‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 6 sur 93 · UNE AVENTURE DE GRAND CHEMIN · texte numérisé non relu

UNE AVENTURE DE GRAND CHEMIN

.. Lorsqu'une aventure en colère nous met, Nous devons, avant tout, dire notre alphabet, Afin que, dans ce temps, Ja bile se tempère, Et qu’on ne fasse rien que l’on ne doive faire. MOLIÈRE.

Par la barbe de saint Hugon! dit Gaspard en riant, uous voilà chevauchant par monts et par vaux, à peu près comme les quatre fils Aymon sur le cheval de Renaud de Montauban, avec cette difference toutefois que Bayard était un fier cheval, comme j'ai toujours souhaité d'en avoir un, tandis que Pacolet est plus maigre et plus efflanqué qu’un ministre proteslant! Mais, vive Pacolet! je suis aussi heureux sur son dos de dromadaire, que si je montais la haquenée ferrée d'argent de M. le cardinal de Tournon. Etes-vous comme moi, Ayimé? Depuis que j'ai mis le

pied sur la terre de Dauphiné, j'ai le cœur aussi léger qu’un plaideur qui vient de gagner son procès. — Il est doux, en effet, dit Aymé avec une sorte de tristesse, de revoir son pays après une loñgue absente. Mais, quant à moi, je ne serais pas revenu de sitôl dans nos montagnes, si je n’eusse pensé que ma présence pourrait vous être ulile pendant le cours de votre voyage. Puisque vous faites une folie, je veux être là pour en prévenir les suiles, et mettre du baume sur les blessures que vous allez vous faire à vous-même. — Bah! dit Gaspard, vous voyez toujours les choses sous leur côté sombre. Quel mal croyez-vous qu’il puisse arriver à un fils qui va embrasser sa mère? N'ai-je pas obei assez longtemps à l’ordre qui m'’interdisait l'entrée du château? Vous avez épuisé tous les trésors de votre sagesse, toutes les subtilités de votre esprit, pour trouver l'ombre d’une raison à cetle étrange defense, et vous n'avez pu y réussir. Puisque nous n'avons pas deviné cette énigme, n'est-il pas tout naturel que nous allions en chercher le secret à Montmaur? — Une mère veut être obéie, répondit Aymé Verd, et il me semble que si j'avais la mienne, un seul mot de sa bouche, une ligue de sa moin me retiendrait prisonnier au bout du monde. — Merci de moil s'écria Gaspard, vous consentiriez à vivre loin d'elle, lorsqu’en deux jours de marche vous pouvez venir vous asseoir au coin de son feu! — J'attendrais, au moins, avec patience, reprit Aymé, qu’elle m’eùt pardonné mes sottises el m'cùl rappelé sous son toit. Madame de Montmaur ne pouvait tarder à le faire, — C’est ainsi

que parle la sagesse, dit Gaspard; elle n’est jamais pressée; elle a toujours le temps d'attendre. Mais, morbleu! si je vous connais bien, mon bel ami, tout prudent que vous êtes, je ne sais si vous auriez eu autant de patience que moi. Je gagerais même que vous auriez fait il y a longtemps la folie que vous me reprochez. Le cœur a aussi ses raisons qui ne sont pas toujours celles de la prudence, que diable! — Îl y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites, mon ami, repartit Aymé Verd. Aussi, tout en vous blämant, vous ai-je laissé partir, quoique je ne sache pas trop comment vous serez reçu dans la maison de votre père. — Eh ! que m'importe! s’écria le jeune Montmaur en éperonnant la mule. Je ne viens pas demander une part d’héritage à mon ainé. Je sais bien que les cadets de ma province n’ont droit qu’à leur pécule castrant, et qu’en particulier monsieur mon frère, tout chasseur qu’il est, ne vendrait pas, comme Esaü, son droit d’ainesse pour un plat de lentilles. Mais, tout bien considéré, et sauf le respect que je dois à ma mère, je trouve que c’est bien assez d’avoir vécu quinze ans loin de Montmaur. On m'en à éloigné un soir, par une pluie battante, en me promettant que J'y reviendrais bientôt. Je n’oublierai jamais ce moment-là, Aymé, et le serrement de cœur que j’éprouvai, lorsque j’entendis le bruit des portes qui se refcrmaient derrière moi. M'a-t-on tenu parole? Répondez, homme sage. — J'avoue, dit Ayme, qu’à ne considérer que les apparences, vous auriez quelqué sujet de vous plaindre de cette facon d'agir à votre égard. Mais il ne faut

