m^y serais pas attendue. Trouvez-vous donc mauvaise la soupe que je vous sers, et trop dur le lit que je fais de mes mains? De quoi avez-vous à vous plaindre? Suis-je une fainéante? IN 'est-ce pas moi qui, pendant tout l'hiver, allume le feu et la lampe, tandis que vous dormez encore? Âvez-vous jamais trouve le logis en désordre et des toiles d'araignées sur vos livres? Est-ce que le balai me brûle les doigts, et n'ai-je pas toujours les mains occupées?

— C'est une justice à vous rendre, Bethsabé, répondis-je. Mais écoutez-moi !

— Suis-je une gourmande? reprit-elle (car dès qu'une femme est sur le chapitre de ses vertus, elle est aussi longue à tarir qu'une fontaine après les grandes pluies). Quand il y a, par hasard, un bon morceau sur notre table, est-ce moi qui le mange? Suis-je une femme coquette et légère, comme il y en a tant dans ce quartier, et comme je pourrais l'être à mon âge et avec la mine que j'ai? (Dans le fait, interrompit Enoch, Bethsabé était encore assez bien en ce temps-là). Non , à coup sûr ! et il n'y a pas même dans toute

la maison une vitre où je puisse me mirer! Et c'est une femme de cette sorte que vous voulez quitter, Enoch ? -^

— Là, là! ma chère Bethsabé, lui dis-je, aussitôt que je pus me faire entendre; je sais tout cela. Vous me l'avez dit assez souvent. Vous êtes la femme forte de l'Ecclésiaste^ et personne ne se conduit mieux que vous. Mais il faut que je parte.

— Vraiment! s ëcria-t-elle. Eh! que dira-t-on de moi dans le quartier? Je vais être la fable des voisines. On ne parlera que de cela au four et au moulin. On prétendra que vous m'avez laissée, parce que vous n'étiez pas heureux dans votre maison. Et il faut bien que cela soit, car il est impossible qu'on abandonne ainsi une pauvre femme, quand on n'a aucun reproche à lui faire.

— Mon Dieu! mon Dieu ! m'écriai-je. Vous vous créez des chimères, ma chère Bethsabé. Cà! laissez-moi m'en aller: si j'avais prévu toutes ces lamentations , je serais parti sans vous voir. Je vous répète que vous n'êtes pour rien dans ma détermination. Je n'ai consulté que mon devoir.

— Et votre devoir est d'abandonner femme et enfant pour courir le monde? dit Bethsabé. '

Je lui expliquai alors quelles étaient mes intentions, et cherchai à lui faire comprendre qu'elle devait se soumettre à la volonté de Dieu qui m'appelait. Mais elle ne fit que tempêter de plus belle, et alla même, la pauvre femme! jusqu'à se moquer de moi, obéissant en cela, je suppose, à quelque suggestion de l'esprit malin qui voulait me retenir. Heureusement je ne me laissai pas séduire par cette ruse; je déclarai que j'étais le maître et que je partirais. Alors, Belhsabé, voyant que ma résolution était irrévocable, se laissa tomber sur une chaise, et se mit à pousser des cris et des sanglots de manière à ébranler la maison. Elle s'arrachait les cheveux, comme si le feu eût été au logis,

— Quoi! disait-elle. Vous allez me laisser toute seule dans cette maison vide? Vous allez me laisser avec un enfant sur les bras ? Est-ce donc pour cela que nous nous sommes mariés? Eh ! que ferai-je ici quand vous n'y serez plus? A qui parlerai-je? Que vais-je devenir?

— Allons, allons, Enoch! me dis-je tout bas, tiens-toi bien. Dieu veut éprouver ta vocation.

— 11 faut que vous n'ayez point de cœur, reprit-elle, non, vous n'en avez jamais eu, Enoch. Ah! mon Dieu, que je suis malheureuse!

— Eh! mon Dieu! ma chère, lui dis-je, calmezvous! J'ai pense souvent à ce que j'allais faire, et j'ai hésite plus d'une fois. Croyez-vous donc que mon cœur ne saigne pas aussi? Croyez-vous qu'au moment de cette séparation, je ne sente pas se révolter en moi le vieil homme ? Hier encore, pendant que vous dormiez, j'ai béni notre enfant et j'ai pleuré sur ses petites mains Maintenant, j'ai fait le sacrifice. Adieu ! adieu, Bethsabé!

— Non I dit-elle, non ! nous ne nous quitterons pas ainsi! Cela est impossible!

— 11 le faut!

