ACTE I, SCÈNE IV
JOBLOT.
Eh bien ! me v'ià! (Menant sou tablier.) Et à la besogne!
BABIOLE
Il a dit que vous étiez un paresseux !
Il a dit ça ? Ça m'est égal, excessivement égal , prodigieusement égal ! ah! grand Dieu! que ça m'est égal ! (A part.) Ce matin, je l'ai aperçue à la fenêtre de son hôtel! voilà du bonheur pour toute ma journée ! Où est mon roman ?
BABIOLE
Comment, vous allez lire?
JOBLOT.
Qu'est-ce que ça vous fait!
(Tl prend un petit tabouret, qu'il est en train de confectionner, et y met quelques clous d'épingles qu'il tire d'une pelotte rouge attachée à son habit par un cordon de même couleur.)
BABIOLE
A-t-il mauvaise tête, aujourd'hui 1 Mais pendant votre absence , il peut se passer bien des choses, ici.
JOBLOT.
Ça m'est égal !
BABIOLE
D'abord, les pratiques s'en vont mécontentes, car elles ne veulent avoir affaire qu'à vous.
JOBLOT.
Ça m'est égal !
BABIOLE
Puis, on m'écrit des lettres... et ça m'a bien l'air de lettres d'amour.
JOBLOT, quittant son travail.
Vrai? une lettre d'amour, qui donc?
BABIOLE, a part.
Ah! ça ne lui est plus égal. (Haut.) Un grand seigneur ! rien que ça I
JOBLOT.
Ah !... et vous dites qu'il s'appelle?
BABIOLE
Vous êtes bien curieux ! Cependant, je n'ai rien de caché pour vous... Mais vous ne vous mettrez pas en colère ?
JOBLOT.
Moi ?
BABIOLE
C'est M. de Lavarenne !
JOBLOT.
Le vieux ?
BABIOLE
Tien*, le vieux ! il n'a que trente-cinq ans.
JOBLOT.
A ce qu'il dit!... Un galantin... un séducteur... qui est aimé de toutes les demoiselles d'Opéra... à ce qu'il dit, comme MM. les Huns, j ses amis! Us adorent tous des demoiselles d'Ope- j ra !... Pas possible... il n'y en aurait pas assez!...
(Retournant à sa besogne, et feuilletant son livre au lieu du travailler.) Voyez-vous, Babiole, je vous le dis en ami... cet homme là vous rendra malheureuse.
BABIOLE
Mais puisque je vous dis que je ne l'aime pas!
JOBLOT.
Ah! si c'était M. Ernest de Lavarenne, son cousin, qui est aussi de nos pratiques... à la bonne heure !
BABIOLE
Bien obligée.
JOBLOT.
Mais l'autre 1 Ah ! Babiole... je vous plains !
BABIOLE
Mais puisque je vous dis...
JOBLOT.
Je sais d'abord par ses gens qu'il est prodigue envers eux de coups de cravache!... On ditmême qu'un jouravec sa danseuse... Cet homme-là vous battra , Babiole.
BABIOLE
Est-il ennuyeux... Quand je vous répète... JOBLOT , changeant de ton et s'interrompant. Voyons donc sa lettre; je ne serais pas fâché...
BABIOLE
Tiens !... Mais je ne l'ai pas lue moi-même.
JOBLOT, se levant.
Pas possible !...
BABIOLE, la lui montrant. Voyez plutôt, vilain soupçonneur... elle esl encore cachetée.
JOBLOT , la lui enlevant des mains.
Merci !
BABIOLE, à part.
Est-il jaloux !
JOBLOT, à demi-voix.
J'ai besoin de savoir comment ça se tourne, un« déclaration d'amour.
BABIOLE
Est-ce que vous en avez une à faire?
JOBLOT.
Peut-être.
BABIOLE
Eh bien ! Joblot, je ne m'y connais pas, moi ! mais il me semble qu'au lieu de faire des phrases d'écriture... il vaut mieux dire tout uniment la chose. .
JOBLOT.
Vous croyez ça, vous !... On voit bien que vous n'êtes pas à ma place... sans ça, vous verriez qu'il n'est pas facile de dire aux gens en face... (Lisant.) « Gentille Babiole... je vous aime... »
BABIOLE
Vraiment?
JOBLOT.
C'est le vicomte qui dit ça :.,.
BABIOLK Et JOBLOT,
BABIOLE, avec désappointement.
Ah ! Et vous , monsieur Joblot... qu'est-ce que vous dites ?
JOBLOT, avec colère.
Je dis que c'est une indignité... Il prétend qu'il a un boudoir Pompadour... à décorer dans son hôtel... et il compte sur vous... et il ose vous demander une réponse...
BABIOLE
Là... j'étais sûre qu'il allait s'emporter...
JOBLOT.
Et vous recevez des lettres comme ça?.. Après tout... ça vous regarde... je vous ai avertie... vous ferez ce que vous voudrez.
( Voulant lui rendre la lettre.)
BABIOLE
Gardez-la.
JOBLOT.
Au fait... je suis bien aise d'avoir un modèle... ça n'est pas mal tourné...
(Il s'assied et reprend son ouvrage.) BABIOLE.
Le v'ià fâché , à présent ! .. Mais réfléchissez donc , monsieur Joblot , que si j'aimais ce vilain seigneur... je ne vous aurais pas montré sa lettre... Et vous me soupçonnez.... moi qui ne pense qu'à vous...
JOBLOT, vivement.
Quoi ! vous... ( Se reprenant. ) Ne dites pas ça, mamselle Babiole... ne dites pas ça! ( A part , en se levant.) Vlà qu'elle me fait une déclaration à présent !... Mais tout le monde sait donc en faire... excepté moi ! (Haut.) Moi aussi, ma bonne petite Babiole... ah! j'ai bien de l'amitié pour vous !
BABIOLE
De l'amitié ?
JOBLOT.
Oui, parce que vous êtes une bonne et brave fille ! Mais si vous saviez... il y a comme ça des circonstances où on se dit : La femme qu'il me faudrait pour être heureux... la v'ià!... BABIOLE , avec joie.
Nous nous comprenons donc, à la fin...
JOBLOT.
Eh bien , non ! nous ne nous comprenons pas du tout!
BABIOLE
Et pourquoi ça ?
JOBLOT.
Parce que...
BABIOLE
Parce que vous êtes un jaloux ! voilà le mot...
JOBLOT.
Moi? moi? Ah!
Oui, vous! (Apercevant Ernest, qui vient d'entrer sur les dernières paroles.) Quelqu'un !