‹ Babiole et JobletChapitre 10 sur 40 · ACTE 1, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCÈNE VI

Est-il possible ?

ERNEST, se reprenant.

Je veux dire... me battre... faire mon chemin et devenir général... comme mon oncle Balthasar...

JOBLOT.

A la bonne heure... ça vaut mieux... car c'était un brave homme que votre oncle Balthasar...

ERNEST

Tu dis vrai.

JOBLOT.

Une de nos pratiques... et je me souviens toujours de la dernière facture que je lui ai portée à son hôtel. (Rêvant.) C'était, jecrois, après... non... qu'est-ce que je dis... c'était avant le coup de sang dont il est mort !.. Ce qui me fit plaisir , je l'avoue, c'est que pour la facture qui était de quatre cent cinquante francs... il me donna un billet de cinq cents francs , en me disant : Garde le reste pour toi !... Je n'y suis retourné qu'une seule fois depuis, poser des stores... le'Iendemain,il était parti... il n'y était plus !

ERNEST

Pour mon malheur! Aussi, je quitte Paris... (Portant la main à son cœur.) J'en ai besoin!

JOBLOT.

Je comprends... quelque amour... que vous avez là...

ERNEST

Oui!... un amour impossible!

Connu!... je sais ce que c'est! Et moi aussi, je devrais partir pour l'Afrique... ça vaudrait mieux que de tomber ici entre les mains des Arabes qui me menacent de la rue de Clichy.

ERNEST

Quoi!... tu as des dettes... tu es malheureux?...

JOBLOT.

Par amour...

ERNEST

Pour cette jeune fille...

JOBLOT.

Ah ! bah !

ERNEST

Qui est charmante, et qui a l'air de l'aimer.

JOBLOT.

Il ne me manquait plus que ce malheur-là! Ce n'est pas d'elle qu'il s'agit.

EtîNEST.

Qu'est-ce donc?... Parle!

riche.. .mais si pour t'aider!

te manque?

JOBLOT.

L'argent... je m'en moque bien! c'est-à-dire, non, je ne m'en moque pas ! Mais ça n'est rien que ça.

ERNS'.ST.

Serait-elle mariée?...

je ne suis pas bien Est-ce l'argent qui

JOBLOT.

Ça ne serait encore rien ! parce que j'aurais une chance... elle pourrait devenir veuve! Et je n'en ai pas, de chance... ou bien peu... parce que c'est une grande dame , et que les grandes dames, veuves ou non, n épousent pas des garçons tapissiers.

ERNEST

Ah! aussi, pourquoi as-tu été t'amouracher d'une grande dame?...

JOBLOT.

Eh! parbleu !... si je pouvais faire autrement... Est-ce que c'est de ma faute?

ERNEST, à part.

Il a raison!

JOBLOT.

C'est de la sienne .. ou plutôt, c'est de la faute des bains de Dieppe. ..Aussi les bains de Dieppe... je voudrais que le diable... Non! les bains de Dieppe je les aime... c'est là que je l'ai vue pour la première fois! Je ne sais pas si vous èles bête comme moi... pardon... mais cet amour-là a beau me rendre malheureux; on me dirait: Joblot , lu vas être nommé ministre des finances, qui est une belle place, bien supérieure à celle de garçon tapissier, mais tu ne la verras plus... Oh ! oui, oui, j'aime les bains de Dieppe ! si jamais je fais un coup de désespoir, c'est là que j'irai me noyer ; il me semble que ça me sera plus agréable qu'autre part! Elle aussi, a failli s'y noyer! Pauvre jeune fille! à dix-huit ans, monsieur, hein?

ERNEST

Puisque tu as commencé ton histoire... achève donc... parle !

JOBLOT.

Justement, c'est que j'ai besoin d'en parler... Donc, alors, j'étais à Dieppe, de la part de M. Marcel, pour meubler à neuf l'hôtel de la sous-préfecture, qui en a besoin... Voici qu'un jour je vois descendre d'une berline. ..Ah ! monsieur Ernest... c'était elle!.. .Non, jamais, au grand jamais, jen'ai iu une figure, une tournure, des cheveux, des yeux!... II n'y a qu'elle! Pour vous en donner une idée.. .Connaissez-vous, au musée, la première salle à droite, en entrant, un ange qui tient les mains comme ça?...

ERNEST

Oui, oui, je crois me rappeler...

JOBLOT.

Eh! bien... Mais non, ça ne lui ressemble pas... du tout, du tout. Je la vois encore descendre de sa berline!... J'en suis resté de là!... la bouche ouverte... pendant deuxheures.Le lendemain, comme j'avais eu une nuit agitée et que ça me brûlait en dedans, je vas, pour me rafraîchir, me baigner à la mer; et comme je faisais ma coupe, au large, en grand nageur... caleçon rouge... j'entends des cris du côté du bain des femmes : au secours ! au se-

BABIOLE ET JOBLOT,

cours! Dans un endroit superbe où on avait pied, quelqu'un se noyait... Quel bonheur!... c'était elle!...

