De Garen à la Moraine & m
Au sortir de Garen on voit à une faible distance la chapelle de San Tritons (petits saints), ainsi nommée sans doute parce qu’il y a une foule de petites figures accouplées et sculptées sur marbre blanc, enchâssées dans les murs extérieurs de la chapelle. On lésa prises pour des figures de saints ; ce sont des pierres sépulchrales, toutes sans inscription, ce qui diminue beaucoup leur intérêt et leur valeur archéologique. Faites le tour de la chapelle vous en verrez un grand nombre. A l’intérieur de l'église il n’y a rien; inutile de faire venir la clef pour y entrer, à moins que vous soyez assez archéologue pour voir avec intérêt un autel votif consacré au dieu Abelion, semblable à ceux que vous avez déjà vu dans le cimetière de Saint- Avenlin. Il porte grossièrement sculpté la face d’Abelion et celte inscription : ABELIONI DEO FORTIS SULLICI F. V. S. L. M. (Forlis fils de Sullicius, délivré de maladie, a rempli son vœu envers le dieu Abelion. ) Abelion était sans nul doute un des dieux adorés dans le Larboust, Voyez aussi la pierre qui surmonte la porte d’en-
LÈ LARBOUST. 6.» COURSE.
trée, elle indique d’une manière plausible que cette chapelle a été construite par les Templiers.
De la chapelle, allez successivement sur ces trois éminences , pu ondulations du sol qui s’offrent devant vous. Lé premier de ces mamelons, celui qui touche presque h la chapelle , est le prétendu tumulus construit des prétendus débris d’un ancien fort.
Déjà de ce premier mamelon vous pouvez admirer le magnifique panorama qui vous entoure. C’est un cirque de montagnes, les unes arides, d’autres heureusement cultivées, plusieurs couvertes de forêts , quelques-unes vers le nord cachées sous des glaces éternelles et protégées par des crêtes inaccessibles. Comptez ensuite les villages rangés autour de vous en amphithéâtre. D’aucun autre point des environs de Luchon, si ce n’est toutefois du sommet de Super-Bagnères , vous n’en verriez un aussi grand nombre el d’une manière aussi distincte ; à chacun de ces villages sont attenans quelques lambeaux de terre cultivée dont le produit suffit h la frugalité des hahitans. Il faut dire que ces terres des montagnes produisent deux ou trois fois plus que celles de la plaine. Chaque année
MORAINE DE GAREN.
sans interruption, on en relire deux et trois récoltes. Cependant ces terres sont couvertes de neige tout l’hiver et une partie de l’automne et du printemps. La vie y est donc plus courte, plus rapide , pour les végétaux et aussi pour un grand nombre d’insectes et de petits animaux , tandis qu’elle y est sensiblement plus longue' et plus paisible pour les hommes.
Jja Moralise. — Occupons-nous maintenant de la Moraine que nous foulons aux pieds; allons sur le mamelon le plus élevé; avançonsnous jusqu’ù ce que notre vue embrasse facilement le village d’Oo et le sol qui l’entoure. Parcourons en entier cette longue crête placée comme une muraille imprenable entre le bas terrain d’ Oo et le haut plateau de Garen. Ce qui frappe le plus d’abord, c’est la forme et la disposition de ce mamelon, comparable à une immense redoute qu’on aurait élevée en travers de la vallée pour faire face aux glaciers du port d’Oo et comme pour défendre la petite plaine de Garen contre tout ce que ces glaciers pourraient lancer sur elle. D’un autre côté la structure et la composition minérale de ce mamelon ne sont pas moins remarquables. Nous voyons
LE LARBOUST. — 6.® COURSE.