pas se hâter de juger une mère. Elles ont comme Dieu leurs voies secrètes que nous ne pouvons pénétrer. D'ailleurs, la vôtre a eu à se plaindre de vous. Vous avez contrarié ses projets sur votre avenir. Au moment où elle vous croyait chez son frère de Normandie, tout occupé d’études séricuses, vous aviez pris Ja clef des champs et vous vous enrôliez, sans même la consulter, dans notre illustre compagnie, où, avouez-le, il y a plus de cerveaux fêlés que de prud'hommes et de capitaines. — Ta! tal tal nous y voilà, s’écria Gaspard. Vous allez me prouver en quatre points que j'étais né pour faire un conseiller à la grand’chambre. Ne vous en déplaise, sage Minos, je n’en crois rien. Je ne me suis jamais senti plus d'inclination pour les longues robes et les longues plaidoiries que pour les longs sermons, et je rends grâce au ciel du parti que j'ai pris, ne serait-ce que pour le plaisir de vous avoir rencontré. Vertudieu! si j'avais écouté le vieil oncle, au lieu de vivre librement comme un joyeux archer sans m’inquiéter d'autre chose que de savoir:si mon cheval a du foin dans son râtelier, il me faudrait passer le jour à peser la conscience des plaideurs et les subtilités des avocats dans les balances fausses de la justice. Cela vous aurait convenu, à vous, Aymé, qui n’êles jamais plus content que lorsque vous pouvez faire une bonne remontrance et reprocher leurs fautes à vos meilleurs amis. Je vous vois d'ici avec une robe fourrée sur le dos, un bonnet carré sur la tête, jugeant le fiers et le quart, et mettant toute la sagesse du roi Salomon au service de deux paysans bas ner-

mands. Avec les idées que vous avez, vous ne manquerez pas de plaire à ma mère. Quant à moi, ce n'était pas là mon affaire. Je n’ai jamais su de ma vie démêler un écheveau embrouillé. Et si deux de ces sots qui plaident dix ans pour une tonne de cidre ou un quartaut de vin blanc fussent venus devant moi, je leur aurais dit tout simplement : Votre vin est-il bon? Çà, mettez-le en perce et vidons-le ensemble. Est-il mauvais? Que le plus sot de vous deux l'emporte et le boive jusqu’à la lie. — Pestel! dit Aymé, voilà un jugement qui vous eût fait honneur. Î ne vous manque vraiment que la toge pour être aussi sensé que la plupart de nos graves magistrats. Mais, pour parler plus sérieusement, les répugnances que vous avez pour celte honorable profession ne vous justifient pas complétement de l’avoir abandonnée. En ce monde, on ne doit pas toujours consulter son goût et ses caprices. Le premier des devoirs, c’est d’obéir à ses parents, surtout lorsqu'ils n’exigent de vous rien qui soit contraire à l'honneur et à la conscience. — Vous croyez donc bonnement, dit Gaspard, que c’est pour avoir envoyé au diable les sacs de procédure, et faussé compagnie au vieux procureur, que ma mère m'a gardé rancune? Mais possédät-elle à elle seule tout lesprit vindicatif qu’à tort ou à raison l’on reproche à notre famille, j’aurais peine à être de votre avis. Punir son fils en se privant de le voir, c’est, vous en conviendrez, une singulière façon de punir, et qui, d’ailleurs, jurerait un peu avec la tendresse que madame de Montmaur me témoigne dans ses lettres.

— Nous ne pouvons faire à cet égard, dit Aymé Verd, que d’inutiles conjectures. Bientôt nous saurons à quoi nous en tenir, et je souhaite que vous n'ayez pas à vous repentir de votre démarche. — Me repentir! dit Gaspard, y pensez-vous, Aymé? Quoi! mon frère a passé sa jeunesse dans notre maison; il a grandi au milieu des serviteurs de mon père, qui le connaissent et qui l’aiment, et moi, lorsque j'arrive pour quelques jours, après une absence de quinze ans, je craindrais de frapper à la porte, de me présenter à ma mère et de lui dire : Me voila! Allons donc! c’est impossible. Je soutiens, moi, qu’on tuera le veau gras à notre arrivée. Tout le monde nous fera fête, depuis ma petite cousine qui, je suppose, est une grande et belle fille à présent, jusqu’au curé de Montmaur, lequel, depuis plus d’un demi-siècle, baptise, marie, confesse et enterre tous les gens de notre famille. Vous verrez que je n’aurai pas même besoin de me nommer. — Ah! dit Aymé, vous avez un peu changé depuis qu’on ne vous a vu là-bas. Vous portez des moustaches longues, une barbe pointue; vous avez une belle balafre sur la joue. L’archer d'aujourd'hui ne ressemble guère au petit cadet de l'an 1546. — Palsambleu! dit Gaspard, je leur chanterai la ronde de chez nous :