EBNEST.

Et tu l'as sauvée?

JOBLOT.

Je crois bien, ramenéeau rivage, à moitié évanouie... Et comme elle me demandait mon nom et mon rang, qu'on ne pouvait pas deviner à mon costume... je n'osai jamais dire : Joblot, garçon tapissier... ça. me fut impossible... et je balbutiai le nom de Saint-Aubin.

ERNEST

Quelle bêtise! Saint-Aubin!...

JOBLOT.

Un nom de baigneur !... et un saint comme un autre. Tous les noms distingués commencent par des saints... comme dans le calendrier... Et quelques jours après... ici, à Paris, sur le boulevart Italien... ce jour -là, par bonheur, j'avais un habit.

ERNEST

Comment?

JOBLOT.

J'aurais pu être en veste!... mais il y a un Dieu pour les amoureux... je m'entends appeler par mon nom... monsieur de Saint-Aubin, je me retourne, et, dans un joli coupé, je vois deux vieilles marquises, dont une jeune !... C'était elle qui me dit qu'elle sera charmée de me recevoir à son hôtel pour me remercier... Vous comprenez bien que cet hôtel, je n'ai jamais osé y entrer... mais je m'y promène... en dehors... quand je peux... pour l'apercevoir... J'en arrive! Et le soir, quand j'ai congé ou que je peux m'échapper... je vais à l'Opéra... et je suis là comme tout le monde... je m'ennuie et ça me coule cher .. mais je la vois ! Sans compter que je mets des gants jaunes... et que je me fais beau... ce qui me ruine... Mais dés qu'elle m'aperçoit... elle me salue... et souvent même, à la sortie du spectacle... elle me dit quelques mots... des mois tendres... affectueux... bonsoir monsieur... Ça me suffit... et depuis ce moment là... j'en perds la tête ! voilà!

ERNEST

Pauvre garçon !... et tu ne fais rien pour te guérir?

JOBLOT.

Si, monsieur. . je m'instruis... je lis beaucoup... l'ouvrage va comme elle peut... mais je lis des romans... des bons romans... qui me donnent de la patience et de l'espoir... un surtout ; celui-ci... (Il tire un volume de sa poche.) Deux garçons menuisiers... qui font leur tour de France, et qui, chemin faisant, sont adorés par des filles de duc et pair...

ERNEST

Est-ce que c'est possible?

JOBLOT.

Certainement! La personne qui l'a écrit, a tant de talent , de style et de génie... si ça n'était pas... elle ne le dirait pas... Ça se voit tous les jours dans la bonne société.

ERNEST

Allons donc!

Ce qui est bien consolant et encourageant pour moi... parce qu'enfin, un menuisier... fi donc!... Je suis bien au dessus de cela ..

ERINEST.

Toi?

JOBLOT.

A coup sur... notre état est bien plus plus noble... tapissier!... Ça touche au salon... Et les salons les plus beaux... les plus élevés... tous ceux même du faubourg Saint-Germain n'existeraient pas sans nous!. ..Ainsi, il ne faut pas qu'ils fassent les fiers!

ernest, sour.ant.

C'est juste ! Et avec ces illusions-là... où en es-tu ?

JOBLOT.

J'en suis!... j'en suis que mes dépenses ont excédé mes revenus... J'ai une lettre de change, et...

ERNEST

Pauvre garçon !

JOBLOT.

Ce n'est pas que l'hôtel de Clichy me fasse peur, on y est bien , à ce qu'il paraît... Mais ce qui me fait peur... c'esl de ne plus la voir... Ah! monsieur Ernest, ne plus la voir!...

ERNEST

Combien dois-tu ?

En tout... quatre cent soixante-dix-sepl francs cinquante centimes... juste !

ERNEST

Quatre cent soixante-dix-sept francs?

JOBLOT.

Cinquante centimes!... Pour les cinquante centimes, je ne suis pas embarrassé !

ERNEST, lui donnant un billet.

Tiens, voici de quoi te tirer d'affaire.

joblot, hésitant.

Laissez donc... Ça n'est pas possible... Non pas que je refuse... mais vous?...

ERNEST

Tu me le rendras à mon retour d'Afrique... si j'en reviens, sinon, c'est à toi!

JOBLOT.

Juste comme votre oncle, le général Balthasar... Voilà une famille!... Ils ont tous des sentimens... et des billets de cinq cenls francs... (Lui serrant la main.) Monsieur Ernest... c'est maintenant entre nous, à la vie, à la mort.

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