le sol entièrement composé de cailloux et de blocs roulés, dont les uns sont d’un volume et d’un poids énorme. Or ces blocs proviennent incontestablement des montagnes d’Oo, car elles seules possèdent ces diverses roches et notamment ce granit gnésiteux porphyroïdc qui prédomine ici parmi ces blocs , comme il prédomine dans le massif de ces montagnes. Comment donc ces masses si volumineuses se trouvent-elles sur ce promontoire à plus de mille mètres au-dessus du val d’Oo? Comment s y trouvent-elles rangées en muraille comme une barricade pour fermer la vallée? Comment s’y en trouve-t-il de telles quantités amoncelées que le sol en soit entièrement formé jusqu’à une profondeui considérable? Telles sont les trois circonstances essentielles qui, inexplicables de toute autre manière , démontrent précisément que tout ce plateau de Garen résulte d’une grande Moraine antique. — Il faut concevoir qu’à l’époque où les glaciers couvraient la plus grande partie de nos'montagncs tout le' val d’Oo était rempli par un de ces vastes glaciers. La marche naturelle de ce glacier était du port d’Oo vers Garen, où il se trouvait arrêté et encaissé par les ro-
MORAINE DE GAREN.
chcs. qui supportent le plateau de Garen. Cette barrière obligeait le glacier à faire un coude et à se diriger vers Luchon. Il formait donc deux moraines principales, l’une sur les roches de Garen , l’autre à peu près vers Cazaux. De là celte accumulation de blocs entre Cazaux et Oo, et de là aussi l’origine de ces mamelons de Garen, mamelons ou ondulations que l’on retrouve dans le plus grand nombre de moraines et qui correspondent aux retraits et aux grandes poussées du glacier.
Si l’on a visité les beaux glaciers de la Suisse ou tout au moins celui de la Maladctta, on reconnaîtra sans peine l’identité de ccs phénomènes. Et du reste on peut, même dans cet ouvrage , à la course du port de Vênasque , prendre une idée très-précise de l’action et de la marche des glaciers, de la manière dont se produisent les moraines et les roches polies, etc. Aussi vais-je aborder ici sans crainte cette question des anciens glaciers sous son point de vue le plus général.
Parmi les découvertes de la géologie moderne, aucune n est plus importante et ne préoccupe plus vivement les hommes de la science, aucune
LE LARHOIST. — * G.e COURSE.
ne peut être mieux étudiée aux alentours de Luchon , et se démontrer par de nouveaux faits dans toutes les courses. Aucune ne prête un eliamp plus vaste à la discussion et n’est plus accessible aux personnes du monde cjui n’ont sur la géologie que ces données communes auxquelles personne aujourd’hui ne demeure étrangèr : c’est donc bien celle que je dois chercherai éclairer le plus dans cet ouvrage.
D’ailleurs, il se rattache à celte découverte des circonstances toutes particulières dont on ferait sans peine une histoire presque romanesque, allrait assez rare dans les discussions de la science et dont j’aurai garde de la dépouiller, bien qu’en vérité ces détails soient étrangers à ce livre et à la théorie des glaciers elle-même.
Découverte des anciens glaciers. — MM.
Agassiz h Neuchâtel , Charpentier à Bcx, Studer à Berne , et plusieurs autres géologues de la Suisse et de l’Allemagne annoncèrent, il y a èix ans, que la Suisse entière et toutes les Alpes, même le pays Lyonnais et les Vosges, avaient dû être entièrement couverts de glaces, à une époque peu reculée , comme le sont maintenant les régions polaires. Grande fut dans le monde savant la sensation produite par l’annonce d’un fait aussi extraordinaire, appuyé d’ailleurs d’observations précises et de l’autorité
DÉCOUVERTE DES ANCIENS GLACIERS
de plusieurs savans bien connus. Des doutes s’élevèrent néanmoins de toutes parts; chacun avant de croire voulait avoir vu de ses yeux. Aussi les naturalistes Suisses proposèrent-ils aux géologues Français de se réunir en congres sur le terrain pour constater et discuter les faits. Cette invitation, faite avec courtoisie et gracieuseté, fut vivement accueillie par les géologues qu’anime vraiment l’amour de la science ; et ils eurent à s’en féliciter doublement, d’abord parce que, en Suisse, il y a beaucoup à voir pour des yeux exercés aux remarques scientifiques , ensuite parce qu’il y a beaucoup de savans au milieu de ces montagnes et beaucoup de personnages élevés, qui savent apprécier la science et se faire honneur de traiter avec distinction le peu d hommes livrés à son culte.