N’ein dormion ou mieis d’oun pra,

ou une autre chanson du pays, et vous verrez qu’ils n'auront pas envie de me renier. Allons, Pacolet, mon ami! trotte de ton mieux! mange le chemin, comme si c'était un boisseau d'avoine. Je voudrais

déjà entrer dans l’avenue de Montmaur. Mais, le diable m’emporte! nous n’arriverons pas avant la nuit.

En parlant ainsi, Gaspard fouettait les flancs de sa monture avec une branche de chène qu’il venait de couper au-dessus de sa tête, en passant sous un endroit couvert de la forêt. Mais, malgré cette double exhortation, Pacolet crut ne devoir rien changer à son allure pacifique. Gaspard renonça donc à presser le pas de son guide, et continua à entretenir son ami des projets qu’il formait pour le temps de leur séjour à Montmaur. Les deux archers suivaient en ce moment le penchant boisé des collines qui bordent l'Isère. Le brouillard était devenu moins épais; cependant il l'était encore assez pour donner à tous les objets environnants une forme vague et indécise. Il semblait qu’on n’apercût la vallée qu’à travers un voile de gaze.

Cette partie de la contrée n’a rien de très-pittoresque. Ce sont encore aujourd’hui des collines grisâtres, des taillis de chênes noirs, semés çà et là de quelques bouleaux. Des rochers en forme de pyramides s'élèvent de distance en distance, avec une régularité qui les a fait prendre par les antiquaires de la province pour de vieilles pierres druidiques, Au xvie siècle, les bois dont nous parlons étaient peut-être un peu mieux fournis, les futaies étaient moins rares. Mais l’aspect général du paysage devait être à peu près le même. Il avait cela de particulier qu’aussi loin que la vue pouvait s'étendre, même à travers les éclaircies dela forêt, on n’apercevait aucun

village, ni aucune espèce d'habitation. C'était pourtant un lieu de passage assez fréquenté. Il n’était pas rare d'y rencontrer des colporteurs, de petits marchands, des fermiers du Vivarais ou du Valentinois, s’en allant, en divers équipages, aux foires et marchés du pays. Mais plus d’un accident arrivé sur la route avait donné un mauvais renom à ces bois, et les voyageurs n’y passaient qu’en frissonnant et en disant leurs patenôtres. Ils eussent évité sans doutc cet endroit mal famé, s’il n’eût fallu, pour cela, faire un long détour par la plaine et se risquer dans les marais qui existaient à celte époque sur la rive gauche du Rhône. Sachant combien le temps est chose precieuse, ils se résignaient à courir la chance d’une mauvaise rencontre, et se fiaient à Dieu ou à ses saints pour la sûreté de leur voyage. Ils avaient de plus la précaution de se réunir en troupes, afin d’intimider par l’aspect imposant d’une caravane, les malfaiteurs toujours un peu couards. Nos deux amis n'étaient pas gens à user de pareils stratagèmes. Loin de s’effrayer du danger, ils étaient accoutumés à le regarder toujours en face, et, en ce moment, ils avaient même complétement oublié les avis officieux du pontonnier. Pacolet attirait Loute leur attention. Le vieil aveugle semblait connaître tous les détours de la forêt ; il choisissait avec une rare sagacité les sentiers les mois raboleux, troltait d’un pied sûr au penchant des ravins, évilait les fondrières, et, s’il sc présentait devant lui un cours d’eau un peu profond, il savait trouver l’endroit guéable, sans que les deux archers eussent besoin de lui imprimer une direc-