— Eh bien ! s'écria-t-elle en se levant tout à coup de sa chaise, et en me regardant d'un air suppliant, pourquoi ne m'emmèneriez-vous pas avec vous? Dieu merci! j'ai une santé robuste. Je suis allée à Chillon à pied et j'en suis revenue de même, sans éprouver la moindre fatigue. Donnez-moi une heure, Enoch, pour faire un paquet de bardes, et nous partons ensemble.

— Vous, ma chère! m'écriai-je. Y pensez-vous? Vous êtes bien dans cette maison, restez-y. Voulez-vous vous exposer à la faim, à la soif, au vent, à la pluie, coucher sur la dure, et voir à chaque instant vos jours menacés?

— Eh! les vôtres ne le seront-ils pas? dit-elle en saisissant le pan de ma robe, car je voulais partir sans l'entendre. Vous resterez ici, Énoch^ ou bien je vous suivrai malgré vous. Je vais prendre mon enfant, je m'attacherai à vos pas. Partout où vous irez, j'irai. Je dormirai à vos côtés sur la dure, et n'ayez peur, mon sommeil y sera plus tranquille que si je restais loin de vous dans ce lit, où si longtemps nous avons dormi ensemble.

Mais j'étais inflexible. Pendant que ma pauvre Bethsabé allait chercher son enfant, je sortis de ma maison, le cœur serré, comme un voleur qui s'évade, et gagnai la grande route, sans regarder derrière moi. Je marchais d'un pas rapide, afin de m'éloigner au plus tôt des lieux où j'avais été heureux si longtemps. Mais en montant la côte d'Espercieux, qui se trouve à trois lieues de Genève, je ne pus m'empêcher de tourner la tête, pour jeter un dernier regard sur la ville, du côté où était ma maison; j'aperçus alors, à quelques pas de moi, une femme qui cheminait avec un enfant sur son dos. Elle s'arrêta aussitôt qu'elle me vit tourner la tète et chercher même à se cacher derrière un buisson; mais j'avais reconnu la robe

bleue de Bethsabé , car c'était ma pauvre Betlisabé, messire, qui me suivait de loin, sans mot dire, de peur d'exciter ma colère et de se voir renvoyer.

Le ministre, après avoir achevé ces mots, se tut un moment, se mordit les lèvres, et fit de grands efforts pour cacher l'émotion qu'il éprouvait, car il regardait cette émotion comme une faiblesse indigne de son caractère. Cependant, il eut beau faire, une larme roula sur ses joues flétries. Il se hâta de l'essuyer, et reprit bientôt d'une voix plus ferme.

— Depuis ce temps, messire, Bethsabé ne m'a pas quitté. Elle m'a suivi partout, voyageant la nuit, se cachant le jour. Nous nous sommes trouvés ensemble plus d'une fois à deux doigts de la mort, mais jamais son courage n'a failli, jamais elle n'a souffert que je parusse devant un auditoire avec ma souquenille déchirée; car un ministre du Seigneur doit toujours être vêtu d'une manière convenable, et vous voyez, ajouta Enoch en soulevant sa robe noire, vous voyez que j'obéis à ce précepte.

— Cela est vrai, dit le baron avec embarras, et tout en se promettant de renouveler bientôt la

garde-robe du digne homme. Il paraît, docteur, ajouta-t-il avec bienveillance, que Dieu a béni une union si touchante. Vous avez une famille nombreuse?

~ Ma chère femme a eu sept enfants, reprit le ministre, sept enfants, comme la mère des Machabëes. Leur naissance à chacun marque, pour ainsi dire, une des étapes de mon pèlerinage. J'en avais un en partant de Genève. Le second, Reuben, a poussé son premier cri dans une étable d'Auvergne, entre le bœuf et Fane de l'Evangile. Le troisième, Isacchar, a vu le jour sur une lande des environs de Ploërmel, par une nuit affreuse, où le vent emporta dans la mer un beau chapeau tout neuf que Bethsabé m'avait acheté, malgré moi, huit jours auparavant. Le quatrième, qui est une fille, reçut le nom de Jeanne, de son parrain, l'illustre Jean Chapard, qui enseignait la philosophie à Poitiers, et fut brûlé vif l'année d'après pour avoit fait soutenir une thèse contre les indulgences. Le cinquième Mais je suis désespéré, mes-

sire! de toutes les épreuves que j'ai subies, la plus dure, sans contredit, est celle que me fait souffrir, depuis une heure, cette maudite béte. Je vous

engage à réformer vos écuries. J'aimerais mieux I. u

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avoir en tête tons les docteurs de ia Sorbonne que d'avoir à disputer avec cet autre animal à longues oreilles. Renaud, pour complaire au ministre, ralentit le pas de son cheval, et l'époux de Betlisabé reprit d'un ton chagrin :

