UNE AGRÉABLE SURPRISE
C’est une charmante fille, Joyeuse comme un pinson ; Elle chante sa chanson, Tout en tirant son aiguille CHaAucEr.
La mère de Gaspard était une femme qui ne devait pas avoir dépassé la cinquantaine, et dont la mise rappelait celle des dames de la cour de Francois Her. Elle avait dù être belle dans sa jeunesse; mais les chagrins, au défaut des années, avaient laissé de profondes traces sur son. visage. La manière affable et obligeante dont elle reçut Aymé Verd parut à celui-ci d'assez bon augure pour la réception qui avait été faite à son ami. Il lui restait à deviner comment il fallait accorder cette bienveillance avec les ordres rigoureux qui avaient tenu Gaspard exilé pendant quinze années. Il espéra d'abord que la baronne lui fournirait le moyen de pénétrer ce secret; mais il devait être complétement déçu. Madame de Montmaur lui parla beaucoup de la famille des Chambon, dont elle connaissait mieux que lui la généalogie et les alliances, lui demanda s'il n'irait pas bientôt rendre visite, avec Gaspard, aux Verd de Maclas, ses cousins paternels, mais n’ouvrit pas la bouche sur le
sujet qui intéressait le plus notre ami. II finit toutefois par comprendre que la baronne ne verrait pas avec déplaisir le jour où le fils qu’elle avait à peine eu le temps d’embrasser reprendrait le chemin de sa garnison.
Mais j'oublie, messire, ajouta-t-elle, lorsqu'elle eut produit sur l'esprit de son hôte l’effet qu’elle semblait s'être proposé, j'oublie que vous venez de faire une longue traite à pied. Si vous ressemblez à Gaspard, une bonne tranche de bœuf et une pinte de vin vieux ne vous Ôteront pas l’appétit pour le souper. Veuillez attendre un instant. Je veux aller moimême vous faire servir une collation. La maison est - un peu vide aujourd’hui; tous les domestiques sont à la foire de Romans.
Madame de Montmaur, en parlant ainsi, se leva, et laissa J'archer satisfait et mécontent à la fois de la réception qui lui avait été faite.
Îl était évident que madame de Montmaur s’était montrée pour lui pleine de bienveillance; son amourpropre ne pouvait être que flatté des éloges que la bonne dame lui avait prodigués pour sa prudence et pour la sage autorité qu'il exerçait sur l’esprit de Gaspard; mais, d’un autre côté, il était blessé intérieurement, comme cela füt arrivé au plus austère philosophe, du peu de confiance qu’elle lui avait marqué, en ne l'initiant pas à ses desseins et en Jui taisant les motifs qui avaient dirigé sa conduite. Cependantilne tarda pas à se dire que les raisons de madame de Montmaur étaient sans doute d’une telle nature, qu'elles ne pouvaient être révélées à personne. Peut-
être quelque chose de sinistre était-il caché sous cette réserve, et la baronne avait-elle hésité à livrer un secret pénible à un jeune homme qui lui était encore mal connu.
