‹ Aymeri de NarbonneChapitre 243 sur 244 · CCCXXXII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

CCCXXXII INTRODUCTION

Il est assez piquant de constater que, dans cette poésie si justement vantée, Victor Hugo a suivi souvent de très près la prose de M. Jubinal. Tous les traits que celui-ci a ajoutés à la chanson, les contresens même, sont fidèlement reproduits ^ Les noms des héros que le poète mentionne lui viennent uniquement de cette source ^, et il n'y en a pas un seul qui lui soit commun avec notre Aymeri de Narbonne^ sans se retrouver en même temps dans la nouvelle. Ceux qui ne figurent pas dans ce dernier texte sont

1. On remarquera en particulier parmi les additions faites au texte original l'emprunt au chant d'Altabiscar, qui a passé tout entier dans la Légende des siècles^ et s'y trouve rendu presque mot pour mot. Nous pourrions encore faire bien d'autres citations ; il y a des phrases qui ont été copiées littéralement, celle-ci par exemple :

« O vous comtes palatins, Olivier et Roland^ que n^ètes-vous ici! Si vous étiez vivans, vous prendriez Narbonne. d

Olivier et Roland, que n'êtes-vous ici !

Si vous étiez vivants, vous prendriez Narbonne.

Voici maintenant un échantillon des contre-sens. Le poète du xiii« siècle faisait dire à Aymeri au v. 736 : « De terre n'ai vaillant .ij. parisis. » M. Jubinal a rendu cette phrase de la façon suivante :

» Les terres que je possède sont plus petites que deux pièces de monnaie, » Cette singulière interprétation a été répétée par V. Hugo : a Deux liards couvriraient fort bien toutes mes terres. »

2. Ces héros sont Naymes, Dreus de Montdidier, Hugues de Cotentin, Richer de Normandie, Gérard de Roussillon, Eudes de Bourgogne, Ogier de Danemark et Ernaut de Beauléande (appelé ainsi d'après M. JubinalJ. C'est également M. Jubinal qui a trouvé le nom à'Aymerillot, donné par Victor Hugo comme titre à sa pièce. Les manuscrits de la chanson ont tous la forme Aymetieî,

LA LlTl ERATURE CONTEMPORAINE CCCXXXIII

sortis de Timagination de Tillustre écrivain. C'est lui, par exemple, qui a inventé le comte de Gand et Eustache de Nancy, personnages absolument étrangers au cycle carolingien. Il en est de même d'Albert de Périgueux, de Samo « que la légende aujourd'hui divinise » (?) et de ce Garin,

Qui se trouvant un beau jour à Venise,

Emporta sur son dos le lion de Saint-Marc.

Notre épopée ne connaît pas cet athlète, qui, du reste, ne semble avoir accompli son tour de force que pour prêter complaisamment une rime à Ogicr de Danemark. Faut-il le dire? Les traits que Victor Hugo a puisés dans son propre fonds ne sont pas toujours de fort bon goût, et ne rentrent guère dans l'esprit du moyen âge K Nulle part il ne s'est montré aussi bien inspiré que dans les passages où il se rapproche le plus de l'ancienne chanson de geste. Bien qu'affaiblie et défigurée en passant par une traduction en prose, Tœuvre de Bertrand de Bar-sur- Aube lui a fourni ses plus nobles pensées et ses plus beaux vers. Nous ne saurions faire un meilleur éloge de notre jongleur champenois, éloge d'autant plus mérité, ajouterons-nous, que le modèle est demeuré, à certains points de vue, fort supérieur à la copie. Nous estimons, en effet, avec un critique éminent " que

1. Dreus de Montdidier parle de son maillot! I.c poète a voulu dire sans doute une cotte de mailles, mais ce mot n'a jamais ctc employé dans ce sens.

2. Sainte-Beuve, dans l'introduction du Recueil Jcs che/s-d'œu'

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