— Le cinquième de mes enfants, messire, a vu la lumière sur la paille d'une prison du Langue-* doc. Ma pauvre femme avait voulu être enfermée avec moi, et nous avons eu, pendant six mois, nous et nos cinq enfants, une cellule de quelquCvS pieds carrés pour demeure, et, pour nourriture, tous les jours, deux livres de pain noir et une cruche d'eau. Grâce à Dieu! je suis sorti de là comme saint Paul, en voyant un ange briser mes chaînes, et une année après je préchais dans les plaines du Berri, malgré Tévéque, le bailli et le lieutenant criminel. Enfin, un jour je me trouvais dans la maison d'un meunier, laquelle maison nous avions choisie pour nos réunions, parceque le bruit de l'eau et le tictac du moulin pouvaient couvrir ma voix, qui, je l'avoue, s'élève quelquefois plus haut que la prudence ne le permet. Les gens du roi nous surprirent. Ils mirent le feu au' logis, et, au milieu du désordre, ma femme, qui était grosse de sept mois, accoucha de deux fil»

LE PROSCRIT. iU

jumeaux, les derniers dont la bonté du Seigneur ait daigné me rendre père.

— C'est une chose triste, dit Renaud, de voir un homme comme vous, un ministre éclairé, un honnête père de famille dont le ménage serait l'exemple de toute une paroisse, de le voir poursuivi et traqué comme une béte fauve, tandis c]ue des prêtres et des moines fainéants vivent gras* sèment sur nos terres, et, non contents de lever la dîme sur les blés, les poules et les troupeaux de nos paysans, débauchent leurs filles et leurs femmes. Ah ! révérend docteui", il faut que cela finisse. Le sang des martyrs crie vengeance, eli peut-être avons-nous lardé trop longtemps.

En ce moment les voyageurs découvrirent dans le lointain les hautes murailles d'un château fort.

— Voilà ma demeure, dit le baron, j'espère que vous y serez en sûreté. Toute ma maison est composée de serviteurs fidèles qui attendent votre arrivée avec impatience. Je dois vous prévenir, néanmoins, que ma mère a encore les yeux fermés à la lumière. Ce n'est pas à un fils d'instruire sa mère; je me suis contenté, jusqu'à cette heure, de prier pour elle.

TT^ Vous avez eu tort en cela, dit Enoch Bar^

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bantane; les âmes les plus fortes ont quelquefois d'étranges faiblesses. Ne secourriez-vous pas votre mère, si vous la voyiez chancelante au bord d'un précipice?

— A coup sûr, dit Renaud, je chercherais à la sauver.

— Eh quoi! reprit le ministre, vous auriez plus de tendresse pour un corps périssable que pour une âme immortelle? Rappelez-vous le jeune Tobie et les éloges que lui donne l'Ecriture. A-t-il craint, lui, de frotter les yeux de son vieux père avec du fiel et de lui rendre ainsi la vue? Que cet exemple vous serve, jeune homme! D'ailleurs, je vous aiderai dans cette tâche et ne craindrai pas de porter le fer dans la blessure pour la guérir.

— Il V a en outre dans ma maison, dit Renaud d'une voix plus émue que ne semblait le comporter l'aveu qu'il faisait au ministre, une jeune fille, la nièce de ma^ mère, avec laquelle j'ai été élevé. Mais elle a seize ans à peine, et, quoique nous ayons toujours vécu sous le même toit, je n'ai pas encore osé lui parler de choses aussi graves.

— Et vous attendez, sans doute, pour lui en parler^ dit le ministre d'un ton aigre, vous attendez qu'elle ait des cheveux blancs? C'est lors-

qu'elle sera au bout de la route que vous lui donnerez le flambeau qui devait la guider en chemin. On la mariera, je suppose, à (juelque muguet papiste qui la conduira au bal et à la messe, qui lui laissera dire ses chapelets pendant le jour et la fera danser la nuit comme une Vénitienne... Cette pensée vous touche, jeune homme, ajouta Enoch en voyant pâlir le jeune baron, j'en suis bien aise. JNous mettrons ordre à tout cela.

Le ministre eut sans doute continué si le bruit

de la meute qu'on avait déjà entendu n'eut frappé de nouveau Toreille des voyageurs. Cette fois Renaud arrêta son cheval. La meute arrivait droit sur lui.

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