Quoi qu'il en soit, on doit croire qu’en s’abandonnant à des pensées un peu tristes, l’archer subissait surtout l'influence des lieux où il se trouvait depuis quelques heures. Le chäteau de Moutmaur ressemblait plutôt à une vaste forteresse qu’à une habitalion opulente. Les murs étaient épais et d’une hauteur démesurée. Grâce au petit nombre des fenêtres, à leurs étroites proportions, et aux barreaux de fer qui les garnissaient, il ne tombait qu’un jour avare dans les appartements. Il était difficile de nourrir des idées riantes dans une pareille demeure. Aymé Verd ne pouvait s'empêcher de faire celte réflexion, lorsqu'il aperçut, dans l’embrasure d’une fenêtre, la place que Blanche avait occupée quelques instants auparavant. Tout, dans ce coin retiré de la chambre, révé- Jait la présence habituelle d’une jeune fille. Aymé s’avança presque malgré lui, et examina avec intérêt les objets qui avaient frappé ses yeux. Il s'arrêta d’abord devant un métier à tapisserie, sur lequel était tendu un ouvrage commencé. Le dessin en était élégant et annonçait une grande légèreté dans la main de l’ouvrière. Sur le métier étaient posés des gants de Grenoble, dont la petitesse était un autre éloge pour la même main. Enfin, une mandoline oubliée sur un coussin de velours annonçait dans la jeune fille absente ces goûts raffinés qui commençaient alors à s'introduire dans les châteaux de la province. Ayme
Verd ne ful pas moins charmé de cette découverte que lhonnête John Guthrie lorsqu'il vit devant la porte de la ferme les deux sabots de sa chère Madeleine, lesquels annoncçaient que la servante réjouie n’était pas loin. Notre ami pensa que la personne à qui servaient ces différents objets n’était autre que la jeune cousine dont Gaspard lui avait souvent parlé, et il poussa un soupir de satisfaction, car le jeune homme le plus grave n’est jamais fâché de se trouver en face d’une jolie femme. Cependant madame de Montmaur ne lui laissa pas le temps de jouir de sa découverte. Elle revint au bout de quelques minutes, et le fit passer dans la salle à manger, où il trouva une table servie, non de ces mets délicats dont la cuisine française est si fière aujourd'hui, mais d’un substantiel pâté de venaison et d’un filet piqué au lard, les deux pièces de fond des services de ce temps-là. Une bouteille de vernat de Condrieu, assez grande pour satisfaire la soif de l’archer le plus altéré, se dressait à côté d’un gobelet d'argent qui eût pu figurer dignement sur la table de Pantagruel. Cette vue ne fit sans doute pas autant d'impression sur notre ami que celle des objets charmants qu’il venait de quitter à regret, mais il ne put s'empêcher de s’épanouir en voyant le menu confortable qui l’attendat.
Madame de Montmaur le laissa dans ces bonnes dispositions, ct se retira pour achever sa prière que l’arrivée de son hôte avait interrompue. Celui-ci, resté seul, prit place devant la table qu’on avait scrvie pour lui, tout en se promettant de payer cette
hospitalité bienveillante par un prompt départ. Il parait, se dit-il à lui-même, que ce brave Gaspard est de trop ici. La chose est certaine. Pourquoi? Dieu le sait, eL le plus fin nécroman y perdrait sa baguette. ileureusement, je n'aurai pas de peine à l'emmener, car ce château ne doit pas être fort de son goût. 1! est plus sombre encore que celui de Rochelerpt. Au premiér abord, je nai pu me défendre d’une certaine emotion, en voyant ces grands murs et ces salles voûütées; mais, par ma foi, à cette heure, je ne demande pas mieux que de complaire à madame de Montmaur, et puisqu’elle souhaite de nous voir tourner les talons, qu'il en soit fait suivant sa volonté, Aymé Verd, content de celte résolution, se versait un dernier coup de vernat, lorsqu'il entendit s’ouvrir une des portes de la salle. Au même instant, parut une jeune fille mise avec élégance, et tenant à la main un plateau sur lequel étaient posés un pot «de conserves et un flacon de cristal contenant quelque précieuse liqueur. Elle s’avança avec grâce, les yeux modestement baissés, et la première pensée de l’archer fat que c’était la noble ouvrière dont il avait admiré la tapisserie. Il fut donc agréablement surpris en la voyant approcher; mais un autre sujet d'étonnement l’attendait. En la considérant avec plus d’attention, il lui sembla qu’il avait déjà rencontrée quelque part, sans qu’il pût savoir en quel lieu. Enfin clle arriva jusqu’auprès de la table et leva les yeux sur lui. À ce moment, Aymé ne put retenir un cri de surprise; 1} avail cru retrouver dans la jeune personne linconnue de Pauberge da Dauphin; mais
elle lui parut plus belle encore que la veille. Blanche, en effet, car c'était elle qui venait de paraître, était douée d’une beauté rare. Elle portait le costume élégant que la reine Marie Stuart, épouse de François Il, avait mis à la mode. Ses cheveux blonds élaient relevés sur ses tempes et surmontés d’un chaperon de velours noir qui faisait ressortir la blancheur de son visage. Elle était en outre remarquable par la couleur de ses yeux qui étaient d’un bleu de mer très-pur et très-doux. Ce signe distinctif, héréditaire dans sa famille, venait, suivant la tradition, de la belle Mélusine, cette fée moitié femme, moitié poisson, qui, en épousant Raymondin de Forez, devint la tige des illustres maisons de Lusignan et de Sassenage.