C’est ainsi que la réunion de quelques géologues , re^ présentant la Société Géologique de France (1), explorant les vallées de la Suisse, devint pour le pays tout entier et pour le gouvernement Helvétique lui-même l’occasion d’une fête des plus solennelles.
Le rendez-vous avait été fixé pour le 5 septembre, à Porentrui. M. Thurmann, professeur infatiguable et des plus distingués, s’était chargé de tous les apprêts de la
(t) Les membres (te la Société Géologique de F rance qui se sont rendus a cette réunion, soit de France, soit de l'Etranger, étaient : MM. Agassiz , Braun , BuLland , Buchwaldcr; Carabinier, Charpentier, Clément Mullet , Galliennc, De Gourieff, Jemot, Honiugluius, Lardy, Leblanc, Leconte , Marchand, de Mandelsloh , Morelli , Ncrée Boubée, d’IIomalius d’Halioy , Faraudier, Perrin, de Piuteville , Putou , Renoir, Royer, Rœemcr, Rielp , Saul, Studer, Thurmiim et de Veraeuil.
LE LARHOUST. — • 6.° COURSE.
réunion. A l’heure convenue, la Société se constitua et fut complimentée, au nom du gouvernement Helvétique et particulièrement au nom du conseil de l’instruction publique, par MM. Perty, recteur de l’université de Berne, et Sluder , professeur de géologie, délégués à cet effet. Aussitôt s’ouvrirent les débats géologiques sur diverses questions , notamment sur celle des anciens glaciers , et un itinéraire fut arreté pour visiter sur place les faits qui devaient éclairer les débats. Je ne puis reproduire ici le détail de ces discussions qui furent longues, nombreuses, et toujours suivies avec avidité, mais je me plais à rappeler les circonstances aimables qui ne cessèrent d’environner ces discussions. On verra qu’il n’était pas possible de préparer à une grande découverte une entrée plus solennelle dans le domaine de la science.
Le G septembre, on alla visiter le mont Banné; au retour , un splendide repas fut offert à la Société par M. le Préfet de Porenlrui, dans la grande salle du Collège. Pendant ce repas , le jardin botanique du Collège et tous les édifices qui l’entourent étaient illuminés. Une grande partie des habitans de la ville s’y étaient réunis pour entendre une musique militaire exécutée par les élèves du Collège , pour lire un marbre gravé qui doit perpétuer le souvenir de la Société Française à Porentrui , et pour assister à un feu d’artifice qui termina la soirée.
Le 7, après avoir gravi le mont Terrible et y avoir vérifié des faits importans décrits par M. Thurmann, la Société rentra encore à Porentrui , où l’attendait un banquet offert par les magistrats de la ville Une main
découverte des anciens glaciers.
savante et habile avait préparé le dessert. Le mont Jura, ses arctes soulevées, ses couches disloquées, ses cluses et ses étages géologiques, étaient représentes avec une exactitude remarquable par un énorme et magnifique massepain. Les coquilles, les oursins fossiles , caractéristiques des terrains Jurassiques, moulés en sucre de la manière la plus parfaite , étaient répandus avec profusion sur toute la table. Chacun put reconnaître et dénommer, en les croquant, les gryphea arcuata , terebratula Tluirmanii , nerinea bruntana, venus bauhmi, mylilus jurensis, ammonites inlcrruplus , spatangus capistratus, etc., etc. Inutile de dire qu’une salve d’applaudissemens accueillit un service aussi aimable pour une Société de géologues. Pendant tout ce repas, on ne cessa d’entendre des chœurs Suisses chantés avec un admirable ensemble par les élèves du Collège et de 1 ccole normale réunis. Enfin, les dames de Corcnlrui voulurent aussi prendre leur part dans 1 aimable accueil qui était fait aux géologues Français, et avec une délicatesse qui ne put échapper h personne, elles se réservèrent pour le moment du départ. Par leurs soins un joli bal termina cette belle journée. Quoique fatigués par leurs courses de chaque jour , les géologues accueillirent avec bonheur une telle politesse. Le bal se prolongea jusqu i» trois heures du matin , bien qu’il fallut être en route avec armes et bagages à quatre heures précises.