tion. C'était là une véritable merveille. Cependant Pacolet n’en était pas plus fier. Il ne paraissait s’enorgueillir ni de son propre mérite, ni du noble poids qu’il portait, et marchait, la tête baïssée, à peu près comme s'il eüt porté sur son échine doux outres pleines de vin, ou deux paniers chargés de provisions rustiques. Gaspard n’était pas trop crédule; cependant, il ne put s'expliquer l'étrange perspicacité de son guide qu’en attribuant à un sortilége. — Je gage, dit-il, que ce vieux batelier, avec sa mine sournoise, est en commerce avec le diable. Je n’aime pas les gens qui font deux métiers, qui vivent dans l’eau ct dans le feu, et dont les deux mains ne sont pas occupées à la même besogne. Voulez-vous parier avec moi, mon bel ami, que ce vieux damné nous a mis sur le dos de quelque lutin, et que, si je faisais tant seulement un signe de croix, nous le verrions disparaître et nous nous trouverions tout à coup à califourchon sur une branche desséchée ou sur quelque vieux balai?

— Vousnousplaceriezlà dansunefâcheuse position, dit Aymé Verd en souriant. Je crois, cependant, que vous pouvez être tranquille. Je n’ai vu dans le pontonnier qu’un vieillard bizarre et grondeur, qui n’est si mécontent des autres, que parce qu’il n’est guère content de lui-même. Quant à sa bête, si elle connaît si bien sa route, c’est qu’elle l’a parcourue Säñs doute plus d’une fois avant d’avoir perdu le bienfait de la lumière. Il n’y:a donc rien que de très-natürel dans ce que vous êtes disposé à prendre pour un prodige. — J'aime à le croire, dit Gaspard; cependant vous

ne m'ôterez pas de l’idée que le vieux péager a quelque chose de suspect, et que son mulet lui ressemble. Comme le dit notre maréchal ferrant : Tel maitre, telle monture. Mais, ajouta Gaspard en prêtant l’oreille, il me semble que depuis quelques minutes, j'entends derrière nous un bruit de pas. On dirait qu'une troupe de malandrins s’est mise à nos trousses. Croient-ils avoir affaire à deux paisibles marchands qui s’en vont à la foire montés sur la même bête, par mesure d'économie? Par le heaume de saint Hugon ! arrêtons-nous ici et voyons-les venir. Quand ils apercevront nos baudriers, je m’assure qu’ils feront la même grimace que des paysans qui, en cherchant du miel, ont mis la main dans un guêpier.

En parlant ainsi, Gaspard tourna bride et tira son épée, pour être prêt à Lout événement.

— Halte-là ! dit-il, en voyant un homme de haute taille, armé d’un bâton ferré, qui semblait avoir hâte de les joindre. Qui êtes-vous, l’ami? et où allezvous ?

L’étranger , qu’on distinguait mal à travers la brume, n’eut pas l'air d’entendre;'et se trouva bientôt à une douzaine de pas des archers. Gaspard erut aussitôt devoir prendre l'offensive.

— Ah! dit-il, tu fais la sourde oreille, maraud!

* nous allons voir si quelques coups de plat d'épée te rendront l’ouïe et la parole. — Par saint Thomas! dit l'étranger en s’arrêtant tout à coup, je suis connu dans les écoles pour n'être ni sourd ni muet. Arrive, gibier de potence ! ce serait bien le diable si tu avais

en

la peau plus dure que les carabins de Montpellier.

L’archer exaspéré se précipita l’épée haute sur le prétendu brigand ; mais celui-ci, qui ne semblait pas homme à se laisser déconcerter, leva son bâton et fit voler en l’air d’un seul coup larme et le chapeau de son agresseur. Gaspard demeura stupéfait, el Aymc Verd ne put retenir un éclat de rire, car il venait de reconnaitre dans le vigoureux antagoriste de son ami un modeste étudiant en théologie. Ce dernier m'élail autre en effet que notre joyeuse connaissance Placide Gouttenoire.

— Est-ce ainsi, s’écria-t-il, en tenant toujours son bâton levé, est-ce ainsi que vous respectez les ordonnances du roi notre sire, et que vous tirez l’épée sur les grands chemins contre les paisibles servileurs de Ja sainte Eglise? — Peste! l'ami, lui dit Aymé Verd en souriant, pour un paisible serviteur de Ja sainte Eglise, vous n’y allez pas de main morte. Connaissez mieux votre monde, et regardez-y à deux fois avant de frapper si dru : une pareille manière d'agir ne va guère à la robe que vous portez. — Distinguo, messire, dit Placide, avec une vivacité toute scolastique; vous remarquerez qu’en jetant bas le couvre-chef de votre ami et sa redoutable épée, j’ai usé à la fois de courtoisie et de prudence. Prèmé6, je dis de prudence; car cela m'a permis de voir à qui j'avais affaire, et en outre d’épargner à un honnête gentilhomme un meurtre inulile. Secundô, je dis de courtoisie; car j'aurais pu aussi bien briser le crâne qu’enlever le chaperon; d'autant mieux que le crâne d’un archer est souventassez vide, et assez fragile par conséquent : vacuum el fragile.

