AYMERI ET HERMENGARDE CXXIII
Sepiimanie qui passa sa vie à guerroyer dans le nord de TEspagne, serait-il arrivé à devenir chez nos jongleurs français ^ assez populaire pour être introduit de son vivant dans l'épopée? » On ne peut davantage songer à Aymeri I qui tint Narbonne de 1080 à i io5. Cette hypothèse soulève à peu près les mêmes objections que la précédente. Aymeri I est encore trop peu ancien pour avoir pu être changé ici en héros épique ^. D'ailleurs, il n'offre qu'une simple ressemblance de nom avec l'Aymeri de la légende, et ne réunit point au même degré qu'Aymeri II toutes les conditions qui semblaient justifier le rapprochement proposé par Fauriel.
Il faut donc renoncer à chercher parmi les vicomtes de Narbonne du xii^ siècle le prototype de TAymeri de nos chansons de geste. La célébrité dont ce héros jouissait déjà à cette époque dans la poésie ne pouvait être de date récente, et la tradition qui associait son nom au souvenir de la conquête de Narbonne était alors si répandue qu'elle devait sûrement avoir pris naissance à une période notablement anté-
1. Suivant M. Paris, le poète à qui est dû le Pèlerinage était de l'ile-de-France et sans doute de Paris (/. cit., y>. 49).
2. On trouve, il est vrai, dans Aymeri de Narbonne, le nom d'un contemporain, André de Hongrie (voy. ci-dessus, p. xc). Mais ce personnage n'est mentionné qu'en passant et ne joue aucun rôle dans le poème. 11 est resté complètement étranger à la tradition épique, et Bertrand, comme nous l'avons déjà dit, n'a fait que lui emprunter son nom pour l'appliquer à un personnage purement épisodique, qui est vraisemblablement de son invention Pour Aymeri, les conditions sont bien dilléreiiics.
CXXIV INTRODUCTION
rieore. C'est probablement vers le temps de la dynastie carolingienne qu'il convient de diriger ses recherches. La plupart des personnages principaux de notre vieille épopée nationale ont, en effet, vécu sous Charlemagne et ses successeurs ^ Mais il est souvent bien difficile de suivre leurs traces dans Thistoire, car ils y tiennent moins de place que dans la légende. Roland lui-même, Roland, le plus populaire de nos héros épiques, n'est mentionné que par un seul historien 2, et il serait presque tombé dans l'oubli sans les poètes qui ont célébré sa gloire et chanté ses exploits. Il a pu en être de même pour Aymeri de Narbonne, et l'on ne saurait invoquer contre son existence le silence des chroniqueurs. L'histoire de cette époque oflre bien des lacunes, et nous croyons que nos anciennes chansons ont conservé souvent, au milieu de fictions et de traits purement légendaires, le souvenir de faits très réels, mais sur lesquels nous n'avons plus aucun document précis.
Quand nous disons que les chroniques sont muettes au sujet d' Aymeri de Narbonne, c'est sans doute aller trop loin. Les annales dites d'Eginhard font mention, en l'année 8io, d'un certain « Haimricum comitem », qui pourrait bien être notre comte Aymeri:
1. Voy. l'article de M. Longnoii sur les Quatre fils <4rmoMdans \d, Revue des questions historiques, t. XXV (1879), p. 173-96. Cf ses recherches sur L'élément historique dans Huon de Bordeaux iRomania, t. VIII (1879), p. i-ii), et sur Girart de Roussillon (Revue historique, t. VIIl (1878), p. 241-79).