Le 8, M. le Préfet de Dellcmont vint au devant de la Société pour l’inviter à un élégant déjeuner dans son domaine de Bcllcrivc. Ensuite il l’accompagna lui-même aux mines de fer de Courroux , faisant preuve d’ailleurs dans tout le trajet de connaissances géologiques et ar-
LE LAKBOl’ST — G.e COL'KSE.
chéologiques approfondies. Le soir, en arrivant au sommet du Weissenstein , la Société y fut reçue par deux savans, délégués du conseil d’administration de la ville de Soleure, venus pour l’accompagner dans les montagnes et lui remettre une invitation pour le lendemain.
Le 9, a la descente du Weissenstein l’une des courses les plus intéressantes de la Suisse et qui nous procura des observations importantes , la Société arrivant à Soleure y fut reçue par les magistrats de la ville, qui l’accompagnèrent à leur précieux arsenal, à leur riche musée, et ensuite à un éclatant banquet. — Le soir on put arriver à Bienne où se préparait une réception encore plus solennelle. Le Préfet de cette ville, accompagné de plusieurs autres dignitaires et notamment de M. le Préfet de Nidau, était venu jusqu’à une lieue au devant de la Société pour la complimenter. Arrivée à la porte de la ville , la Société fut saluée par une salve d’artillerie et pat les élèves sous les armes avec leur musique et leur drapeau. Toute la population s’y trouvait réunie , et plusieurs fois elle a répété le cri de vive la Société géologique de France ! En outre, un grand nombre des notables de la ville prirent part au splendide banquet olfert à la Société.
Le 10, on fut porté à l’Ile-Saint-Pierre sur des bateaux préparés par la ville de Bienne. Là , se trouvaient les maires de Thaunn et Lignerts, deux simples villages, venus pour nous offrir une collation. Par une heureuse idée, la chambre célèbre , qu’habita jadis J. -J. Rousseau, fut acceptée par la Société pour y tenir une séance qui dura plus d’une heure et demie et dans laquelle, après une discussion très-animée, fut enfin déterminée avec
DÉCOUVERTE DES ANCIENS GLACIERS
précision la position, jusque la très- incertaine dans l’échelle géognostique, du terrain néocomien qui entoure le lac de Bienne. Après la démonstration des anciens glaciers , ce résultat est le plus important de ceux que l’on doit à ce mémorable congrès. — Les bateaux de la ville de Bienne portèrent la Société jusqu’il Neuve-Ville, où l’attendait encore une réception des plus brillantes. Elle fut accueillie par les dignitaires de la ville, en écharpe, au milieu de la population toute entière, accourue sur le rivage et au bruit du canon et de la musique militaire qui l’accompagna jusqu’au lieu du banquet. — On eut à voir près de Neuve-Ville un très-bel exemple de roches polies et striées, qui souleva une discussion des plus vives.
Le 11, au sommet du Chasserai, un repas exclusivement composé de gibier, préparé par les habitans du village de Linièrcs , attendait la Société géologique que M. Finot invita encore le même jour, de la manière la plus gracieuse, dans sa belle forge de Undervilliers.
Le 12, on arriva à Bâle pour la grande réunion annuelle de la Société Helvétique des sciences naturelles . Plus de trois cents personnes , vouées à l’étude des sciences , s’y trouvaient rassemblées , et la ville de Bâle fit à cette imposante réunion l’accueil qu’on pouvait attendre. Les plus beaux équipages de la ville, au nombre d’une centaine, furent mis à la disposition des naturalistes pour aller faire une excursion à quelques lieues de Bâle; et dans un magnifique repas, on offrit à profusion les vins les plus rares, que les riches négocions avaient adressé à l’cnvi. Chaque bouteille portait le nom de celui qui l’offrait.
Trois jours parurent courts dans la ville de Bâle ;
LE LARROUST. — G.u COURSE.
cependant on se rendit îi Fribourg en Brisgaw ( grand duché de Bade ) , où ces fêtes scientifiques devaient trouver un terme.
