CXL INTRODUCTION
pouvoir des chrétiens, mais elle fut encore Tobjet de plusieurs attaques de la part des Arabes. En 793, ceux-ci envahirent la Septimanie sous la conduite d'Abd-el-Mélck, général d'Hischâm, émir de Cordoue; ils arrivèrent jusqu'à Narbonne et en brûlèrent les faubourgs. Guillaume, duc d^Aquitaine, marcha contre eux et les rencontra sur la rivière d'Orbieux, auprès de Villedaigne. JLa bataille fut très meurtrière, et les chrétiens furent défaits, malgré des prodiges de valeur; mais les Sarrasins, à la suite d'une victoire si chèrement acquise, se virent forcés de repasser en Espagne ^ Les historiens arabes rapportent que Narbonne fut prise durant cette expédition par les musulmans qui en massacrèrent les habitants et en rapportèrent des richesses immenses. Ils ajoutent que ces richesses auraient servi à élever une grande mosquée à Cordoue, et que les prisonniers chrétiens auraient été forcés de charrier eux-mêmes les pierres des murs de Narbonne, destinées à la construction de cet édifice. Mais ces récits sont empreints d'une évidente exagération ; ils ne sont point confirmés
I . « (Sarraceni) venientes Narbonam suburbia ejua igné tuccenderunt, muitosque christianos, ac prsda magna capta, ad urbem Carcassonam pergere volentes, obviam eis exiit Willelmut aliique comités Francorum cum eo» commisenintque prclium tuper Au-
vium Oliveio Cecidit... maxima pars in illa die ex populo chris>
tiano... Sarraceni vero, collectis spoliis, rêverai sunt in Spaniam. » Annales cTAniane, Pertz, Script, 1. 1, p. 3oo. Cf. les Annales Sangalltnses majores, ibid., p. 73. Voy. aussi VHist. de Languedoc, j*'éd.. t. 1, p. 453-4.
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par les chroniqueurs chrétiens, et ne méritent, par conséquent, qu^une confiance fort limitée '•
Depuis la bataille de Villedaigne, les Sarrasins n*ont pu réussir à reprendre Narbonne, mais ils semblent avoir fait dans cette intention d'assez fréquentes tentatives. Dans Pété de 8oi, Zade, gouverneur de Barcelone, franchit les Pyrénées et se porta vers Narbonne, où il fut fait prisonnier, si Ton en croît l'un des historiens de Louis le Pieux *. Enfin, dans les derniers jours de Tannée 1018 ou au commencement de Tannée suivante, les Sarrasins de Cordoue et de TAndalousie vinrent débarquer près de Narbonne et s'efforcèrent de la surprendre, mais ils trouvèrent une vigoureuse résistance de la part des habitants et furent contraints d'abandonner leur entreprise '•
Telles sont les données principales que nous fournit Thistoire sur les différents sièges que Narbonne eut à subir. Nul doute quMl ne faille y chercher Torigine
I. Reînaud, Invatians des Sarrasins en France, p. 104; Conde, Historia de la dominacion de los Arabes en Espaûa, 1. 1, p. 22b ; Hist. de Languedoc^ nouvelle éd., t. H, p. 338, note. Rodéric Xi menés, archevêque de Tolède, dans son Historia Arabum (ch. XIX), rapporte la prise de Narbonne, conformément aux sources arabes (Recueil des historiens de la France, u V, p. 74, note).
3. « Zaddo, dux Barcinonensis, suasus est a quodam sibi, ut putabat, amico Narbonam usque procedere. Qui comprehcnsus Ludovico régi est adductus. » Vita Ludovici PU, par l'Astronome, Rec, des historiens de la France, t. V, p. 91 ; Pcrtz, Script», t. lî. p. 61 3. Cf. L. Clarus, Her^og Wilkelm von Aquitanien, p. 38.
3. Chronique d'Adhémar, Rec. des historiens de la France^ t. X, p. i33. Voy. VHist, de Languedoc, i^ éd., t. II, p. i3o; Reinaud, Invasions des Sarrasins en France, p. 320.
CXUl INTtODUCTION
de la tradition légendaire. Il est probable que les deux sièges entrepris par Charles Martel et Pépin sont ceux qui ont laissé le plus de traces dans Timagination populaire, le dernier surtout qui a été suivi de la conquête définitive de la ville. Par un phénomène fréquent dans 1 épopée, la grande renommée de Charlemagne a éclipsé celle de ses prédécesseurs, et la prise de Narbonne a été regardée comme son œuvre .
Il ne faut pas demander à des récits poétiques un rapport trop précis avec les faits qui les ont inspirés. Pourtant, une comparaison attentive montre dans nos chansons de geste comme un reflet assez exact de rhistoire, en ce qui concerne les événements accomplis à Narbonne. Nous avons vu que cette dté, après être retombée sous la domination des chrétiens, eut encore à supporter plusieurs attaques importantes; or, dans notre épopée, la vie d'Aymeri se passe à lutter contre les Sarrasins qui lui disputent sa conquête, et qui reviennent plusieurs fois sous les murs de la ville (Aymeri de Narbonne , Enfances Guillaume^ Siège de Narbonne, etc.). D'autre part, la dernière défaite des infidèles, dans notre chanson d'Âymeri, et la fuite précipitée de leurs chefs qui regagnent en toute hâte leurs vaisseaux (v. 4336 et suiv.), rappelle un peu dans certains détails la victoire remportée par Charles Martel près de l'embouchure de la Berre *.
1 . Nous allons voir toutefois que Toccupation de Narbonne ett attribuée à Charles Martel dans Girart de Roussillon,
2, Voy. en particulier le récit du continuateur de Frédégaire que nous citons plus haut.
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Enfin^ notre poème attribue le nom de Desramé i Tun des rois sarrasins de Narbonne (v. 3o2, etc.) ; or^ ce nom n^est qu'une forme du nom d^Abdérame (Abder-Rahmân), qui a été porté effectivement par deux gouverneurs de Narbonne ^ On voit que la fiction offre avec l'histoire plus d^un trait de ressemblance.
La légende de la prise de Narbonne s'est introduite de bonne heure dans notre vieille littérature. On y trouve déjà une allusion dans la chanson de Roland, à propos de Tencendor, le cheval de Chariemagne :
En Tencendur sun bon cheval pois muntet ; Il le cunquist es guez desuz Marsune, Si 'n getat mort Malpalin de Nerbune.
(V. 2993-5 de Véd. de M. L. Gautier.)
Ces vers renferment la mention très obscure d^un héros et d^une localité qu'on ne rencontre dans aucun autre texte. Nous remarquerons seulement que la prise de Narbonne, dans la première forme qu^elle a revêtue ici, se place avant Texpédition d'Espagne ^.
L^auteur du poème semble, du reste, connaître aussi une seconde prise de Narbonne qui suivit cette expédition. Il fait passer par cette ville Chariemagne et ses guerriers, à leur retour d'Espagne :
Passent Nerbune par force e par vigur.
I. Reinaud» Inposions det Sarrasins en France, p. 75; Zotenberg. daoa VHist. de Languedoc, nouvelle éd., t. II, p. SSy, note, a. Voy. G. Paris, Hist. poétique de Chariemagne, p. 256.