Aymé Verd hocha la tête en signe d’assentiment. Cependant Gaspard, désarmé d’une manière si inattendue, était resté, comme nous l'avons dit, immobile et muet de surprise. Son amour-propre n’avail jamais éprouvé un pareil échec. Bientôt le rouge lui monta au visage, et il s’écria en sautant à bas de Pacolet : Vertudieu! sire clerc, vous êtes bien heureux que le brouillard n'ait empêché de vous voir venir; je vous aurais reçu d’une belle façon. Mais, ajouta-t-il en ramassant son épée, vous allez me rendre compte de votre conduite. Mort de ma vie! jamais personne n’a levé la main sur moi sans s’en repentir. — Là! là! comme vous êtes susceptible, dit le clerc; vous devriez porter un bouchon de paille à votre chaperon, comme on en met à la crinière des chevaux vicieux afin d’avertir les passants. J'arrive tranquillement, suivant mon habitude, dans l'espoir de trouver de braves compagnons de route que j'aurais pu édifier par mes discours, et du plus loin que vous m'apercevez, vous tirez votre sabre et fondez sur moi, en criant comme un roulier qui demande la bourse ou la vie. Est-ce ma faute, à moi? —Le bonhomme vous à pris pour un voleur, dit Aymé Verd à son ami; c'estgun prêté pour un rendu; ne lui faisiez-vous pas le même compliment? — Sans doute, dit Montmaur, mais du moins avant de frapper j'ai crié gare, tandis que ce prétendu clerc est tombé sur moi comme un boucher qui veul assommer un taureau. — Un prétendu clerc? dit Placide piqué au vif par ce doute injurieux ; dites un clere, messire, et, qui plus est, un bachelier. — Quand vous seriez

ÿ4 AYMÉ VERD.

l’évêque de Valence en personne, reprit Gaspard, il faudra que vous me rendiez raison. Mais je ne ferai pas comme vous, je ne vous attaquerai pas à l’improviste; j’ai toujours joué franc jeu et me suis toujours battu à armes égales. — Qu’entendez-vous: par là ? dit Aymé Verd; vous voyez bien que ce paisible voyageur ne porte à son côté qu’une écritoire. — Eh bien! reprit Montmaur, prêtez-lui votre flamberge, et nous verrons si ce belitre sait se servir d’une arme courtoise aussi bien que de ce méchant bâton de porte-besace. — Vous savez déjà que ce méchant bâton ne craint pas de rencontrer une bonne lame, dit Placide. Quant au combat que vous me proposez, mon maitre, je suis fâché de vous le dire, mais vous m'avez l’air de ne pas mieux connaitre les canons que les ordonnances du roi; car les canons défendent à tous clercs, tonsurés ou non tonsurés, de se servir d'armes piquantes ou tranchantes, si ce n’est à table, bien entendu. — Ainsi tu refuses une rencontre loyale? dit Gaspard. — Distinguo, dit le subtil bachelier, je n’ai jamais refusé de faire raison à personne, et si vous voulez que nous argumentions en trois, six ou neuf points, sur le droit de légitime défense que les conciles ont reconmu à tout homme injustement assailli, je suis prêt à vous répondre en bon français, ou en latin si vous l’aimez mieux. Voilà ce que j'appelle un combat loyal et digne d’avoir un honnête homme pour témoin. Du reste, ajouta-t-il en faisant la roue avec son bâton, pour peu que cela vous plaise, avancez et vidons bravement notre querelle comme Enéas et Turnus.

va

Aymé Verd, voyant que les deux partis s’échauffaient peu à peu, jugea prudent d'intervenir. Il usa si bien de son empire sur Gaspard, que bientôt le brave archer tendit la main à son adversaire.