Aymé Verd, cependant, était demeuré stupéfait. Le château de Montmaur était le dernier lieu dans lequel 11 se füt attendu à retrouver la fille du soidisant racoleur. On conçoit quel était son trouble. Blanche elle-même, mais pour des motifs sans doute bien différents, sembla d’abord avoir perdu la présence d'esprit qui lui était familière. Le plateau trembla dans sa main, et elle fut sur le point de le laisser tomber; mais elle surmonta bientôt cet embarras passager.
— Messire, dit-elle à l'archer d’une voix un peu ‘mue, voilà ce que ma tante vous envoie. Elle vous prie de venir la retrouver quand vous aurez fini.
Aymé Verd, au lieu de répondre avec la courtoisie que réclamait la circonstance, resta immobile, les yeux fixés sur l’inconnue. Le son de la voix de made-
moiselle de Sassenage avait achevé de le convaincre qu’il ne s'était pas trompé dans ses conjectures.
— C'est la nièce de madame de Montmaur qui me fait l'honneur de me servir? dit-il enfin en se levant à demi pour saluer. — Oui, messire, répondit Blanche avec plus d'assurance. — Il me semble, reprit Aymé Verd, que nous nous sommes vus hier... — Messire, dit Blanche en faisant une profonde révérence à l’archer interdit, madame de Montmaur m'attend chez elle.
Avant que notre ami eût eu le temps de se rasseoir, mademoiselle de Sassenage avait quitté la salle.
Elle était plus émue qu'elle n’eût voulu le paraitre, lorsqu'elle se présenta devant sa tante; mais la vieille dame n’y prit point garde. Elle était occupée en ce moment à écrire une lettre, et mettait à accomplir cette tâche toute la vitesse dont ses doigts tremblants étaient capables. Blanche put donc aller reprendre sa place devant son métier, et s’abandon ner même à une rêverie involontaire, sans être épiés par la vieille châtelaine. Celle-ci, cependant, ayant fermé sa lettre, la scella à la hâte, y mit la suseription, et se levant aussitôt, pria Blanche de la porter à un domestique.
— Ah! dit Blanche, en jetant un coup d'œil sur le message, c’est à messire Renaud que vous écrivez? Mais, ma tante, il arrive demain. — Vous êtes toujours la même, ma chère petite, curieuse comme la princesse Zémire, qui, un jour, finit par se jeter dans un puits pour savoir quelle était la personne qu’elle
avait apercue au fond de l’eau. Eh bien! oui, ajouta la baronne d’un ton plus grave, cette lettre est pour Renaud, Je veux le prévenir de l’arrivée de son frère, afin qu’il ne soit pas trop surpris en le voyant. D’ailleurs, cet étourdi de Gaspard n'a-t-il pas eu la maladresse de se hrouiller dès le premier jour avec Landry! — Vraiment! dit Blanche en souriant. Mon cousin ne sait pas encore à quels graves personnages il à affaire dans ce château. II ne sait pas que nous avons des saints depuis la cave jusqu’au grenier, et que les saints sont susceptibles. — Ne riez pas, ma chère, reprit la baronne; Landry est furieux, et dans les dispositions où je l'ai vu, je serais fàchée qu'il fùt le premier à instruire Renaud de ce qui s’est passé. Vous savez combien le baron tient à sa meute et quel cas il fait de son veneur ? — Sans doute ! dit Blanche. Mon cousin prend maitre Landry pour un homme de bien, parce qu’il n’y a personne qui chante aussi fort que lui leurs vilains cantiques. Je l’entends tous les soirs de ma chambre, quoique je demeure assez loin du lieu où ils tiennent leur sabbat. J'ai même retenu quelques vers qu’ils nasillent sur l'air de /a Belle Franciscane, et je puis vous les dire; écoutez, ma tante :
0 Éternel, Dieu des vengeances!