A Fribourg, même accueil, même enthousiasme ; la Société , augmentée d’un grand nombre de savons Allemands , Anglais , etc. , comprenait près de 500 personnes. Le grand duc de Bade donna une fête brillante dans son château de Badcn-Weymar , îi 4 lieues de Fribourg. Comme h Bâle, tous les équipages de la ville furent offerts aux savons pour cette partie de plaisir. A moitié route , des tables se trouvèrent couvertes de fruits et de rafraîchissemens ; et le soir , au retour de ces anciens et magnifiques Thermes de Badcn-Weymar , les villages étaient illuminés sur la route , et les tables de nouveau couvertes de liqueurs et de fruits. Le grand duc fit remettre à chacun des membres de la réunion , un exemplaire doré sur tranche de l’histoire de Fribourg et de ses environs avec une très-belle carte pliée sur toile dans un étui. Ce cadeau dut bien coûter au duc 8 à 10,000 fr — Mentionnerai-je les banquets de Fribourg, banquets Allemands que n’épuisent pas des séances de cinq et six heures? je dirai du moins l’excellent concert qui nous fut donné au théâtre par les amateurs de la ville, les dames et les messieurs; la musique est bien dite et bien comprise à Fribourg.
Enfin, pour la clôture, ce fut encore un bal, mais un bal délicieux ; et vous l’avouerai-je tel qu’on n’en voit pas à Paris. Il y a de si belles femmes a Fribourg et elles y sont en si grand nombre ? je crois qu'il n’y en avait pas une qui ne fut jolie, et l’on ne comptait pas moins de trois ou quatre cents dames à ce bal.
découverte des anciens glaciers.
Voilà qui ferait aimer la science ; voilà du reste comme on la comprend en Suisse, en Allemagne, en Italie, en Angleterre, partout.... excepté en France !... . où Ton ne comprend que l’intrigue , l’égoïsme , le luxe et 1 argent.
Après cette exploration de la Suisse et du grand-duché de Bade la question des anciens glaciers se trouva si bien éclaircie par des discussions aprofondies, et appuyée par un tel nombre de faits irrécusables , que les plus récal- N citrans durent se rendre. Pour moi qui jusque-là n’avais cessé de combattre l’existence des anciens glaciers dont je n’entrevoyais d’abord ni l’origine , ni la possibilité , et qui , dès la première séance à Porentrui , m’étais inscrit parmi les plus opposans, je quittai les Alpes convaincu de cet énorme fait que ces montagnes et les vallées qui les environnent furent long-temps, et à une époque peu reculée dans la vie du globe, entièrement couvertes de glaces éternelles à peu près comme le sont aujourd’hui nos régions polaires.
Bien plus, je conçus aussitôt la pensée que les Pyrénées et les Cevennes devaient présenter les mêmes traces. J’étais persuadé qu’à une époque où la température climatérique des Alpes permettait sur ce pays une calotte générale de glaces, toutes les contrées voisines et surtout les chaînes de montagnes devaient subir plus ou moins les mêmes conditions. M. Agassiz, mon honorable ami, me confirma dans ces prévisions , et me laissa même espérer qu’il pourrait faire l’année suivante le voyage des Pyrénées pour explorer avec moi nos belles montagnes sous ce point de vue. Ses nombreux travaux l’ont empêché de réaliser encore ce projet. C’est donc seul ou plutôt accompagné de quelques élèves que j’ai de nouveau par-
LE LAKROÜST. — 6.c COURSE.
couru , depuis celte époque , la plus grande partie des Pyrénées remontant toujours de la plaine dans les hautes vallées et jusqu’aux glaciers le plus souvent inaccessibles qui donnent naissance à leurs gaves.
Comme je l’avais pressenti avec M. Agassiz , j’ai retrouvé dans toutes nos Pyrénées les mêmes traces qui se montrent si bien dans les Alpes , et ce nouveau point de similitude entre ces deux chaînes m’a vivement frappé. Ainsi dans toutes les grandes vallées Pyrénéennes , soit sur le versant Espagnol , soit sur le versant Français, on reconnaît sans peine des roches polies et striées , incontestablement ducs à l’action de glaciers qui ont cessé d’exister avant toute tradition historique, et de grandes moraines qui se retrouvent jusqu’en dehors de la chaîne et qui démontrent surabondamment que non seulement les montagnes en entier , mais même la plaine environnante , sur plusieurs points , sont restées long-temps couvertes de glaces comme les Alpes , comme les régions polaires.