Aymé ne songea plus alors qu’à remonter sur le dos de Pacolet et à continuer le voyage que cet incident avait interrompu; mais Pacolet, profitant de la liberté qu’on lui avait laissée, avait sans doute repris le chemin de Confolens, comme Bruno l'avait prédit. Il fut du moins impossible de le retrouver dans la chirière et dans les taillis voisins.

— Qu'est devenue cette mule du diable? dit Gaspard. — Ce qui m'inquiète, dit Aymé Verd, ce n’est pas le sort de Pacolet, mais bien le nôtre. Tout aveugle qu’il est, il trouvera sa route, tandis que j'ignore à cette heure comment nous pourrons arriver jusqu’à Romans. — Bah! s’écria le clerc, n’y a-t-il que cela qui vous gêne? Sur mon âme ! je puis vous servir de guide tout aussi bien que ce vieux mulet. Je connais ces bois comme les rues de Montpellier. Quant à vous, je pense que des archers de M. de Beaumont n’ont pas besoin d’une chaise à porteurs pour voyager , comme le doyen des chanoines de Saint- Bernard pour aller à l'office. Vous devez savoir faire usage de vos jambes’aussi bien que de vos bras. Allons, mes maîtres, en route et au pas de charge!

Les deux gentilshommes, charmés de la franchise ct de la bonne humeur de leur nouveau compagnon de route, se mirent gaiement en chemin.

— Oui, mes chers amis , reprit le clerc, qui en quelques minutes se lrouva avec eux aussi à son aise

qu’il l’eùt été avec son ami Jacques Sauzéas, de Saint- Etienne-en-Forez, oui, marcher à pied est un exercice salutaire ; c’est pour cela que les anciens étaient si amoureux de la danse, qui n’est qu'une marche plus rapide et plus cadencée : Nunc est bibendum , dit Horace, nunc pede libero pulsanda tellus : Maintenant il faut boire, maintenant il faut frapper la terre d’un pied léger.

— Aimeriez-vous la danse, sire clerc? demanda Gaspard, qui eùt fait dix lieues pour entendre le son d’une viole. — La danse ! dit Placide, de quelle danse parlez-vous? S'agit-il de la danse pyrrhique, de la danse crétoise, de la ronde des bacchanales ou des prêtres de Cybèle, et de cent autres danses gracieuses que nous avons remplacées par la bourree, la gigue et le rigaudon? Je suis trop bon chrétien pour m'associer à ces joies toutes païennes; mais si vous me parlez de la danse grave de Moïse, des pas mesurés de David devant l'arche aux accords du psaltérion et des cymbales, je vous avoue que j'ai toujours regretté que la liturgie n’ait pas conservé de trace de ces pieuses évolutions dans lesquelles j'aurais pu jouer mon rôle tout comme un autre. Heureusement la promenade à pied nous offre absolument les mêmes avantages. Elle ouvre Wappétit; elle met en mouvement les esprits animaux, qui, ainsi que vous le savez, ne sont autre chose que nos idees : mentis nostræ cogitationes. C’est en me promenant deambulando, que j'ai composé des plus beaux passages de ma thèse, entre autres le septième point dans lequel je compare Jean Calvin à Satanas, à la grande

confusion de ce dernier. — Ah! ah! dit Gaspard, vous venez de soutenir une thèse? Je suppose que vous y avez franchement arboré le drapeau de la vieille religion que tout le monde aujourd'hui se mêle d'attaquer, même ceux qui devraient la défendre.

— Vous pourrez en juger par vous-même, messire, dit le clerc en se hâtant de tirer de son bissac deux feuilles de parchemin qu’il offrit à ses compagnons de route, car voilà un exemplaire de la thèse en question. Vous pourrez lire cela à tête reposée, et la lecture vous en sera profitable. Le latin est du plus pur Cicero. Mais un auteur à toujours mauvaise grâce à parler lui-même de ses ouvrages. Je vous demanderai donc, mes chers maitres, comment il se fait que vous soyez à cette heure à courir les chemins au lieu d’être dans vos quartiers.

La conversation une fois engagée ne devait pas tarir de sitôt entre les nouveaux amis. Placide se fût chargé à lui seul d’en faire les frais, si Gaspard ne lui eût disputé de temps à autre le dé qu’il maniait si bien.

Il fut résolu, cela va sans dire, que les deux archers iraient prendre gite à l'auberge du Dauphin pour le peu de temps. qu’ils avaient à passer dans la ville.

Page 1