O Dieu, punisseur des offenses!
Fais-toi connaître clairement.
— Je vous ai priée cent fois de ne pas contrefaire ces chants, dit madame de Montmaur. Vous savez qu’en fin de comple nous souffrons toujours de vos
accès de gaieté; cela devrait retenir votre langue. — Ma chère tante, dit Blanche en levant les yeux au ciel d'un air affecté, je me sens saisie de l’Esprit saint. — Allons, trêve de folies! dit la baronne en riant malgré elle. Allez trouver Peyrache, dites-lui de monter à cheval. Le baron loge au Mouton d'argent. Mon Dieu! ajouta madame de Montmaur en jetant les yeux sur l'horloge, il est déjà quatre heures. Hâtezvous, mon enfant, et soyez aussi prompte que vous l’êtes lorsqu'il s’agit d’aller au bal chez notre voisin Jarniost. — Vous ne me rendez pas justice, dit Blanche en quittant son métier; pour vous servir plus vite, je voudrais avoir les pieds du chamois. — Je le sais, ma chère fille, dit madame de Montmaur, je le sais; mais courez et qu’on ne perde pas un instant.
La baronne, restée seule, alla s'asseoir auprès de la cheminée, où elle demeura un moment pensive.
— Pauvre enfant, dit-elle, Dieu veuille qu’elle soit heureuse ! Je suis souvent injuste envers elle, car elle fait tout pour m’égayer. Si j'ai souri quelquefois depuis dix ans, à qui le dois-je si ce n’est à elle? Mais, ajouta la châtelaine, c’est ainsi que nous sommes faites, nous nous vengeons sur ceux qui nous aiment du mal que nous font les méchants.
Quelques minutes après, le pas d’un cheval se fit entendre sous les fenêtres, et annonça à la baronne que le messager était parti. L’honnèête Peyÿrache, monté sur un gros cheval de labour, trottait en effet de son mieux dans la direction de Romans. Son zèle était doublé par la crainte qu’il avait d’être surpris en route par la nuit, et d’être exposé ainsi à rencon-
trer Ponce IV de Montmaur, dont l’âme errait, la nuit, sur la colline de Monte-à-Rebours et aux environs du château, à en croire, du moins, les récits véridiques de la servante du curé et des autres commères de Ladviu. Il prit donc un chemin de traverse qui abrégeait le voyage d’une forte demi-heure, mais bientôt les mêmes réflexions prudentes l’engagèrent à quitter ce sentier et à gagner au plus vite le chemin seigneurial, plus long, mais beaucoup plus fréquenté. Cette circonstance fut cause qu’il manqua justement l’objet de sa mission, qui était de faire parvenir à Renaud la lettre de sa mère; car le baron, ayant terminé ses affaires plus tôt que de coutume, avait déjà quitté Romans et s’en retournait au châeau par la route que le prudent valet avait jugée trop longue. Nous laisserons ce Gernier trotter vers la ville en chantant pour se donner da cœur, et quant à nous, prenant la bonne voie, nous irons audevant de Renaud de Montmaur, personnage plus important dans notre narration et plus digne d’occuper l'attention du bienveillant lecteur.