Le plateau de Garen , sur lequel nous sommes en ce moment , cher voyageur , est l'une de ces moraines des anciens glaciers; et dans levai d’Astos qui est sous vos yeux , vous découvrirez sans peine des traces de roches polies. Mais seulement, des traces , car l’incessante érosion des agens extérieurs qui dénude peu à peu les montagnes sur tous les points , fait disparaître de jour en jour leurs surfaces anciennes. On ne retrouve donc que quelques lani’ beaux existans encore ça et là de ces surfaces polies , cl encore pour les découvrir tous, faudrait-il quelquefois explorer minutieusement le liane des montagnes dans tous les sens. Il n’en est pas de même pour les moraines. Elles bar-
découverte des anciens glaciers.
rent les vallées , elles en obstruent le fonds ; elles ne sauraient échapper à l’exploration même la plus rapide.
Aussi aurai-je à vous citer souvent des moraines antiques si vous me suivez dans toutes mes courses des Pyrénées , et sans nul doute , vous en reconnaîtrez vousmême plusieurs que je n’aurai pas citées. Parmi les plus remarquables je vous dénonce à l’avance celle de Labroquere près de Saint-Bertrand, et celle qui est sur la route de Saint-Bertrand à la grotte de Gargas, ensuite celles de la vallée de Vénasque en Espagne ; il y en a quatre ou cinq qui sont dans un état admirable de conservation. Si vous faites la grande tournée des bains, vous remarquerez celle de Gripp , celle d’Argelès , celles de la vallée de Gavarnie , celle d’Arudy près de Pau, etc., et dans l’Ariége celles du confient de la Taule, de Tarascon et d'Orgeix près d’Ax ; enfin celle du Vernct au pied du Canigou. Il est donc évident que le phénomène qui dans les Alpes se trahit par des roches polies et par de grandes moraines jusqu’à plusieurs lieues en avant des glaciers actuels, s’est produit absolument le même sur toute la chaîne des Pyrénées.
Quelle fut donc la cause de ce phénomène ? Car il est incontestable d’après la théorie géologique la mieux démontrée et la plus universellement admise , que notre globe entièrement incandescent et fluide à son origine , a toujours offert à sa surface une température plus élevée que celle qui règne aujourd’hui. Comment les Alpes , les Pyrénées et les plaines adjacentes ont-elles pu se trouver couvertes de glaciers , lorsqu’on ne voit aujourd’hui que dans leurs sommets les plus élevés quelques lambeaux de neiges éternelles , aujourd’hui que leurjern-
LE LAUBOL'ST — G." COL HSE.
pératurc devrait avoir baissé au lieu d’avoir pu s’élever ?
Celte question est certainement difficile à résoudre; et bien que les géologues , les chimistes , les physiciens aient déjà proposé plusieurs systèmes à cet égard , rien n’a paru satisfaire encore complètement. Les uns oriL admis de grandes taches dans le soleil qui auraient ainsi laissé long-temps la terre dans l’ombre et dans les frimats ; d’autres supposent d’immenses émanations de vapeurs sortant de la terre ellé-même et la couvrant de ténèbres si épaisses , que la lumière ni la chaleur solaires ne pouvant plus pénétrer jusqu’à la surface de la terre la livraient également à une température glacée.
Ces deux idées , modifiées de plusieurs manières par les divers théoristes , semblent être le plus en faveur.
Pour moi je ne puis admettre rien de semblable. Et loin de considérer isolément le phénomène des anciens glaciers pour lui trouver une explication spéciale je crois qu’il doit se rattacher à quelques autres faits géologiques importans et avoir avec eux une cause commune. Et en effet, on a depuis long-temps reconnu dans les régions aujourd'hui couvertes par les glaces polaires la preuve que ces contrées ne sont point soumises depuis très-longtemps à leur rude climat. Car on y trouve de nombreux débris d’éléphans , de mastodonte , etc. , animaux propres aux climats les plus chauds. Sous l’influence de la température actuelle , il ne croît au voisinage des pôles qu’une végétation incomplète et rabougrie, incapable d'offrir à ces grands pachidcrmes l’abondante pâture indispensable à leur nutrition. Il est donc évident qu’à l’époque où nos régions polaires étaient peuplées de ces grands quadrupèdes , il y régnait une température chaude cl fécon-
DÉCOUVERTE DES ANCIENS GLACIERS
dantc. Celte partie de la terre n’était donc pas alors fixée sous l’étoile du Nord. Quelles étaient donc alors les terres polaires ? Il nie paraît incontestable que c’était précisément notre belle France, nos Alpes, nos Pyrénées et sans doute aussi quelques parties de 1 Allemagne ou des terres d’Autriche ; et il faut bien qu’il en ait été ainsi puisque nous y retrouvons les preuves irrécusables d’un ancien climat tout glacé.
Mais comment admettre ce changement, cette substitution de climat ? Rien n’est plus simple. Que la terre , par une cause quelconque , ait été plus ou moins retournée sur elle-même, de manière, par exemple , à ce que son équateur, au lieu d’être incliné comme il l’est aujourd’hui, de 23°, position d’ailleurs très-anormale, se soit trouvé parallèle ou bien perpendiculaire à celui du soleil , il n’en aura pas fallu davantage pour que les glaces de l’étoile polaire aient couvert toute autre région. On voit que dans ce cas la terre aurait subi un simple changement dans sa position astronomique ; ce qui ne veut point dire que son équateur et scs pôles auraient été changés ; il n’eut pu en être ainsi sans une dislocation générale de la croûte terrestre , mais seulement qu’ils se seront trouvés dans une position nouvelle à l’égard du soleil et des autres astres.
Or , il est incontestable pour moi que le globe a réellement subi un tel retournement sur lui-même ; déjà depuis dix ans j’ai établi et démontré ce fait dans les éditions successives de mon Manuel de Géologie ; il m’a permis d’expliquer d’une manière toute naturelle le déluge universel , la production des aérolilhes, le creusement des vallées à plusieurs étages , la dispersion des blocs erratiques , et l’extinction des grands quadrupèdes que l’on
LE LAKBOl’ST. — 7.° COURSE.
trouve fossiles dans les dépùls diluviens. Ces grands phénomènes de la géologie , considérés isolément jusqu’alors, demeuraient tous à l'état de problème. Les ayant rattachés l’un à l’autre par des observations fort simples, j’ai pu les déduire tous de ce fait très-simple lui-même et qu’expliquent sans peine quelques considérations astronomiques.
Aujourd’hui ce nouveau problème des anciens glaciers qu’il est si facile de résoudre par ce simple changement d’orientation du globe , ne devient-il pas en même-temps une éclatante confirmation de ma théorie et ne la ranget-il pas parmi les plus solidement établies ? Je regrette que les bornes de cet ouvrage , que j’ai déjà dépassées de beaucoup dans cet article ne puissent me permettre de développer entièrement ce sujet. Celte théorie du retournement de la terre sur elle-même , qui , en expliquant nettement nos anciens glaciers , applanit également les plus grandes questions de la géologie , permettrait d’introduire ici une dissertation du plus haut intérêt, dissertation que je vous engage, cher lecteur, à poursuivre dans mon Manuel de Géologie ( pag. 39 et suiv.) , où elle est longuement exposée. Elle y est d’ailleurs débarrassée de tout cchaffaudagc technique et peut-être parfaitement comprise par tout le monde.
ÎV COURSE* GOUAOLX.
Petite course tle vallée a pied ou à cheval, 5 à 6 h.
Nulle précaution. On peut faire cette petite course après déjeuner, et lorsque l’on voudra se soustraire aux ardeurs d’une brûlante journée. On peut aussi la faire par un temps couvert, sans qu’elle perde notablement du charme qui lui est propre.
GOUAOUX.
MARCHE. — 1, 2, 3, 4, 5. De Luchon
à la moraine de Garen.» 1 h. 3/4.